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mardi 1 avril 2025

Le Démon de mamie ou la sénescence enchantée

La vieillesse est si longue qu’il ne faut pas la commencer trop. Benoîte Groult


Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue indépendamment de toute autre. Il s’inscrit également dans une série thématique : Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux" (1996), Le Démon d'après-midi… (2005), et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Florence Cestac pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page, rédigée par Albert Algoud, louant la manière dont l’autrice possède le sens du burlesque, tout en réussissant à marier le réalisme à la caricature et l’ironie à la plus vive à la bienveillance amusée.


Dans un parc ou un jardin public, un groupe d’une demi-douzaine de femmes âgées papotent, alors que des enfants crient : Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Noémie se rend compte que ce sont ses petits-enfants qui l’appellent. Ces dames évoquent les différents noms qui leur ont été donnés : Mamie pour la plupart, mais aussi Mémé, Mamour, Mam, Bonne-Maman, Nona, Babou, Mamibolo (car elle est la reine des spaghettis bolognaise, et c’est tous les mercredis midi. Noémie explique que la voilà grand-mère, deux fois avec son fils. Sa fille, elle, a décidé de ne pas se reproduire : planète pourrie, trop de monde sur terre, climat qui… La demoiselle en question l’interrompt pour rappeler qu’elle préfère les filles. La grand-mère évoque alors le souvenir de la naissance du premier : la visite à la maternité, et c’est parti pour un tour du gâtisme postnatal. Les démonstrations d’affection de Noémie, et déjà les conseils des parents : ne jamais mettre le bébé sur le ventre dans son berceau (risque de morts inattendues du nourrisson), coussin pour éviter la plagiocéphalie, etc.



Noémie continue en expliquant la découverte du matos exponentiel pour le jeune enfant. Au moins deux couffins. Un pour la maison, et un autre pour la poussette et la voiture. La table à langer avec tout son équipement. Le porte-bébé devant. Le porte-bébé derrière. Et l’écharpe de portage. La baignoire pliable avec son thermomètre. Plusieurs kilos de vêtements. Coussin d’allaitement, sac à langer, tire-lait, cocon, nid, couches. Tapis d’éveil, le mobile, la petite veilleuse, le doudou, l’indémodable Sophie la girafe. La tétine lumineuse, le babyphone connecté avec sa caméra. Le siège auto, le siège vélo, le lit pliant évolutif. La poussette 3 en 1, la chaise haute, le parc en bois, le lit à barreaux. Le hamac, le transat, les biberons, le chauffe-biberon, le stérilisateur. Trois tonnes de jouets et jeux divers… Pour la page : le maillot et tee-shirt anti-UV, le bob, les lunettes, la crème solaire. Les brassards, les bouées, le seau, la pelle, le râteau, les méduses. La tente, la serviette, la trousse de secours, le goûter, la gourde. Le chariot de marche, le siège suspendu, le youpala. La balancelle berceuse électrique et programmable. Puis vient le soir où on vous demande de garder le petit…


Quatrième tome de cette série : après la quarantaine et le démon de midi, la cinquantaine et la ménopause, la soixantaine et l’arrivée de la retraite, voici la phase vers les soixante-dix ans, mise en scène par l’autrice. Comme dans les tomes précédents, elle opte pour une présentation en scènes courtes de trois ou quatre pages, pour aborder une situation après l’autre. Elle utilise une mise en scène qui entremêle Noémie (un avatar composite d’elle-même et de plusieurs autres femmes) en train de s’adresser aux lectrices face caméra, des suites de vignettes montrant différentes variations d’une situation donnée (par exemple les rencontres avec de nouveaux hommes) et le texte qui court de case en case, et enfin des séquences narratives plus classiques une même action se déroulant dans une succession de cases (comme la déambulation dans l’allée du parc ou le voyage en train avec deux enfants en bas âge). Le lecteur retrouve la personnalité graphique de l’autrice : des dessins descriptifs avec un degré de simplification, réaliste avec une touche d’exagération. Elle continue de rester fidèle aux gros nez pour les personnages, et aux mains à quatre doigts. Ce choix rend tous les personnages immédiatement sympathiques, et très expressifs. Impossible de résister à l’enthousiasme exubérant et sans retenue des enfants, aux réactions pas toujours mesurées qu’ils provoquent chez les adultes de tout poil, et aux marques de la vieillesse physique.



Le lecteur retrouve avec plaisir et sympathie Noémie / Florence. Le choix de parler à la quasi première personne induit que l’autrice parle d’elle-même, de son expérience personnelle, et en même temps son avatar évoque différentes configurations, indiquant implicitement que la bédéaste évoque également l’expérience d’autres femmes de cette tranche d’âge, car toutes ne sont pas compatibles entre elles (elle ne peut pas à la fois être célibataire et en couple, par exemple). Comme l’indique Algoud dans sa préface, Florence Cestac a l’art et la manière de concilier des points de vue différents dans une même narration, à la fois du vécu et des ressentis très personnels, à la fois un panorama d’autres possibilités, sans toutefois verser dans le catalogue. Par exemple, lorsqu’elle évoque le club Tamalou, c’est-à-dire, la propension des personnes âgées à aborder un sujet qui les préoccupe au quotidien, leur santé, le lecteur voit des personnages énoncer leurs soucis. Lombalgie, rhumatismes articulaires, acouphènes, crise de goutte, ulcère à l’estomac, trop de cholestérol, trop de glycémie, diabète, crise de colique néphrétique, polypes colorectaux, foie gras, apnées du sommeil, cataracte, descente d’organes. Le lecteur voit plus d’une douzaine de personnages, à raison de deux par case, dans une même page, chacun avec leur expression et leur posture propres, entre résignation et douleur de fond, tous criants de vérité, regardés avec gentillesse par l’artiste.


De la même manière, l’autrice passe en revue les différentes occupations possibles à cet âge de la vie : salle de gym, aquagym, marche aquatique côtière, randonnée pédestre genre les chemins de Compostelle, les sorties touristiques dites La ménopause en vadrouille, le jardinage sous l’œil amusé du paysan du coin, les jeux de société comme le scrabble, le bridge, faire de l’art comme la poterie ou la peinture, la visite d’une exposition en troupeau, la séance de cinéma en avant-première avec réu-débat après, etc. Chaque situation fait l’objet d’une à trois cases : une mise en scène qui apporte des éléments d’informations supplémentaires et souvent un regard amusé, entre réalité peu clémente, et éléments comiques. Ainsi la marche aquatique côtière (très en vogue) s’effectue sous la pluie en combinaison intégrale, et le lecteur peut remarquer un monsieur avec une pipe à la bouche évoquant Popeye. Il faut voir Noémie batailler avec ses aiguilles pour produire un tricot informe, ou encore la réaction du chef cuisinier à ce qu’elle lui présente à l’issue du cours.



Le lecteur se rend compte que le sourire né dès les premières pages ne le quitte plus tout du long. Il repense à l’introduction et partage le jugement de son auteur. Florence Cestac sait manier le burlesque avec élégance et dextérité, des touches de bouffonnerie outrée : la quantité de régurgitation d’un nouveau-né, ses cris inextinguibles et perçants, sa façon de recracher la nourriture en la projetant partout, la surexcitation de ces dames en évoquant bruyamment leurs frasques passées autour d’un verre au café (pour la plus grande exaspération des plus jeunes), la difficulté de l’effort physique pour monsieur en plein acte sexuel, Noémie en tenue paramilitaire arcboutée à sa porte blindée en pleine crise de délire de persécution, etc. Ces moments sont imparables car elle sait marier le réalisme à la caricature, ses idiosyncrasies de dessin gommant tout risque de hiatus entre ces deux registres. Et puis, elle fait preuve d’une grande empathie, pour les seniors encore plus âgés ayant perdu une partie de leurs moyens soit physiques, soit mentaux, et pour chaque individu devenu sénile. Le lecteur se retrouve à verser une larme alors qu’une dame étreint Noémie, par gratitude dans le cadre de la distribution de denrées alimentaires.


Au fil des situations et des facettes de la vieillesse mises en scène, le lecteur ressent l’honnêteté de cette présentation, les différentes facettes de cette réalité, les différentes circonstances en fonction de sa situation de famille, de santé. Il se sent réconforté par les différents personnages, comprenant que cette sensation qui le rassérène provient du regard avec lequel l’autrice les considère, avec bienveillance. Elle montre chaque individu sans fard, avec ses défauts, avec la distance qui s’installe avec l’âge, par exemple dans les relations amoureuses, aussi bien sentimentales que physiques. Il ressent également l’acceptation de l’autrice quant aux évolutions qui accompagnent cet âge. Cela produit un effet bien différent de la résignation. Il repense à cette notion de temps additionnel, selon la formule de Christian Boltanski (1944-2021), artiste plasticien français. La mort devenant une perspective de plus en plus tangible, les années se condensent, la forces des intentions aussi, le temps additionnel a une intensité bien différente.


La perspective de découvrir une bande dessinée parlant de la vieillesse peut doucher l’enthousiasme du lecteur, d’autant que la couverture annonce des aspects peu reluisants du grand âge. D’un autre côté, la verve de Florence Cestac fait des merveilles à chaque fois, aussi bien dans les observations, les situations et les dialogues, que dans les dessins avec un sens formidable du burlesque. Elle parle aussi bien des pertes successives de toute nature, que de la capacité de l’individu à s’y adapter, à parvenir à l’acceptation, et à profiter de ce temps additionnel. Ravigotant et rassénérant.



mardi 25 octobre 2022

Le Démon du soir ou la ménopause héroïque

Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible.


Ce tome fait suite à Le Démon d'après-midi (2005) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre celui-ci. Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2013. Elle compte cinquante planches. Elle a été rééditée avec les deux précédentes Le Démon de midi ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996) & Le démon d’après-midi… dans Les Démons de l'existence.


Noémie va souhaiter l’anniversaire de ses soixante ans dans trois jours. Pour le moment, elle se trouve torse nu chez son généraliste. Il lui déclare qu’elle a deux petites boules côté gauche, sous son bras. Elle s’exclame que ça veut dire un cancer. Il développe en indiquant qu’il va falloir faire des examens plus approfondis, avec une série de termes techniques : tumeur bénigne, microkystes calcifiés, opacité tumorale, biopsie, mastopathie, tumorectomie… A-t-elle bien tout compris ? Elle peut se rhabiller. Bien secouée, elle sort de chez le médecin et se rend dans un café pour un cognac, étant obligée de se rabattre sur une vodka. Elle rentre dans un état second chez elle. Son mari l’accueille en lui demandant si elle se rend compte de l’heure, car il a une faim de loup. Elle fond en larmes en lui disant qu’elle a un cancer. Il la serre dans ses bras pour la réconforter, lui indiquant que c’est l’un des cancers qu’on soigne le mieux. Il finit par lui proposer de passer à table. Elle pleure à nouveau en indiquant qu’elle a juste prévu d’avaler son bulletin de naissance. Et puis, il est à la retraite, il aurait pu préparer le dîner. Il répond qu’il n’a pas eu le temps car il est allé avec Max essayer sa nouvelle voiture. Elle part se coucher.



Le lendemain matin, le réveil sonne. Elle se lève et se rend à la salle de bains pour faire sa toilette : encore vingt-et-un mois à bosser, avant de toucher sa retraite. Elle part en demandant à son mari de mettre la machine en route, d’acheter du pain, de sortir le chien, de descendre la poubelle, mais il ronfle encore. Dans les transports en commun, elle sent une bouffée de chaleur s’emparer d’elle, une fois de plus. Alors qu’elle vient tout juste d’entrer dans les bureaux, sa secrétaire se jette sur elle pour lui lister tout ce qui l’attend : Robert au téléphone qui attend une réponse, la réunion qui se tiendra en salle de presse, un bon à signer, Sonia et Julia qui l’attendent au troisième, le technicien qui demande s’il fait avec l’intégralité des programmes sources, Pascal qui a bouclé le dossier Dugenou, les affiches livrées dans son bureau, etc. Noémie lui répond en élevant le ton qu’elle lui laisse le temps de prendre son café. Elle rentre dans son bureau, ferme la porte et prend le temps de boire son café tranquille, pendant que trois personnes l’attendent dans le couloir. Puis elle se lève et ouvre sa porte, prête à affronter le tourbillon. Huit personnes pénètrent dans son bureau, chacun avec son problème, et elle ne peut pas s’empêcher de penser de temps à autre aux deux petites boules. Puis vient l’heure de la réunion qu’elle préside, puis de celle présidée par le patron.


À la fin de premier tome, Noémie voyait son mari la tromper et la quitter pour une plus jeune, possédé par le démon de midi. À la fin du deuxième tome, Noémie et trois copines décidaient d’aménager des chambres d’hôtes dans la grande maison servant de résidence secondaire à Noémie. Le lecteur comprend bien qu’il ne doit pas se polariser sur une sorte de continuité, et que ces trois tomes ne sont reliés que par leur thématique : différentes étapes de la vie féminine, à quarante ans, à cinquante ans, et ici à soixante ans. Noémie doit faire avec la réalité de son âge : les risques de maladies et les rendez-vous médicaux de surveillance, des bouffées de chaleur chroniques et intempestives, un métier où les jeunes la trouvent lente et un peu dépassée quant à la technologie, un mari à la retraite avec un rythme de vie très différent, une fille qui leur laisse ses enfants à garder, des copines compréhensives, une libido pas tout à fait éteinte contrairement à celle de son mari, une envie irrépressible de continuer à exister, avant que l’état de son corps ne le lui permette plus. Elle le dit de manière très directe : il lui reste vingt ans de bon avant le déambulateur et la maison de retraite. Elle a très envie de les vivre pleinement.



Comme dans les tomes précédents, les dessins appartiennent au registre de l’école des gros nez : ils sont arrondis et d’un volume exagéré ce qui conduit à dessiner la bouche soit d’un côté du visage, soit de part et d’autre du nez. L’anatomie des personnages présente des contours arrondis. Les expressions de visage sont accentuées, un peu exagérées pour mieux transmettre l’état d’esprit correspondant. L’artiste ne représente que quatre doigts à chaque main. Pour autant ces caractéristiques n’aboutissent pas à une narration visuelle pour enfant. Il suffit de considérer la première case pour s’en rendre compte : une case de la largeur de la page, avec un gros plan sur les deux seins dénudés de Noémie qui s’exclame : quoi, deux petites boules ? Les situations représentées correspondent à celles d’une vie d’adulte : consultation chez le médecin, boire un coup au café, être accueilli par son mari bien décati, mener une réunion de travail, rendre visite à sa mère atteinte d’Alzheimer, dans sa maison de retraite, tenir tête à son patron, etc. Les individus représentés portent la marque de l’âge : rides, calvitie, corps un peu fatigué. Les expressions de visages et certaines mimiques ou postures surprennent par leur exagération, mais sans dédramatiser pour autant une situation. Elles ont plutôt pour effet d’augmenter l’empathie du lecteur, de lui faire ressentir dans une case l’intensité de l’angoisse sourde de Noémie en pensant à ces deux petites boules, puis dans la case d’après son joyeux soulagement en apprenant le résultat des analyses complémentaires. Impossible de ne pas compatir avec l’envie du mari de retrouver sa routine bien pépère, ou de ne pas être exaspéré comme Noémie quand elle est prise d’une énième bouffée de chaleur dans les transports en commun.


L’artiste donne l’impression de réaliser ses cases un peu rapidement, avec un trait de crayon un peu épais, ce qui adoucit les formes, mais donnent également une sensation de consistance et de cases un peu chargées. S’il y prête attention, le lecteur se rend compte ces caractéristiques ne nuisent en rien à la fluidité de la lecture, et que celle-ci est d’une grande qualité. Florence Cestac conçoit des plans de prise de vue spécifiques pour chaque scène : suivre Noémie dans la rue jusqu’au café, avec de légers changements de cadrage quand elle et son mari sont sur le canapé, en plan fixe quand elle est assise sur une chaise en salle de réunion immobile ses pensées en boucle sur les deux petites boules, agitée avec un cadrage mouvant quand elle s’énerve en pleine bouffée de chaleur, etc. Le lecteur remarque la construction des pages 48 & 49 qui sont en vis-à-vis avec un découpage symétrique pour contraster ce qui est représenté dans la page de gauche avec ce qui est représenté dans a page de droite. Chaque décor, chaque accessoire apparaît comme une évidence, parfaitement à sa place, d’une plausibilité à toute épreuve. Le zinc du café, l’affluence dans le métro, les dossiers dans les étagères du bureau, le sol carrelé de la cuisine, les arrière-plans des onze cases consacrées à autant d’amours différents de Noémie lors de son tour de la Méditerranée, le mas en chantier, puis le mas rénové, le matelas pneumatique sous le bras pour aller à la plage, etc.



Comme dans les tomes précédents, Noémie dispose d’une bonne situation professionnelle et est à l’aise financièrement. Elle est d’un naturel optimiste, même si l’annonce des deux boules lui flanque un sacré coup au moral. Elle a encore envie de plaire et de séduire. D’une certaine manière, elle incarne une épouse fidèle et traditionnelle, ce qu’elle énonce à son mari, en faisant le bilan de leur vie commune. Elle a rempli le contrat : bonne épouse, bonne mère, bonne mamie. Elle a supporté toutes les frasques de son époux et ses tromperies. Elle a bossé, gagné de l’argent, fait des économies. De ce point de vue, c’est une vie de femme conventionnelle et bien rangée, tout en ayant été active tout au long de sa vie. D’un autre côté, elle ne change pas et elle compte bien rester active, ce qui la met en opposition de phase avec son mari qui lui souhaite couler une retraite pépère. Elle ne se sent pas corsetée par les contraintes de sa condition d’épouse, de mère, de grand-mère ou d’employée. Le changement et l’évolution sont toujours possibles. Le tome se termine sur la profession de foi de Noémie, et le lecteur comprend bien qu’il s’agit de celle de l’autrice. Se surveiller. Ne pas devenir une vielle acariâtre qui sent le pipi. S’agiter les méninges et rester curieuse. Tout donner car on n'emportera rien dans la boîte. Mettre le bouton sur Optimiste. Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible !


Une femme de soixante ans : un pari que de réaliser une bande dessinée agréable sur un tel sujet ? Oh que non ! Le trait très enlevé des dessins rend la narration visuelle très vivante et enjouée. Noémie fait certes le bilan de sa vie, en toute conscience du nombre d’années qu’il lui reste à vivre, et du fait qu’on ne peut pas être et avoir été. Le lecteur ressort tout ragaillardi de cette façon d’envisager le tournant des soixante ans.



jeudi 22 septembre 2022

Le Démon d'après-midi

Elles sont vivantes.


D’un point de vue thématique, ce récit fait suite à Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux" (1996). Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2005. Elle a été rééditée avec la précédente et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013) dans Les Démons de l'existence.


Noémie et ses deux copines France et Monique ont réussi à s’organiser un week-end au bord de la mer, dans la maison de la première. Pas de chance : il pleut. Elles en profitent pour papoter. Monique est en jogging et elle se plaint que les deux adolescents de Noémie, Sébastien et Laura soient présents, ce qui diminue d’autant la qualité d’entre copines. Leur mère répond qu’il est midi et qu’ils ne sont pas encore levés. Et puis leur père Georges est parti en séjour amoureux avec sa fée, donc dans l’impossibilité de les garder. En réponse à France, elle indique qu’ils sont partis à Venise, un vrai cliché. Elle et Robert n’auraient jamais effectué un séjour à Venise sur une gondole : comble de la ringardise ! Et puis, elle ajoute au profit de France qu’elle n’a pas à l’énerver avec ses ados : elle est venue avec ses deux chiens et son chat. Sa copine répond qu’elle n’entretient plus le moindre espoir d’avoir un homme pour se le garder. Elle en a fini avec les relations amoureuses et elle s’en trouve très contente. Des hommes et de belles histoires d’amour, elle en a eu cent fois plus qu’elles deux. Et puis dépassé les cinquante ans, elle arrête de rêver.



France s’oppose à cette façon d’envisager la cinquantaine. Elle se bat comme une lionne pour faire durer son couple ; le sauver, corrige Monique. Un lien très fort unit encore France et son mari Robert, et ils font encore l’amour avec assiduité. Monique éprouve des difficultés à la croire : Robert est quand même très canapé-télé, très toujours parti pour repas le soir, très foot, potes, bistro et troisième mi-temps, bref très comme ça l’arrange. Elle demande à sa copine s’il a toujours son assistante la toute jolie Amélie. France ne se laisse pas faire. Elle sait qu’ils ont eu une liaison, mais elle sent que c’est fini, car il travaille autour, et ils en ont beaucoup discuté. Ils ont fait une thérapie de couple, une thérapie analytique. Qi-gong, reiki, shiatsu sympathicothérapie, magnétothérapie, hypnose… Une thérapie de couple en Auvergne et un accompagnement de soi dans les Pyrénées. Elle a réussi à ne plus être la belle-mère de Blanche Neige. C’est génial, non ? Et surtout ils restent ensemble pour notre fille. Monique réagit : Élisa a vingt-cinq ans ! France continue : justement ils doivent préserver l’image du couple-procréation. Noémie intervient : elle propose d’ouvrir une petite bouteille de blanc, accompagné par bulots-mayo, tourteaux-mayo, crevettes-mayo, et des huîtres. France s’occupe de préparer la salade. Elle a encore un kilo à perdre. Monique ressent des bouffées de chaleur. France n’y croit pas : elle n’a pas de traitement hormonal de substitution ? Non, Monique laisse faire la nature : plus de ragnagnas, non débarras. Et puis elle n’a pas envie de choper le crabe avec son THS-chose.


Après la crise de la quarantaine dans le Démon de midi, voici la ménopause, et l’évolution de la relation de couple. L’autrice évoque donc les changements physiologiques, à commencer par les bouffées de chaleur (le temps d’une case), la possibilité d’un traitement hormonal de substitution, et bien sûr la fin des règles, avec une liste assez savoureuse de termes imagés. Les ragnagnas, les ours. Les Anglais ont débarqué. Menstrues, périodes. Et certainement la plus élégante : être à cheval sur le torchon (d’ailleurs Monique se fait reprendre par ses deux copines quand elle l’énonce). Cestac évoque ensuite les premières règles, l’avortement clandestin dans les années 1970, la majorité à vingt-et-un ans, la mise sur le marché de la pilule contraceptive, la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, les souvenirs de comment aguicher un mâle, la chirurgie esthétique, être la plus ancienne au boulot, les enfants qui entament leur propre vie sexuelle et amoureuse. Il y a à la fois un mélange de situation physiologique présente, et de regard en arrière sur le déroulement de la vie. L’autrice dépeint trois femmes de la même tranche d’âge, mais avec une situation différente : Noémie femme divorcée, France toujours mariée mais avec un homme peu impliqué dans le couple, et Monique qui a été une grande séductrice et qui est passée à autre chose.



Les cases montrent des personnages à gros nez, avec des visages dont les blancs d’œil peuvent se toucher pour ne former qu’une seule surface, ou au contraire être réduit à de simples traits. La bouche peut être dessinée en fer à cheval d’un côté ou de l’autre du nez, ou au contraire être complètement masquée par lui. Les mains ne comprennent que quatre doigts. Les corps présentent une très légère exagération élastique. Les postures et les expressions de visage peuvent être caricaturales, ou en tout cas très appuyées comme dans une pantomime pour une expressivité des émotions maximale. L’empathie fonctionne ainsi à plein, sans pour autant tomber dans le vulgaire ou le cynisme artificiel. Le lecteur ressent bien l’agacement de France et Noémie vis-à-vis de Monique dont le pragmatisme s’avère un véritable tue l’amour, ou en tout cas totalement incompatible avec toute forme de romantisme, tout en ressentant également l’amitié inconditionnelle sous-jacente. Lorsqu’une case dépeint Noémie jeune adolescente avec des gouttes de sang glissant le long de ses jambes, le lecteur y voit à la fois la panique de la demoiselle qui ne sait ce que sont des règles, à la fois un regard amusé avec le recul des années. Il est également impossible de résister au portrait des quelques mâles qui apparaissent. Le très pépère Robert, avec ses demi-lunes, sa posture avachie, son pull sans manche très confortable. Chris, l’ancien copain de Sandra (l’une des filles de Noémie) est irrésistible : un Clint Eastwood du pauvre, en plus chiffonné, surtout en beaucoup plus petit, avec la mine renfrognée. Georges, le mari séparé de Noémie, s’avère tout aussi touchant dans ses contradictions pitoyables : en costume cravate, en train d’appeler son ex pour lui dire qu’il vient de se faire larguer, d’abord tout triste sur ce pont de Venise, avec des touristes autour de lui, puis colérique alors qu’il parle de ses enfants. Le lecteur sent monter le mépris vis-à-vis de lui, mais sans pouvoir se départir d’une profonde sympathie pour cet homme aux défauts très humains, à la frustration normale. Elle réussit également très bien Sébastien, l’adolescent qui se lève à quatorze heures pour s’enfiler des tartines de pâte à la noisette.


Rapidement, la présence et l’épaisseur des personnages étant tellement tangibles, le lecteur éprouve l’impression de lire une suite de discussion. Effectivement, l’artiste insuffle une vie et une personnalité incroyable à chacune et à chacun. Pour autant, il ne s’agit pas d’une suite de scènes de théâtre où les personnages ne se tiendraient juste devant un décor en toile de fond. S’il prend un peu de recul, le lecteur constate que les décors sont bien présents et représentés : le salon de la villa au bord de la mer, le bistrot, la cuisine, le wagon de voyageurs pour se rendre à Londres, un bureau, une gondole dans un canal de Venise, le bord de mer, la chambre d’une adolescente, etc. Il suffit d’une case à l’artiste pour créer une ambiance et un personnage. Par exemple, les différents individus auxquels recourir pour un avortement clandestin : madame Michu faiseuse d’anges, le docteur Machin rayé de l’ordre des médecins, monsieur Guiliguili grand marabout : autant de personnages bien croqués sur la base de stéréotypes agrémentés d’une touche d’humour. Sans oublier la séquence au cours de laquelle France a l’impression de se faire draguer par un jeune homme au bureau, ou l’apparition juste en culotte de Laura à son lever devant les trois copines. Effectivement ce qui ajoute encore à la sympathie pour elles, réside dans le fait qu’elles ne sont pas tournées vers le passé à ressasser leur jeunesse perdue.



Pour un lecteur des années 2020, Florence Cestac semble enfoncer pas mal de portes ouvertes et parler de choses qui ne sont plus tabou depuis bien longtemps. En outre, elle ne dit pas grand-chose de la situation sociale et économique de ces dames, mais elles ont à l’air à l’aise, sans grand souci professionnel. D’un autre côté, ce n’est pas une évocation passéiste. Il est également question de leurs enfants, adolescents ou jeunes adultes, ce qui fournit un point de comparaison avec ce qu’elles ont vécu. Le lecteur mesure toute la portée de l’IVG ou de la pilule. Le propos n’est pas si convenu que ça non plus. Pour commencer, l’autrice ne porte pas de jugement sur Noémie, Monique ou France, chacune dans un parcours de vie sentimental et amoureux différent, ni même finalement sur leurs hommes, malgré leurs lâchetés ordinaires, ou plutôt leur simple faillibilité. Ensuite, ces dames sont elles aussi très humaines, se trouvant à des degrés différents d’acceptation de leur âge, gérant plus ou moins bien leurs difficultés relationnelles avec la famille. Ce dernier point donne lieu à deux séquences très touchantes : Noémie devenant de plus en plus déprimée au fur et à mesure d’une conversation téléphonique avec sa mère, Monique expliquant que ses liens avec sa propre famille se sont distendus au point d’en devenir inexistants. En planche 18, l’autrice donne une vision sans fard du désir sexuel, dépendant de la disparité phallique, exposant le fait que l’envie du phallus est inhérente à la vie de la femme, une affirmation pas forcément consensuelle ou politiquement correcte.


Trois femmes qui évoquent leur ménopause et leur vie amoureuse pendant une quarantaine de pages : pas forcément palpitant. Florence Cestac leur confère une telle présence et une telle vitalité, que le lecteur a tôt fait d’éprouver une grande sympathie pour elles, et de se sentir privilégié de pouvoir être inclus dans leurs échanges. Peut-être que les discussions sont moins novatrices qu’elles pouvaient l’être en 1996, mais elles n’ont rien perdu de leur pertinence, et sont même par certains aspects très modernes, en particulier dans l’absence de jugement porté. La lectrice et le lecteur ne voient pas passer le temps en compagnie de France, Monique et Noémie, et se retrouvent ravis d’avoir ainsi fait le point avec elles, arrivé à la ménopause.



jeudi 18 août 2022

Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux"

Comment a-t-il pu me mentir, me trahir, me tromper, me berner, me blouser, m’embobiner à ce point…


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre. Il peut aussi s’envisager comme le premier d’une trilogie, avec Le Démon d'après-midi… (2005), et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013). Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs comprenant 58 planches en couleurs, écrite, dessinée et mise en couleurs par Florence Cestac, avec l’aide d’Alexis Cestac pour les couleurs. La première édition date de 1996. Ces trois œuvres ont été rééditées dans Les démons de l’existence, avec une introduction supplémentaire de trois pages en bandes dessinées.


Noémie a eu une enfance campagnarde, entourée d’animaux de tout poil. Très vite elle a entendu jaspiner de la sale bête, c’est-à-dire : le démon ! Dans sa tête de petite fille, c’était une espèce de fantôme maléfique qui s’abattait sur les bêtes et les rendait cinglées. Et quand le fantôme s’attaquait aux gros gabarit, genre taureaux, bovidés, chevaux, ça devenait spectaculaire !!! Elle et son frère devaient faire avec le comportement parfois étrange de leur chien Youki s’excitant sur leur jambe. Ils observaient le père en train de séparer le taureau Popol et la vache Marguerite, à coup de fouet. Pour une raison inexpliquée, leurs parents ne souhaitaient pas en parler. Un jour, alors qu’ils venaient chercher leur quatre heures, les femmes étaient rassemblées dans la cuisine : l’ambiance n’était pas à la rigolade, et la cousine Cécile pleurait dans son torchon. Au tour d’elle, cinq autres femmes de la famille qui essayaient toutes de la consoler. Les enfants comprirent que c’était l’oncle Henry dont il était question, le mari de Cécile, et le mot fut lâché : c’est le démon de midi. Noémie comprend que ce démon s’attaque aussi aux hommes, sans savoir pourquoi celui-là est qualifié de démon de midi, pourquoi midi ?



Quelques années plus tard, Noémie allait être confrontée à la bête et comprendrait enfin la signification du midi : la moitié de la vie. Imaginer un gentil couple : elle 40 ans, lui 45. Ils ont fait un bon bout de chemin ensemble. Le nid est construit : le ou les enfants sont là (elle va n’en mettre qu’un pour simplifier), beau comme leur maman, vif et intelligent comme leur papa. Lorsqu’il rentrait de sa journée de travail, le papa avait des idées, il se montrait tendre et affectueux, délicat, câlin, chou quoi. Bouquet de fleurs, restaurant, cadeau. Il était content de retrouver son foyer. Mais surtout, il parlait, il racontait, le couple se racontait, partageait jusque tard dans la nuit. Mais depuis quelque temps, le papa est plutôt aimanté par le poste de TV lorsqu’il rentre. Gerbé au fond de son fauteuil, les pieds au chaud dans ses charentaises, il est comme hypnotisé par l’écran, et là son épouse peut tout essayer. Le gâteau préféré, la mise en pli avec une robe neuve et des chaussures neuves, la tenue affriolante. Et le mari ne sait que répondre excédé, qu’elle se pousse car son équipe mène trois à deux.


Cette bande dessinée a été adaptée deux fois : la première sous la forme d’une pièce de théâtre par Michèle Bernier avec le même titre (2000), la seconde fois sous la forme d’un film en 2015, réalisé par Marie-Pascale Osterrieth, avec Michèle Bernier dans le premier rôle d’Anne Cestac. Elle a reçu le prix de l’Alph-Art de l'humour en 1997, au festival international de la bande dessinée à Angoulême. Le lecteur découvre une narration de nature humoristique, avec des exagérations de mouvement, d’expression de visage, des situations comiques, et une acceptation douce-amère de la situation dramatique, très adulte. Cette situation est exposée du point de vue de l’épouse qui est trompée par son mari, et qui doit faire avec cette découverte à une époque de publication où le divorce commence à se répandre. De ce point de vue, la présentation faite de la situation peut s’apparenter à des évidences du fait de l’évolution de la société sur ce plan. Le lecteur peut également être désorienté par la manière dont le sujet est illustré, c’est-à-dire avec des personnages dit de type Gros Nez.



L’autrice adopte donc le point de vue de l’épouse pour évoquer plusieurs phases de cet adultère. Son avatar a bien conscience de ne pas être parfaite, et que leur couple a évolué depuis leur première rencontre, et leur mise en ménage. Il semble, même si ce n’est pas dit explicitement que Noémie soit une mère au foyer, sans beaucoup d’activités à côté, mais avec des amies. Cestac met en scène l’amour intense des débuts de la relation, et la conviction des deux tourtereaux qu’au départ, ils étaient persuadés de ne pas être un couple ordinaire. Puis vient la réalité du travail pour monsieur qui rentre fatigué, qui s’empâte, qui est de plus en plus souvent de mauvaise humeur, qui rentre de plus en plus tard, qui trouve que tout est nul, la dégradation des liens affectifs, et sa volonté de se remettre en forme et de changer de garde-robe et d’apparence. Il est bien sûr question de sa maîtresse même si elle n’apparaît pas dans les cases, qui est plus jeune que Noémie. Comme il s’agit d’adultes installés, la situation s’avère compliquée et elle ne se règle pas par une simple séparation une fois la tromperie mise à jour.


La lecture s’avère fort divertissante car la dessinatrice utilise des caractéristiques de la bande dessinée humoristique et même tout public. Les personnages sont affublés de gros nez très ronds et trop gros. Le lecteur est conquis par l’expressivité de leur visage, toutefois quand il prend un instant pour les regarder, il se rend compte de leur composition très exagérée éloignée du photoréalisme. Le nez est tellement gros, que l’artiste doit placer la bouche complètement sur l’un ou l’autre côté du visage, quasiment en bas d’une joue, et avec une forme soit réduite à un trait, soit évoquant celle d’un fer à cheval. Les yeux sont tous déformés : pas d’iris, le blanc des deux yeux qui peuvent se toucher, voire ne former qu’une seule et même surface, un trait pour chaque sourcil, quatre doigts à chaque main (avec quelques exceptions quand la dessinatrice leur en représente cinq), des lèvres trop grosses pour les femmes, des corps parfois un peu caoutchouteux permettant aux personnages d’adopter des positions d’une rare souplesse. Florence Cestac fait usage d’autres conventions graphiques humoristiques comme l’énergie inépuisable des enfants, les onomatopées comiques, les petits cœurs pour exprimer le sentiment amoureux, et même un petit Cupidon avec son arc et ses flèches, sans oublier un cœur brisé, un personnage dessiné la tête réellement dans le postérieur, Noémie avec un magnétoscope à la place du front, un personnage en forme de cochon dans le lit d’Anne, etc.



De même, dans la narration, l’autrice utilise des dispositifs comiques tels qu’une petite chaumière perdue au fond des bois pour évoquer un conte de fée, l’intervention d’un réalisateur pour critiquer un emploi trop poussé de la licence artistique, une femme en chapeau haut de forme et en juste-au-corps passant la tête entre deux rideaux rouges comme sur une scène de spectacle, faire la gourde dans un magasin de bricolage, un défilé de huit amants en deux pages, ou encore une possibilité multiple de fins. Le lecteur sourit du début à la fin, que ce soit devant le comportement pitoyable du mari ne sachant plus trop où il en est entre sa jeune conquête et son foyer, les conseils de ses copines pour se refaire une beauté afin de dégoter un amant, la reprise de contact avec ses amoureux de jeunesse, les différentes possibilités de fin sous forme de recombinaison de familles recomposées. Il est touché par des comportements très justes et sensibles : la dépression de l’épouse trompée, le constat du temps qui a passé en essayant de sortir à nouveau en boîte, les troubles chez l’enfant, etc. D’un autre côté, le temps a fait son effet : la situation d’une femme trompée, l’indécision du mari entre la nouvelle et l’ancienne, le retour sur le marché des célibataires et la position inconfortable de l’enfant sont devenus monnaie courante dans la société qui a lâché la bride aux possibilités de divorce. Le récit n’apparaît pas tant daté, que plutôt charriant des lieux communs qui n’en étaient pas à l’époque de sa publication.


Florence Cestac évoque l’usure du couple et l’infidélité de l’époux avec une femme plus jeune, vu du côté de l’épouse. Ses dessins très vivants donnent de l’entrain aux situations, les dédramatisant, sans pour autant neutraliser leur dimension dramatique. Quand Noémie passe par une phase de dépression, le lecteur ressent sa détresse et la disparition de ses envies. Du fait du point de vue féminin, l’épouse a plutôt le beau rôle, et le benêt de mari, le mauvais, même si elle évoque la pulsion sexuelle impérieuse ce qui le dédouane pour partie. D’un autre côté, il se conduit comme un individu immature, pas satisfait de sa situation présente, sans jamais se demander s’il ne va pas répéter les mêmes schémas avec une épouse plus jeune. La verve de l’autrice emporte le lecteur, même si l’évolution de la société a banalisé nombre des situations qui sont dépeintes.