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mardi 30 juin 2026

Le marchand d'éponges

Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors.


Ce tome contient une histoire complète, mettant en scène un personnage récurrent créé par l’autrice Fred Vargas. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Fred Vargas pour la nouvelle originale, intitulée Cinq francs pièces (2002), extrait du recueil Coule la Seine (2010). L’adaptation a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-huit planches de bande dessinée en noir & blanc. Il avait déjà travaillé avec l’écrivaine pour une autre enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg : Les quatre fleuves (2000). Ces deux récits ont été réunis dans un recueil paru en 2025, complété par une bande dessinée comprenant dix planches, intitulée : Dessiner la ville, des questions qu’elle me pose.


C’était fini, il n’en vendrait plus une seule ce soir. Trop froid, trop tard, il était presque vingt-trois heures à la place Maubert. Son foutu chariot de supermarché n’était pas un instrument de précision. Il fallait toute la force des poignets pour le maintenir dans le droit chemin. C’était buté comme un âne, ça roulait de travers, ça résistait. Il fallait lui parler, l’engueuler, le bousculer, mais comme l’âne, ça permettait de trimballer une bonne quantité de marchandises. Buté, mais loyal. Il avait appelé son caddie Matin, le nom d’un âne du village de son enfance. L’homme gara son chariot auprès d’un poteau et l’attacha avec une chaîne, à laquelle il avait accroché une grosse cloche. Gare au fumier qui voudrait lui piquer son chargement d’éponges pendant son sommeil. Des éponges, s’il en avait vendu cinq dans la journée, c’était le bout du monde. Cinq euros, plus les huit d’hier. Enroulé dans son duvet il se coucha sur la bouche du métro, s’enroula bien serré. Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors. Un animal, cela demande des sacrifices. L’homme se demanda si son arrière-grand-père, quand il allait en ville avec son âne, était obligé de coucher près de la bête. Ensuite l’homme se rappela qu’il n’avait pas eu d’arrière-grand-père, puis il se dit que ce n’était pas une raison pour ne pas y penser. Que pouvait bien transporter l’âne de son arrière-grand-père ? Son Martin à lui transportait des éponges, des milliers. Quand il avait découvert cette mine d’éponges à l’abandon dans un hangar de Charenton, il s’était cru sauvé. 9.732 éponges végétales, il les avait comptées, il était calé pour les chiffres, c’était de naissance. Un euro par éponge vendue, total 9.732 euros.



Mais depuis quatre mois qu’il transvasait ses éponges depuis le hangar de Charenton jusqu’à Paris et qu’il poussait Martin dans toutes les rues de la capitale, Pi en avait vendu exactement cinq cent douze. À ce rythme-là, il lui faudrait 2.150,3 jours pour écluser le hangar, soit six années virgule dix-sept à trainer son âne et sa carcasse. Les chiffres, ça avait toujours été son truc. Mais ses éponges, tout le monde s’en moquait. Alors que la nuit est tombée et Pi commence à s’endormir, un taxi s’arrête à sa hauteur, un manteau de fourrure blanche en sort. Pi se fait la réflexion que ce n’est pas une femme à entrer dans le pourcentage de Parisiens acheteurs d’éponge.


Un exercice de style assez délicat : transposer une nouvelle en bande dessinée, c’est-à-dire une intrigue relativement brève qu’il s’agit d’adapter, de transformer pour en faire une bande dessinée, et pas seulement des gros morceaux de texte avec des illustrations. Le lecteur entame cette histoire avec confiance. Certes les premières pages correspondent exactement à du texte illustré : le style de Fred Vargas et des dessins disposés en case avec la patte inimitable d’Edmond Baudoin. Une capacité singulière à transcrire l’état d’esprit du personnage, une personne à la rue, avec ses préoccupations, son mode de vie, ses priorités, sa façon de voir, en particulier son rapport avec son outil de travail auquel il pense comme à une bête de somme. De son côté, l’artiste réalise des dessins au pinceau avec des traits épais et irréguliers, et ici des traces grisâtres venant ajouter la grisaille de la ville. Il montre des paysages typiquement parisiens, une réalité très concrète d’une personne à la rue dormant sur bouche d’aération. La magie de la complémentarité entre ces deux créateurs fonctionne pleinement, à nouveau dans une forme défiant les règles établies de la bande dessinée. Il suffit de regarder Toussaint Pi couché sur la bouche d’aération pour voir qu’il ressemble effectivement à un vieux tas de fringues abandonnés dans le froid. D’un côté, c’est la description du texte, de l’autre le dessin en fait une réalité.



Les auteurs installent la dynamique de l’enquête policière dès le début : un attentat sur une jeune femme qu’un tueur abat de trois balles dans le corps. Plus loin, l’inspecteur explique qu’il s’agit de quelqu’un de placé tout là-haut, pas loin du ministère de l’Intérieur, d’où le grabuge. Le lecteur l’aura vu huit cases en tout et pour tout, et il apprendra qu’elle s’en sortira peut-être. Le dessinateur met en valeur son manteau de fourrure blanche, sa chevelure blonde, et ses longues jambes galbées. Elle reste une simple présence fantomatique, elle aussi affublée d’un sobriquet : 4.21 donné par Pi parce qu’elle a tiré le gros lot. Comme tout bon polar, elle constitue un marqueur social révélateur d’une facette sociale, ici son importance dans un ministère justifie l’affection de moyens significatifs pour mener l’enquête dans les plus brefs délais. Ce déploiement important est bien relevé par Toussaint Pi qui fait observer qu’il n’y aurait pas un pareil grabuge si c’était Monique, sa marchande journaux. Les auteurs donnent à voir cette dame à quelque distance devant son kiosque à journaux, modèle immédiatement reconnaissable devant sa personnalité à l’architecte français Gabriel Davioud (1824-1881), et ses multiples présentoirs. Dans cette discussion avec le sans-abri, le commissaire acquiesce : Pour Monique, ce ne serait pas le même genre de grabuge, ce serait un grabuge tout ce qu’il y a de plus discret. L’enquête se focalise tout de suite sur ce qu’a vu Toussaint Pi, sur ce qu’il sait, et comment le faire parler. Mission qui échoit à Jean-Baptiste Adamsberg.


Le lecteur retrouve le petit air de famille du commissaire avec Baudoin lui-même. Il regarde le clochard avec la même attention que lui : ce visage couturé de rides innombrables et profondes, un visage plissé contrastant totalement avec le visage lisse de la victime, celui d’Adamsberg présentant quelques rides et parfois des zones ombrées. L’adaptation reprend les mots de l’écrivaine décrivant Pi : Le type était assez amoché, par le manque, par le froid, par le vin qui lui avaient labouré le visage. Sa barbe encore à moitié rousse, sûrement taillée avec des ciseaux, ses yeux bleus expressifs et rapides donnaient envie, à Adamsberg de discuter avec lui un bon petit moment, comme deux vieilles connaissances dans un wagon de train. Le visage buriné apparaît dur et difforme. Quand il parle avec le commissaire, le lecteur peut y voir passer de nombreuses émotions : la défiance bien sûr, la fatigue, l’appréhension, la réflexion, la lueur d’intérêt et celle d’espoir, l’enthousiasme de la passion, le plaisir. Le lecteur constate que ces états d’esprit passent grâce à des dessins très particuliers : des yeux plus grands que la normale parfois mi-clos, deux états émotionnels dans deux visages comme fondus l’un dans l’autre, une succession de quatre visages superposés en colonne le long de la bordure gauche de la case, un visage étrangement éclairci quand Pi remet un papier plié en quatre portant une information au commissaire comme s’il se débarrassait de l’usure de la rue, une succession de six petites cases en très gros plan quatre pour Pi, deux pour Adamsberg.



Dans le récit intitulé Dessiner la ville, Baudoin se fait la remarque que : C’est rare qu’il dessine des paysages urbains. Pourtant il ne déteste pas essayer de dire la ville avec un pinceau. Et avec Fred Vargas c’est obligatoire. Comment dire les toits, la banlieue, les rues ? Le métal des voitures ? Dans ces pages, le lecteur perçoit Paris au travers du regard de Pi et de l’artiste, une autre dimension sociale du récit. Les éléments de mobiliers urbains typiquement parisiens, comme les kiosques, les réverbères, les quais de la station de métro Cardinal Lemoine, et une balade nocturne muette de quatre pages, montrant une gargouille dominant la Seine, la cathédrale Notre-Dame de Paris vue depuis la rive gauche, les quais bas de la seine, un pont avec des péniches amarrées en-dessous, une rue déserte. En effet, le déroulement du récit s’inscrit dans la capitale, indissociable de celle-ci. L’intrigue et l’environnement une fois posés, la progression du récit se fait par le biais de l’évolution de la relation entre le démuni et le policier. Ce dernier saisit la chance de la rencontre pour s’intéresser à l’être humain, seule méthode pour qu’il dise ce qu’il sait. Le lecteur se souvient de la description de la méthode d’Adamsberg décrite dans Les quatre fleuves, ou son absence de méthode : il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui. Ici il écoute l’autre, il saisit ce qui lui importe, les éponges et le nombre Pi, il réfléchit à ce qu’il peut lui apporter, une démarche entièrement à l’opposé de celle de l’autorité exigeant la collaboration et les informations.


Un récit court adaptant une nouvelle… Il faut soit être complétiste de l’œuvre de l’écrivaine ou du bédéaste pour s’y intéresser, ou alors jeter son dévolu sur l’intégrale qui reprend cette BD avec Les quatre fleuves… Ou bien avoir tellement apprécier cette première collaboration qu’il serait idiot de se priver de celle-ci. Même s’il semble que cette adaptation ait été réalisée par Baudoin seul, le lecteur retrouve la qualité de cette association qui fait que le tout est plus grand que la somme des parties. Il ressent comment leurs sensibilités se complètent pour une rencontre improbable entre un policier et une personne à la rue, sur la trame d’une enquête policière. Humain, vivant, fraternel.



lundi 4 septembre 2023

#LesMémés T03 Fraîcheur de vivre

Même dentition qu'à 6 mois.

Ce tome fait suite à #LesMémés T02 Mourir peut encore attendre (2022) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait se priver d’un excellent ouvrage. Il constitue une anthologie de cinquante-deux gags ayant pour personnages principaux trois mémés : Huguette, Lucette, Paulette, seules ou ensemble. Il est paru pour la première fois en 2023. Chaque gag a été réalisé par Sylvain Frécon, pour l’histoire, les dessins et la mise en couleurs. Tous les gags sauf un sont en une page. Parmi eux, douze se présentent sous la forme d’une unique illustration avec un dialogue. D’entrée de jeu, le lecteur apprécie le titre à sa juste valeur : le slogan des années 1980 d’une célèbre marque de gomme à mâcher.


DodoPipiDodo : le réveil d’Huguette sonne. Elle se lève passe aux toilettes, fait ses besoins, et va se recoucher. Le lendemain au comptoir, elle déclare à ses amies Lucette et Paulette qu’elle est la France qui se lève tôt, qui va pisser, et qui se recouche. Madame Martichou : Huguette et Lucette se sont coiffées d’un chapeau conique avec des décorations de fête et se tiennent derrière madame Martichou dans son fauteuil roulant. Celle-ci s’apprête à souffler les trois bougies se trouvant sur le nombre 100 apposé sur son gâteau d’anniversaire. Elles effectuent le décompte, mais à la Trois, rien ne se passe. Libations : Lucette, Huguette et une copine de son âge se tiennent devant une tombe au cimetière. La copine est en train de leur servir un verre et elle explique que c’était une pratique courante chez les Grecs, dans l’Antiquité. Ils appelaient ça des libations. On se réunissait en famille, on ouvrait une petite bouteille et on la dégustait avec le mort, tranquille. Du coup, pour perpétuer cette petite tradition, elle a fait installer un tuyau relié directement à Raymond, dans son cercueil.



String 1 : habillée, Raymonde farfouille dans sa commode et elle met la main sur un string qu’elle a porté dans sa jeunesse. Elle prend la petite pièce dé vêtement délicatement dans les mains, se déplace pour se mettre devant son miroir en pied, et positionne le string devant son bassin. Puis elle se tourne, et recommence l’opération, toujours en le tenant entre les mains, en le plaçant au niveau son ample postérieur. Elle énonce le constat qui s’impose de lui-même : on peut dire que le passage au XXIe siècle aura été fatal à son string. Mécanique : Lucette, Paulette et deux autres copines forment un cercle autour d’Huguette qui est penchée en avant en train de s’affairer sur son caddie, dont elle a disposé les pièces détachées sur des feuilles de journal, devant elle à même le trottoir. Doute : Huguette est allongée sur le divan de son psychothérapeute et elle lui fait part de ses doutes. Parois, elle a l’impression que son cerveau va exploser tellement elle a de doutes. Y en a qui ont la tête remplie de certitudes, elle, la sienne, elle est remplie de doutes. Petite question : en volume, c’est quoi qui prend le plus de place ? Un doute ou une certitude ?


Le retour d’une des séries comiques les plus transgressives : en lieu et place d’individus jeunes et en bonne santé, l’auteur a choisi des vieilles, pas simplement des personnes âgées, mais des femmes en fin de vie, diminuées physiquement, à la silhouette ravagée par le temps, des corps ayant perdu leur combat contre la gravité. Le temps des projets d’avenir est passé : il s’agit maintenant de tenir un jour de plus. Ces journées sont partagées entre les courses, les siestes, les programmes télé, les enterrements et les examens médicaux : elles n’ont plus le temps de faire autre chose. L’auteur ne triche jamais avec ce principe. Huguette, Lucette et Paulette ne sont jamais représentées avec quelque once de glamour que ce soit, jamais mises en valeur physiquement. Pour autant, il ne se moque jamais d’elles non plus. Comme dans le premier tome, le lecteur découvre un gag dans lequel Huguette est nue du début à la fin, à vraisemblablement plus de quatre-vingts ans. L’artiste n’enjolive en rien son corps : seins qui tombent sous le nombril, amas de graisse au niveau de la ceinture abdominale, poils pubiens blancs, et une silhouette dessinée de manière caricaturale comme tous les autres personnages : jambes un peu trop courtes, bouche en forme de long bec, gros nez exagérément long, doigts trop fins par rapport au reste du corps, etc. Il n’y a pas de sexualisation de la personne, ni de dégoût de la chair fatiguée, ni de moquerie insidieuse, condescendante ou méprisante. De par cette approche, cette bande dessinée sort du moule des séries humoristiques.



L’artiste réalise des dessins dans un registre caricatural avec un bon niveau d’informations visuelles. Avec le premier récit, le lecteur retrouve cette forme un peu particulière pour les cases : des ellipses plus ou moins allongées, sans bordure encrée. Il se retrouve dans la chambre à coucher d’Huguette, puis ses toilettes : la couverture et le drap, la table de nuit, la lampe de chevet, le réveil, la fenêtre avec le rideau à demi tiré, les cadres avec les photographies, puis dans les toilettes la table à repasser, le balai pour les WC, le dévidoir de papier, le rouleau supplémentaire, la canalisation, et la porte, tout ça en seulement deux cases. Par contraste, le zinc du comptoir est évoqué par un seul trait et des reflets. Le fait que l’artiste ne rechigne pas à la peine et la gestion de la densité d’informations visuelles permettent au lecteur de se projeter dans chaque environnement : le salon de Madame Martichou pour ses cent ans, la zone de cimetière autour de la pierre tombale de Raymond, une autre zone de la chambre d’Huguette avec la commode et le miroir en pied, le cabinet du psy avec le divan et le fauteuil, l’évier avec la pauvre coquillette toute blanchie, le rayon fruits et légumes du supermarché, puis le rayon de nourriture pour animaux de compagnie, le square municipal avec ses allées, ses pelouses et ses bancs, la table en terrasse du café, une chambre d’hôpital avec son lit et ses appareils de monitoring, et même la mer en Bretagne pour une baignade avec bonnet de bain et lunettes. De temps à autre, l’auteur souhaite focaliser l’attention de son lecteur plus sur la situation ou sur les dialogues, ce qui l’amène à réduire la représentation des décors à la portion congrue. Juste un mur aveugle quand quatre mémés se sont mises en cercle autour d’Huguette en train de vérifier les pièces détachées de son caddy. Juste l’évier au premier plan, sans aucun arrière-plan quand elle considère la pauvre petite coquillette toute blanchie qui refuse d’être avalée par l’évier. Juste la cuvette des toilettes quand Huguette, assise dessus, chante la chanson du film Titanic. Ou encore deux gags avec les personnages sur fond blanc. Au total, cela ne représente que six gags sur les cinquante-deux.


Quoi qu’il en soit, le regard du lecteur est avant tout accaparé par ces dames. La caricature permet de prendre le recul nécessaire sur leur état physique et elles ont accepté les conséquences de l’âge depuis belle lurette. Un lecteur plus jeune, lui, peut se trouver plus dans la résignation devant leurs silhouettes affaissées et alourdies, leurs toilettes démodées depuis plusieurs décennies, les grosses lunettes qui empêchent de voir leurs yeux, les postures privées de toute souplesse, les expressions de visages limitées et peu gracieuses, parfois pas du tout affables, avec une forme de franchise propre aux enfants et aux personnes âgées qui peuvent enfin moins se soucier des convenances. Alors, oui, certains moments glorieux ne sont pas épargnés au lecteur : Huguette sur les toilettes dans trois gags différents, madame Martichou dans son fauteuil roulant, une copine poussant son caddie comme un déambulateur, ou encore Huguette montrant fièrement sa dernière dent à ses deux copines, en précisant que c’est la même dentition qu’à ses six mois.



L’auteur continue de faire l’équilibriste entre un humour flirtant avec le macabre et le décalage entre l’horizon d’attente de ces êtres humains et celui du reste plus jeune de l’humanité, tout en brocardant leur quotidien. À nouveau, il se tient à distance du registre de Jean-Marc Lelong (1949-2004) avec Carmen Cru (1984-2001). Ces charmantes personnes âgées savent faire preuve d’humour et d’autodérision, parfois aux dépens de leur interlocuteur, tout en évoquant leurs souvenirs. L’auteur trouve des sources de gags dans de multiples directions, évitant la répétition : blocage de l’appareil bucco-mandibulo-maxillaire, string devenu obsolète, attachement affectif à son caddy, relativisation des moments importants d’une vie, surdité chronique plus ou moins aggravée, visite chez le médecin, crainte que ce repas soit le dernier, libido annihilée, sieste intempestive. Il glisse également quelques gags sur l’actualité comme la retraite, la France qui se lève tôt, la mort de la reine d’Angleterre, la morosité des informations, et un gag irrésistible sur le sort de Leonardo di Caprio dans Titanic.


Trois héroïnes du quatrième âge de BD : un choix aussi téméraire qu’impensable. Sylvain Frécon réalise des gags avec une narration visuelle caricaturale comme il sied à ce genre, et bien nourrie en informations, donnant à voir ces dames respectables dans toute leur décrépitude physique. La conscience de la mort est bien présente, sans pour autant que la série se laisse aller à une morbidité factice, préférant l’humour du décalage généré par le point de vue de ces personnes à la vie quotidienne bien réglée, et au recul venant avec les décennies accumulées au compteur.


lundi 6 mars 2023

#LesMémés T02 Mourir peut encore attendre

Même la mort, j’y crois pas. Tout ça, c’est complot et compagnie.


Ce tome fait suite à #LesMémés - tome 01: Chroniques des âges farouches (2021) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Il constitue une anthologie de cinquante gags ayant pour personnages principaux trois mémés : Huguette, Lucette, Paulette, seules ou ensemble. Il est paru pour la première fois en 2022. Chaque gag a été réalisé par Sylvain Frécon, pour l'histoire, les dessins et la mise en couleurs. Cet artiste a illustré la bande dessinée adaptée du dessin animé Oggy et les Cafards, ainsi que la série Les Barbares chez Hugo.


Parce que je le vaux bien : Lucette et Paulette sont accoudées au comptoir en train de savourer un petit ballon, quand Huguette arrive et leur enjoint d’admirer le travail : détartrage, polissage, lustrage avec vernis anti-rayure Ultimate Brillance, alors c’est qui la plus belle ? Soirée télé 1 : Huguette est confortablement calée dans son canapé en train de regarder la télévision, son caddie rouge installé sur la place à côté d’elle. Elle lui demande s’il dort devant la télé, alors qu’il sait bien qu’elle déteste ça parce qu’elle a l’impression de se retrouver toute seule. Horreur : une personne toque à la porte de l’appartement d’Huguette. Elle ouvre la porte et découvre une silhouette sinistre encapuchonnée avec une faux à la main, et des claquettes aux pieds. Marteau piqueur : Huguette s’est arrêtée devant un ouvrier en train de défoncer le trottoir avec un marteau-piqueur. Elle commence à lui parler de l’effet que ça doit produire sur ses testicules. Enterrement : les trois copines se tiennent devant la fosse creusée dans le cimetière, où vient d’être descendu le cercueil et elles évoquent les dispositions qu’elles ont prises pour le chat, les poissons rouges et les géraniums de la défunte.



Brasserie Saint Fargeau 1 : les trois copines sont en train de manger un morceau dans leur brasserie favorite et Huguette leur demande si elles ont déjà imaginé mourir bourrées, avec une bonne grosse biture des familles, une authentique. Flatulence 1 : Hughette est au lit la nuit, et elle appelle son époux Marcel, puis elle étend son bras vers la place de son mari et tâte pour voir s’il est présent. Dicton à la con : les trois copines sont assises sur un banc et Lucette énonce à haute voix la maxime qui veut que la vieillesse est un naufrage. Huguette s’insurge, disant qu’elle en a marre d’entendre ça, qu’elles ne sont pas des radeaux. Flashy : sur le trottoir, Huguette avec son caddie croise une autre dame âgée habillée de manière très voyante et très jeune, lui déclarant que la vie est une comédie. Shopping : Huguette est entrée dans un établissement de pompes funèbres et elle passe en revue les différents modèles de cercueil en posant des questions, ce qui énerve de plus en plus le vendeur. Flatulence 2 : les trois copines sont assises sur un banc dans un parc, et Huguette demande si elles se souviennent de la première fois où leur mari a lâché une caisse au lit.


Quel plaisir de retrouver ces trois vieux débris, pardon, ces trois vieilles dames toujours dignes malgré leur âge avancé, très consciente de l’inéluctabilité de la mort de plus en plus proche, leur silhouette marquée par les outrages des années, leur santé défaillante, leurs commentaires étant aussi pertinents et francs qu’ils peuvent se révéler acerbes. Le dessinateur n’a rien changé dans sa manière de les représenter : des corps affaissés, des seins tombants, un énorme postérieur, des gros nez démesurés avec Paulette qui décroche le pompon pour son nez crochu, sans oublier leur chevelure improbable, des grandes bouches en forme de fer à cheval quand elles sont ouvertes. Il y a très peu de personnages secondaires ou de figurants, ils sont eux aussi affublés d’un gros nez. Elles partagent leur temps entre des déplacements urbains à pied avec des trottoirs très anonymes, des séjours au comptoir ou à une table de restaurant, quelques stations assises sur un banc, et bien sûr chez elle. Huguette passe pas mal de temps accompagnée par son fidèle caddie pour ses commission et comme point d’appui supplémentaire. Lucette se déplace avec une canne, et Paulette avec son caddie à quatre roues pour plus de stabilité. Le lecteur se rend compte que l’auteur a un petit faible pour Huguette qui est de tous les gags.



Comme le premier, ce tome se présente comme une collection de gags, la majeure partie en une seule page, il n’y en a que trois qui courent sur deux pages. Le lecteur relève qu’il y a douze gags qui se présentent sous la forme d’une illustration en pleine page, avec des dialogues. L’artiste a pris le parti de réaliser des cases qui sont de forme ovale, dépourvues de bordure encrée. Il adapte le nombre de cases à la nature du gag, de sa densité d’information à présenter, du rythme qu’il souhaite donner à la lecture, du mécanisme qui peut être un gag visuel, ou qui peut reposer sur un plan fixe au cours duquel les copines papotent. Du coup, une page peut ne contenir que deux cases, ou bien jusqu’à huit disposées en quatre bandes de deux. Il peut s’agit de cases qui sont disposées deux à deux sur une même bande, ou bien de cases de la largeur de la page. Mine de rien, ces dames se déplacent et l’artiste représente de manière simplifiée de nombreux lieux tous aisément reconnaissables : le zinc d’un bar, le salon d’Huguette avec son canapé deux places, son poste de télévision (écran plat) et sa table basse, un cimetière avec une tombe fraîchement creusée, la table habituelle de ces dames au restaurant avec l’ardoise en arrière-plan, la chambre d’Huguette (rien d’affriolant), le magasin de cercueils, un banc dans une allée du parc, le cabinet d’un psychothérapeute, un banc de pierre face à la mer en Bretagne avec les mouettes dans le ciel, les toilettes d’Huguette, sa salle de bain, le magasin de fruits et légumes, le supermarché, un abribus, et de nombreux arrêts à différents endroits sur le trottoir.


L’artiste ne se montre pas non plus minimaliste dans les activités représentées : descente de godets, regarder la télé (et même s’endormir devant), défoncer un revêtement de trottoir au marteau-piqueur, participer à un enterrement, regarder les gens passer, déboucher de bonnes bouteilles, hurler par la fenêtre, assister à une projection assez particulière, avancer à un rythme de tortue cacochyme sur le trottoir, boulotter, et bien sûr papoter. L’humour joue sur l’âge de ces mémés, leurs problèmes de santé pas toujours très ragoûtant (Huguette paradant avec sa dent unique), pas toujours très fins (des flatulences), souvent banals comme le besoin de s’assoir ou celui de faire une petite sieste. Comme dans le tome un, Frécon ne les épargne pas : Lucette se retrouvant à grincer quand elle marche du fait de l’usure de son squelette. En auteur complet, il peut également passer dans un registre purement visuel : la mort avec des claquettes aux pieds, l’étonnante mémé du quatrième âge avec ses cheveux roses, ses lunettes avec strass, son tutu à froufrou et son décolleté plus tombant que pigeonnant, le graph réalisé par Huguette qui nécessite de prendre du recul pour apprécier le positionnement de l’étoile de la bergère, ou une mise en scène comique. Il sait également combiner visuel et texte pour caser un calembour, peut-être pas extraordinaire, mais irrésistible grâce à un rapprochement visuel incongru comme ce tableau de Titien (1488-1576, Tiziano Vecellio) et de la mémère qui le tient. Il sait également manier l’absurde, comme cette séance surréaliste de thérapie que Huguette passe avec sa tête dans son caddie.



Le lecteur apprécie cette fois aussi l’incongruité d’avoir choisi comme personnages principaux des femmes (très) âgées : des êtres humains généralement peu représentés dans les bandes dessinées, au potentiel de séduction très faible, et en mettant en avant leurs défauts, sans même leur donner la qualité d’être grand-mère et de s’occuper de leurs petits-enfants. La transgression se produit naturellement avec de tels personnages, ne serait-ce que parce qu’elles ont conscience de leur mort (très) prochaine, sujet généralement tabou en bonne société. L’auteur pousse le bouchon beaucoup plus loin lorsqu’il met en scène le décalage qui se produit entre les signes de séduction extérieure (très) matraqués par la société, à commencer par une bonne santé, et la réalité physique de Huguette, Lucette et Paulette. Ça commence par la première qui s’adresse à son caddie comme si elle parlait à feu son époux. Ça continue avec cette vieille femme qui porte un tutu fluo et des cheveux roses, ou encore Huguette en train de lire aux toilettes tout en faisant ses besoins. L’humoriste pousse le bouchon encore plus loin en faisant des blagues sur le physique. Cela commence avec le fessier très large de ces dames, état de fait dont elles ont conscience, qu’elles assument et qu’elles attribuent à une vie passée à se voiler la face, à fuir ses problèmes sans jamais prendre le temps de les regarder en face, préférant les planquer et s’assoir dessus. Ça continue avec une provocation visuelle énorme impliquant la nudité d’Huguette et son sexe : degré de séduction zéro, hypocrisie sur la décrépitude physique zéro, transgression maximale avec une sensibilité respectueuse. Avec le dernier gag, il prouve qu’il peut faire tout aussi transgressif et émouvant en évoquant simplement l’émoussement des émotions, et la capacité de les ressentir, en particulier la tristesse.


Une bande dessinée humoristique mettant en scène de vielles femmes au physique ravagé par l’âge : Sylvain Frécond sait générer de la tendresse chez le lecteur, pour Huguette, Lucette et Paulette qui ont conservé un solide sens de la dérision, un sens du discernement remarquable, et qui font preuve de sagesse dans l’acceptation de leur état, dans leur calme alors que la mort s’impose à elles dans leur papotage quotidien, et il n’est même pas certain qu’il y aura une sorte de pot avec des cacahuètes, pis du vin à bulles pour les accueillir dans l’au-delà. Vivement le tome 3.



jeudi 3 novembre 2022

#LesMémés T01 Chroniques des âges farouches

Vieillir, c’est balayer chaque jour un peu de soi-même.


Ce tome constitue une anthologie de soixante-cinq gags ayant pour personnages principaux trois mémés : Huguette, Lucette, Paulette, seules ou ensemble. Il est paru pour la première fois en 2021. Chaque gag a été réalisé par Sylvain Frécon, pour l’histoire, les dessins et la mise en couleurs. Cet artiste a illustré la bande dessinée adaptée du dessin animé Oggy et les Cafards, ainsi que la série Les Barbares chez Hugo.


MeToo 1 : Lucette et Huguette papotent devant un mur sur lequel s’étale le slogan : À mort le patriarcat. Huguette demande à Lucette si elle a remarqué tous ces mecs qui flippent devant MeToo. On se croirait en 81. L’arrivée des socialos au pouvoir ! La grande panique ! La peur des chars russes sur les champs Élysées ! Les bourgeois qui planquent leur fric. À l’heure qu’il est, elle est sûre qu’il y en a qui sont déjà partis planquer leurs couilles en Suisse. Fond dépressif : Huguette et Paulette sont en train de prendre un ballon sur le zinc. La première sent son fond dépressif qui remonte. La seconde lui prodigue des conseils : laisser tranquillement le fond dépressif remonter jusqu’à ce qu’il ressorte, et là le choper et lui tordre le cou. Mais attention, le fond dépressif est malin et très méfiant. Du coup, deuxième technique : l’empêcher de remonter en le repoussant encore plus vers le bas. En lui balançant des trucs sur la gueule, tout ce qui lui passe sous la main. De la nourriture par exemple. Ou aussi le noyer avec des bières. À un souhait de bonne année de Paulette, Huguette répond qu’elle y va un petit vite en besogne : on va déjà essayer de finir la journée. Petit Oiseau 1 : Lucette montre un petit oiseau sur une branche dénudée, à Huguette, comme il chante joliment. Si ça trouve, il n’est peut-être pas en train de chanter, mais en train de discuter avec un copain. Et peut-être qu’ils parlent d’elles et qu’ils en disent du mal.



Laisser une trace : dehors sur le trottoir, Huguette a détecté une trace de caddie. Elle l’examine et fait remarquer à Lucette que la trace permet de déduire que la roue gauche a pris une légère ondulation, vraisemblablement le roulement à billes fatigué. Elle comprend qu’il s’agit du caddie de Mme Bouglion : il faut aller l’avertir de toute urgence. Dimanche pluvieux : Huguette joue à un jeu vidéo de type Tir en vue subjective. Le téléphone sonne : elle maugrée contre l’importun qui l’interrompt dans sa partie et décroche. En réponse à une question, elle indique que par ce dimanche pluvieux elle est en train d’écouter un quatuor de Brahms, en relisant les mémoires du Général, et elle s’enquiert de l’occupation de son interlocutrice. Turbo Quatro Deluxe : assises sur un banc, Huguette et Lucette voient passer une autre dame âgée avec un caddie flambant neuf. Elles en commentent chacune des options. Psy : Huguette est allongée sur le divan de sa psy et cette dernière lui demande ce qu’elle transporte dans son caddie, car il a l’air toujours vide. Caddie : Huguette annonce à son époux qu’elle sort faire des courses, et elle laisse son caddie dans l’entrée de l’appartement, contre le mur. Quelques instants plus tard, elle revient le chercher, mais il n’est plus dans l’entrée.


Ces gags ont été initialement publiés dans le magazine Fluide Glacial, connu pour son humour libéré et décalé, parfois potache, et souvent politiquement incorrect. La couverture montre une vieille femme courbée par l’âge, tirant son caddie, représentée de manière caricaturale, rien de très excitant d’un point de vue visuel. Le titre renvoie évidemment au personnage de Rahan, de Roger Lécureux & André Chéret, dont le sous-titre était Le fils des âges farouches. La page deux présente les trois principales protagonistes en un unique dessin et juste leur nom écrit au-dessus avec une flèche pointant vers chacune : Huguette très tassée et son caddie, Lucette plus grande avec un chapeau, et Paulette tenant également un caddie avec une chevelure coiffée dans un haut chignon. Le lecteur relève de suite les caractéristiques du dessin : des morphologies exagérées avec un tronc en forme de poire, et des nez allongés dans le genre école Gros Nez, mais avec des formes bizarres. Effectivement Huguette et Paulette ont un bassin aussi large que la hauteur de leur corps. Il est également visible que leur poitrine tombe jusqu’au niveau de leur nombril. Il ne s’agit en aucun cas de grands-mères bien conservées, encore très actives, avec une silhouette sportive. L’exagération produit un effet comique, sans être moqueuse ou railleuse. Les traits de contour sont fins, assez assurés, donnant une impression de dessin d’humour, sans volonté de faire joli, sans peaufinage des contours.



La majeure partie des gags occupe une page chacun, avec douze pages qui en contiennent exceptionnellement deux. La majorité est racontée en plusieurs cases, l’artiste ayant opté pour ne pas en détourer les bordures, et leur donner des formes arrondies. Huit gags prennent la forme d’un dessin en pleine page. Le dernier gag est le seul à être raconté en deux pages. La majeure partie des gags fonctionne sur une discussion, ou des remarques proférées à haute voix par Huguette ou par une des deux autres mémés. Le dessinateur a l’art et la manière d’installer un environnement, soit en quelques traits, soit de manière détaillée, avec un rappel uniquement par camaïeu en fond dans les cases suivantes, soit en le représentant tout du long de la séquence. Ainsi dans le premier gag, il a réalisé quatre cases de la largeur de la page, et le mur est représenté avec son slogan dans les quatre, ainsi que l’établissement de coiffure en arrière-plan, l’arbre sur le trottoir et la voiture garée. Dans le gag suivant, il a uniquement représenté le zinc en premier plan des neuf cases. Dans un autre, il n’y a que l’arbre tout nu sans feuille dans les sept cases. Par contraste, dans le neuvième gag intitulé Caddie, chaque endroit est représenté dans les dix cases, pour situer où se trouve Huguette : dans l’entrée, dans l’escalier, dans la rue, dans sa chambre à coucher, dans un troquet.


L’artiste a donc conçu chacune des trois mémés de façon à être immédiatement identifiable, même si dans ces gags, elles ne font pas preuve d’une personnalité ou d’un caractère très différencié. Elles sont souvent en train de parler, installées de manière statique, ce qui correspond bien à un comportement de leur âge. Dans un gag, Huguette précise que sa vie compte déjà 34.632 épisodes, soit 96 ans. Il leur arrive de se livrer à une activité : le plus souvent papoter, mais aussi tirer leur caddie, promener leur chien, faire la queue, visiter une exposition d’art contemporain, faire le ménage, se recueillir au cimetière, etc. De ce fait, ces occupations apportent une variété visuelle, parfois surprenante, par exemple quand Huguette jour à une jeu vidéo, ou quand elle regarde une affiche d’un film de Rambo avec Lucette, ou encore un chantier de démolition. À une demi-douzaine de reprises, le gag est de nature visuelle.



En termes d’humour, l’auteur s’appuie régulièrement sur des éléments de société : le mouvement MeToo, les jeux vidéo, le luxe, la série Game of Thrones, l’état du monde, le confinement, les réseaux sociaux, l’art de Ron Mueck (mais appliqué à un caddie plutôt qu’à des corps géants), la mort de Michel Serres (1930-2019), l’absurdité du monde, la théorie du complot, les Black Blocks, l’obsolescence programmée, la surconsommation (avec cette observation définitive : quand on est mort, on ne consomme plus), le réchauffement climatique et l’usage du ventilateur, la théorie du grand remplacement, etc. Certains gags sont très classiques, comme celui sur la poussière : faire le ménage tout en pensant qu’après sa mort on retournera à l’état de poussière, et donc qu’on balaye un peu de soi-même. Certains jouent sur le physique : Huguette choisissant de ne pas se raser la moustache car ça lui donne un air Glam Rock, ou androgyne, ou encore ce gag sur la canicule où elle est nue dans son appartement. D’autres apportent une perspective différente en intégrant l’échéance de la fin de vie. Quelle disposition prendre sur Facebook en cas de décès : une question très pertinente en ce qui concerne le compte d’Huguette. Le décès de Johnny Halliday : Huguette indique que son objectif, est surtout de survivre à Michel Drucker.


En découvrant ces trois mémés, le lecteur peut penser un instant à l’irascible Carmen Cru de Jean-Marc Lelong (1949-2004). Toutefois, elles sont trois et elles font preuve d’un sens de l’humour que ne possède pas Carmen Cru. Sylvain Frécon se montre tout aussi transgressif que Lelong, à sa manière tout aussi subversive. L’humour fonctionne souvent sur le principe que ces femmes se savent proches de la tombe. Du coup, la mort fait sentir sa présence en filigrane, comme inéluctable et naturelle. Il y a bien sûr la déchéance physique : elle est visible dans la représentation visuelle avec ces silhouettes qui ont perdu contre la gravité, que ce soit l’affaissement de la poitrine ou le tassement de la colonne, même s’il n’est pas question des traitements médicamenteux, ou de leur état de santé. Fidèle à l’esprit Fluide Glacial, cela donne lieu à un ou deux gags très bien sentis sur la constipation. Dans le gag Stratégie, Paulette expose un de ses principes de vie : se fatiguer au minimum pour durer un maximum, une philosophie de vie à l’opposé d’espérer mourir avant d’être vieux, ou du slogan Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre. Le lecteur côtoie ainsi des êtres humains qui ont accepté le fait qu’ils vont mourir dans un proche avenir, peut-être quelques jours, et qui continuent de lutter tout en ayant également accepter leur affaiblissement physique, des capacités diminuées, au lieu de simplement s’y résigner.


Une nouvelle série de gags en une page, sur la base de personnages peu séduisants : des vieilles mémés décaties. Le lecteur découvre des dessins avec une bonne dose de caricature pour les personnages, une variété visuelle enrichissante, des situations et des environnements diversifiés. Dans un premier temps, il sourit à l’humour fonctionnant sur les remarques pleine de bon sens ou acerbes de Huguette, Lucette et Paulette, ainsi que les références culturelles. Rapidement, il ressent le décalage de point de vue qu’apporte leur âge avancé et la proximité de la mort, ainsi que l’absence de critique de l’auteur vis-à-vis de ses personnages. Sans méchanceté aucune, il met en scène des êtres humains qui ont le courage d’accepter que leur vie arrive bientôt à son terme, de vivre consciemment chaque instant avec le couperet de l’obsolescence programmée à l’esprit, une façon de penser particulièrement transgressive dans une société où tout est fait pour masquer la mort, pour la tenir éloignée de l’esprit de chacun.