C’était légal. Mais est-ce que c’était juste ?!
Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend L’histoire débutée dans ce tome constitue la première partie d’un diptyque, qui se termine dans le tome deux intitulé : La danse des vautours (2015).
Les gens ne les aiment pas. Il y en a qui disent que c’est parce qu’ils passent leur temps avec les macchabées. Ils refileraient la mort comme d’autres refilent la petite vérole. Parait aussi qu’ils sentent mauvais et qu’ils portent malheur. Allez savoir où ils ont été pécher ça ! Le fait est que les gens ne les aiment pas. Jonas Crow ne les aime pas non plus. Une demi-douzaine de vautour est en train de s’acharner sur le cadavre d’un cheval, sous le regard calme du croque-mort, assis devant son corbillard noir auquel il a fixé une toile qui lui sert d’auvent pour s’abriter du soleil, juste sur le côté du bureau de poste. Elmer, le postier, en sort, en tenant un télégramme pour lui : ils veulent un croque-mort à Anoki City, pour un certain Joe Cusco. Crow lui demande si Flitburn ou Woodmack sont sur le coup. L’employé le rassure : il a fait en sorte qu’ils n’aient pas eu l’annonce. Il tend la main, Crow lui doit trois dollars. Elmer regarde à son tour la carcasse : d’abord les chacals qui lui ont tué son canasson, et maintenant ces saletés de vautours, ils lui flanquent la chair de poule. Il demande combien Crow lui prendrait pour le débarrasser de ces charognards. Réponse : trois dollars. Le croque-mort s’acquitte de sa tâche, sauf un dont le regard l’attendrit.
Quelque temps plus tard, Jonas Crow a réattelé ses deux chevaux, et il a pris la route avec son corbillard, avec à ses côtés un vautour qu’il a prénommé Jed, auquel il explique qu’à part les macchabées personne ne monte dans son corbillard, c’est la règle. Sur la route, il passe devant un fort militaire. Il salue les soldats en se présentant : Jonas Crow pour les servir. S’ils dénichent du confédéré récalcitrant ou du hors-la-loi, il est leur homme ! Plus besoin de s’épuiser à creuser la terre et à scier du cercueil, il leur suffit de télégraphier à San Bernardino ou à Lancaster et le voilà ! Et s’ils tombent sur un gang ou une bande, qu’ils se fassent plaisir, il leur fait une ristourne à partir de trois cadavres. Il est fraîchement congédié, et il reprend la route, franchissant un pont suspendu en bois. Il arrive à Anoki City, une petite ville tranquille, un vieux richard qui veut passer l’éternité dans un cercueil sur mesure, du tout cuit. Un mineur est en train d’en rameuter d’autres : c’est la mine, il y a eu un effondrement Le croque-mort s’adresse à deux enfants pour connaître la raison de tout ce remue-ménage. Inquiet, le plus jeune explique qu’il y a des effondrements toutes les semaines. Son père dit que c’est parce qu’il n’y a pas assez d’étais et que c’est à cause du shérif Bigby qui fait des économies sur le dos des mineurs. Jonas Crow poursuit sa route. Depuis une fenêtre mademoiselle Lin observe la situation à l’entrée de la mine. Elle se fait rappeler à l’ordre par miss Rose Prairie.
Une série Western de plus… pourquoi pas ? Il y en a régulièrement d’excellentes, par exemple La Venin de Laurent Astier, cinq tomes parus entre 2019 et 2022, ou Marshal Bass de Darko Macan & Igor Cordey, douze tomes parus entre 2017 et 2025. Celle-ci bénéficie de deux créateurs de renom, et d’un personnage central exerçant une profession prometteuse en termes d’intrigues : croque-mort, un personnage a priori sinistre et lugubre, habitué à voir la mort sous toutes ses formes, un commerçant ambulant prenant en charge la réalisation du cercueil, à la qualité adaptée aux moyens de la famille du défunt, la toilette du défunt, et son transport jusqu’au lieu de son dernier séjour. Le lecteur sourit en voyant la présentation du personnage principal dans la première planche : une carcasse pourrissant au soleil et dépecée par des charognards, sous l’œil vraisemblablement appréciateur du croque-mort. Les dessins s’inscrivent dans une veine réaliste et descriptive avec un bon niveau de détail, et un investissement visible pour réaliser une reconstitution historique solide et authentique. Cette planche positionne le croque-mort : témoin de la putréfaction d’êtres qui ont été vivants. En quelques pages, le principe de la série est établi : un croque-mort itinérant contacté par télégramme, se retrouvant dans des situations conflictuelles, et cachant un secret.
Venu pour une série Western, l’horizon d’attente du lecteur repose sur la découverte des conventions du genre, mises en scène avec respect et intelligence, c’est-à-dire retrouver ce qu’il attend, sans qu’il s’agisse d’artifices prêts à l’emploi, superficiels et creux, et une touche d’originalité pour s’élever au-dessus du simple hommage. Pour commencer, il s’immerge dans les grands paysages de l’Ouest américain. Une toute petite ville avec une unique grande rue, des bâtiments à un étage avec ces façades portant le nom du commerce ou du service en lettres énormes sur un panneau couvrant tout le mur du premier étage. Une route en terre, presque une piste, traversant le désert avec ces célèbres cactus, les très photogéniques Saguaro. Vient ensuite le franchissement d’un col par une piste taillée à même la montagne avec un à-pic saisissant, et un pont en bois n’inspirant pas confiance, sous une très belle lumière, en particulier un beau bleu pour le soleil. Une nouvelle ville, Anoki City, tout en bois, une case d’une vue en perspective et en élévation depuis un premier étage de sa grande rue, ses chariots, un chien, un Mexicain assis, du linge à sécher, des hommes en train de discuter, un cavalier, etc. Puis un nouveau voyage à travers le désert, cette fois-ci de nuit et sous une pluie battante, pour une sensation claustrophobique installée par la mise en couleur. Ces planches regorgent d’autres éléments Western, depuis les tenues vestimentaires, jusqu’aux armes et aux chevaux, au saloon, en passant par des détails comme l’architecture de la luxueuse demeure de Joe Cusco et son lustre à perles de cristal dans la salle à manger, la forme du fauteuil roulant de Cusco, etc.
L’artiste s’investit de manière impressionnante dans les moments descriptifs : la grande rue de Anoki City, une vue du dessus du grand salon de Cusco avec une pléthore de détails dans l’aménagement et l’ameublement, une belle case de la largeur de la page pour une vue générale de la façade de son manoir avec la foule de mineur manifestant devant, une autre case de la largeur de la page pour le magasin général avec tout ce qui se trouve sur les étagères, par terre, accroché au plafond, et le poêle à bois au premier plan, une vue en élévation du bâtiment des bureaux du shérif avec également sa cour et la prison, encore une autre avec un point de vue depuis le toit du corbillard alors qu’il file à toute allure dans la grande rue d’Anoki City de nuit et que les habitants essayent de l’intercepter, etc. La narration visuelle assure ainsi un spectacle impressionnant et prenant. Elle s’avère tout aussi prenante pour les discussions : à chaque scène son plan de prises de vue spécifique, avec un haut pourcentage de représentation des décors, donnant à voir au lecteur le positionnement respectif de chaque protagoniste, leur ascendant éventuel, la logique de leurs déplacements en fonction de la nature du lieu, et aussi des plans rapprochés pour accentuer une réaction ou un geste.
Un croque-mort itinérant qui vient tranquillement prendre en charge un défunt pour une dernière sépulture plus sophistiquée que quelques planches et un trou dans la terre, une série de drames ? Ce serait oublier que la violence règne dans l’Ouest sauvage, la loi du plus fort disposant de conditions exceptionnelles pour s’imposer. Le scénariste a conçu une intrigue retorse à souhait, imposant des contraintes insupportables à plusieurs personnages, voire des doubles contraintes. Et puis ce croque-mort semble trimballer un passé peu recommandable. D’ailleurs chaque personnage secondaire donne la sensation d’avoir sa propre vie antérieure, que ce soit Rose Prairie avec ses compétences, Miss Lin avec sa façon bien à elle de régler les problèmes, et évidemment Joe Cusco (un clin d’œil à la capitale de l’empire Inca ?) et son rapport très particulier à ses possessions. Dans de telles conditions, enterrer ce propriétaire devient une mission périlleuse, faisant encourir des dangers mortels. Tout au long du récit, le lecteur perçoit également des thèmes sous-jacents. Le premier est explicité dès la première planche : le rapport craintif du citoyen lambda vis-à-vis des morts et de ceux qui s’en occupent, en plus en faisant commerce de leurs talents, c’est-à-dire en faisant leur beurre avec les morts. Le lecteur fait ensuite connaissance de Joe Cusco, ancien mineur devenu propriétaire, infirme, avec une philosophie de vie très personnelle. Les auteurs mettent en scène une représentation de la lutte des classes, avec les ouvriers souhaitant saisir l’occasion de la mort du patron pour s’approprier ses biens dont les moyens de production, dans une forme de lutte ouvrière. En fin d’album apparaît un autre thème, celui des crimes de guerre, éclairant deux autres réactions du personnage principal, relevant peut-être d’un stress de syndrome post-traumatique.
Une couverture à la composition saisissante : à la fois pour sa dramatisation avec le contrejour et le vautour sur l’avant-bras, à la fois pour son point de vue depuis le cercueil. Un Western dont les auteurs maîtrisent les conventions aussi bien visuelles que dramatiques. Une mission périlleuse pour un personnage principal à la profession originale, avec des personnages secondaires très prometteurs. Une narration visuelle impeccable que ce soit pour les paysages Western, pour l’incarnation des personnages, pour les scènes spectaculaires, comme pour les interactions. Une intrigue pleine de suspense, dont la dynamique fonctionne également sur des inégalités sociales et économiques. Une vraie réussite.





Ah ! ça y est ! Tu t'attaques enfin à UNDERTAKER !
RépondreSupprimerTu vas te régaler. Chaque album réussit à relancer le pitch et à redistribuer les cartes à chaque fois.
Cela-dit... Oups. Chaque fois que je t'ai vanté une BD, tu as été déçu ensuite...