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mercredi 12 août 2026

Fables bucoliques autogérées

Ces australopithèques étaient beaucoup trop conservateurs.


Ce tome constitue un recueil de gags en une page, indépendant de toute autre publication. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Popolitique pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante planches de bande dessinée, et donc autant de gags. Il se termine avec une page recensant les extraits utilisés allant de la chanson Il en faut peu pour être heureux (1967) de Terry Gilkyson (auteur, compositeur), Christian Jollet (arrangeur), Robert-Louis Sauvage (adaptateur), à des citations de Guy Debord, Karl Marx, Eugène Varlin, Léon Trotski, Jean-Baptiste Fressoz, des emprunts à Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Lucyan David Mech, Charles Darwin, Karl von Frish, Peter Wohlleben, Philipe Descola, et un court extrait du sixième rapport du GIEC (2023).


Un jour la catastrophe arriva. Un immense incendie s’était déclaré dans la vieille forêt. Tous les animaux, impuissant et terrifiés, ne pouvaient qu’observer le désastre qui s’offrait à eux. Parmi eux, seul le petit colibri s’activait et se démenait comme un beau diable. Il allait chercher quelques minuscules gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu dévorant. C’étaient des gouttes d’urine qu’il allait chercher auprès des gens qui faisaient pipi sous la douche pour la planète. Non seulement ça ne servit à rien, mais en plus il creva couvert d’urine.



Bambi est avec sa maman quand tout à coup un cri d’avertissement retentit, l’enjoignant de courir se cacher dans les fourrés, surtout sans se retourner. Bambi obtempère, puis après demande ce qu’il en est du chasseur. Son père le cerf lui répond que le chasseur ne pourra plus être avec lui désormais… Ils commençaient à être trop nombreux, continue le cerf, il a fallu le prélever pour préserver la biodiversité. Il termine : les cerfs et les biches sont les premiers écologistes de France… Des années plus tard, devenu cerf, Bambi papote avec un congénère qui lui demande s’il se rappelle le moment où le chasseur meurt tabassé, il a tellement pleuré. Bambi opine : un véritable trauma, il a tellement pleuré. – Assis sur son fondement, un australopithèque songe, il se dit que la cueillette, le charognage, vraiment les australopithèques végètent, il s’agirait qu’ils grandissent. Un autre arrive et lui adresse la parole, indiquant à Lucy qu’il a fait un rêve prémonitoire : C’était dans 3,2 millions d’années, Lucy était devenue la doyenne de l’humanité, et il y avait un de ses descendants, un certain Bernard Arnault, il est tellement riche que même si elle avait un salaire moyen de 1.800 euros par mois pendant ces 3,2 millions d’années, elle n’atteindrait même pas sa fortune. Lucy demande s’il est particulièrement méritant ; l’autre répond que c’est un héritier et il a chopé plein d’aides publiques. Est-ce qu’il travaille dur ? Il profite surtout du travail des autres. Lucy estime qu’il faut aller tout reprendre à ce voleur. L’autre est partant. Et c’est ainsi que commença la civilisation humaine. – Un père montre à son fils un canard sauvage en plein vol, en disant qu’il aimerait pouvoir voler comme lui. Haut dans le ciel, le canard se dit qu’il aimerait pouvoir être convoqué à des rendez-vous France Travail, comme les humains en-dessous de lui.


Pas toujours facile de savoir à quoi s’attendre en mettant la main sur ce genre d’ouvrage à la couverture arborant des animaux mal dessinés (mais immédiatement identifiables), un titre tournant en dérision des préoccupations écologiques dans l’air du temps par une association de mots cocasses, et un texte de quatrième couverture promettant un regard décalé lorsque les animaux, les végétaux, les champignons et les bactéries, se mettent à réfléchir et à se comporter comme des humains, et deviennent enfin des acteurs politiques. Les premières pages le confortent dans ses réserves : des dessins simplistes, des fonds de cases en aplats de couleurs sans décors représentés, une ironie et des sarcasmes fonctionnant sur une inversion des rôles avec des animaux ayant acquis une conscience politique, comprenant le langage humain et parlant entre eux, tout en restant inintelligibles pour les êtres humains. Le lecteur sourit en reconnaissant des éléments culturels comme le colibri luttant contre l’incendie avec ses moyens, la scène traumatisante du film Bambi (1942) réalisé par David Hand (1900-1986) pour les studios Disney, certaines caractéristiques du règne animal comme la taille de l’anus des baleines bleues, des éléments du règne végétal comme le marula (de la famille des Anacardiacées), etc.



Premier gag : les dessins s’avèrent bien construits, indépendamment du degré de simplification, et la narration textuelle semble se suffire à elle-même, sans que les dessins ne rajoutent grand-chose. Dans la deuxième les silhouettes simplistes fonctionnent parfaitement pour évoquer Bambi et la situation traumatisante. Dans la troisième, le lecteur peut se trouver un peu décontenancé par le choix de ce fond rose uniforme dans chacune des six cases. Il se rend compte que chaque gag est construit sur la même structure de planche : six cases de même dimension, réparties en trois bandes en contenant chacune deux. Pour le gag sur les baleines bleues, les dessins semblent à nouveau superfétatoires. Mais quand même… La structure de la page imprime un rythme de lecture, donne à voir une mise en scène, toute simple qu’elle puisse être, et permet des effets narratifs inaccessibles par le texte seul. Le lecteur s’habitue vite à l’apparence minimaliste des représentations et il constate que dans la majeure partie des cas les images portent une partie de la narration. En revenant sur les deux qui lui étaient apparues les plus redondantes, il se dit que leur effet s’en serait trouvé amoindri s’en serait trouvé amoindri s’il n’avait pas vu le pauvre colibri se faire uriner dessus, ou si le texte dépréciateur n’avait pas été mis en regard de la majesté des mouvements des baleines dans l’océan. Dans d’autres gags, l’humour fonctionne sur la base d’un comique visuel (le lion qui envoie son lionceau valdinguer dans le décor d’un discret coup de patte), ou sur quatre cases dépourvues de texte pour la grande démission des papillons.


L’auteur a choisi de s’astreindre à un format très contraint et répétitif : des aplats de couleurs, une absence de traits de contour tracés à l’encre, une grille immuable de trois bandes de deux cases chaque. Le cerveau du lecteur s’y adapte rapidement : il anticipe cette structure identique dans chaque page, prenant plaisir dans les variations qui n’en ressortent que plus. Plan fixe, ou au contraire un plan-séquence découpé en six cases, ou encore une case ayant pour sujet un objet ou un animal différent à chaque, sans lien de cause à effet visuel d’une case à l’autre. Animaux tous seuls, ou intervention d’êtres humains, ou même règne animal : les variations se produisent de page en page, inattendues et imprévisibles. Le lecteur s’amuse des différentes trouvailles, à commencer par les références. L’auteur réalise une bande dessinée baignant dans la culture de son temps : des contes pour enfants (le prince transformé en grenouille), des livres pour enfants célèbres (De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, 1989, de Werner Holzwarth & Wolf Erlbruch), 2001 l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick (1928-1999), Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg (1946-), Princesse Mononoke (1997) de Hayao Miyazaki (1941-), Maya l’abeille (1975) créé par Nisan Takahashi, Sacha de Pokemon (1995) créé par Satoshi Tajiri (1965-), et tant d’autres. Bien vite, le lecteur se rend compte de quelle manière les dessins et la narration visuelle sont en phase avec les récits et ce qu’ils leur apportent en termes d’imaginaire visuel, de rythme et de mise en scène.



Avec ce dispositif visuel minimaliste en apparence, bien construit en narration, l’auteur s’en donne à cœur joie dans la dérision, l’effet miroir de comportements humains transposés à des animaux, de manque d’implication de certains, d’inversion des responsabilités ou des causes, de détournements de références culturelles, de stratégies idiotes, et autres. La moquerie joue sur le capitalisme, l’égoïsme, la destruction de la planète, le courtermisme, l’inconséquence, la bêtise crasse, la possibilité que les animaux ne reproduisent pas les schémas crétins des êtres humains. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y verra un traitement relevant d’une pensée de gauche, d’une critique facile de choses évidentes pour tout le monde, d’une approche humaniste. Oui, il est possible que ces gags se trouvent datés du fait de références d’actualité comme les mégabassines ou la présentation de la chasse comme un mode de régulation des espèces animales. D’un autre côté, l’humour joue sur des comportements inhérents à la condition humaine, des mécanismes intemporels, ou encore des cycles historiques récurrents. L’inversion des positions entre humains dominants et animaux dominés fait ressortir la médiocrité, la bassesse, la mesquinerie et l’insignifiance de ces comportements, aux frais du capitalisme, des modes managériales et du maquillage du profit à tout prix derrière des termes creux ou des slogans vertueux de façade, sans pour autant donner de leçons.


Narration visuelle minimaliste et gauchisme de circonstance ? D’un prime abord, il semble bien s’agir de ça. Rapidement le choix graphique fait sens, et le bédéaste prouve à chaque page comment il met à profit une structure de page contrainte et répétitive, ainsi que des dessins épurés, pour une mécanique comique implacable. Quelles que soient ses opinions, le lecteur sourit à l’inanité des comportements pointés, à la dérision implacable et prévenante. Pile entre les deux yeux.



lundi 23 juin 2025

Tremblez enfance Z46

Petit chat… J’ai besoin de trouver la sortie de ce labyrinthe…


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par emg pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-douze pages de bande dessinée, ou plutôt deux fois quarante-six pages.


La nuit, Hicham, un homme invisible dont la silhouette se devine grâce à une bandelette blanche enroulée autour de son corps est en train de dormir dans son lit, rêvant à un rondin de bois en train d’être coupé par une scie. Il rêve qu’il est en train de scier un rondin dans une grande plaine vallonée en montagne sur une table rudimentaire : un plateau de planches posés sur trois bûches. À quelques dizaines de mètres de là, une femme l’appelle par son prénom. Cette vision le tire de son sommeil et il se redresse sur son séant avec un nom sur les lèvres : Wassila ? Il se lève et va faire ses ablutions dans la salle de bains, un petit robot jaune humanoïde avec une tête conique lui tendant une serviette. Puis il passe dans la cuisine et téléphone à la femme de son rêve. Il lui dit que c’est étrange, que c’étaient les pentes du Djebel Rhaggar. Il commence une autre phrase : il espère… Mais la communication a coupé. Il se rend au travail où il est posté sur une chaîne, manipulant des cartons contenant des objets sphériques. Il fait un faux mouvement et trois objets tombent au sol. Deux robots papotent en le surveillant, et l’un des deux le hèle : Hé, la momie, du nerf. À la pause, Hicham rappelle Wassila. Il l’informe qu’il prend le train de 14h55. Il vient de téléphoner à l’AIKA. C’est maintenant ou jamais. Le passage dont on lui a parlé est proche de Bab-Sbaa, la porte des Lions. Il la rappellera vers 17 heures. Elle lui répond de l’appeler à l’hôtel Arcadia, elle va lui donner le numéro. Derrière lui, un autre robot lui rappelle que les pauses téléphone n’excède pas 5 minutes ! Le règlement ne s’applique pas qu’aux chiens.



À la fin de sa journée, Hicham court à l’extérieur et il hèle un taxi volant. Une fois assis il demande au robot conducteur si la gare n’est pas dans l’autre sens. Le robot lui répond de ne pas s’inquiéter, il a pris un détour raccourcissant. Arrivé à la gare, il se renseigne auprès d’un autre robot pour savoir si le train pour Villefrontière se trouve bien… La réponse sèche : Indiqué sur le panneau d’affichage, attention au coup de sifflet. L’homme monte à bord du train, qui part en même temps que plusieurs autres. Dans les haut-parleurs, une voix commente : Et c’est parti ! Trèèès bon départ de Général de Pommeau au quai n°2 – suivi par Speedy Crown au n°1 – et Rajah Quadrivalse qui s’arrache du paddock comme un coup de tonnerre ! Et déjà le premier obstacle, Darcy-en-Fenouil, franchi sans encombre par les trois attelages de tête… Ouille ! une chute sévère pour Silver Pistol voie n°5… Mélodie Antarctique qui s’échappe à la corde… Voilà le virage des Vents Couverts… Premiers décrochages quais n°7 et 8… Mais le train d’Hicham marque un arrêt à la gare : problème technique ! Un robot annonce : On fait demi-tour ! Le conducteur a été éjecté de son siège !


Quel étrange ouvrage, très déroutant. Déjà le titre : Tremblez enfance Z46… Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire. ? Puis les graphismes : mis à part Hicham, chaque élément est représenté par un assemblage de formes géométriques : traits bien droits, cercles et ellipses, avec une netteté très aseptisée, stérile et sèche. Le lecteur se dit qu’il apparaît une vague irrégularité dans le vallonnement de l’alpage, puis il regarde les espèces de cubes flottant en arrière-plan avec une forme irrégulière sur le devant, se rendant compte que cela doit figurer des moutons. Retour à l’appartement d’Hicham : tout est toujours aussi géométrique et conceptuel. La mise en couleurs est faite sur la base d’aplats bien propres, sans déclinaison en nuances, sans ombres. L’ambiance lumineuse dégage une artificialité intense. Le petit robot porteur de serviette dans la salle de bains suit le personnage dans la cuisine et semble l’observer immobile alors qu’Hicham téléphone, comme un animal de compagnie. L’incongruité de la scène de travail saute aux yeux du lecteur : un être humain invisible dont la présence est marquée par des bandelettes horizontales autour de son corps, non jointives, surveillé par deux robots qui papotent. Que dire des autres bizarreries : des phylactères en trois dimensions, un clocher miniature qui semble flotter dans l’air au-dessus de la voiture volante, une onomatopée BANG en trois dimensions pour donner le départ des trains, Tintin & Milou sur le quai de la gare, etc.



Pour autant, la trame de l’intrigue apparaît clairement : Hicham a décidé de rejoindre Wassila, peut-être sa bien-aimée, peut-être un être très cher de sa famille, et pour cela il doit atteindre le point de passage, ce qui donne lieu à quelques péripéties comme prendre le métreau (une variante du métro où l’on se déplace avec les poissons sous l’eau), se faire faire un formulaire PP451 (purification Polaroïd), s’en remettre aux mains des passeurs pour atteindre le point de franchissement. Et… Et le récit abandonne Hicham pour passer à Wassila. Dans un premier temps le lecteur se trouve décontenancé, comme si la trame narrative présentait des bizarreries, des solutions de continuité dans l’enchaînement des causes à effets, voire une inversion temporelle. S’il n’y a pas encore prêté attention, son œil finit par être attiré par la numérotation en bas de page, pas si facilement déchiffrable. Il finit par remarquer qu’elle se déroule à rebours. Il revient en arrière, au début : la première planche porte bien le numéro Un, puis la deuxième Deux, et ainsi de suite… Jusqu’à ce qu’il arrive à la planche quarante-six, et celle en vis-à-vis est également numérotée quarante-six. Soit il termine la lecture de cette deuxième partie numérotée à rebours, soit il teste de lire la bande dessinée à partir de la dernière page (numérotée Un), jusqu’à celle numérotée quarante-six, située en milieu d’ouvrage. Il comprend alors le dispositif narratif : dans le sens de lecture occidental (de gauche à droite) il découvre la journée d’Hicham dans l’ordre chronologique, dans le sens inverse (de droite à gauche depuis la quatrième de couverture) il découvre la journée de Wassila dans l’ordre chronologique. Il en déduit que c’est la bonne méthode de lecture, jusqu’à ce que les deux personnages se retrouvent de part et d’autre de la porte du passage, en page quarante-six dans un sens, et quarante-six de l’autre.


Au départ, l’immersion dans la lecture peut nécessiter un temps d’adaptation plus ou moins important, que ce soit pour le choix esthétique très fort, ou pour les choix de représentation. D’un autre côté, la lecture se révèle facile : une case par page, quarante-six pages muettes (sauf une ou deux onomatopées), c’est-à-dire la moitié de la pagination, un fil conducteur clair, c’est-à-dire le chemin à parcourir pour les retrouvailles. Sous réserve que les formes géométriques et les couleurs ne provoquent pas un rejet esthétique, le lecteur tombe vite sous le charme de la bizarrerie poétique : un individu inexistant sauf par les bandelettes, une course de train avec un commentateur enjoué, la superbe trouvaille du métreau (Hicham s’enfonce dans le flux d’une rivière, se retrouve sur un quai, voyage avec un requin, la prise de photographie qui tue, des motifs récurrents de damiers aux couleurs criardes, des motifs de briques parfois flottantes, les onomatopées en 3D, un taxi avec des petits taxis autour de lui, la cheminée d’un bateau qui émet de petits nuages de fumée dont chacun est composé des sigles CO2, etc. C’est un monde à la fois artificiel, fabriqué de toute pièce, comme construit avec un logiciel infographique des années 1980, et à la fois une interprétation décalée de la réalité entre anticipation (voitures volantes), rétrofuturisme (il n’y a pas de téléphone portable) et fantastique (Hicham respire sous l’eau).



C’est aussi une lecture très étrange car le lecteur s’investit de manière conséquente dans la première partie, à la fois pour s’adapter aux graphismes et à la narration, et lit la deuxième partie de manière plus rapide car elle comprend moins d’informations, et certaines sont redondantes par rapport à la première. Finalement, il s’agit d’un individu qui souhaite retrouver une personne aimée. Le lecteur ne sait rien des circonstances qui les ont séparées. C’est aussi une fable sur l’immigration, avec Hicham réduit à l’état de quantité négligeable, de sous-citoyen par des encadrants robots, Wassila ne bénéficiant pas de plus considération. C’est avant tout une véritable aventure de lecture. À chaque élément visuel, le lecteur s’interroge sur son sens, sur sa contrepartie dans le monde réel, sur ce que dit la manière dont il a été déformé, réinterprété par l’auteur, sur ce que ces déformations induisent comme modification dans le rapport entre l’individu et cet élément de son environnement, faisant ainsi apparaître des liens cachés, une nouvelle façon de les considérer.


L’aventure visuelle s’avère beaucoup plus riche que ces décalages induit par la représentation réimaginée. L’artiste met à profit la connaissance du langage BD et de ses conventions par le lecteur : à commencer par cette scie coupant du bois pour figurer le son du ronflement, ou aussi le principe d’onomatopée et de phylactère, et encore le principe d’évocation de la silhouette humaine, reconnaissable et identifiable, même sous la forme de bandelettes, ou d’une construction de petits traits secs pour les passeurs. L’invention visuelle prend différentes formes : l’avancée réciproque des trains sous forme de course hippique, le principe de métro dans le flux d’une rivière, et les similitudes purement visuelles (le rondin et la scie pour le ronflement ou le sommeil, similaire au rondin scié par Hicham). Ces jeux visuels amènent le lecteur à s’interroger sur ce qui est signifiant dans ce qui est représenté, ce qui importe à l’intrigue, par opposition à ce qui ne sert que d’éléments de décors sans incidence sur le récit… mais pas sans incidence sur son ressenti. Il remarque que l’auteur joue également avec le rapport entre signifiant et signifié : par exemple un panneau de signalisation routière incompréhensible (un cercle au milieu d’un panneau triangulaire d’avertissement). Il relève aussi de subtiles correspondances entre l’histoire d’Hicham et celle de Wassila, au-delà des deux facettes de la même histoire, comme ce requin observé par un passager du bateau sur lequel se trouve Wassila, qui renvoie au requin qui se trouve derrière Hicham dans le métreau.


Quelle étrange lecture : une forme de dessins géométriques, une retranscription de la réalité décalée entre l’anticipation et le surréalisme, avec une touche de fantastique et d’onirisme. L’histoire d’un homme qui veut rejoindre son être aimé, puis d’une femme cheminant elle aussi vers cet homme. Un monde similaire à la réalité avec des environnements et des individus réinterprétés, entre immigration et déconsidération par des robots, interrogations sur ce qui fait signal et ce qui constitue du bruit, entre le signifiant et le signifié. Singulier.



jeudi 22 juin 2023

Le Bois des vierges T03 Épousailles

Il faut que cesse ce désordre, il faut que les contraires s’unissent.


Ce tome fait suite à Le Bois des vierges T02: Loup (2010) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’un triptyque qui forme une histoire complète. Sa première édition date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de leur première collaboration. Par la suite, ils réaliseront le cycle des Sorcières pour la série La complainte des landes perdues. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


En cette nuit d’automne, les loups attaquèrent le château de Hache-Pierre par la mer. La sombre bâtisse tombait déjà en ruine, aucun gardien n’était à signaler sur les remparts. Les loups escaladèrent les pierres, les rochers, en silence, avec des mouvements furtifs, le poing serré sur la dague ou l’épée. À leur tête se trouve Loup-Gris. Il vient chercher quelque chose qui lui tient à cœur. Mais il ignore encore qu’il lui faudra affronter une image bien cruelle. De celles qu’adressent les hommes aux bêtes qui les entourent. Griffe-Tout est dans la grande salle du château, reçu de mauvaise grâce. En présence du valet du maître des lieux, il informe Hache-Pierre qu’ils prennent possession de cette forteresse qui est sale, livrée aux quatre vents, mais qui occupe une position stratégique qui les intéresse. Hache-Pierre l’interroge sur la nature de ce Ils. Le lynx répond : ses ennemis, bêtes de haute ou basse taille, enfin réunies pour mieux le combattre. Hache-Pierre ordonne à son valet de clouer cette fourrure mitée au sol en parlant du lynx. Le valet s’élance, mais son opposant lui tranche la gorge d’un coup d’épée. Le maître de céans en a profité pour s’enfuir.



Loup-Gris fait son entrée dans la grande salle, suivi par une dizaine de ses soldats. Il découvre la tête de son propre père accrochée au mur en guise de trophée. Il ordonne qu’elle soit décrochée avec précaution. Griffe-Tout a découvert le passage dérobé. Par ce tunnel, Hache-Pierre est parvenu jusqu’à la plage où l’attend un frêle esquif. Il se rend compte que le fond en a été défoncé avec une grosse pierre encore présente. Les loups l’attendaient. Loup-Gris a rattrapé le fuyard et il indique à ses hommes que l’humain est à lui. Le duel commence, les pieds dans l’eau. Le loup porte le premier coup, ainsi que le second, les deux faisant couler le sang. L’humain porte le troisième. Loup-Gris est triomphant, les autres loups crient Carnage, à la vue du sang. Le vainqueur leur indique que l’humain est à eux. Quelques jours plus tard, Griffe-tout se trouve dans la grande salle du château du prince des Armures pour lui relater l’assaut de la forteresse et la fin de Hache-Pierre : la chair humaine a été mangée. Le seigneur objecte que le pacte nouveau interdisait de telles pratiques barbares, ignobles qui ravalent à l’état de bêtes. Griffe-Tout lui avoue qu’il a peu de goût pour la chair humaine qu’il trouve fade et vite faisandée. Le seigneur sait que la position des humains s’est encore affaiblie : la semaine dernière, une de leurs troupes est tombée dans une embuscade. Le combat fut rude et les hommes se sont trouvés pour la première fois confrontés au clan des ours.


Le lecteur revient autant pour la fin de l’histoire que pour les dessins fins et minutieux. Il retrouve toute la minutie qu’il attendait, dès les premières pages. Pour les décors, la texture des pierres du château, l’architecture représentée avec soin, de la taille de la cheminée de la grande salle dans cette forteresse à la décoration quasi-inexistante, entièrement fonctionnelle, sans apparat, le contraste s’avère total avec le château du prince des Armures qui évoque plutôt un château de la Loire avec le fleuve, les beaux meubles finement ouvragés. C’est à nouveau une autre ambiance dans le château d’Arcan : il reste des traces du passage des loups avec des objets brisés à terre, des tentures déchirées, l’éclairage est plus faible reflétant l’état d’esprit dépressif du seigneur des lieux. Les couloirs et escaliers prennent une allure encore plus massive et oppressante pendant la nuit à la lumière des torches. Le lecteur peut encore accompagner les personnages pour déambuler dans le campement du clan des ours, puis dans celui du prince des Armures, et dans l’église abandonnée et délabrée où avait eu l’étrange cérémonie à la fin du premier tome.



Dès la première page, le lecteur retrouve toute la personnalité graphique de l’artiste : celle-ci commence par s’exprimer par le choix des couleurs, des teintes de violet tirant vers le rouge, de type tomette ou passe-velours. La suite se situe dans des dégradés de vert tirant vers le gris pour restituer la pierre. Le lecteur relève le ciel orangé quand le seigneur Clam contemple les gibets. Il se délecte du bleu pâle tirant vers le vert pour l’onde fraîche dans laquelle Clam se baigne après l’affrontement contre la harpie. Il sent l’échauffement du jaune très soutenu de la lumière des torches lors de l’affrontement de Clam contre un ours, l’interprétant comme une métaphore de l’intensité du combat qui fait rage. Il sourit en voyant les individus sortirent de la nuit claire pour se diriger vers la lumière de la lanterne de Clam, une autre métaphore de personnes dans le dénuement attirées par une lumière dans cette nuit. Les personnages sont représentés avec soin, méticulosité, attestant de l’investissement de l’artiste pour leur donner de la personnalité, pour les faire exister, que ce soient les visages et leurs expressions, les postures, les tenues sophistiquées, un vrai délice visuel. Le scénariste mène le récit à son terme, tout en continuant de concevoir de belles scènes pour que l’artiste puisse s’exprimer. Il faut voir la force avec laquelle Hache-Pierre transperce son morceau de viande avec un couteau de belle taille, le duel à l’arme blanche dans l’eau de l’océan, les corps qui se balancent au bout de la potence, le combat horrible contre la harpie dans la cuisine du château, le duel au flambeau ou encore l’arrivée des démunis dans un dessin en pleine page. Un régal du début à la fin.


Comme pour le tome précédent, le lecteur constate que le scénariste gère le rythme de sa narration en fonction des séquences qu’il souhaite développer. Il ne dispose pas de la pagination pour décrire une guerre sur une longue durée, et il fait usage d’ellipses en conséquence. Cela peut éventuellement frustrer un lecteur qui serait venu pour ça, mais le cœur du récit réside ailleurs. Tous les fils narratifs sont menés à leur terme : l’issue de la guerre entre les humains et les bêtes de haute et de basse tailles, la relation romantique entre Aube et Clam, le sort du saigneur Arcan, le devenir des harpies et des autres créatures qui s’abritaient dans le bois des Vierges, sans oublier la dualité du seigneur Clam partagé entre ses deux natures, homme et loup. Éventuellement, le lecteur peut se retrouver un peu désarçonné par l’union d’Aube et de Clam (Sont-ils vraiment biologiquement compatibles ?), par la forme de pardon accordé à Aube (Initialement, c’est à la suite de son crime, avec son frère Salviat que la guerre a été déclarée), ou encore par le fait (uniquement mentionné dans les dialogues) que le clan des ours se pliera à la décision du clan des loups et de ses alliés.



Toutefois, le lecteur sent bien que le scénariste ne se focalise pas sur les mécanismes de la guerre, sur les batailles ou les alliances, ou encore les rapports de force. Il perçoit que le déroulement du récit se consacre régulièrement à des face-à-face, dans lesquels s’incarnent les batailles, les oppositions. Un loup tue le plus grand humain tueur de loups : le clan des loups vient de faire un exemple, on ne se livre pas à la chasse aux loups pour enrichir sa collection de trophée. Le lynx se retrouve en tant que représentant de la coalition des bêtes : tous les individus ne sont pas destinés à devenir des guerriers sur un champ de bataille, il y a besoin d’autres compétences. Puis, son esprit s’arrête sur une phrase au passage, par exemple, le prince des Armures qui fait le constat qu’ils sont en train de détruire, ce pays, de consumer ses énergies vitales. Il se produit un effet d’écho avec la propension de la race humaine à détruire son environnement, à se goinfrer de ressources qui n’ont plus le temps de se renouveler, à rendre inhabitable sa seule et unique planète. Un autre personnage parvient à la conclusion suivante : Il faut que cesse ce désordre, il faut que les contraires s’unissent. Seigneur Clam incarne à lui tout seul cette problématique, étant à moitié homme, à moitié loup. Il ne peut envisager un avenir viable que s’il se montre capable de concilier ses deux natures, de parvenir à unir ses propres contraires. Le clan des ours rêve d’un monde où les humains auront été exterminés jusqu’au dernier, où les peuple de basse et haute tailles habiteront seuls le monde, et peut-être à terme sous la gouvernance des ours, c’est-à-dire un rêve d’épuration. L’incarnation la plus extrémiste de cette logique prend la forme des harpies dont le mode de vie est de détruire, déchiqueter, tuer. En face, les deux héros décident de se rendre aux ours pour établir un dialogue. Dans cette optique, le pardon accordé à Aube dans l’assassinat de Loup-de-Feu fait sens : briser la spirale de la vengeance, de l’escalade des hostilités. L’épilogue vient confirmer ce thème majeur du récit : la société doit organiser et préserver une place pour les réprouvés, les impurs, les sang-mêlés, les métis et tous ceux qui ne correspondent pas à une norme sociale bien définie.


Une narration visuelle toujours aussi exquise, impliquée, splendide, un voyage inoubliable et des individus remarquables. Un scénario qui semble emprunter des voies un peu faciles, des raccourcis, et des décisions bien pratiques. Toutefois, prise dans son ensemble, l’intrigue aboutit à une remarquable fable sur le droit à la différence, le besoin de l’accueillir, de la préserver, de lui offrir les conditions nécessaires à son épanouissement, de la chérir. En chaque bête vivrait un homme. En chaque homme vivrait une bête.