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mercredi 28 octobre 2026

Les Mémés T05 Punks à chien

Encore une victime de la cancel culture !


Ce tome fait suite à Les Mémés - tome 04: Fleurs de pavés (2024) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et quarante-sept gags en une page, et trois en deux pages.


Graff : Dans son imperméable sans âge et tirant son caddie rouge, Huguette marche lentement mais sûrement sur le trottoir, passant devant un graffiti en lettres jaune : Punk is not dead ! Elle s’arrête et prend le temps de la réflexion. Elle sort une craie et ajoute : Moi non plus !!! signant de son prénom et d’un cœur. Vacances d’été : Huguette rencontre une copine dans les allées du supermarché, et celle-ci lui demande comment va sa dépression. Elle répond : Très bien ! Elle l’a emmenée en vacances là, elles ont fait la Bretagne sud. Carnac, Douarnenez, Belle-Île, Quiberon, la mer, les mouettes, tout ça… Son interlocutrice lui demande si ça lui a plu. Huguette répond que sa dépression est revenue en pleine forme ! Et elle s’enquiert de la santé des hémorroïdes de sa copine. Réponse : elle les a emmenées du côté d’Arcachon, elles se sont baignées, elles ont pris le soleil, tout ça. Elles sont revenues en pleine forme. Spiritisme : les amies sont au comptoir avec une copine qui revient sur leur séance de spiritisme d’hier soir : ce fut un vide complet ! Elle ne sait pas où étaient passés leurs défunts maris, mais manifestement, ils n’avaient pas envie de papoter avec leurs veuves. Huguette suggère que peut-être qu’il n’y avait pas assez de réseau, comme pour les téléphones. Du coup, elle propose de remettre ça ce soir, mais en perfectionnant leur technique : chacune d’entre elles portera sur elle un objet ayant appartenu à l’être aimé.



Conseil beauté : Paulette se tient devant trois punks à chien affalés sur le trottoir, leur expliquant que personnellement, elle utilise la laque Millenium Creativity fixation forte, pour sa coiffure. Ça garantit une tenue parfaite à la coiffure tout en laissant les cheveux doux et soyeux au toucher. Et sans odeur ! Shopping : Huguette s’approche discrètement de Lucette en train d’admirer des cercueils en exposition. Elle lui demande si elle fait du shopping. Son amie lui répond qu’elle ne fait rien de folichon, elle regarde les modèles, elle compare les prix, elle se renseigne. Faut se préparer, hein ! Ça va bien finir par leur tomber dessus un jour ou l’autre. Le plus tard possible, répond Huguette. Oui, le plus tard possible, et Lucette touche du bois pour conjurer le sort, celui du cercueil. Sunrise : sur la plage devant un beau coucher de soleil, Lucette monte sur un petit rocher et lève son chapeau devant la beauté du spectacle. À son tour, Paulette fait de même. Puis Huguette monte à son tour sur le petit rocher arrondi et tourne le dos au spectacle de la nature, pour baisser sa culotte. Zapette : Huguette rend visite à sa vieille amie madame Martichou, avachie dans son fauteuil devant son téléviseur : elle venue lui apporter une télécommande vocale et lui en faire la démonstration.


Effet comique assuré pour le dessin de couverture : des personnes (très) âgées (et des femmes en plus) se comportent comme des jeunes en pleine rébellion contre l’autorité et la société. La dérision fonctionne à plein entre le slogan revisité des punks (millésime 1977), revu et corrigé en Les mémés ne sont pas mortes, et l’attaque féroce de trois petits caniches sur l’agent de police. Ce qui assure aussi l’effet comique réside dans le sens de la caricature du dessinateur : trois silhouettes déformées par la gravité qui a gagné la guerre contre le tonus. L’agressivité irrésistible des trois petits chiens, les accessoires punks à commencer par l’épingle à nourrice dans cet appendice nasal défiant le bon goût des BD dites Gros nez, les iroquoises aux couleurs trop gaies, et la bière. Oui, il y a vraiment de quoi traumatiser un digne représentant de l’ordre. Le caractère factice de leur révolte saute aux yeux, ainsi que toutes les incongruités comme le caddie d’Huguette ou le cabas de Paulette. Cependant pour le lecteur familier de la série, la moquerie se trouve absente de ses émotions : finalement s’il y a bien des individus qui n’ont plus rien à perdre et pour qui le slogan No future est une réalité tangible, ce sont bien ces vieilles dames déjà bien atteintes par les méfaits de l’âge, la décrépitude dirait certains, rien de factice là-dedans ou d’opportuniste, du vécu.



En fait, le lecteur retrouve avec une vraie tendresse ces personnages moches au possible. Ah ben si quand même : bassin énorme au-delà du possible, poitrine sous le nombril, nez de vingt centimètres de long et crochus de préférence, lunettes de vue pour tout le monde, fringues d’un autre siècle, bouches édentées, cheveux incoiffables et d’une couleur improbable au moins pire, etc. L’auteur ne fait pas semblant : visuellement elles ne sont pas gâtées… et elles en ont conscience, et n’hésitent pas à se moquer d’elles-mêmes. Dans un dessin en pleine page alors qu’elles barbotent dans la mer sans avoir pied, Huguette fait observer que fatalement si un requin doit les attaquer ce sera forcément par le fessier, ceux-ci apparaissant énormes et monstrueux sous la ligne de la surface. La même Huguette étend sa serviette sur la pelouse du parc municipal et s’allonge dessus topless, trois policiers venant la rappeler à l’ordre. À nouveau, le lecteur se rend compte qu’il ne ressent ni voyeurisme ni dégout. Il prend conscience que ces gags sont racontés avec le point de vue de ces dames elles-mêmes et que ça fait bien longtemps qu’elles ont acceptés l’inéluctable, qu’elles ont dépassé le stade du déni. C’est leur quotidien dans toute sa banalité : déprime, hémorroïdes, force physique réduite à sa plus simple expression, dentition défaillante, vue basse, etc. Et elles continuent à vivre avec un sens certain de la dérision et une bonne reconnaissance des moments de plaisir.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve l’identité graphique de la série et la personnalité de son dessinateur. Une préférence pour les cases sans bordure. Des variations de rythme avec le nombre de cases et leur disposition : d’une unique illustration pour un gag, à quinze dessins sur une page. Cette fois-ci encore, l’auteur réalise des gags sous la forme d’un dessin avec des phylactères, douze dans ce tome. Il construit des planches sur la base de cases de la largeur de la page, douze dans ce tome, il s’agit de plans fixes, à une exception près. Le lecteur retrouve des localisations récurrentes : le trottoir d’une rue, les allées du supermarché, le comptoir d’un café, le salon de l’une ou l’autre, le parc municipal, les toilettes, la plage, le cimetière, le psy. Il se rend compte qu’il prend grand plaisir à les revoir assises sur le banc d’un arrêt de bus, le soir tombant, sans autre âme qui vive alentour, comme abandonnée dans un monde dépeuplé, attendant un bus qui ne viendra peut-être jamais. Elles se rendent dans de nouveaux endroits comme le marchand de cercueils, un grand magasin, la buanderie, un magasin spécialisé dans les chaussures de sport, le dentiste. Le dessinateur a l’art et la manière de donner de la consistance à chacun de ces lieux en quelques coups de crayon comme esquissés, et une mise en couleurs majoritairement naturaliste. Comme dans les tomes précédents, le lecteur potentiellement dubitatif prend la mesure de la qualité et de la justesse de la narration visuelle avec les gags purement visuels, dépourvus de tout mot. Ces six gags fonctionnement parfaitement, depuis le geste potache de Huguette devant le coucher de soleil au rangement à haut risque du fil de l’aspirateur (à ne pas reproduire chez soi).



Le premier gag met à profit le mouvement punk, Huguette affirmant à la vue de tous, qu’elle non plus n’est pas morte. En cela cette série continue d’être toujours aussi transgressive avec ces trois braves dames et leurs copines, conscientes de leur fin inéluctable et proche, de leur déchéance physique, c’est-à-dire bien plus lucides que le commun des mortels, et bien plus courageuses au quotidien de vivre dans un état que certains qualifieraient de diminués, tout aussi conscientes de ce qu’elles ont pu faire par le passé et qui est maintenant hors de leur portée. Pour autant, ces gags ne sont ni pesants ni déprimants. L’auteur sait piocher dans les thèmes contemporains comme le Black Friday, l’intelligence artificielle, les chaussures de sport, les jeux olympiques et paralympiques de 2024, la surveillance dans l’espace public, et même cette appli qui permet de découvrir la tête qu’on aura dans trente ou quarante ans. L’humour va du registre le plus potache, à un comique surréaliste (ces trois dames attendant le bus et le retour hypothétique de la libido). Le lecteur se faisant surprendre par la poésie inattendue de voir les sous-vêtements tourner dans la machine à linge, l’expérience traumatisante de tomber dans une fosse au cimetière (et d’en revenir)… Ou encore ce moment où Huguette et Paulette fauchent dans un supermarché et se font intercepter par le vigile lorsqu’elles déclenchent la sonnerie du portique. Un régal de comédie qui démontre avec malice que l’âge et la traîtrise auront toujours raison de la jeunesse et de la vaillance.


Elles n’ont pas toutes un chien, mais elles sont bien plus punks dans leur comportement que la majorité de ces rebelles de pacotille sans cause. Elles savent tenir tête à la mort et à l’entropie chaque jour qui leur reste à vivre, en conservant leur dignité (enfin ce qu’il leur en reste). Le bédéaste sait les croquer et les caricaturer sans pitié et sans méchanceté, avec une vraie tendresse, et même une certaine forme de respect pour leur capacité à survivre à toutes ces avanies. Le lecteur est à son tour gagné par la sympathie, et attendri, s’amusant de leurs clowneries, de leurs limites, de leur endurance… de leur humanité.



mercredi 14 octobre 2026

Les Mémés T04 Fleurs de pavés

Ah mais moi j’étais ok pour profiter de la vie ! C’est elle qui voulait pas !


Ce tome fait suite à Les Mémés T03 Fraîcheur de vivre (2023) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais cela n’aurait pas de sens de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Sylvain Frécon pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-trois planches de bande dessinée et cinquante-et-un gags en une page, et un en deux pages.


Petite poire : Huguette est en train de mettre ses bouteilles en verre dans la colonne sur le trottoir. Une autre vieille dame arrive du côté opposé sans se rendre compte de sa présence et elle met également une bouteille dans la colonne. Huguette s’amuse à crier dans l’ouverture de son côté : Alors la mère Bourel… on picole ?! L’autre s’en trouve mortifiée et tombe à genoux demandant au Seigneur de la pardonner parce qu’elle a péché… c’était juste une petite poire pour digérer. Janes Austen : Huguette, Lucette, Paulette et une copine sont en terrasse, et la première lit une citation de Jane Austen sur son portable : Nos cicatrices nous font savoir que notre passé était réel. Elles s’extasient, sauf la dernière qui ajoute qu’il n’y a pas que les cicatrices… il y a les hémorroïdes aussi. iPHone : Huguette et madame Boulin sont assises sur un banc dans un parc. Soudain, la sonnerie du téléphone portable retentit avec un volume tonitruant. Elle décroche et s’en suit un dialogue où la voix de la correspondante est également à plein volume, et madame Boulin répond en parlant très fort. Puis elle vante les mérites de son téléphone à Hughette : dernier iPhone, 1.163€ TTC, son THX. Son interlocutrice est encore sous le choc du boucan.



Séries télé : Les quatre amies sont en terrasse et la copine demande au trio si elles auraient une série télé à lui conseiller. Elles se lancent dans une liste diversifiée : Game of Thrones, Breaking Bac, Squid Game, Z Nation, Mindhunter, Emily in Paris, Monster, Tulsa King, Walking Dead, chacune indiquant si elle est allée au bout ou non. L’autre précise sa demande pour le genre : genre pour digérer tranquille avant la sieste. Réponse unanime : Derrick ! Saison douze, un must ! Vie éternelle : Huguette rencontre la mère Bourel dans les allées du supermarché et elle récapitule ce que l’autre vient de lui dire : Elle meurt, elle monte au ciel, elle rentre au paradis, et là PAF ! Vie éternelle garantie ! C’est ça ?! Réponse de l’autre : Ah nan, nan ! La vie éternelle, c’est que pour les fonctionnaires ! Prière : Huguette est rentrée dans une église, et elle se tient à côtés de madame Bourel qui est en train de prier. Elle lui fait des confidences et lui pose des questions : Est-ce que le type sur la croix de bois, c’est bien Jésus ? Elle n’a jamais lu la Bible… par contre elle a vu le film. Elle ironise sur le fait qu’il devait nettement moins bien marcher sur l’eau avec les pieds troués, et glousse de son humour. Puis elle lui demande si elle est en communication avec Dieu. Elle fouille dans son sac et sort son téléphone pour chercher du réseau : elle capte que dalle !


Énorme plaisir que de retrouver ces trois vieilles dames, ayant atteint un âge canonique qui leur permet de s’affranchir de certaines convenances sociales pour se montrer plus directes, de disposer d’un recul sur la vie avec sept ou huit décennies ben remplies, et très conscientes de vivre leurs dernières années, ce qui leur donne d’autant plus de valeur, quand bien même le corps est fatigué. Comme dans les tomes précédents, l’auteur fait montre d’un sens extraordinaire de l’équilibre et du dosage, entre transgression et respect. En page dix-neuf, le lecteur découvre un gag sur la base d’une unique illustration : Huguette couchée dans son lit en plein jour, sous les couvertures, en train de téléphoner. Le lecteur ressent qu’il a pénétré dans son intimité : des vêtements sur le sol ou sur un montant du lit (y compris ses collants et sa culotte), ses charentaises au pied du lit. En même temps, il s’agit d’un moment banal, sans connotation particulière, si ce n’est cette possibilité qui peut faire rêver les actifs : rester au lit à loisir. Page trente-cinq, les trois amies se tiennent sur un pont au-dessus du périphérique parisien, regardant un corbillard dans la circulation dense. Paulette ironise en demandant ce que la pauvre madame Marchandont va leur dire en arrivant au Paradis : Désolée d’être à la bourre, ça bouchonnait grave sur le périph ? Une situation à l’opposé de la précédente, en extérieur avec la circulation automobile, l’apparence des trois dames toujours aussi grotesque avec leur gros nez, une blague sur la mort, sans être morbide ou dégradante.



Le lecteur déguste chaque gag. Il remarque que l’artiste en a réalisé dix sous la forme d’une grande et unique illustration, avec des situations variées : dans une allée d’un supermarché, dans une allée d’un marché découvert, dans la chambre d’Huguette, une discussion sur un trottoir, devant une pierre tombale au cimetière, sur un pont au-dessus du périphérique, dans la rue sous une pluie torrentielle, chez le coiffeur, à un arrêt de bus (Saint-Fargeau) par une grise journée d’hiver, chez le boucher. Sous des dehors de dessins un peu lâches et exécutés en une fois, à chaque fois, le dessinateur montre un endroit concret et tangible avec de nombreux éléments tangibles, comme la façade de l’immeuble derrière ledit arrêt de bus, ou la forme des pierres tombales et le caveau en arrière-plan. Il choisit l’angle de vue en fonction de la nature de la scène, par exemple la vue en élévation des allées du marché découvert et les différents étals des commerçants, où le lecteur peut identifier le fripier et le maraîcher par exemple. Le gag devant la sépulture est muet, avec uniquement les inscriptions portées sur la stèle, l’effet comique provenant de l’attitude des trois mémés. Aussi, l’auteur réalise cinq gags muets. Un en douze cases alors que Huguette et Lucette rendent visite à Paulette après être passées chez le fleuriste puis au cimetière : narration visuelle impeccable, compréhension immédiate. Le suivant en quatre cases de la largeur de la page, en plan fixe. Un autre en dix cases où Huguette se rend dans un fitness club : impossible de résister à l’effet comique visuel des bodybuildés. Un autre en six cases et en plan fixe : un palier d’escalier bien raide.


Les quarante-deux autres gags sont racontés sous la forme de cases sans bordure, disposées en bande. Le lecteur note que le bédéaste met à profit la mise en page construite sur des cases de la largeur de la page, dix-huit au total dans ce tome, avec un nombre de cases allant de trois à six, à chaque fois il s’agit d’un plan fixe. À nouveau, les lieux présentent de la variété : sur le trottoir au pied d’une colonne à verre, à la terrasse d’un café, assise sur un banc dans un square, au comptoir du café, sur le divan du psy, assises sur banc dans la rue, ou lors d’une rencontre sur le trottoir, avec des éléments visuels concrets et réalistes. La représentation de ces mémés est toujours aussi truculente et caricaturale : leur nez exagérément long, plaçant cette série dans le registre des BD dite gros nez, leur silhouette déformée, tassée et élargie du bassin, seule Lucette ayant gardé sa haute stature. La gravité a gagné et tout s’est affaissé. Leurs yeux sont réduits à des ronds, ceux de leurs verres de lunettes. Leur posture porte la marque d’un manque de tonicité corporelle : elles sont souvent avachies, ou prenant appui sur leur caddie. Le dessinateur n’hésite pas à en rajouter par ci par là, à nouveau avec un sens du dosage parfait : les cheveux violets de Paulette, les cheveux bleus de madame Boulin, le teint cadavérique d’une autre mémé, ou même violacé ou encore verdâtre, leurs couvre-chefs d’un autre âge… et parfois une fantaisie comme cette teinture violette avec des pics hérissés.



Au fil des gags, l’auteur aborde de nombreux sujets comme l’alcoolisme, la religion, les séries télés, la surdité, la solitude, les disparus, et la mort inéluctable. Les effets comiques proviennent également de rapprochements incongrus et du choc de la modernité. Avec la condescendance (bienveillante bien sûr) que lui confère sa (relative) jeunesse, le lecteur se moque gentiment de ces pauvres femmes âgées, pas toujours à l’aise avec les réseaux sociaux ou encore avec le concept de Cloud, déformé en Claoud par Huguette. Encore que… Elles utilisent leur portable de manière tout à fait normale, et ce sont la futilité et la vanité de la vie virtuelle qui sont mise en lumière au regard de la fin proche et inéluctable. L’auteur pousse la transgression plus loin que le simple choc du High Tech contre l’âge avancé : une autre mémé vend ses culottes sales sur Internet, les déclarant fiscalement comme œuvre d’art, car chacune est une pièce unique. Dans le même ordre d’idée, assises sur un banc, les trois dames vénérables regardent es jardiniers intervenir pour entretenir la pelouse du parc et… le flux d’association d’idées faisant son chemin, Huguette se demande si ses copines se rasent encore la foufoune. Certains gags comportent une dimension à caractère social et même contestataire. La comparaison du condamné au bracelet électronique, et l’horizon de déplacement des mémés. Celle qui a décidé de devenir chroniqueuse chez Hanouna, parce qu’elle n’est pas moins idiote qu’eux. Ou encore l’inclusivité inattendue à partir de l’observation de la position de la lunette des WC. Et même une forme de guerre des graffitis, en transformant les sexes masculins en quelque chose de plus féminin.


Cette série conserve toute sa force transgressive : trois dames vénérables d’un âge très avancé, ayant gagné le droit à leur franc-parler, confrontées à l’usure de leur corps, et à la modernité… toujours habitées par l’envie de vivre. La narration visuelle marie caricature physique et environnements très concrets, avec une affection et un respect évidents pour ces êtres humains. Les gags sont aussi bien aux dépends de ces mémés, que du comportement des gens qu’elles croisent. Formidable.



mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.



jeudi 6 août 2026

Léonard T57 Génialement vôtre

Il dit comme ça qu’en chaque génie, il y a un imbécile qui sommeille !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 56 - Éclair de génie (2025), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2026. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt gags d'une à six pages, pour un total de quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


L’essayer c’est l’adopter, six pages : la petite famille est réunie dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Un robot ayant revêtu une toque et tablier blanc finit de préparer des pancakes devant les fourneaux puis il les amène à table où la gouvernante Mathurine remercie Léonard de lui avoir offert Crêpeshow 2.0 pour la Sainte-Bonniche, dame patronnesse des femmes de ménage. Il lui répond de remercier plutôt sa petite Mozzarella, cette petite féministe en herbe l’a tanné des semaines durant pour qu’il mette au point ce robot à l’attention de la gouvernante. La petite fille ajoute en partant : Les robots aux fourneaux, les femmes au bistrot ! Léonard la salue en la regardant partir, puis il se précipite pour monter les marches quatre à quatre, taper à pied joint dans la porte de la chambre et hurler : Debout disciple !!!! Ce dernier lui montre du doigt le panneau qu’il a accroché au-dessus de son lit : En grève ! Puis il s’explique : Le SDSSJ, le syndicat des disciples servant la science dans la joie (dont il est le seul et unique membre), a décidé d’entamer une grève sauvage à durée Il-li-mi-té ! Léonard sort son tromblon de sa barbe et explose le panneau, ce qui occasionne de sérieux dommages corporels au disciple. Puis il lui annonce l’objectif du jour : Mozzarella est à l’école et comme c’est le jour de son anniversaire, ils vont en profiter pour lui préparer une surprise !



Grand corps cramable, une page : Basile est dans un lit d’hôpital, littéralement entouré de bandelettes, et en train d’être ausculté par un médecin. Léonard entre dans la chambre d’hôpital, portant un paquet recouvert d’un tissu. Il enjoint Disciple de se réjouir, son petit accident de travail d’hier ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir dont ils riront tous deux d’ici quelques années. Souffrant, Basile répond qu’avec le corps brûlé au troisième degré, il n’est pas sûr de pouvoir se réjouir avant un bon bout de temps. Léonard admet que sa friteuse XXL pour foires et restaurants de collectivité présentait encore quelques menus désagréments… Aussi a-t-il inventé la friteuse sans huile ! C’est le taux de cholestérol de disciple qui va lui dire merci ! Il demande au docteur d’aller chercher quelques pommes de terre et il en révèlera le grand secret ! Cette friteuse, en réalité, fonctionne à l’air chaud ! L’intérieur est composé d’une cuve spéciale qui permet à l’air chaud de tourbillonner à la vitesse de 700km/h afin de créer une cuisson homogène. Elle donne des frites croustillantes, légères, avec un goût inaltéré ! Démonstration !


C’est toujours un plaisir que de retrouver ces personnages, au caractère si expressif. Bien sûr, Léonard se tape la part du lion : son allure immédiatement identifiable, avec sa robe violette, sa longue barbe blanche, ses sourcils assortis, et ses expressions de visage qui indiquent bien que ce pauvre disciple va encore trinquer. Dès la première page, un regard caméra avec les sourcils en V et un regard mauvais. Tout naturellement, le lecteur guette ces changements d’état d’esprit : les sourcils levés et la posture arquée pour l’étonnement qui dépasse l’entendement, le sourire du plaisir de trouver une idée (de génie), le chapeau qui se soulève au-dessus de la tête du fait de l’excitation, et très régulièrement le regard énervé dirigé contre son disciple. Le registre émotionnel de celui-ci offre une palette plus large. Bien sûr lui aussi est sujet à la colère, en partie contre les injustices auxquelles il est soumis, la peur parfois, mais aussi une joie d’enfant avec un visage irrésistible, le regard vide qu’il sait si bien faire, ou encore ces vives réactions à la douleur dont les occasions ne manquent pas. Toute la galerie de personnages présente cette vie émotionnelle si parlante et engageante pour tous les lecteurs, aussi bien les jeunes que les adultes : Mozzarella et ses réactions directes, les frères Schippatore et leur fausse rouerie, le flegme de Raoul Chatigré (mais au fait où est Bernadette ?), la placidité de Mathurine, etc.



Outre son attachement aux personnages, le lecteur vient pour sa dose de rire, en sachant que ses sources seront protéiformes. Il s’amuse des mimiques très réussies des personnages, et de leur comportement avec les exagérations attendues. Comme à leur habitude, le duo de créateurs ne fait pas semblant de martyriser le disciple : un choix qu’ils assument, celui d’une violence parodique et irréelle à des fins comiques. Cela commence avec les morceaux du panonceau indiquant En grève, qui sont fichés dans la tête du disciple, ses bras, son torse, avec Léonard lui enjoignant de se recoudre lui-même. Par la suite, viennent les blessures habituelles en bricolant avec des instruments contondants et tranchants, ou même en allant chercher des matériaux hétéroclites. Dès la troisième planche il est écrasé par une enclume XXL, inventé par le génie spécialement pour lui. Sur la même planche, sa tête a été carbonisée et transformée en passoire suite à une décharge de tromblon tirée à bout portant. Et il est aplati comme une crêpe par un rouleau compresseur qui lui passe sur le corps. Cette violence est rendue comique par sa démesure, par l’absence de toute séquelle chez le disciple, tant physique que psychologique, et par ce qu’elle dit sur l’emportement colérique de Léonard. En fait, les actes de violence qui peinent le plus le lecteur sont le coup de tromblon déchiquetant l’oreiller du disciple, et le sommeil de ce dernier réduit à néant par la succession de réveil imposés par les prières des vigiles, des laudes, de la prime, de la tierce, de la sexte, des vêpres et de la none. Ses poches violacées sous les yeux constituent un triste spectacle.


Comme dans tous les tomes, le scénariste s’en donne à cœur joie avec des inventions allant de l’éphéméride avec sa blague quotidienne au réchauffement climatique, en passant par la friteuse Air Fryer. Il sait varier les localisations : la maison de Léonard bien sûr, de la cuisine à la chambre de Basile en passant par l’atelier, le chemin pour revenir de l’école où va Mozzarella, d’autres rues de la ville alors que Anastasio & Atanasio Schippatore exercent le métier de ferrailleur à leur manière et récupèrent tout le métal qui traîne ou pas, le hangar et le toit de la demeure de Léonard, un cabinet de psychanalyste, un abbaye construite de la main de Basile en un temps record (moyennant quelques blessures), une plage pleine de déchets (sans même parler des touristes), un champ de bataille, et même le grenier de la demeure de Léonard. Comme d’habitude également, il y a ces détails visuels irrésistibles dans les cases, et même en dehors. Chaque récit se termine avec Raoul Chatigré faisant le pitre en dessous de la dernière case en bas à droite. D’ailleurs, le lecteur guette également chacune de ses apparitions dans un gag, et ses remarques taquines ou sarcastiques, écrites dans une taille de police un peu plus petite. Il regarde attentivement chaque case, car l’artiste apporte parfois un petit plus discret, ce dès la première page avec les portraits accroché sur le mur de l’escalier, où le lecteur identifie Tryphon Tournesol et Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac.



Le scénariste s’amuse également à choisir des inventions improbables majoritairement anachroniques, et certainement pas imputables à Léonard de Vinci (1452-1519). Pour chaque gag, il concocte une véritable histoire, plutôt qu’une succession de vignettes cocasses. Selon l’intrigue, l’invention sert l’intrigue comme le rouleau compresseur ou les pétards. Ou bien il peut s’agir de la déclinaison d’une invention revenant chroniquement comme un robot spécialisé : le robot Crêpeshow 2.0, un robot pour éplucher les oignons, ou encore un robot nettoyeur de plage. Le scénariste choisit également des inventions dans l’air du temps dont le décalage temporel renvoie une forme de commentaire. Par exemple, Léonard est très content de lui d’avoir pensé à inventer un appareil de cuisson permettant de faire des frites sans huile (un Air Fryer), le résultat est catastrophique parce que trop performant, ce qui renvoie l’appareil à la condition de gadget à la mode. Il s’amuse avec le clonage le temps d’une page. Mozzarella lui fait la leçon sur l’usage systématique de la voiture (la Léomobile), y compris sur des trajets courts, lui faisant remarquer que : Le progrès, ce n’est pas toujours pour le mieux. Zidrou s’amuse aussi à tourner en dérision le génie de Léonard, que ce soit quand il ne se rappelle plus quelle invention il était en train de réaliser, ou qu’un appareil lui révèle qu’il a le plus bas QI de la maisonnée devant les autres, ou encore ce cimetière des inventions ratées.


Mais comment font-ils ? Chaque album de ce duo, Turk & Zidrou, est une vraie perle. La qualité des dessins se maintient à son haut niveau : l’expressivité des personnages, leur comique de gestes et de postures, le rythme impeccable de la mise en scène, la diversité des lieux, le souci du détail, les petits plus visuels apparaissant régulièrement, etc. Avec ce onzième album, les gags sont devenus tellement naturels, que le lecteur novice pourrait croire que le scénariste est le co-créateur de la série. Merveilleux.



lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



mardi 13 janvier 2026

Léonard T56 Éclair de génie

Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ?


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 55 - Génie circus (2024), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2025. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient quatorze gags d'une à six pages. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


Check en blanc, deux pages. Disciple et Léonard se tiennent debout face à face, le premier avec une checklist dans les mains. Il énonce dans l’ordre : tromblon polisson, gant de boxe taquin, marteau rigolo, bâton de dynamite facétieux, et… À chaque fois, Léonard sort l’accessoire de sa barbe et le teste sur Basile avec force dommages corporels. Des bulles débiles, quatre pages. Le facteur arrive au numéro vingt-six avenue de la Trouvaille et il s’adresse à Mathurine Montorchon de la Serpillière pour lui remettre un colis. Il est pris par surprise par un énorme : Debout Disciple ! venant de l’intérieur de la maison. Il salue Mozzarella, qui est accompagnée par Raoul Chatigré. Soudain Disciple sort en courant et en chemise nuit poursuivi par un robot qui essaye de l’attraper au lasso, et Léonard marchant calmement derrière. Le robot capture le fuyard et le ramène à l’étage dans la salle de bains. Léonard le force à se déshabiller, avec un coup de tromblon bien placé, et à entrer dans la baignoire. Il le fait tester sa nouvelle invention : la première douche avec distributeur de gel incorporé, et il lui montre un trou au centre du pommeau, qui diffuse automatiquement un gel senteur Limoncello quand on se douche.



Tenu de soirée, une page. Léonard est en habit de soirée, Mathurine descend l’escalier elle aussi en robe de soirée. Basile intervient et leur demande où ils vont. Le maître répond qu’ils vont au théâtre, pour un concert gratuit de ce groupe de gigue and roll à la mode Machiculu, justement le groupe préféré de Basile. Léonard répond qu’il lui aurait bien offert une place, mais que ce serait oublier un peu vite que ce soir le disciple doit tester sa dernière invention… et celui-ci retourne auprès de Mozza. Bon sang mais c’est bien dur, deux pages. Léonard poursuit son disciple, armé d’une sorte de harpon muni d’un petit bidon. Après l’avoir raté de peu, il se dit qu’en définitive, peut-être que Basile a raison : un tel instrument n’est pas le mieux indiqué pour prélever seulement quarante millilitres de sang. Finalement, il fait allonger Basile et prépare sa seringue, tout en expliquant que le disciple va être le premier être vivant de l’histoire de l’humanité sur lequel vont être pratiquées des analyses de sang et d’urine. L’analyse de son sang va livrer de précieuses informations sur son état de santé. VR, VGM, CCMH, sans oublier bien évidemment, le TGMH…


Le lecteur ne peut que souhaiter une longue vie à ce tandem de créateurs sur cette série, pour leur positionnement, leur verve et leur humour. Pour ce tome, ils ont choisi de commencer par un gag en deux pages, basé sur un mécanisme comique que certains ont pu trouver sujet à caution. Dans cette dynamique maître-disciple, il est établi dès le début que le premier maltraite le second, à un degré physique pouvant être vu comme relevant d’un sadisme au dernier degré, et d’une exploitation qui confine à l’esclavagisme. Cette façon de considérer les choses prend au premier degré une situation conçue comme étant exagérée jusqu’à l’absurde. Cela commence par le tromblon : il s’en suit une onomatopée BLAM en gros caractères, avec un effet d’explosion, des étoiles et des couleurs vives. La tête de Basile s’en trouve entièrement noircie, ainsi que ses épaules, ces deux zones étant perforées de trous creusés par les balles. L’impact du coup de marteau fait rentrer la tête du personnage dans son torse sous ses épaules. La force destructive de la dynamite est tout aussi graphique. Au vu des mutilations corporelles, il est évident que Basile décède à chaque fois… or il a retrouvé son intégrité physique dès la case suivante, ou celle d’après. Il en devient impossible de prendre ces actes violents, voire ultra-violents au premier degré. Le lecteur les perçoit comme la réaction d’un individu infantile qui n’a pas appris à gérer ses émotions, qui impose sa volonté par la violence à un individu qui le sert, dont il se sert, sans le rémunérer. Comme une condamnation du comportement de Léonard.



Comme dans chaque album, le lecteur est sensible à l’attention aux détails portés par les deux créateurs. Tout commence avec les titres qui constituent un jeu de mots à chaque fois : Check en blanc, Des bulles débiles, Tenu de soirée, Bon sang mais c’est bien dur, Tarte Vador, Coquin de sport, Basile te plaît, Végâneries, Ça a foiré, etc. Il retrouve également les spécificités graphiques de la série, ce qui tombe sous le sens puisqu’il s’agit du même dessinateur. Il guette avec gourmandise les interventions des petits personnages. Yorik est bien sur la commode dès la deuxième planche, en observateur silencieux et immobile. Dans la troisième planche, Raoul Chatigré sort de la maison pour s’enquérir si le colis apporté contient le tapis de yoga qu’il a commandé. Dans le gag Tenu de soirée, Bernadette demande le nom de la dernière invention de Léonard, et c’est Raoul qui lui donne. Dans Tarte Vador, le chat explique au lecteur comment calculer l’âge réel d’un chat… puis d’un mathématicien. Il se fait littéralement marcher dessus dans le septième gag. Etc. Et puis comme d’habitude, chaque gag se termine par une petite image de Raoul dans la gouttière après la dernière case, en train de se livrer à une facétie différente à chaque fois. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur apporte toujours un grand soin aux onomatopées pour les rendre visuellement les plus percutantes possibles.


Du point de vue visuel, le lecteur retrouve les images attendues comme les blessures démesurées, la grogne et la paresse de disciple, l’entrain et le contentement de soi de Léonard, le plaisir simple de l’enfance pour Mozza, le sérieux de Mathurine qui impose le respect dû à ses qualités de ménagère, et l’inexpressivité du crâne. Au fur et à mesure de ces nouveaux gags, il éprouve le contentement de revoir les autres éléments visuels récurrents comme les solides portes en bois, le lit de Disciple, les outils et l’atelier du génie, le tromblon, la dame Jeanne avec son panier en osier dans la cuisine, la rue principale de la petite commune de Vinci en Toscane, et la Léonardo-mobile avec sa tourelle de château fort, le cercle creusé dans le sol par Léonard tournant en rond lors d’une réflexion intense. Il découvre de nombreuses nouveautés comme la pélerine du facteur, Mozza en train de jouer aux Kapla, un requin de belle taille, les différentes animations de la fête foraine de Vinci, un nouveau modèle de robot pour faire le service à table, etc. Il remarque également des cases mémorables : Disciple montrant ses fesses, le même se vidant de son sang avec ce liquide rouge inondant le sol de la cave sur une hauteur de plusieurs centimètres (une vision horrifique), Léonard offrant un gâteau d’anniversaire au lit à Basile, les différentes charcuteries pendues au crochet dans la cuisine, un aveugle utilisant Basile comme un marteau, les frères Anastasio & Atanasio Schippatore (vus la dernière fois dans l’album [[ASIN:2803679566 Léonard - Tome 53 – Un amour de génie]], 2022) menaçant la petite maisonnée du maître qui continue à manger comme si de rien n’était, la jolie voisine Gigliola, etc.



Passée l’histoire introductive, le lecteur retrouve le principe des inventions anachroniques anticipées par la grâce du génie de Léonard. D’ailleurs cette introduction contient en fait l’invention de la check-list. Il voit ainsi le premier distributeur automatique de savon pour douche, la première séance de babysitting, et des inventions hétéroclites telles que l’analyse de sang, les bougies d’anniversaire comestibles, la pêche au gros, le petit mot magique, le véganisme, l’amour transgénérationnel, etc. Les auteurs en mettent à profit le potentiel comique, que ce soit une invention farfelue, l’occasion pour le disciple de se faire mal ou de comprendre de travers une consigne, sans oublier sa capacité à tout transformer en une catastrophe. S’il est familier des œuvres du scénariste, le lecteur détecte facilement sa fibre humaniste, et une touche de misanthropie discrète à une ou deux occasions. L’intrusion des frères Schippatore dans la demeure de l’inventeur conduit ce dernier à accéder à leur demande et à inventer la clé à percussion, leur permettant ainsi de cambrioler toutes les maisons. Basile s’étonne que Léonard ne craigne pas un mésusage de cet outil par les deux cambrioleurs, ce à quoi le génie lui demande : Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ? Il continue en indiquant qu’il doit mettre au point sa dernière invention : le napalm ! Zidrou se livre également à une critique en règle de la destruction environnementale induite par l’aménagement de la Silicon Valley, de l’amour transgénérationnel quand l’écart d’âge est trop important, et, plus inattendu, du véganisme, ou plutôt de sa forme la plus extrême.


Un nouvel album de Léonard par Turk & Zidrou est toujours une fête, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Le dessinateur impressionne par la vivacité de ses dessins, par leur capacité comique, par la justesse des exagérations, et par le soin apporté aux détails (Raoul & Bernadette). Les gags fonctionnent bien, que ce soit la violence absurde, les inventions anachroniques, la maladresse du disciple, les critiques discrètes sur la folie de la société. Revigorant.