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mercredi 23 septembre 2026

La vraie vie

Certains mensonges sont plus justes que bien des vérités.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Cadène pour le récit, et par Grégory Mardon pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente planches de bande dessinée. La dernière page explique qu’un certain nombre de marques sont reproduites dans cet ouvrage, des marques déposées ou enregistrées, à l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI), et cette vingtaine de marques sont citées dans leur ordre d’apparition dans le récit, de Twitter à Deezer, en passant par Mediapart, Chatroulette, France Inter ou Counter-strike.


La nuit, le réveil du téléphone se déclenche dans un appartement où les vêtements ont été laissés en désordre. Jean Libonnet, la trentaine dans un an, se lève, et pousse délicatement la souris de son ordinateur pour que l’écran se rallume. Plusieurs fenêtres s’ouvrent : Sarkozy en plein discours, la liste des actualités les plus consultées, la photographie d’une belle jeune femme aguicheuse en bikini, les derniers posts sur Twitter, un morceau de The Kills, l’évolution de la production de pétrole dans plusieurs états américains. Après avoir absorbé ces informations, Jean se gratte les fesses, puis va prendre sa douche, prend son petit-déjeuner en lisant le journal, s’habille, et répond à son téléphone, pour dire qu’il descend tout de suite. Dehors, son collègue Didier l’attend dans l’utilitaire de service de la commune. Jean monte à l’intérieur, propose d’augmenter un peu le chauffage, et le conducteur l’informe qu’aujourd’hui ils démontent le marché traditionnel et préparent la semaine du goût et des saveurs. Il ajoute qu’il aurait dû venir hier soir, Pierre a mis le bazar, c’était dingue. Jean répond à sa question en lui expliquant qu’il a surfé, maté une série et dodo, il était crevé. Didier remarque que son Internet, c’est pire qu’une meuf.



Arrivés sur place, Didier et Jean se mettent au boulot pour démonter les chalets, avec les quatre autres déjà sur place. Pendant une pause, Jean consulte Twitter, et explique à un collègue que c’est pas compliqué, c’est juste qu’on suit des gens qui disent des trucs, donc c’est beaucoup d’informations ou de réflexions sur l’actualité. L’autre reconnaît qu’il ne voit pas trop, et il parie que ça sera passé de mode, il ne voit pas comment il arrive à suivre. Rentré chez lui à la fin de la journée, Jean passer à nouveau sa soirée devant son ordinateur, à mater des films adultes, à consulter les informations, à scroller sur Twitter, à mater deux séries. Puis il consulte les sites de Mediapart, de Reporterre, de Reddit, et il va tenter deux ou trois chats qui se terminent en queue de poisson, jusqu’à discuter avec un Américain se trouvant à côté de Jackson Lake dans Wyoming. Le lendemain matin, il est réveillé par une autre chanson, et il rejoint son collègue dans l’utilitaire. Une autre journée avec des missions banales et satisfaisantes. Le soir, Jean et Didier vont descendre quelques verres au café de la Place tenu par Jeanne. Carine y assure le service, aidant ses parents en salle. Elle leur explique qu’elle va bosser à la mairie comme eux, sauf qu’elle sera dans un bureau.


Un titre déconcertant de sincérité, et en même temps une promesse qui n’engage que le lecteur, et celui-ci sait pertinemment qu’il va lire une fiction, pas un reportage à vif sur la vraie vie. En effet, ça commence avec la vie banale, ou tout du moins quotidienne de ce fonctionnaire, agent de service d’une mairie de province qui effectue des tâches essentiellement ouvrières, participant à la vie de la commune. C’est aussi sa vie privée, devant l’écran de son ordinateur le soir, mangeant seul, allant boire un coup de temps en temps avec les collègues, téléphonant de temps à autres à sa mère. Les dessins retranscrivent parfaitement cette vie si vraie, sans panache, sans spectaculaire, ancrée dans un réel concret et banal, avec une forme de simplification par rapport à une représentation détaillée de type photoréaliste, montrant les gestes de la vie quotidienne, les émotions mesurées, le plaisir d’être avec un collègue qu’on apprécie, la curiosité, et parfois la fascination face au monde virtuel qui s’affiche à l’écran. Le lecteur jette un coup d’œil à la date de parution de l’album : 2016. Internet était bien installé et accessible, le téléphone portable s’était largement diffusé, sans être encore totalement hégémonique, pas encore un instrument de chaque instant. Et visiblement l’universalité des réseaux sociaux n’était pas encore advenue.



Le premier contact visuel, l’image de couverture, peut s’avérer déconcertant : une scène de nuit, la couleur de feu très rouge passant ainsi dans un registre expressionniste, la silhouette aux détails gommés de la jeune femme en arrière-plan, et le tout premier plan occupé par le téléphone portable dans une posture qui indique qu’il s’agit de la prise d’une photographie. Tout du long du récit, le dessinateur est confronté à la question de mettre en scène les échanges dématérialisés, une gageure que d’essayer de rendre des pages de dessins aussi intéressantes que des pages d’écran. Bon, petit avantage, il s’agit de l’expérience en ligne de 2016, mais quand même. Dès les planches deux et trois, l’artiste propose une mise en page intéressante et qui fonctionne : la superposition partielle de différents écrans, ce qui produit un effet de simultanéité, évoquant le flux sans fin d’Internet, ainsi que sa diversité, entre les fils d’actualités, les images à la sensibilité ouvertement érotique ou de manière subliminale, une conversation en ligne sur un réseau social, un graphique d’informations techniques. Plus tard, il s’agit de vidéo à caractère pornographique à volonté, des jeux vidéo, un jeu en ligne (Counter-strike), des séries télé à ne plus savoir qu’en faire, des photographies anonymes sans contexte, etc. Le lecteur contemporain peut ressentir une forme de trop peu devant ces possibilités, tout en retrouvant cette sensation sans équivalent de potentiel infini, de formes variées, et en même temps d’interactions canalisées, et même répétitive. Il peut également éprouver la sensation ludique d’identifier les références, aux hommes politiques, à Alain Finkielkraut, à l’émission Humeur vagabonde dont Benoît Peeters est l’invité.


Quel plaisir de retrouver les cases de cet artiste : elles sont immédiatement accessibles, d’une lisibilité évidente, avec un équilibre organique entre ce qui est représenté et ce qui est sous-entendu, le naturel des personnages, même quand il utilise des conventions graphiques. La ville de province dans laquelle se déroule l’histoire n’est pas nommée, son anonymat participant à inscrire la vie des personnages dans une forme de banalité et de normalité. Le lecteur regarde les rues, les maisons de deux ou trois étages, les rues au tracé parfois biscornu, le mobilier urbain dépourvu de caractéristique remarquable, le bâtiment de la mairie très classique, le café de la Place (un nom tout aussi impersonnel), il y voit une ville de France basique, ce qui ne l’empêche pas d’être agréable. Petite particularité : elle semble être située à quelques dizaines de kilomètres d’une côte maritime. Les moments du quotidien apparaissent tout aussi organiques et normaux, que ce soit une pause entre collègues, la préparation d’un repas, un petit-déjeuner pris en solitaire, etc. Dans le même temps, le lecteur ressent que le dessinateur porte un regard amical sur ses personnages, dépourvu de jugement. Les émotions affleurent sur leur visage, dans un geste un peu appuyé. Même quand les yeux de Carine se remplissent littéralement de larmes, le lecteur y voit l’expression d’un sentiment profond, sans s’appesantir sur la convention graphique utilisée. Si sa sensibilité le porte par-là, il voit bien que la narration visuelle recèle de nombreuses richesses graphiques : la représentation géométrique des tétrominos dans une case, l’éclairage exclusivement jaune des silhouettes fumant à l’extérieur, éclairées par la lumière du café, des pages muettes, la grille en trois cases par trois bandes pour certaines planches, deux cases avec une case vierge et blanche en occupant les deux tiers, des vues subjectives pendant les parties de jeu vidéo, et bien sûr cette séquence rougeoyante au bord de la plage.



La narration visuelle coule tellement de source, que le lecteur en oublierait presque que le récit a été réalisé par deux créateurs. Le scénariste a choisi un titre à la promesse irrésistible : donner à voir la vraie vie. Au départ, l’intrigue laisse à penser qu’il s’agit d’une forme d’oxymore : l’alliance de la vraie vie, celle banale de tous les jours, et de la vie dématérialisée, celle qui permet d’établir des contacts plus profonds avec des êtres humains partout sur la planète sans jamais les rencontrer, sans jamais savoir qui ils sont. D’ailleurs, Jean passe tellement de temps fasciné et absorbé par ces contacts dématérialisés qu’il ne dort plus assez, qu’il en devient tout le temps fatigué. Les auteurs savent évoquer tout naturellement le caractère monotone de son environnement de la vie physique, dans lequel il n’y a presque jamais de nouvelles têtes. Un changement significatif finit par survenir avec le retour de Caroline, une jeune femme dans la ville et qui va travailler à la mairie, et la relation qui se développe entre elle et Jean. Mais voilà qu’elle souhaite en savoir plus sur sa vie virtuelle, la relation avec qui il joue à Counter-strike, et ce mystérieux correspondant américain habitant dans le Wyoming. Cela donne l’occasion au personnage principal et donc aux auteurs de faire observer que Caroline ayant grandi dans un bar, elle est bien placée pour savoir que l’humanité n’a pas attendu Internet pour commenter des insanités, et aussi que pour lui il n’y a pas de solution de continuité entre sa vie matérielle et sa vie numérique. Puis survient un deuxième changement majeur. Loin de générer un hiatus, il fournit une nouvelle perspective sur cette vraie vie, à la fois comme un événement banal et tragique de la vraie vie, à la fois par ses répercussions sur les amis du monde virtuel, et les conséquences bien concrètes dudit événement sur ces êtres humains qu’il n’a jamais rencontrés.


La vraie vie : un titre contenant une promesse irrésistible, un ouvrage qui donne accès à cette vraie vie. Une narration visuelle qui tient cette promesse à chaque page, avec un naturel et une discrète élégance attestant de la profonde empathie de l’artiste pour les personnages. Un employé municipal menant une vie normale et sans ambition, entre quotidien banal et surf sur Internet et les réseaux sociaux. En effet, une plongée dans la vraie vie y compris dans sa dimension dématérialisée (en 2016) et la possibilité de connexions humaines réelles. Émouvant.



mercredi 2 juillet 2025

Fumée

Renoncer aux choses qui l’ont rendu malade.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Chadia Loueslati pour le scénario et par Nina Jacqmin pour des dessins. Il comprend cent-trente-sept pages de bande dessinée, en bichromie, avec quelques touches parcimonieuses de couleur rouge, de ci, de çà. Le tome se termine avec un texte sous forme d’un paragraphe d’une douzaine de lignes, émanant de La ligue contre le cancer. Puis vient la page de remerciements des deux autrices. Cette bande dessinée présente la particularité d’être dépourvue de dialogues et de textes, à l’exception de l’onomatopée Kof, indiquant qu’un personnage est en train de tousser. Les personnages ne sont pas nommés dans le récit ; ils seront appelés Lui & Elle pour le couple principal.


En pleine nuit noire : un raclement de gorge se fait entendre, puis une petite toux, puis d’énormes toussotements inextinguibles. Elle allume la lampe de chevet et se tourne vers Lui, en lui tendant un verre d’eau. Il le prend alors qu’elle se sert contre lui. Il se retourne sur son oreiller, et Elle éteint la lumière. Au matin, Elle est déjà sous la douche lorsqu’il se réveille. Il se lève, marche jusqu’à la cuisine, se retrouve plié en deux par une quinte de toux. Une fois qu’elle est passée, il se redresse et prend une cigarette dans le paquet. Il s’installe à la table pour fumer tranquille, avec sa tasse de café. Elle lui demande d’aller sur la terrasse, ce qu’il fait bien volontiers en savourant chaque inspiration. Il finit par écraser son mégot dans un cendrier qui déborde déjà. Il va ensuite prendre sa douche. Alors que l’eau coule, il se racle la gorge ce qui déclenche une nouvelle quinte de toux qui l’oblige à s’assoir dans le bac à douche. Elle est prête et elle passe la tête par la porte pour lui dire au revoir.



Lui sort à son tour, et il fume une nouvelle cigarette en se rendant jusqu’à l’abribus. En attendant, il en profite pour s’en allumer une petite, avec deux petits toussements. Le bus arrive. Il monte à bord, et se tient debout. Il tousse un peu, ça passe vite. Il arrive au boulot, et il voit deux trois personnes en train de s’en griller une devant l’entrée : il se joint à eux et fait de même. Une fois sa cigarette terminée, il pénètre dans l’immeuble et prend l’ascenseur. Il est pris d’une quinte de toux inextinguible dans la cabine. Arrivé à son étage, il se dirige rapidement vers les toilettes, pour prendre un peu d’eau. Puis il rejoint son poste informatique pour travailler. Au bout d’un certain temps, un collègue vient lui taper sur l’épaule pour lui proposer d’aller en fumer une. Il l’accompagne, et ils papotent avec deux autres déjà en train de fumer. Le midi, il va s’assoir sur un banc au soleil et reprend une cigarette qu’il fume tranquillement. Il repart en oubliant son sandwich intact sur le banc. Il fait quelques pas et est saisi d’une nouvelle quinte de toux de faible intensité. Il se rend à la pharmacie pour acheter des pastilles, et il en prend une en sortant. Il retourne pour son après-midi de travail. Un peu après quinze heures, il sort fumer une cigarette, retrouvant son collègue fumeur dehors.


Le texte de la quatrième de couverture promet : Une histoire sans parole, d’un amour puissant et addictif, où les souvenirs et les cauchemars s’entremêlent et finissent pas partir en fumée. Le lecteur commence par découvrir l’illustration de couverture qui semble promettre que le personnage principal peut être la fumée, ou bien la cigarette elle-même. La première planche est composée uniquement de deux cases de même taille, avec les onomatopées. Le lecteur tourne la page et il découvre les deux personnages principaux : représentés dans une veine réaliste avec un degré de simplification dans les contours, complétés par les nuances de gris. Lui : un monsieur dans la trentaine, peut-être plus proche de la quarantaine, une silhouette longiligne, un peu plus grand que la normale, une barbe fournie, des vêtements passepartouts, un boulot pas désagréable vraisemblablement avec une forte composante alimentaire. Autant d’éléments visuels qui définissent sa personnalité : calme, gentil, sans histoire, aimant, facilement dans l’acceptation, c’est-à-dire sans colère ou agressivité. Elle : une jeune femme discrète, aimante également, attentionnée et inquiète pour son conjoint, une silhouette banale et des tenues vestimentaires sans éclats, une gentillesse spontanée. Le lecteur a l’occasion de les voir adolescents : tout aussi normaux et agréables. L’absence de mots rend les autres personnages un peu effacés, et tout aussi normaux et a priori sympathiques.



Faute de mots, toute la narration de l’histoire repose sur l’artiste. Outre l’apparence des personnages, le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour eux. La direction d’acteurs appartient au registre naturaliste, avec des touches parcimonieuses d’accentuation de type pantomime pour rendre plus apparent un état d’esprit ou un ressenti physique. La dessinatrice sait faire passer les émotions avec sensibilité et justesse : l’inquiétude pleine de sollicitude d’Elle alors que lui se retourne pour dormir, le moment de plaisir tranquille alors que lui savoure une inspiration de fumée sur le balcon, son acceptation de tousser régulièrement sans inquiétude particulière d’habitude et la démarche toute simple d’aller acheter une pastille pour la toux. Son début d’inquiétude lorsqu’il se rend compte qu’il y a un peu de sang dans sa main après avoir toussé, etc. La justesse des acteurs prend encore de l’ampleur lors du retour en arrière à l’adolescence : Lui essaye sa première cigarette, puis recommence pour des raisons sociales d’appartenance et de séduction. La mise en scène le comportement des personnages expriment à la perfection ces enjeux, les élans et les hésitations du cœur, le comportement social qui en découle.


De la même manière, la dessinatrice fournit un travail impressionnant et juste pour donner à voir les différents environnements, et activités des uns et des autres. Ainsi le lecteur peut voir la chambre d’Elle & Lui avec sa décoration intérieure, l’aménagement de leur cuisine et de leur salon, les rues de la banlieue assez propre, le poste de travail très impersonnel de Lui au bureau, l’importance des jardinières et de la végétalisation dans cette ville, le caractère spacieux de la salle d’attente aux urgences, l’aire de jeux squattée par les adolescentes, un lycée très banal, le pavillon des parents, la chambre d’hôpital, etc. Certaines représentations peuvent apparaître un peu simplifiées, pour autant chaque décor est présent tout le temps, et chaque endroit présente des particularités qui attestent de sa fonction et de sa personnalité. Le récit comprend également trois séquences oniriques également muettes, tout aussi parlantes. La première montre Lui en train de se débattre dans des volutes de fumée envahissantes sur fond noir, une très belle expression de son inconscient. La seconde se déroule également sur fond noir, une métaphore formidable de l’angoisse générée par le rapport de Lui aux autres, dans la vie en société. La dernière montre la réalité de la consommation cumulée de cigarettes au fils des années, peut-être des décennies : une visualisation saisissante.



Au vu du ton dans l’acceptation, des crises de toux de plus en plus rapprochées, du résultat de la première consultation chez le médecin, le lecteur finit par être plus réceptif aux nuances de gris et de sépia, qu’aux zones de blanc qui vont d’ailleurs en s’amenuisant. Il prend conscience qu’il est très réceptif à la banalité du quotidien mis en scène : pas de dramatisation versant dans la tragédie, pas de pathos, juste les petits faits de tous les jours. Il en sait relativement peu sur le personnage principal, encore moins sur sa compagne, si ce n'est qu’ils ne semblent pas mariés car ils ne portent pas d’alliance. Dans le même temps, il se retrouve dans les petits gestes de la vie : prendre son petit-déjeuner, se laver, travailler au bureau devant un ordinateur, prendre les transports en commun, conduire, s’assoir sur un banc dans un parc, etc. Inconsciemment, il a déjà intégré quelle serait l’issue inéluctable du récit, ce qui le rend peut-être encore plus réceptif aux émotions éprouvées par Elle et Lui. De manière tout aussi inconsciente, l’image de couverture s’est imprimée dans son esprit : le rôle principal est bien tenu par la cigarette omniprésente, ou plutôt la succession incessante de cigarettes jusqu’à cette image en pleine page où Lui se tient sur un monticule de cigarettes, avec quelques briquets jetables venant apporter une touche de couleur.


Deux des séquences oniriques mettent en évidence cette compagne de tous les jours depuis l’adolescence : la cigarette. S’il a déjà eu l’occasion de lire une description d’un comportement obsessionnel, le lecteur en retrouve des symptômes de ci de là. Il apparaît que la journée de Lui s’articule autour des moments pour fumer : c’est un premier symptôme. Lorsque Lui oublie son sandwich sur un banc, c’est un autre symptôme attestant que fumer est devenu plus important que se nourrir, faisant même oublier cet acte vital. Lui passe également par une phase, assez courte, de déni quant à la gravité de sa maladie qui en est déjà à un stade avancé. La troisième séquence onirique, très émouvante, met en lumière rétrospectivement que le déni s’est installé insensiblement et qu’il était présent depuis des décennies : il y a longtemps que Lui a dépassé le stade de perte de contrôle sur la quantité de cigarettes. D’un autre côté, il a conservé son aptitude à en apprécier certaines. Les séquences viennent également montrer comment la dépendance au produit s’est installée, par quel phénomène émotionnel, et que déjà les signes étaient présents dès les premiers temps avec l’accident.


Un récit sans parole pour montrer un fumeur rattrapé par la maladie. Une narration visuelle qui raconte toute l’histoire, avec sensibilité et finesse. Une mise en scène sans pathos, dans un registre factuel, générant une douce empathie, et une tristesse qui monte au fur et à mesure que le lecteur accompagne cet être humain aussi normal qu’attachant. Triste.



mardi 9 janvier 2024

La boulonichon

Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l’arme blanche rouillée.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l’autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. Le tome commence avec un avant-propos d’une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux.


Le radioréveil se déclenche : c’est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu’elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C’est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n’a rien de discret. La secrétaire l’admoneste parce qu’elle a cinq minutes d’avance, parce qu’elle n’a pas apporté ses précédents clichés, même si c’est la première fois. Elle va s’assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s’il vient lui aussi pour une boule au nichon.



Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l’appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s’assoir, sans se rhabiller. Au bout d’une demi-heure d’attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l’échographie qu’elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c’est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu’elles se revoient pour qu’elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L’explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d’aller voir le docteur Loche, c’est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu’il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l’a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n’arrive pas à s’endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n’est pas venu, mais qu’ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur.


Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l’intention de l’autrice : l’idée d’Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l’entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n’avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d’en rire ou au moins d’en sourire, comme un moyen thérapeutique d’abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l’humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s’incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. Le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l’emprise d’un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l’état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu’elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression.



L’autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en œuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu’elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu’elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu’elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l’appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l’autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l’œil, la secrétaire à l’accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits cœurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d’incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu’il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d’une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d’où lui vient son air enjoué), etc. L’artiste intègre également des gags visuels : l’affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l’entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s’envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc.


En même temps, il ne s’agit pas de l’humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. Le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu’à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d’une mammographie à la rentrée. Le parcours s’avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l’échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l’oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l’empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c’est son chien qui l’a mangée… pour de vrai), l’essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l’anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc.



Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s’il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu’elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d’inquiétude, le fait d’être dépassée par les explication médicales du médecin, l’exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l’admirer. Certes, l’autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n’enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l’admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l’inflammation qui fait qu’elle a un sein plus grand que l’autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein.


Évoquer le parcours de soin d’une femme atteinte d’un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l’expérience s’avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu’à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. Le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l’état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l’avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.



mardi 25 octobre 2022

Le Démon du soir ou la ménopause héroïque

Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible.


Ce tome fait suite à Le Démon d'après-midi (2005) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre celui-ci. Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2013. Elle compte cinquante planches. Elle a été rééditée avec les deux précédentes Le Démon de midi ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996) & Le démon d’après-midi… dans Les Démons de l'existence.


Noémie va souhaiter l’anniversaire de ses soixante ans dans trois jours. Pour le moment, elle se trouve torse nu chez son généraliste. Il lui déclare qu’elle a deux petites boules côté gauche, sous son bras. Elle s’exclame que ça veut dire un cancer. Il développe en indiquant qu’il va falloir faire des examens plus approfondis, avec une série de termes techniques : tumeur bénigne, microkystes calcifiés, opacité tumorale, biopsie, mastopathie, tumorectomie… A-t-elle bien tout compris ? Elle peut se rhabiller. Bien secouée, elle sort de chez le médecin et se rend dans un café pour un cognac, étant obligée de se rabattre sur une vodka. Elle rentre dans un état second chez elle. Son mari l’accueille en lui demandant si elle se rend compte de l’heure, car il a une faim de loup. Elle fond en larmes en lui disant qu’elle a un cancer. Il la serre dans ses bras pour la réconforter, lui indiquant que c’est l’un des cancers qu’on soigne le mieux. Il finit par lui proposer de passer à table. Elle pleure à nouveau en indiquant qu’elle a juste prévu d’avaler son bulletin de naissance. Et puis, il est à la retraite, il aurait pu préparer le dîner. Il répond qu’il n’a pas eu le temps car il est allé avec Max essayer sa nouvelle voiture. Elle part se coucher.



Le lendemain matin, le réveil sonne. Elle se lève et se rend à la salle de bains pour faire sa toilette : encore vingt-et-un mois à bosser, avant de toucher sa retraite. Elle part en demandant à son mari de mettre la machine en route, d’acheter du pain, de sortir le chien, de descendre la poubelle, mais il ronfle encore. Dans les transports en commun, elle sent une bouffée de chaleur s’emparer d’elle, une fois de plus. Alors qu’elle vient tout juste d’entrer dans les bureaux, sa secrétaire se jette sur elle pour lui lister tout ce qui l’attend : Robert au téléphone qui attend une réponse, la réunion qui se tiendra en salle de presse, un bon à signer, Sonia et Julia qui l’attendent au troisième, le technicien qui demande s’il fait avec l’intégralité des programmes sources, Pascal qui a bouclé le dossier Dugenou, les affiches livrées dans son bureau, etc. Noémie lui répond en élevant le ton qu’elle lui laisse le temps de prendre son café. Elle rentre dans son bureau, ferme la porte et prend le temps de boire son café tranquille, pendant que trois personnes l’attendent dans le couloir. Puis elle se lève et ouvre sa porte, prête à affronter le tourbillon. Huit personnes pénètrent dans son bureau, chacun avec son problème, et elle ne peut pas s’empêcher de penser de temps à autre aux deux petites boules. Puis vient l’heure de la réunion qu’elle préside, puis de celle présidée par le patron.


À la fin de premier tome, Noémie voyait son mari la tromper et la quitter pour une plus jeune, possédé par le démon de midi. À la fin du deuxième tome, Noémie et trois copines décidaient d’aménager des chambres d’hôtes dans la grande maison servant de résidence secondaire à Noémie. Le lecteur comprend bien qu’il ne doit pas se polariser sur une sorte de continuité, et que ces trois tomes ne sont reliés que par leur thématique : différentes étapes de la vie féminine, à quarante ans, à cinquante ans, et ici à soixante ans. Noémie doit faire avec la réalité de son âge : les risques de maladies et les rendez-vous médicaux de surveillance, des bouffées de chaleur chroniques et intempestives, un métier où les jeunes la trouvent lente et un peu dépassée quant à la technologie, un mari à la retraite avec un rythme de vie très différent, une fille qui leur laisse ses enfants à garder, des copines compréhensives, une libido pas tout à fait éteinte contrairement à celle de son mari, une envie irrépressible de continuer à exister, avant que l’état de son corps ne le lui permette plus. Elle le dit de manière très directe : il lui reste vingt ans de bon avant le déambulateur et la maison de retraite. Elle a très envie de les vivre pleinement.



Comme dans les tomes précédents, les dessins appartiennent au registre de l’école des gros nez : ils sont arrondis et d’un volume exagéré ce qui conduit à dessiner la bouche soit d’un côté du visage, soit de part et d’autre du nez. L’anatomie des personnages présente des contours arrondis. Les expressions de visage sont accentuées, un peu exagérées pour mieux transmettre l’état d’esprit correspondant. L’artiste ne représente que quatre doigts à chaque main. Pour autant ces caractéristiques n’aboutissent pas à une narration visuelle pour enfant. Il suffit de considérer la première case pour s’en rendre compte : une case de la largeur de la page, avec un gros plan sur les deux seins dénudés de Noémie qui s’exclame : quoi, deux petites boules ? Les situations représentées correspondent à celles d’une vie d’adulte : consultation chez le médecin, boire un coup au café, être accueilli par son mari bien décati, mener une réunion de travail, rendre visite à sa mère atteinte d’Alzheimer, dans sa maison de retraite, tenir tête à son patron, etc. Les individus représentés portent la marque de l’âge : rides, calvitie, corps un peu fatigué. Les expressions de visages et certaines mimiques ou postures surprennent par leur exagération, mais sans dédramatiser pour autant une situation. Elles ont plutôt pour effet d’augmenter l’empathie du lecteur, de lui faire ressentir dans une case l’intensité de l’angoisse sourde de Noémie en pensant à ces deux petites boules, puis dans la case d’après son joyeux soulagement en apprenant le résultat des analyses complémentaires. Impossible de ne pas compatir avec l’envie du mari de retrouver sa routine bien pépère, ou de ne pas être exaspéré comme Noémie quand elle est prise d’une énième bouffée de chaleur dans les transports en commun.


L’artiste donne l’impression de réaliser ses cases un peu rapidement, avec un trait de crayon un peu épais, ce qui adoucit les formes, mais donnent également une sensation de consistance et de cases un peu chargées. S’il y prête attention, le lecteur se rend compte ces caractéristiques ne nuisent en rien à la fluidité de la lecture, et que celle-ci est d’une grande qualité. Florence Cestac conçoit des plans de prise de vue spécifiques pour chaque scène : suivre Noémie dans la rue jusqu’au café, avec de légers changements de cadrage quand elle et son mari sont sur le canapé, en plan fixe quand elle est assise sur une chaise en salle de réunion immobile ses pensées en boucle sur les deux petites boules, agitée avec un cadrage mouvant quand elle s’énerve en pleine bouffée de chaleur, etc. Le lecteur remarque la construction des pages 48 & 49 qui sont en vis-à-vis avec un découpage symétrique pour contraster ce qui est représenté dans la page de gauche avec ce qui est représenté dans a page de droite. Chaque décor, chaque accessoire apparaît comme une évidence, parfaitement à sa place, d’une plausibilité à toute épreuve. Le zinc du café, l’affluence dans le métro, les dossiers dans les étagères du bureau, le sol carrelé de la cuisine, les arrière-plans des onze cases consacrées à autant d’amours différents de Noémie lors de son tour de la Méditerranée, le mas en chantier, puis le mas rénové, le matelas pneumatique sous le bras pour aller à la plage, etc.



Comme dans les tomes précédents, Noémie dispose d’une bonne situation professionnelle et est à l’aise financièrement. Elle est d’un naturel optimiste, même si l’annonce des deux boules lui flanque un sacré coup au moral. Elle a encore envie de plaire et de séduire. D’une certaine manière, elle incarne une épouse fidèle et traditionnelle, ce qu’elle énonce à son mari, en faisant le bilan de leur vie commune. Elle a rempli le contrat : bonne épouse, bonne mère, bonne mamie. Elle a supporté toutes les frasques de son époux et ses tromperies. Elle a bossé, gagné de l’argent, fait des économies. De ce point de vue, c’est une vie de femme conventionnelle et bien rangée, tout en ayant été active tout au long de sa vie. D’un autre côté, elle ne change pas et elle compte bien rester active, ce qui la met en opposition de phase avec son mari qui lui souhaite couler une retraite pépère. Elle ne se sent pas corsetée par les contraintes de sa condition d’épouse, de mère, de grand-mère ou d’employée. Le changement et l’évolution sont toujours possibles. Le tome se termine sur la profession de foi de Noémie, et le lecteur comprend bien qu’il s’agit de celle de l’autrice. Se surveiller. Ne pas devenir une vielle acariâtre qui sent le pipi. S’agiter les méninges et rester curieuse. Tout donner car on n'emportera rien dans la boîte. Mettre le bouton sur Optimiste. Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible !


Une femme de soixante ans : un pari que de réaliser une bande dessinée agréable sur un tel sujet ? Oh que non ! Le trait très enlevé des dessins rend la narration visuelle très vivante et enjouée. Noémie fait certes le bilan de sa vie, en toute conscience du nombre d’années qu’il lui reste à vivre, et du fait qu’on ne peut pas être et avoir été. Le lecteur ressort tout ragaillardi de cette façon d’envisager le tournant des soixante ans.



mardi 8 mai 2018

Betty Boob

Montrez ce sein que je ne saurais voir.

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ? dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas sur un scénario d'Olivier Bocquet.

Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin.

Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. Le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. Le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche.


Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. Le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. De ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain.

L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail.


C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. Le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes.

Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups 100 Alberto Vargas Pinups, ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton.


Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion.

Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. Le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique.


La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. Le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée.


En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. Le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable enterrement de la perruque. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. Le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.