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mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.