Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors.
Ce tome contient une histoire complète, mettant en scène un personnage récurrent créé par l’autrice Fred Vargas. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Fred Vargas pour la nouvelle originale, intitulée Cinq francs pièces (2002), extrait du recueil Coule la Seine (2010). L’adaptation a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-huit planches de bande dessinée en noir & blanc. Il avait déjà travaillé avec l’écrivaine pour une autre enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg : Les quatre fleuves (2000). Ces deux récits ont été réunis dans un recueil paru en 2025, complété par une bande dessinée comprenant dix planches, intitulée : Dessiner la ville, des questions qu’elle me pose.
C’était fini, il n’en vendrait plus une seule ce soir. Trop froid, trop tard, il était presque vingt-trois heures à la place Maubert. Son foutu chariot de supermarché n’était pas un instrument de précision. Il fallait toute la force des poignets pour le maintenir dans le droit chemin. C’était buté comme un âne, ça roulait de travers, ça résistait. Il fallait lui parler, l’engueuler, le bousculer, mais comme l’âne, ça permettait de trimballer une bonne quantité de marchandises. Buté, mais loyal. Il avait appelé son caddie Matin, le nom d’un âne du village de son enfance. L’homme gara son chariot auprès d’un poteau et l’attacha avec une chaîne, à laquelle il avait accroché une grosse cloche. Gare au fumier qui voudrait lui piquer son chargement d’éponges pendant son sommeil. Des éponges, s’il en avait vendu cinq dans la journée, c’était le bout du monde. Cinq euros, plus les huit d’hier. Enroulé dans son duvet il se coucha sur la bouche du métro, s’enroula bien serré. Jamais il n’aurait laissé Martin seul dehors. Un animal, cela demande des sacrifices. L’homme se demanda si son arrière-grand-père, quand il allait en ville avec son âne, était obligé de coucher près de la bête. Ensuite l’homme se rappela qu’il n’avait pas eu d’arrière-grand-père, puis il se dit que ce n’était pas une raison pour ne pas y penser. Que pouvait bien transporter l’âne de son arrière-grand-père ? Son Martin à lui transportait des éponges, des milliers. Quand il avait découvert cette mine d’éponges à l’abandon dans un hangar de Charenton, il s’était cru sauvé. 9.732 éponges végétales, il les avait comptées, il était calé pour les chiffres, c’était de naissance. Un euro par éponge vendue, total 9.732 euros.
Mais depuis quatre mois qu’il transvasait ses éponges depuis le hangar de Charenton jusqu’à Paris et qu’il poussait Martin dans toutes les rues de la capitale, Pi en avait vendu exactement cinq cent douze. À ce rythme-là, il lui faudrait 2.150,3 jours pour écluser le hangar, soit six années virgule dix-sept à trainer son âne et sa carcasse. Les chiffres, ça avait toujours été son truc. Mais ses éponges, tout le monde s’en moquait. Alors que la nuit est tombée et Pi commence à s’endormir, un taxi s’arrête à sa hauteur, un manteau de fourrure blanche en sort. Pi se fait la réflexion que ce n’est pas une femme à entrer dans le pourcentage de Parisiens acheteurs d’éponge.
Un exercice de style assez délicat : transposer une nouvelle en bande dessinée, c’est-à-dire une intrigue relativement brève qu’il s’agit d’adapter, de transformer pour en faire une bande dessinée, et pas seulement des gros morceaux de texte avec des illustrations. Le lecteur entame cette histoire avec confiance. Certes les premières pages correspondent exactement à du texte illustré : le style de Fred Vargas et des dessins disposés en case avec la patte inimitable d’Edmond Baudoin. Une capacité singulière à transcrire l’état d’esprit du personnage, une personne à la rue, avec ses préoccupations, son mode de vie, ses priorités, sa façon de voir, en particulier son rapport avec son outil de travail auquel il pense comme à une bête de somme. De son côté, l’artiste réalise des dessins au pinceau avec des traits épais et irréguliers, et ici des traces grisâtres venant ajouter la grisaille de la ville. Il montre des paysages typiquement parisiens, une réalité très concrète d’une personne à la rue dormant sur bouche d’aération. La magie de la complémentarité entre ces deux créateurs fonctionne pleinement, à nouveau dans une forme défiant les règles établies de la bande dessinée. Il suffit de regarder Toussaint Pi couché sur la bouche d’aération pour voir qu’il ressemble effectivement à un vieux tas de fringues abandonnés dans le froid. D’un côté, c’est la description du texte, de l’autre le dessin en fait une réalité.
Les auteurs installent la dynamique de l’enquête policière dès le début : un attentat sur une jeune femme qu’un tueur abat de trois balles dans le corps. Plus loin, l’inspecteur explique qu’il s’agit de quelqu’un de placé tout là-haut, pas loin du ministère de l’Intérieur, d’où le grabuge. Le lecteur l’aura vu huit cases en tout et pour tout, et il apprendra qu’elle s’en sortira peut-être. Le dessinateur met en valeur son manteau de fourrure blanche, sa chevelure blonde, et ses longues jambes galbées. Elle reste une simple présence fantomatique, elle aussi affublée d’un sobriquet : 4.21 donné par Pi parce qu’elle a tiré le gros lot. Comme tout bon polar, elle constitue un marqueur social révélateur d’une facette sociale, ici son importance dans un ministère justifie l’affection de moyens significatifs pour mener l’enquête dans les plus brefs délais. Ce déploiement important est bien relevé par Toussaint Pi qui fait observer qu’il n’y aurait pas un pareil grabuge si c’était Monique, sa marchande journaux. Les auteurs donnent à voir cette dame à quelque distance devant son kiosque à journaux, modèle immédiatement reconnaissable devant sa personnalité à l’architecte français Gabriel Davioud (1824-1881), et ses multiples présentoirs. Dans cette discussion avec le sans-abri, le commissaire acquiesce : Pour Monique, ce ne serait pas le même genre de grabuge, ce serait un grabuge tout ce qu’il y a de plus discret. L’enquête se focalise tout de suite sur ce qu’a vu Toussaint Pi, sur ce qu’il sait, et comment le faire parler. Mission qui échoit à Jean-Baptiste Adamsberg.
Le lecteur retrouve le petit air de famille du commissaire avec Baudoin lui-même. Il regarde le clochard avec la même attention que lui : ce visage couturé de rides innombrables et profondes, un visage plissé contrastant totalement avec le visage lisse de la victime, celui d’Adamsberg présentant quelques rides et parfois des zones ombrées. L’adaptation reprend les mots de l’écrivaine décrivant Pi : Le type était assez amoché, par le manque, par le froid, par le vin qui lui avaient labouré le visage. Sa barbe encore à moitié rousse, sûrement taillée avec des ciseaux, ses yeux bleus expressifs et rapides donnaient envie, à Adamsberg de discuter avec lui un bon petit moment, comme deux vieilles connaissances dans un wagon de train. Le visage buriné apparaît dur et difforme. Quand il parle avec le commissaire, le lecteur peut y voir passer de nombreuses émotions : la défiance bien sûr, la fatigue, l’appréhension, la réflexion, la lueur d’intérêt et celle d’espoir, l’enthousiasme de la passion, le plaisir. Le lecteur constate que ces états d’esprit passent grâce à des dessins très particuliers : des yeux plus grands que la normale parfois mi-clos, deux états émotionnels dans deux visages comme fondus l’un dans l’autre, une succession de quatre visages superposés en colonne le long de la bordure gauche de la case, un visage étrangement éclairci quand Pi remet un papier plié en quatre portant une information au commissaire comme s’il se débarrassait de l’usure de la rue, une succession de six petites cases en très gros plan quatre pour Pi, deux pour Adamsberg.
Dans le récit intitulé Dessiner la ville, Baudoin se fait la remarque que : C’est rare qu’il dessine des paysages urbains. Pourtant il ne déteste pas essayer de dire la ville avec un pinceau. Et avec Fred Vargas c’est obligatoire. Comment dire les toits, la banlieue, les rues ? Le métal des voitures ? Dans ces pages, le lecteur perçoit Paris au travers du regard de Pi et de l’artiste, une autre dimension sociale du récit. Les éléments de mobiliers urbains typiquement parisiens, comme les kiosques, les réverbères, les quais de la station de métro Cardinal Lemoine, et une balade nocturne muette de quatre pages, montrant une gargouille dominant la Seine, la cathédrale Notre-Dame de Paris vue depuis la rive gauche, les quais bas de la seine, un pont avec des péniches amarrées en-dessous, une rue déserte. En effet, le déroulement du récit s’inscrit dans la capitale, indissociable de celle-ci. L’intrigue et l’environnement une fois posés, la progression du récit se fait par le biais de l’évolution de la relation entre le démuni et le policier. Ce dernier saisit la chance de la rencontre pour s’intéresser à l’être humain, seule méthode pour qu’il dise ce qu’il sait. Le lecteur se souvient de la description de la méthode d’Adamsberg décrite dans Les quatre fleuves, ou son absence de méthode : il ne pense jamais à aucun truc, ce sont les trucs qui pensent à lui. Ici il écoute l’autre, il saisit ce qui lui importe, les éponges et le nombre Pi, il réfléchit à ce qu’il peut lui apporter, une démarche entièrement à l’opposé de celle de l’autorité exigeant la collaboration et les informations.
Un récit court adaptant une nouvelle… Il faut soit être complétiste de l’œuvre de l’écrivaine ou du bédéaste pour s’y intéresser, ou alors jeter son dévolu sur l’intégrale qui reprend cette BD avec Les quatre fleuves… Ou bien avoir tellement apprécier cette première collaboration qu’il serait idiot de se priver de celle-ci. Même s’il semble que cette adaptation ait été réalisée par Baudoin seul, le lecteur retrouve la qualité de cette association qui fait que le tout est plus grand que la somme des parties. Il ressent comment leurs sensibilités se complètent pour une rencontre improbable entre un policier et une personne à la rue, sur la trame d’une enquête policière. Humain, vivant, fraternel.





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