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mercredi 22 avril 2026

20 ans en mai 1871

Vive la Commune…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage ‎25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an.


Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver.



Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard.


Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé.



Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés.


En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie.



En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien.


Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.



mardi 5 août 2025

La nuit est belle

Le mélodrame sauve l'innocence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Graham pour le scénario, et par Aurélie Guarino pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt quatorze pages de bande dessinée. Les personnages n’ayant ni prénom, ni nom, ils seront appelés comme sur la couverture : Loser, Danseuse, Pharmacienne, et Oscar Wilde (Ha, oui, lui il est nommé).


Dans les couloirs de l’aéroport de Roissy, Loser pousse tout le monde dans un escalator, puis court comme un dératé dans les longs couloirs, pour enfin arriver devant l’hôtesse d’enregistrement. Elle lui annonce que c’est trop tard, car l’enregistrement est terminé, l’avion va décoller. Une autre jeune femme arrive en courant pour s’enregistrer, et elle reçoit la même réponse. L’hôtesse ajoute : Le prochain vol pour Miami est dans trois heures, c’est le dernier avant demain midi. Il est complet, mais il y aura peut-être une place ou deux, il y a toujours des retardataires qui perdent leur place. Danseuse va s’assoir sur un siège pour attendre, Loser vient s’installer à côté d’elle et essaye d’entamer la conversation. Il pose quelques questions gentiment, elle répond du bout des lèvres, sans donner beaucoup d’informations. Finalement l’heure de l’embarquement arrive, et ils se dirigent vers l’hôtesse. Elle les informe qu’il reste quatre places, une famille. Si elle n’est pas là dans cinq minutes, ils pourront embarquer tous les deux. Les minutes s’égrènent et soudain la famille surgit en courant. Lui et elle sont consternés. Ils se rendent au guichet de la compagnie aérienne pour changer leur billet. Elle s’éloigne pour aller trouver un hôtel dans l’aéroport, pour dormir. Il lui propose de plutôt en profiter pour aller à Paris. Il ajoute qu’il a sa voiture et qu’il est insomniaque, il ne la drague pas.



Loser conduit sa voiture et demande à Danseuse où elle souhaite aller. Elle lui répond : le vingtième arrondissement. Arrivés devant le portail du cimetière du Père Lachaise, elle lui demande de l’aider à l’escalader pour s’y introduire. Ce qu’il fait, et les voilà dans l’enceinte, à déambuler dans les allées à la recherche d’une tombe bien précise. Il en profite pour consulter son portable et il lit à haute voix : L’intrusion dans un cimetière est passible d’une amende de cinquième classe pouvant aller jusqu’à mille cinq cents euros. Pour la profanation d’une tombe, la peine encourue est d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende. Compte-t-elle profaner une tombe ? Elle lui raconte que quand elle avait dix-sept ans, elle venait souvent ici avec sa copine Esther : Oscar Wilde était son héros. C’était à cause d’une lettre envoyée à son amant, Lord Alfred Douglas, qu’Oscar Wilde a été condamné à la prison. Esther voulait venger Oscar, mais aussi faire de ces baisers un symbole de liberté. Elles embrassaient donc la statue Flying Demon Angel en laissant une trace de rouge à lèvres. Elles revenaient souvent embrasser Oscar. Un jour, elles se sont aperçues qu’elles avaient inspiré des gens. Oscar recevait des baisers et des messages. Sa tombe était devenue un repère où l’on venait fêter la liberté d’aimer.


Quatre personnages aussi communs qu’improbables. Tout commence par un retard à l’embarquement, et l’insistance gentille d’un monsieur pour lier connaissance avec celle qui est arrivée en retard comme lui. Voilà deux personnes qui ne se connaissent pas en train de faire une virée dans un Paris nocturne. Arriver en retard à l’enregistrement, espérer qu’il y ait un désistement dans le vol suivant : plausible, voire banal pour certains. Accepter d’aller se promener à Paris de nuit avec un inconnu, plutôt que de dormir (mal) dans un hôtel : inattendu. S’introduire de nuit dans le cimetière du Père Lachaise : cela commence à sortir un peu du réalisme. Rencontre un quasi-fantôme, celui d’un écrivain à la réputation internationale. La danseuse le résume le mieux : Alors on va sur une tombe, une sur soixante-dix mille… Et on choisit la seule qui est hantée ? C’est quand même pas de chance. Par ailleurs ce quasi-fantôme ressemble peu à l’original. Il s’en suit une course-poursuite en voiture dans Paris au cours de laquelle les fuyards réussissent à semer la Police : peu probable. Le lecteur fait le rapprochement avec la mention à répétition (jusqu’à en devenir un gag récurrent) du livre Le fantôme de Canterville (1887). Pas de doute, ce récit s’apparente à un conte, les auteurs font usage de licence poétique. En particulier, la dessinatrice s’amuse bien avec les preuves de l’immortalité de Wilde.



La première scène se déroule par un beau soleil de printemps, peut-être de début d’été, avec des couleurs claires et des couleurs gaies. La mise en couleurs vient discrètement apporter des éléments d’information. Par exemple, l’évolution du camaïeu derrière les vitres de la zone d’attente qui passe du jaune orangé à un violet sombre pour marquer les heures qui passent, de l’après-midi à la nuit tombée. En page huit, elle réalise une mosaïque de rectangles colorés pour évoquer l’impression subliminale des éclairages artificiels et des enseignes. En page neuf, le lecteur admire un magnifique ciel étoilé dans une illustration en pleine page, en se faisant la remarque intérieure qu’il s’agit également pour partie d’une licence poétique dans cette banlieue. En page treize, la couleur prend le pas sur les contours encrés pour un effet de silhouettes ou d’ombres chinoises dans le cimetière. L’artiste met ainsi en œuvre différentes techniques : en page vingt-et-un un entrecroisement de traits au crayon gras pour un effet de plafond rocheux dans les ténèbres, en page vingt-cinq des traces lumineuses de phares de voiture pour rendre compte de la vitesse, en page quarante-neuf un passage par le noir & blanc avec des nuances de gris pour un vieux film, en page soixante-dix une case avec un fond rouge pour rendre compte de la violence, etc. Ainsi discrètement, la narration visuelle devient d’autant plus variée et animée.


Les personnages apparaissent tous sympathiques, même ceux en colère, ou les figurants. Les visages sont représentés avec un degré de simplification. La dessinatrice joue avec leur expressivité en l’augmentant, sans systématisme, plus pour faciliter l’empathie du lecteur. Le lecteur peut porter un jugement de valeur sur le comportement de chacun des quatre personnages, ce qui ne diminue en rien l’empathie qu’il éprouve pour eux. L’artiste sait les rendre sympathiques et uniques : la sollicitude bienveillante de Danseuse, le détachement de Wilde du fait de son grand âge, le caractère un peu fataliste de Loser, la détermination teintée de sarcasme de Pharmacienne. Toujours sur le même plan, Le lecteur éprouve la sensation de suivre une aventure assez posée le temps d’une nuit. En y repensant, il se rend compte des différents lieux visités : un aéroport dans tout ce qu’il a de lieu de passage, le cimetière du Père Lachaise dont le tombeau de Wilde, un café parisien, un pont au-dessus de la Seine, une pharmacie, un grand café avec un grand espace karaoké, le parvis du palais Garnier place de l’Opéra, une grande librairie spacieuse, etc. Le lecteur apprécie le sens du détail de l’artiste, par exemple : les silhouettes de mannequin et leurs robes dans une boutique de l’aéroport, la guirlande de petits fanions dans le bar, le magnifique dallage de la pharmacie, la superbe porte en chêne d’un immeuble haussmannien, le jeu de lumières du karaoké, les graffitis sur les vitres de protection de la tombe de Wilde, etc.



Le lecteur se sent tout acquis à la situation problématique des personnages. Il en découvre rapidement un peu plus sur Danseuse : son attachement au tombeau de l’écrivain. Il faut attendre plus longtemps pour en savoir plus sur Loser. Le ressort de l’intrigue est explicité à la fin du premier tiers de l’ouvrage. Ce qui déclenche les actions des personnages pour y remédier de plus ou moins bonne grâce. Le lecteur se rend compte qu’il apprécie de simplement passer du temps avec eux, sans trop se préoccuper d’une trame générale, sans même s’inquiéter de savoir s’ils seront à temps à l’aéroport le lendemain pour leur avion. Cela tient pour partie à la sympathie générée par les personnages, et pour partie à la forme de conte. Pour échapper à la police, Loser doit abandonner sa voiture, qui fera certainement l’objet d’une contravention, au minimum, cela ne préoccupe aucun personnage. Ils dont dû y abandonner leurs valises avec leurs effets personnels, aucune arrière-pensée non plus. Dans le cimetière, Loser se fait une méchante blessure : une branche ou une racine acérée qui se plante dans son mollet droit. Un simple bandage et une désinfection plus tard, et tout est oublié.


Pour autant, la lecture comporte plusieurs autres centres d’intérêt, autre que l’intrigue proprement dite. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de se demander, voire de de souhaiter qu’il se développe une relation affective entre Danseuse et Loser. Il sourit en voyant la forme de rébellion de Pharmacienne contre sa condition, car les auteurs n’hésitent pas à l’armer de cocktails Molotov faits maison, et même d’une grenade ! Il y a également le cas de ce quasi-fantôme. Le lecteur comprend que la mention répétée du Fantôme de Canterville agit à la fois comme un hommage, et comme une indication sur l’influence de cette histoire. Cela amène Oscar à évoquer l’exercice de son art d’écrivain, et à rappeler qu’il a écrit d’autres choses, par exemple Le portrait de Dorian Gray (1890). Plus loin, le libraire complète sa bibliographie : Wilde a écrit des pièces de théâtre, des contes, de la poésie, des lettres. Beaucoup de lettres… Il a beaucoup aimé Salomé. C’est une pièce formidable. Mais Son livre préféré de Wilde, c’est De profundis. Une longue lettre adressée à son amant, lord Alfred Douglas. Le lecteur peut ressentir que c’est un écrivain qui a compté aussi pour les présents auteurs. Au fur et à mesure émerge une autre thématique, celle de l’insatisfaction, de la répétition des schémas, de la vie qui semble comme bloquée dans une phase inextricable. La bande dessinée établit ce constat pour les différents personnages, sans proposer de solution miracle ou d’action magique (bien qu’il s’agisse d’un conte), mettant en lumière les effets de cette simple prise de conscience, à la fois de prise de recul sur sa vie, à la fois d’analyse de ce qui est en jeu.


Une petite virée nocturne dans Paris, à quatre, avec un quasi-fantôme (et pas n’importe lequel), une super danseuse, une pharmacienne phénomène, un vrai faux loser ? Une narration visuelle douce et vive, discrètement variée et riche, un vrai plaisir de lecture. Des personnages sympathiques avec leurs défauts, et une narration s’apparentant par certains aspects à un conte. Une prise de conscience nécessaire sur une forme de décalage entre ce que l’on vit et ce que l’on souhaite. Attentionné.



mardi 21 janvier 2020

Jessica Blandy, tome 11 : Troubles au paradis

Ce tome fait suite à Jessica Blandy - tome 10 - Satan, ma déchirure (1994) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1995, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Magnum Jessica Blandy intégrale T4.

Jessica Blandy s'est arrêtée dans un petit patelin sur sa route pour faire une pause. Elle regarde une peinture murale qui représente une locomotive à vapeur et repense à celle qui lui faisait peur quand elle était enfant, ainsi qu'aux ailleurs où elle aurait pu l'emmener. Cela fait déjà deux jours qu'elle est sur la route pour rallier la ville natale. Dans une autre ville, Van s'est rendu à la mairie pour récupérer un acte administratif. Il tue le fonctionnaire qui lui remet, et repart avec l'homme de main qui l'accompagne. Jessica Blandy est arrivée dans sa ville natale et voie un train à vapeur passer au milieu. Elle se rend au bar et prend une bière, tout en interrogeant le barman sur les usines Nesbit, l'affaire étant toujours dirigée par Salomon Nesbit qui n'a pas cédé sa place à son fils Henry. Elle se souvient que c'était sur une des banquettes qu'Henry lui avait expliqué qu'il reprendrait l'affaire familiale. Elle se lève et part pour se rendre chez son père, en repensant aux bancs de l'école, à la fois où elle s'était couchée sur les rails et qu'Henry l'avait relevée à temps avant le passage du train. Chez Josuah Blandy, au rez-de-chaussée, Johnny est en train de fricoter avec Sue, essayant de la déshabiller, mais elle ne veut pas faire ça alors que le vieux est à l'étage. Johnny finit par renoncer, et pioche dans le plateau repas avant de l'apporter à l'étage. Jessica Blandy entre à ce moment-là, se montre très sèche avec eux, les renvoie, et apporte elle-même le plateau à son père.

Josuah Blandy est en train de lire son livre préféré : La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, Gentleman (1759) de Laurence Sterne (1713-1768). Il lève la tête et reconnait immédiatement sa file. À la station-service de Sam, un peu à l'extérieur de la ville, l'avocat Carl Ledington s'est arrêté pour faire le plein. Il part aux toilettes pendant que Sam fait le plein de la voiture. L'avocat est abattu dans les toilettes par Van. Ce dernier sort du bâtiment avec la mallette de l'avocat et il ordonne à Sam de s'occuper de la voiture. Josuah Blandy et Jessica papotent tranquillement : il la met au courant de la volonté de Salomon Nesbit de vouloir racheter le territoire du cimetière pour y faire construire, et de l'association qui s'est montée pour défendre la pérennité du cimetière. Johnny et Sue marchent dans la rue quand Johnny entend arriver la voiture de Jessica. Il décide de se mettre au milieu de la route pour abîmer la voiture, mais il doit reculer car Jessica ne se laisse pas impressionner. Elle va ensuite se recueillir sur la tombe de sa mère Rachel Blandy (1933-1972). Elle y est saluée par Mooha, un indien algonquin qui fait partie du comité de préservation du cimetière. Ils évoquent les papiers qui devraient permettre de savoir à qui il appartient réellement. Au petit matin, Lionel Natan, le fils d'Elmor Natan l'ancien maire de la ville, se réveille en bordure d'un étang avec du sang sur sa veste. Le cadavre de sa copine flotte au milieu des nénuphars. Van est présent sur les lieux et témoin de la scène. Le soir, Jessica Blandy se rend à la réunion du comité de préservation du cimetière qui se tient chez les époux Emma & Abraham.


Après deux tomes passés à la Nouvelle Orléans, le temps est venu pour Jessica Blandy de changer de ville et d'état pour une histoire en un épisode. Elle arrive dans sa ville natale et renoue le contact avec son père, tout en se retrouvant embringuée dans l'avenir du cimetière. Le PDG et propriétaire a la ferme intention de raser le cimetière pour y installer de nouveaux entrepôts. Il y a une sombre histoire d'acte de vente : l'ancien maire se souvient bien d'avoir refusé le terrain à Salomon Nesbit, et ce dernier prétend avoir l'acte de vente en question en sa possession. Dès la deuxième séquence le lecteur fait connaissance avec Van, l'homme des basses besognes de Salomon Nesbit, et il ne fait pas de doute qu'il y a entourloupe et que Jessica Blandy va prêter main forte au comité de préservation du cimetière. Le lecteur retrouve les meurtres faciles, et les vies humaines qui ne valent pas grand-chose face à la volonté des puissants. Il se prépare à affronter des formes de maladies mentales et des actes atroces. Jean Dufaux a décidé de le prendre à contre-pied : le premier meurtre se passe hors champ, le second aussi, le troisième aussi, et seul le troisième cadavre est montré flottant dans l'eau froide d'un étang. De la même manière, Renaud n'a pas à représenter Jessica plantant une fourchette dans la main de Johnny. Les actes criminels découlent d'individus n'éprouvant pas d'empathie pour leur victime, sans que cela ne soit à un niveau pathologique. Le donneur d'ordre agit par mesquinerie plus que par réelle déviance. Au final, Johnny incarne une forme d'égocentrisme combinée avec une force physique lui permettant d'imposer sa volonté, sans être inquiété. À nouveau l'acte le plus déviant n'est pas montré : une petite fille qui se couche sur les rails pour attendre le train de 12h32 et qui ne doit de se relever à temps qu'à l'intervention de son copain, un mélange de peur panique et de pulsion de mort inconsciente.

Dans l'horizon d'attente du lecteur figure la visite de recoins de l'Amérique profonde. Renaud sait transporter le lecteur dans un environnement, avec des dessins précis et méticuleux, donnant la sensation de pouvoir se projeter dans chaque endroit. Ainsi, il peut se tenir les pieds dans la boue d'un champ en regardant passer le coupé décapotable de Jessica au loin, voir paître les vaches, s’asseoir au comptoir d'un diner avec une décoration pas encore standardisée et aseptisée, s'arrêter pour faire le plein dans une station isolée, regarder les nénuphars sur un étang, apprécier le riche ameublement de la demeure de Salomon Nesbit, marcher tranquillement dans les rues de la ville, s'asseoir dans un fauteuil d'une salle de cinéma avec un seul occupant, se recueillir au cimetière. L'artiste ne se contente pas de transposer des paysages européens aux États-Unis et de les retoucher : il permet au lecteur de faire un tourisme bis, loin des lieux habituels, dans des endroits banals que les dessins rendent singuliers. Le scénariste ajoute lui aussi une ou deux touches d'Americana, avec le visionnage du film Haute Pègre (Trouble in Paradise) d'Ernst Lubitsch (1892-1947) sorti en 1932, la présence d'un indien algonquin.


Comme à son habitude, Renaud sait créer une galerie de personnages distincts facilement reconnaissables. Le lecteur voit tout de suite la différence vestimentaire, mais aussi comportementale entre Van maître de ses gestes au visage inexpressif, et Johnny plus extraverti, plus mené par ses émotions. Les épaules tombantes de Sam le garagiste montrent sa soumission à la domination inéluctable de Salomon Nesbit et de son homme de main. Le lecteur peut voir les rouages en action du cerveau de Natan Elmore au fur et à mesure qu'il prend conscience du caractère implacable du chantage de Salomon Nesbit, et du fait qu'il n'y en a aucune échappatoire. Il se trouve un peu décontenancé par l'étrange passivité de Josuah Blandy, comme s'il était résigné à son fauteuil roulant, plus qu'il ne l'avait accepté. Il ne peut pas s'empêcher de remarquer que Jessica Blandy reste une belle femme, et qu'elle ne se retrouve pas déshabillée dans ce tome.

Le lecteur ne s'attendait pas à en apprendre plus sur la vie personnelle de l'héroïne, sur son passé, et même sur sa famille. L'intrigue trouve sa raison d'être dans le cimetière de la ville où vit son père, et c'est l'occasion pour Jessica d'aller se recueillir sur la tombe de sa mère. Le lecteur voit la pierre tombale et les inscriptions : Rachel Blandy (née O'Hara) 1938-1972. Au cours des conversations avec son père, il comprend que ce dernier n'était pas favorable au départ de sa fille, vraisemblablement du fait de valeurs morales incompatibles avec le risque d'une vie dissolue à la ville. Il apprend également qu'à peine adolescente Jessica Blandy était déjà en état de rébellion par rapport aux normes sociales implicites de cette ville de province. Jean Dufaux fait évoquer sa carrière d'écrivaine par le père de Jessica : sa mère Rachel a appris quel genre de vie mène sa fille en lisant ses livres. Au cours de ses souvenirs, Jessica Blandy en dit plus sur sa vocation d'écrivain : c'est la peur des mots et de ce qu'ils cachent qui l'a conduite à écrire, pour les apprivoiser, pour leur donner un autre sens, le sien. Il est possible d'y voir une déclaration de Dufaux sur sa propre vocation. En filigrane, le lecteur voit aussi que les auteurs mettent en scène plusieurs relations entre un père et son enfant : Josuah Blandy & Jessica, Salomon Nesbit & son fils Henry, ainsi que Van qui apparaît comme un fils de remplacement, et même Sam le garagiste et sa fille Sue. Le scénariste met en scène ces relations sans y injecter une dose de poison, sans y ajouter les désordres de la folie. Malgré les morts et les regrets, ce tome est un peu moins désespéré que les précédents.

Avec ce onzième tome, le lecteur retrouve l'héroïne en butte à la violence meurtrière des hommes habités par la soif de vengeance et de domination, mais sans l'horreur de la folie en plus. Renaud décrit une Amérique de gens ordinaire, avec une justesse discrète, et Jean Dufaux emmène le lecteur dans un monde d'adultes où le polar sert de révélateur des turpitudes humaines.