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mercredi 22 avril 2026

20 ans en mai 1871

Vive la Commune…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage ‎25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an.


Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver.



Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard.


Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé.



Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés.


En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie.



En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien.


Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.



mardi 30 août 2022

Capricorne, tome 12

Sans parole


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 11 : Patrick (2006) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2007 et il compte 54 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Dans des vêtements adaptés au grand froid, Capricorne a marché sur un tapis de neige vierge, et il s’est arrêté pour contempler la faille qui se trouve devant lui. Quelques petits morceaux se détachent doucement de la paroi pour tomber dans le vide. Il décide de continuer à marcher en longeant le précipice. Il lève la tête et voit quelques petits morceaux de neige tomber de la pente. Il avance tranquillement, sans se rendre compte qu’il est observé par un homme dans un grand manteau avec un couvre-chef dont les deux rubans flottent au vent. Celui-ci n’a pas conscience qu’il est également observé à la jumelle par un individu en parka. Capricorne observe le ciel, puis l’étendue devant lui. Il y a un passage difficile à négocier, avec des crevasses à franchir, et la nuit vient bientôt tomber. Il décide de s’arrêter là et de passer la nuit à l’abri dans une anfractuosité. Il se réveille un fois le soleil levé, et il commence par sauter sur la plateforme un peu plus basse, puis sur une autre, et il parvient ainsi à franchir la crevasse. Il a ainsi rejoint les traces de pas dans la neige qu’il avait repérées. Il marche en les suivant. Il découvre l’empreinte d’un corps humain qui est tombé dans la neige.



Capricorne continue d’avancer en suivant les traces de pas. Il dépasse une autre empreinte de corps humain et enfin découvre l’individu en question inconscient dans la neige, allongé sur le ventre, une bouteille vide à côté. Capricorne entend un bruit, il se retourne d’un mouvement vif. Une quinzaine de personnes habillées de la même manière que celui étendu, se trouvent derrière lui. L’un d’eux s’avance et lui intime le silence, car des fragments de neige continuent de tomber. Capricorne place son doigt devant sa bouche pour indiquer qu’il a compris. L’homme pointe ensuite l’individu à terre ; Capricorne répond en pointant du doigt la bouteille comme étant la cause de la chute de l’homme. Par geste, le chef l’accuse d’avoir donné la bouteille : de la même manière l’accusé montre son sac du doigt pour indiquer qu’il n’en est rien. Le chef prend la bouteille et ordonne, toujours par geste, à ses hommes de prendre celui inconscient et de l’emmener. Au loin, l’individu avec les jumelles a tout observé. Le petit groupe arrive au campement, et tout le monde regarde l’étranger avec curiosité. Les enfants ne tardent pas à vaincre leur timidité pour s’approcher, et examiner ce que contient son sac. Deux adultes proposent de partager un verre. Capricorne se rend compte que cette boisson devait être alcoolisée. Il reçoit un avion jouet dans la figure.


Dans le tome précédent, l’auteur s’était fixé comme défi de raconter son histoire quasi exclusivement avec des cases de la largeur de la page. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour comprendre la nature du défi de ce tome : raconter une histoire sans utiliser un seul mot, aucun dialogue, aucun cartouche de texte. De fait il est un peu pris au dépourvu par cette couverture vierge : aucun dessin, et en y repensant pas de titre non plus. Ce blanc correspond au blanc de la neige, et également à l’absence, en particulier l’absence de texte. Ensuite, il se rend compte que le narrateur a réalisé un album d’une pagination plus importante que d’habitude : 54 planches, au lieu de 46 d’habitude. Cela se comprend aisément : l’absence de mot engendre un besoin de plus de pages pour pouvoir raconter une histoire aussi consistante, d’autant que le dessinateur n’abandonne pas pour autant ses compositions de planches sophistiquées. Tout commence avec un dessin en pleine page rendant compte de la neige vierge, mais aussi de la paroi de glace qui s’effrite par endroit. Le lecteur remarque la savante composition des planches 2 & 3, avec la silhouette de Capricorne qui marche selon une diagonale de bas en haut à gauche, ce qui donne l’impression qu’il arrive en haut de la page de droite. Planches 6 & 7, elles se composent chacune de trois bandes, avec plusieurs cases pour celle du haut et pour celle du bas, et une case de la largeur de la page pour la médiane, créant ainsi une continuité de la page de gauche à celle de droite. Planche 12 & 13, c’est un groupe de quatre marcheurs qui se dirige vers la droite en page de gauche, qui semble aller à la rencontre d’eux-mêmes revenant de leur destination et se dirigeant vers la gauche sur la page de droite.



Le lecteur assiste à deux duels au bâton de la page 20 à la page 27, dans une suite de mouvements, de coups portés, de parades, facile à suivre, cohérente sur le positionnement respectif des combattants, avec un enchaînement de coups portés logique. Planche 30, il remarque une structure de page avec uniquement des cases de la hauteur de la page, et planche 37, uniquement des cases de la largeur de la page. À chaque fois, il ne s’agit pas pour l’artiste d’épater la galerie, mais de concevoir la meilleure structure de planche pour raconter la scène. Le lecteur ressent bien que ça lecture est plus rapide que dans une bande dessinée traditionnelle avec des phylactères, toutefois les pages ne se tournent pas à toute allure pour une lecture de dix minutes. Il ne s’agit pas d’un vain exercice de style, avec une intrigue prétexte. Andreas raconte une histoire conséquente avec la progression de Capricorne, son accueil dans une communauté, la découverte d’une étrange capsule dans la neige, les duels et le départ de Capricorne, auxquels il faut encore ajouter la menace de la deuxième silhouette du début du récit. La narration visuelle s’avère claire, immédiatement compréhensible, d’une bonne densité d’informations ce qui induit un rythme de lecture posé, et non un tournage de pages frénétique.


Troisième étape sur le chemin du retour pour Capricorne. Il a quitté la campagne bucolique du tome 10, et le cottage confortable du tome 11. Il est accueilli dans une nouvelle communauté qui vit dans cet environnement montagneux recouvert de neige. Le lecteur n’en apprend pas beaucoup sur elle, si ce n’est qu’elle accueille les étrangers, et qu’elle a ritualisé les duels au bâton. Capricorne est l’étranger dans cette communauté, accepté sans hostilité, partageant un verre d’alcool, suscitant la curiosité des enfants, accompagnant l’un ou l’autre pour constater le risque lié à l’effritement de la glace, la présence de l’étrange capsule, participant à un duel, et revenant pour faire cesser une situation de danger. Le lecteur retrouve trois éléments lui rappelant les deux premiers cycles de la série : le visage de Mordor Gott s’affichant dans le ciel comme une vision, Capricorne à nouveau victime d’un malaise inexpliqué, en planche 36, comme il l’a été dans les deux tomes précédents. Le troisième correspond à cette capsule qui rappelle les fuyards du Concept. Puis il y a cet artefact en forme d’étoile qui est convoité par le deuxième poursuivant. Le lecteur se doute que ce nouvel élément aura une incidence significative dans les suites des aventures du héros. En attendant…



En attendant, il s’agit d’une nouvelle histoire complète en un tome dont la narration visuelle est captivante. Un étranger établit un contact avec une communauté s’interdisant de recourir à la parole, et faisant le moins de bruit possible pour ne pas risquer de déclencher une avalanche catastrophique. Ses membres ne prononcent pas une parole, même leurs bâtons sont recouverts de tissu pour étouffer le bruit de leur utilisation. L’absence de mots n’empêche pas une forme basique de communication, d’échanges par le biais de gestes dont le sens semble être universel. Le lecteur observe : la force du nombre qui parle d’elle-même quand Capricorne se retourne et constate la présence d’une quinzaine de personnes derrière lui, Capricorne se justifiant dans le fait qu’il n’est pour rien dans la perte de conscience de l’homme allongé au sol, la curiosité des femmes, des hommes et des enfants voyant les leurs revenir avec un étranger, le soulagement du père voyant ses enfants sortir indemnes d’une avalanche, l’autorité du chef imposant le combat à Capricorne, l’entrain des enfants imitant les gestes de Capricorne, etc. Le lecteur comprend bien que Capricorne doit s’adapter à ces interactions muettes, que cette communauté a su s’adapter à son environnement en proscrivant la parole. Pour autant, le sens de cette étape dans le chemin du retour du héros vers New York n’apparaît de manière évidente, même s’il y a comme un rappel de l’aphonie de Capricorne survenue dans le tome précédent.


Un bien étrange album. Une réussite en termes de narration visuelle silencieuse : des pages inventives, immédiatement compréhensibles qui ne restent pas qu’au niveau de l’action. Une histoire linéaire avec plusieurs morceaux de bravoure. Des interactions avec une communauté silencieuse. Un questionnement sur la façon d’interagir et de communiquer sans l’usage du langage parlé, et en même temps un doute sur le sens à donner à cette étape dans le voyage de retour du héros.



mardi 11 février 2020

Les Damnés de la Commune T01: À la recherche de Lavalette

La guerre entraîne la guerre.

Ce tome est le premier d'une histoire complète en 3 tomes. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Raphaël Meyssan. C'est une bande dessinée en noir & blanc, qui compte 136 planches, construites en 11 chapitres. En introduction, l'auteur remercie Christine Martinez, archiviste passionnée et passionnante, ainsi que la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le musée d'Art et d'Histoire de Saint Denis, le Musée Carnavalet, les archives de la Préfecture de Police de Paris, le Service Historique de la Défense, les Archives Nationales, les archives départementales des Yvelines, les archives départementales de l'Allier et les archives de l'Assistance Publique des hôpitaux de Paris.


Le narrateur indique qu'il vit à Paris, la ville lumière, celle de la tour Eiffel et des Champs Élysées, dans le quartier de Belleville. Un jour qu'il se promène à pied, il éprouve la sensation de percevoir un Paris plus ancien derrière les façades plus récentes et les vitrines rutilantes. La pluie commençant à tomber, il se réfugie dans la Bibliothèque historique de la ville de Paris, rue Pavée. Il y a pris un livre sur une étagère, l'a ouvert et est tombé sur une adresse politique, celle d'un certain Lavalette habitant rue Lesage, la même rue que lui. Sur les conseils du bibliothécaire, il consulte alors le Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, 1964-1997). Dans le tome 13, il y est fait mention de Lavalette, Charles, Hippolyte (prénommé ailleurs Gilbert et surnommé Bonnet). Il faisait partie du comité central de la garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871. Le narrateur essaye de s'imaginer Paris en 1871, sans tour Eiffel, sans basilique du Sacré Cœur, mais déjà avec les 12 communes avoisinantes annexées en 1860, et les travaux du Baron Haussmann qui relèguent les pauvres vers les faubourgs. Il se rend aux archives de la préfecture de police, où la préposée lui indique que toutes les archives de la police ont brûlé en 1871. Le narrateur est déçu car il aurait préféré trouver des traces de Lavalette avant 1871. Il y a quand même une note qui parle de lui comme un agitateur surveillé dans les réunions publiques en 1868.

L'auteur décide de partir à la recherche de Lavalette, son voisin communard, cherchant son histoire au milieu des archives, comme un bout d'Histoire laissé de côté. Il retourne à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, aux archives de la Préfecture de Police. Mais les rapports de police ne lui apprennent que ce que peut me dire un policier. Il lit les rapports des indicateurs, les déclarations des concierges, les condamnations judiciaires. Le soir, il rentre dépité chez lui et choisit d'aller boire un verre dans un bar du onzième arrondissement. Il évoque ses recherches infructueuses et récupère un bouquin oublié par un autre client. Le livre est un recueil de témoignages. L'un d'eux est signé seulement d'un prénom : Victorine B. Elle s'est mariée à Orléans le 13 mai 1861. Elle est montée à Paris avec son époux, et son premier enfant est né le 14 janvier 1864. Elle évoque la pauvreté, l'alcoolisme de son mari, son plaisir de lire Les Misérables de Victor Hugo (1802-1885), en l'empruntant à un cabinet de lecture. Cela rappelle son propre exemplaire du livre à l'auteur qui redécouvre les gravures qui l'illustrent. Cela le fait penser à toutes les gravures qu'il trouve dans les archives et lui donne l'idée d'un ouvrage.


Voilà un ouvrage singulier qui se distingue immédiatement des autres bandes dessinées sur la Commune comme Les Voleurs d'Empires de Jean Dufaux & Martin Jamal, ou Le cri du peuple de Jean Vautrin & Jacques Tardi. Comme il l'indique, et comme le stipule la quatrième de couverture, cette bande dessinée a été entièrement réalisée à partir de gravures issues de journaux et de livres du dix-neuvième siècle. Le premier effet est que la narration visuelle est construite sur des images réalisées au dix-neuvième siècle, une vision que l'époque avait d'elle-même. La seconde conséquence est que la narration visuelle ne peut pas montrer un même personnage dans différentes postures, différentes scènes. Raphaël Meyssan parvient à surmonter cet obstacle en choisissant quelques images d'individus très similaires pour Gilbert Lavalette et Victorine B., le texte des cases attestant qu'il s'agit bien d'eux. Il personnalise également le récit avec les hommes célèbres (et peut-être les femmes célèbres par la suite) qui eux sont représentés de manière similaire par les différents artistes graveurs de l'époque. Il consacre également de nombreuses cases à des inconnus, leur attribuant un dialogue, ou explicitant leur intention, leur motivation, leur état d'esprit. En termes de découpage des planches, il privilégie les cases rectangulaires disposées en bande. Il recadre les gravures pour obtenir des plans plus rapprochés, pour n'en conserver qu'un détail, ou au contraire conserver une vision d'ensemble. Il compose des planches avec des cases de la largeur de la page, ou de la hauteur de la page, des petites cases, des cases en trapèze, des dessins en pleine page artificiellement découpés en plusieurs cases, régulières ou non. En y prêtant attention, le lecteur constate également que Raphaël Meyssan a intégré quelques photographies, de documents d'archive ou de la tombe de Gilbert Lavalette.

Finalement, l'auteur réalise une bande dessinée avec des contraintes singulières : ne pas savoir dessiner, utiliser des images (gravures) réalisées par d'autres plus d'un siècle auparavant. Il est possible de lire le nom d'un ou deux artistes originaux dans leur gravure, et lorsqu'ils étaient cités, leurs noms sont compilés en fin d'ouvrage. Il utilise les outils narratifs de la bande dessinée de manière organique, et il réalise des pages très variées, ayant numérisé plus de 15.000 documents différents. Le lecteur éprouve bien la sensation de lire une bande dessinée. Les dessins sont en noir & blanc, avec souvent une couleur de fonds un peu jaunâtre, sans donner l'impression d'un papier moisi. L'impression globale est surannée, mais pas vieillotte. L'amateur de bande de dessinée se rend vite compte du degré de détails très impressionnant. Il reste même bouche bée devant la qualité descriptive des façades parisiennes, devant les scènes de foulées habitées par des inconnus tous différenciés, par la description de la vie quotidienne parisienne de l'époque. Il sourit en se rendant compte qu'à quelques reprises, l'auteur s'amuse à utiliser ces gravures du dix-neuvième siècle pour une courte scène contemporaine, du début du vingt-et-unième siècle, créant un décalage déstabilisant, comme si l'individu présent est composé du passé.


Cette bande dessinée raconte avant tout une histoire : celle de l'auteur recherchant qui est le dénommé Gilbert Lavalette, et celle de Victorine B. au travers de son témoignage écrit. Les 2 fils narratifs alternent, au gré de la découverte d'un témoignage sur Lavalette, ou d'une nouvelle entrée de ce qui s'apparente au journal de Victorine. La logique narrative est assurée par les cellules de texte où l'auteur intervient directement, mais aussi par les événements relatés par Victorine B., ou encore par des discours à l'assemblée (repris en l'état), par quelques dialogues inventés. Le lecteur se laisse rapidement happer par l'ensemble de la narration, impressionné par la qualité des gravures, par ce qu'elles montrent de Paris à cette époque, par les questions sur Lavalette, par le témoignage de Victorine sur sa vie. Son regard est souvent attiré par un détail ou un autre : une façade connue, une tenue vestimentaire, un modèle de fiacre, une colonne Morris, la fréquentation dans un bistro, un homme en train de déboucher une bouteille sur les barricades. Il est épaté par la manière dont l'auteur a su s'approprier des dessins déjà existants, les sortir de leur contexte, leur donner un autre sens en les incorporant dans un récit différent, une œuvre totalement postmoderne, un recyclage de formes préexistantes.

Ce réemploi de dessins déjà parus nourrit également une reconstitution historique qui a la particularité d'être réalisée par des individus ayant vécu à l'époque, comme si Raphaël Meyssan avait pu travailler directement avec eux. Bien sûr le lecteur sait que ces images sont des interprétations réalisées par des artistes avec donc une licence artistique plus ou moins appuyée. L'auteur lui-même joue avec ce degré d'interprétation, insérant de ci de là une touche d'humour volontaire, pour rappeler que ce n'est pas un reportage objectif. Il suffit de lire page 46 le dialogue décalé entre Eugénie de Motijo (1826-1920) et son époux Napoléon III (1808-1873) pour en avoir la preuve. Cela ne diminue en rien la qualité de la reconstitution historique. Raphaël Meyssan a effectué des recherches approfondies sur la Commune et met en scène les figures historiques de l'époque, comme Napoléon III et le chancelier Bismarck, mais aussi Léon Gambetta, Jules Favre, Ernest Picard, Adolphe Crémieux, Louis-Jules Trochu, Garnier Pages, Emmanuel Arago, Jules Simon, Camille Pelletan, Henri Rochefort, Jules Ferry, Félix Pyat, Gustave Flourens, Henri Rochefort. Il déroule avec clarté les différents événements historiques depuis l'assassinat de Victor Noir (1848-1870) en janvier 1870 jusqu'au 18 mars 1871, en passant par la Dépêche d'Ems du 13 juillet 1870, Napoléon III fait prisonnier en septembre 1870, l'évasion de Gustave Flourens de la prison de Mazas en janvier 1871, le vote par l'Assemblée Nationale du la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, etc.

Avec une forme postmoderne surprenante, Raphaël Meyssan réalise une véritable bande dessinée, entremêlant la vie d'une femme du peuple (Victorine B.), l'enquête sur l'histoire personnelle d'un membre du Comité central de la Garde Nationale (Gilbert Lavalette), et les événements qui conduisent à la création de la Commune de Paris. Le lecteur a la surprise de rapidement se trouver transporté à l'époque par cette narration visuelle hors du commun qui relève effectivement de la bande dessinée, impressionné par la résistance de Victorine B. à des conditions de vie épouvantables, intrigué par les mystères de la vie personnelle de Gilbert Lavalette et passionné par l'Histoire de la Commune de Paris.


dimanche 22 avril 2018

Les Voleurs d'empires, tome 6 : La Semaine sanglante

Et leurs rêves se sont brisés, alors même qu'ils entraient dans la légende.

Ce tome fait suite à Chat qui mord qu'il faut avoir lu avant. Il s'agit d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 2000, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

La page d'ouverture évoque la fin de la semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871), et l'exécution de 147 communards au mur des Fédérés. Puis le texte évoque les différents mouvements des fédérés (les Communards) et de l'armée régulière du gouvernement. Le récit commence alors le 17 avril 1871. Le commissaire Jalabert arrive avec 2 policiers dans l'église de la Trinité (IXe arrondissement), reconvertie en hôpital de fortune, pour prendre en charge le capitaine Zoren. Celui-ci est pris de fortes agitations, alors que Jalabert prononce le prénom Adélaïde. Ayant réussi à maîtriser Zoren, ils l'emmènent dans leur fiacre. Dans une rue, Jalabert reconnaît Blette en train de fouiller dans les poubelles. Il demande aux policiers de le récupérer, mais ils sont interpellés par les hommes d'arme de la Commune.

Après l'assaut donné à la pension Martelet, Adélaïde Favier s'est réfugiée dans un wagon désaffecté, avec le Huron. En discutant, ils constatent leur position de faiblesse, et décident de retrouver Julien d'Havré auquel Adélaïde est encore liée par le biais des fleurs de peau (médailles). Adélaïde Favier et le Huron le retrouvent dans un colombier de la rue Magenta. Mais il ne les attend pas en victime consentante, ou en serviteur obéissant. En fait, il entend bien recouvrer sa liberté en maîtrisant Adélaïde et le Huron par la force, grâce à des alliés. Il parvient même à lui ôter sa bague.


Le tome précédent avait laissé le lecteur dans une attente fébrile, après plusieurs révélations et plusieurs rebondissements étonnants. Sans surprise, il observe que celui-ci s'ouvre avec une page consacrée à présenter les événements historiques. Comme à son habitude, Martin Jamar réalise des reconstitutions historiques d'une minutie sans pareille. Il se sert de références pour assurer la véracité de ce qui est montré, et il utilise les caractéristiques de la bande dessinée pour montrer le point de vue le plus adapté à la narration de Jean Dufaux. Le lecteur peut ainsi voir dans une case les fédérés contre un mur, plus ou moins résignés, puis dans la case suivantes les soldats faisant feu sur eux. Jean Dufaux évoque les événements de la Commune, et il n'hésite pas à préciser les dates en tant que de besoin. Néanmoins le lecteur ne doit pas s'attendre à un reportage sur les événements de la Commune, ou à une présentation d'historien.

Le scénariste évoque les principaux faits pour donner un contexte aux péripéties vécues par les personnages, mais il n'en fait pas un compte-rendu exhaustif. Ces évocations suffisent à comprendre les conséquences sur les personnages, mais elle ne remplace pas un exposé complet sur cette insurrection. Par contre, elles donnent envie d'en savoir plus et d'aller se renseigner par soi-même. Par exemple, il est fait mention à plusieurs reprises des bombardements nourris réalisés sur Paris, et le lecteur s'interroge sur les quartiers ainsi détruits. Il assiste à la démolition de la colonne de la place Vendôme, et il se demande dans quelles circonstances elle a été reconstruite. Au cours de ce tome, le lecteur assiste à un dialogue entre Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) et le premier ministre Gladestone, à Camden House, dans la ville de Chiselhurst. En fonction de ses connaissances sur cette période, il peut avoir envie de replonger dans la biographie de Napoléon III. À chaque fois, il apprécie que le scénariste prenne la peine de donner ces éléments contextuels, qu'il s'agisse d'une église transformée en hôpital de fortune, ou de l'exode des ouvriers et des bourgeois fuyant Paris. À nouveau, les dessins de Martin Jamar permettent de voir ce qui serait resté sinon une simple indication désincarnée.

Comme dans les tomes précédents, Jean Dufaux conserve les techniques propres aux feuilletons et aux romans populaires. En particulier, il se sert de coïncidences bien pratiques, et il élude souvent les moyens par lesquels un personnage réussit à en retrouver un autre. Il n'est pas expliqué comment Jalabert a pu savoir que le capitaine Zoren se trouvait dans l'hôpital de fortune installé dans l'église de la Trinité. Le trajet du fiacre de Jalabert passe de manière opportune, juste devant Blette en train de farfouiller dans un tas d'ordures. Julien d'Havré s'empare à point nommé du portefeuille de Jalabert, et donc de ses papiers d'identité, par un concours de circonstances un peu forcé. Les dessins montrent ces événements de manière concrète, leur donnant de la substance, et donc leur apportant un semblant de crédibilité, mais le hasard (ou plutôt l'auteur) fait vraiment bien les choses. Anaïs n'éprouve aucune difficulté à retrouver Nicolas dans le lit de Madeleine, et la perte de son portefeuille entraîne de graves soucis à Jalabert.


Bien sûr, le lecteur n'est pas venu uniquement pour l'évocation en pointillé de la Commune. Il veut savoir la suite de l'histoire. Cet état d'esprit permet de prouver à quel point le scénariste a bien utilisé les techniques du feuilleton pour l'accrocher et le tenir en haleine. Comme dans le tome précédent, Jean Dufaux gère avec grâce les nombreux personnages de sa distribution. Le lecteur ne ressent pas de manque à ne voir un personnage secondaire que le temps de quelques cases (même quand il s'agit de Frappe-Misère) et il ne se lasse pas d'en voir d'autres (Jalabert pour ce tome). Il y a une forme de contentement à apprendre ce qu'il advient du capitaine Zoren, même si l'importance de son rôle fut finalement assez relative. Il n'y a pas de frustration à ce que Lévadé soit relégué en arrière-plan, car il a disposé de son moment sur le devant de la scène dans le tome précédent, et le lecteur comprend qu'il lui reste un rôle à jouer, mais plus tard. Le lecteur revoit passer Victor Hugo le temps d'une page, avec un sourire aux lèvres pour ce lien avec l'Histoire, à la fois gratuit (Anaïs aurait très bien pu ne jamais le croiser), et à la fois organique du fait de sa réelle présence lors de la Commune, et de ce qu'il apporte à l'intrigue.

Le lecteur ressent que le temps est venu pour les auteurs faire avancer plusieurs fils narratifs vers des formes de résolution différentes. Il n'y a donc quasiment pas de nouveaux personnages qui fassent leur apparition dans ce tome. Il y a bien la confirmation de l'identité d'un qui était apparu dans le tome précédent, pour les lecteurs avec une méconnaissance de cette période historique. Cette séquence dans laquelle Louis-Napoléon Bonaparte discute avec le premier ministre d'Angleterre n'a rien de gratuit, car elle élargit l'ampleur des actions de la Mort, et explique son accoutrement singulier dans cette série. Jean Dufaux en fait l'incarnation ésotérique du destin qui a conduit à tant de morts sur les champs de bataille. Martin Jamar en fait une image singulière puisqu'il s'agit d'un squelette paré d'un habit militaire de gradé, qu'il représente de manière naturaliste. Quand Elle se présente à un autre personnage pour en faire un nouvel émissaire, cette approche naturaliste peut paraître un peu étrange, la belle jeune femme embrassant le squelette sur la bouche. Mais le lecteur y voit aussi une métaphore accablante de tous les individus disposant de plus ou moins de pouvoir, qui sont prêts à sacrifier les gens du peuple qui pour eux ne sont que des anonymes, bons à payer le prix de leurs décisions.

Le lecteur ressent que le récit approche de sa conclusion également par le fait de la densification de la narration. Non seulement, Jean Dufaux a recours à des coïncidences bien pratiques, mais en plus il doit utiliser des ellipses conséquentes. Dans le tome précédent, le lecteur avait effectivement laissé Nicolas d'Assas dans le lit de Madeleine d'Espard, mais il est quand même surpris de l'y retrouver, que rien n'est venu le contraindre à accomplir une autre mission. Il est tout aussi surpris de découvrir que Frappe-Misère ait subi plusieurs blessures au cours des jours qui viennent de s'écouler, car aucune scène ne l'a montré. Le lecteur peut y voir là, à la fois le fait que ce récit n'est pas un récit d'aventures au premier degré, mais aussi le fait que l'auteur a beaucoup de choses à raconter, un nombre de pages limité, et le temps de réalisation de chaque album qui s'accumule, risquant de lasser les lecteurs de la première qui doivent attendre longtemps entre chaque nouvel album.


Cette attente reste tout à fait justifiée par l'excellence minutieuse de chaque planche réalisée par Martin Jamar. Cet artiste conserve un parti pris graphique immuable depuis le début, sans chercher à s'économiser en se reposant sur les lauriers amplement mérités, acquis lors des tomes précédents. Il ne manque pas un pilier, par un frontispice dans l'église de la Trinité. Il est possible d'identifier chaque élément de maçonnerie dans les décombres jonchant les rues de Paris, après les bombardements. Lorsqu'une perspective s'ouvre à l'occasion de la déambulation de Blette (case médiane, planche 6), le dessinateur montre aussi bien le détail de l'urbanisme (chaussée, trottoirs, murs de clôture, becs de gaz, que les habitants vaquant à leurs occupation (dont une marchande de parapluie, et une femme poussant une brouette). Lorsque Jalabert prend une chambre à prix d'or dans l'auberge Testaux, le lecteur peut détailler l'aménagement sordide de la chambre défraîchie. Dans la cour de l'auberge, il observe un coq en train de sa pavaner devant des poules, et à l'extérieur, il peut compter les pavés, et observer les rails pour l'acheminement du ravitaillement. Lors de la séquence à Versailles, il peut admirer la Galerie des Batailles, représentée avec exactitude. Quelques pages plus loin, il apprécie l'opulence de l'hôtel particulier de la famille d'Espard, avec ses boiseries et son mobilier de luxe.

Le lecteur se rend également compte à quel point il apprécie de retrouver ces personnages qui lui sont devenus familiers. De page en page, il constate que Martin Jamar est aussi qualifié en tant que metteur en scène, qu'en tant que directeur d'acteur. Alors même que le scénariste a beaucoup d'informations à dispenser à chaque page, les images portent aussi beaucoup d'informations sous forme visuelle. L'artiste conçoit ses prises de vue de manière à toujours montrer où se déroule l'action, avec un angle de vue assez large pour que le lecteur se fasse une bonne idée de l'environnement. C'est ainsi qu'il représente dans le détail tout l'extérieur de Camden House, alors que Louis-Napoléon Bonaparte et le premier ministre Gladestone discutent dans le jardin, plutôt que de se contenter d'un plan rapproché. De la même manière, la première case dans l'église de la Trinité propose une vue d'ensemble de la nef, avec tous les détails architecturaux. Le lecteur éprouve ainsi la sensation de se trouver sur place et de pouvoir y promener son regard à sa guise, augmentant l'impression d'immersion. Dans la suite de cette séquence, les plans se font plus rapprochés alors que Jalabert se retrouve au chevet du capitaine Zoren, montrant ainsi les détails de cette installation de fortune.


La composition des prises de vue permet d'intégrer un grand volume d'informations visuelles, et de mettre en scène les personnages avec naturel. Le lecteur peut les voir évoluer dans un décor en trois dimensions, qui ne se réduit pas à une scène vide, avec un décor représenté en toile de fond. Le soin apporté aux costumes augmente encore la qualité de la représentation, mais aussi le nombre d'informations visuelles, ainsi que l'identité de chaque protagoniste. Lors d'une scène de dialogue (par exemple entre Anaïs et Madeleine, page 26), le dessinateur se concentre sur le langage corporel des personnages, et leur placement réciproque. En fonction du cadrage, si le cadrage passe en mode gros plan, il continue de représenter les éléments en arrière-plan pour ne pas rompre le charme de l'immersion. Ainsi le lecteur peut voir la détermination d'Anaïs dans sa posture, et l'ébauche de stratégies d'évitement dans les postures successives de Madeleine.


Comme le précédent, ce tome constitue une lecture haletante qui se termine trop vite, en dépit de la masse d'informations contenues dans les textes et les dessins. Le lecteur retrouve avec grand plaisir les personnages, découvre avec impatience la trame des différents fils narratifs et leur imbrication, et relève les leitmotivs propres à la série, comme les apparitions de la Mort en habit napoléonien, ou le nombre 27 pour le lit du capitaine Zoren. Les dessins donnent une consistance exceptionnelle à chaque séquence, donnant l'impression au lecteur d'en être le témoin privilégié, qu'il s'agisse d'un affrontement de grande ampleur, ou d'une scène intimiste d'un couple au lit. Jean Dufaux poursuit sa description d'un groupe d'individus en proie aux bouleversements d'une époque violente. Il montre comment leur vie est soumise à la survenance d'événements sur lesquels ils n'ont aucune prise, mais il montre aussi comment leurs actions sont dictées par leur éducation et par leur naissance. Le lecteur découvre aussi que le caractère de plusieurs personnages se révèle après avoir été confrontés aux événements. Anaïs n'est pas si lisse que le lecteur l'avait supposé, et Nicolas d'Assas ne mérite peut-être pas tant de considération. En plus d'une reconstitution historique, d'une aventure grand spectacle, d'un mystère relatif aux origines de Nicolas d'Assas, et d'un complot ourdi de longue date, les auteurs réalisent également une étude de caractère subtile.