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lundi 21 septembre 2026

Undertaker T07 Mister Prairie

Pour que le mal triomphe, il suffit que le bien ne fasse rien !


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 5 - L'Indien blanc (2019) & Undertaker - Tome 6 - Salvaje (2021) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre le comportement du personnage principal. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Une femme est au confessionnal, le prêtre l’écoute de l’autre côté du treillis. Elle lui demande de la bénir, de la bénir car elle va pécher. Elle continue sa confession : elle va commettre un crime, elle va tuer un bébé… et elle a besoin de son aide. Dans le bled de Green Park, Jonas Crow éprouve un vrai mal de tête, dû à un vrai abus d’alcool. Le préposé du télégraphe vient lui apporter un message : ça vient du bureau habituel en Californie, une offre de boulot, cercueil, funérailles, enterrement, tout le tralala. C’est au Texas. Le croquemort réagit immédiatement : Au Texas, plutôt qu’il s’enterre lui-même ! Le préposé montre la signature : R. Prairie. Dès le lendemain, Joans Crow se met en route, avec son corbillard. Il s’arrête à un grand dépôt d’achat et vente. Il se présente devant le marchand attablé et protégé par un soldat armé de part et d’autre. Il tient entre son pouce et son index l’objet de la transaction : une alliance en or, et il demande cash ou échange. Crow répond échange et il pose son revolver sur la table. Le commerçant rétorque qu’on est loin du compte, l’alliance est en or. Le client ajoute un fusil à canon court, c’est encore insuffisant, il rajoute un autre fusil à canon long. Le commerçant estime que le compte y est : il félicite Crow, même sans savoir qui est l’heureuse élue.



Dans la forêt autour de la vile Eaden, le prêtre se trouve bloqué sur le chemin car il y a une roulotte tirée par des chevaux en travers de la route. Il demande à la sœur ce qui est arrivé à son chariot pour se retrouver au milieu comme ça, si elle a des soucis. Elle répond bizarrement : si peu de soucis, à côté de ceux du père Wilson. Elle se trouve sur la route, et s’approche du prêtre. Elle s’explique : ils n’ont jamais été présentés, mais elle craint qu’un de ses amis se soit chargé de lui parler du prêtre. Elle lit la lettre adressée à Wilson dans laquelle son correspondant dit qu’avant qu’il effectue l’intervention, la patiente Eleanor Winthorp souhaite être sûre de pouvoir faire enterrer le bébé. Pour cela il faudra procéder à sa bénédiction, et la future mère lui demande de venir. Elle continue de prendre à parti le prêtre : elle estime qu’il blasphème car Dieu ne commande pas de tuer ses enfants ! Il est encore temps pour Wilson, de renoncer à cette folie et de se repentir. Il doit ouvrir les yeux ! Jésus ne l’a pas envoyé bénir les assassins ! Oh, elle l’en supplie… Qu’il se repente ! Et elle plaque sa bible sur le museau du cheval. Celui fait un écart, le chariot recule et bascule dans le vide.


Déjà le quatrième cycle des aventures de Jonas Crow, précédemment connu sous le nom de Lance Strikland, un tireur d’élite pendant la guerre de sécession, toujours sous le coup d’un avis de recherche fédéral. De retour dans l’ouest américain, avec ses paysages sauvages, ses petites villes un peu arriérées, un dilemme moral complexe, et un vrai méchant. De fait le lecteur savoure à l’avance le plaisir pervers de faire connaissance avec un nouvel individu à l’empathie déficiente. Après la perversité manipulatrice d’un riche propriétaire, l’énorme assurance d’un médecin tortionnaire, la fragilité inattendue d’un arriviste, que réserve ce diptyque ? Une jolie jeune femme au sourire enchanteur, à la silhouette fine et élégante, à la parole fluide et convaincante, les cheveux coupés courts, une longue robe noire très stricte… et un petit grain de folie. Irrésistible… Effectivement ses convictions sont bien arrêtées, et un peu dogmatiques même. Ce qui lui donne un aplomb peu commun, peut-être encore plus effrayant que celui de Jeronimus Quint, parce qu’elle tient tout le monde en respect malgré sa frêle silhouette et qu’elle sait manipuler les foules. Dans ce tome, le lecteur découvre qu’elle sait également manier une arme à feu, et qu’elle maîtrise à la perfection tous les secrets d’un chantage réussi. En attendant d’en apprendre plus sur elle dans le tome suivant, le lecteur la regarde comme une illuminée qui n’a rien de douce.



D’ailleurs le lecteur se rend compte que son empathie a augmenté pour d’autres personnages, à commencer par le principal. Cela commence de manière évidente : la position négligée attestant du mal de crâne, puis le large sourire en découvrant la signature du message (R Prairie), puis la certitude d’avoir trouvé ce qu’il cherche en contemplant l’alliance. L’attention du lecteur s’en trouve ainsi attirée, plus en éveil. Il regarde avec plus de sensibilité le visage plus ouvert de Crow en bas de la planche sept, indiquant qu’il a retrouvé une forme d’intérêt à la vie, sa détresse totale en découvrant que le R est pour Randolph, son état dépressif aggravé en repartant du domicile des Prairie, ses remarques de pure méchanceté à destination de Rose devant son époux, son moment de pause en contemplant le cercueil qu’il vient de fabriquer pour le fœtus, son regard vulnérable en se montrant blessé devant les Prairie, la manière plutôt digne avec laquelle il s’avoue vaincu devant la force des convenances sociales, son assurance méprisante face à Sister Oz (un moment d’une grande dignité, jouissif pour le lecteur), et sa détresse face au dilemme de la dernière page. Le dessinateur se montre d’une grande justesse pour savoir faire passer ces émotions complexes et délicates. Ce savoir-faire visuel fait des merveilles pour les autres personnages, leurs émotions et leur psychologie : Rose Prairie bien sûr, le sheriff, Randolph, le menuisier Benny, l’affreux parent d’élève courageux uniquement devant une personne qu’il perçoit comme plus faible, ou encore le père de la jeune femme enceinte, monsieur Winthorp, sur le visage et dans les gestes duquel le lecteur peut littéralement voir sa compréhension de sa position de faiblesse face à Sister Oz.


Arrivé au septième tome, le lecteur a peut-être perdu conscience de son niveau d’exigence vis-à-vis de la qualité de la narration visuelle. La première double page commence par un lieu nouveau, par encore fréquenté par le personnage principal, une église, et en particulier une sculpture d’une Piéta superbe. Cela permet au lecteur de re-constater les qualités des dessins. Tout du long, il retrouve les représentations soignées des conventions du western, certaines déjà vues (Crow assis, adossé à son corbillard, des intérieurs cossus, d’autres communs), et des visions nouvelles, comme le grand bâtiment de bois abritant le commerce d’achat et vente, les rues en terre de Eaden, la belle demeure bourgeoise des Prairie construite sur une petite élévation avec à l’arrière un petit ponton sur la rivière, une magnifique traversée de forêt automnale, etc. De manière transparente, l’expertise de la mise en scène de l’artiste rend chaque situation plausible et évidente, y compris les plus complexes avec une foule, ou les plus intimes. Grâce à lui, la force de conviction et l’adresse à manipuler de Sister Oz apparaît patente et irrésistible, que ce soit en tête à tête ou face à un groupe de citoyens nombreux.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur va plus s’attacher à la trajectoire personnelle de Jonas Crow, ou à l’intrigue, ou encore aux thèmes abordés. Il remarque que les auteurs mettent en scène la tendance autodestructrice de Crow, l’espoir qu’il a placé en Rose, et sa capacité à jauger du caractère d’autrui (en particulier celui de Sister Oz), tout en continuant à conserver le statu quo sur les crimes commis par Lance Striker. La dynamique de l’intrigue est toujours implacable : un groupe d’individus prêts à imposer leurs diktats par la force, sur un simple individu. Les thèmes principaux sont celui du fanatisme religieux, sur le mode de l’évangéliste prédicateur, et de la maladie mentale, assez inattendue et rendue visible par l’usage de la roulette russe, une pulsion terrifiante. Puis le lecteur constate que les relations entre les personnages font ressortir des questionnements sur l’avortement, les libertés personnelles, la contestation de toute forme d’évaluation (ici, les notes scolaires), et sur le consentement. D’un côté, le lecteur peut s’étonner de ces sujets particulièrement contemporains, s’y ajoute encore l’homophobie et le féminisme ; d’un autre côté, ces sujets ne datent pas d’hier, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence (peu probable à cette époque dans un bled reculé) et du respect d’autrui. D’un côté, il peut s’en trouver irrité ; de l’autre, ces traits répugnants de l’humanité semblent intemporels dans son histoire. À la lecture, la réelle consistance des personnages et leur comportement complexe font pencher le lecteur dans le second état d’esprit. Depuis le début, Jonas Crow est bien plus qu’une brute épaisse et cynique, il a toujours fait preuve d’un solide sens moral. Les différents habitants offrent une résistance à la manipulation de Madeleine Esther Oz, et celle-ci doit y mettre du sien pour parvenir à assoir son ascendant sur eux, mettant à profit la conviction découlant de son fanatisme pour se montrer un maître chanteur efficace et doué. Elle sait identifier les individus qui sauront entraîner les autres, et voir leur intérêt dans ses actions, des intérêts de nature différente, que ce soit la reconnaissance sociale avec une illusion de pouvoir pour le parent d’élève, ou la promesse d’une revanche des Sudistes vaincus sur les Yankees, et pour certains un intérêt bassement économique. L’intrication de ces intérêts multiples rend l’ensemble très cohérent, sans impression de collection opportuniste de thèmes à la mode.


Un nouveau diptyque, un nouvel ennemi, un nouveau patelin. La narration visuelle est toujours de haute volée, pour les paysages, les lieux, la reconstitution historique. Elle a encore gagné en sensibilité quant aux états d’esprit et émotions des personnages, avec une subtilité élégante remarquable. Le scénariste présente une opposante au charisme redoutable, au fanatisme calme et à la capacité de manipulation irrésistible. Plus ou moins en empathie avec l’état dépressif de Jonas Crow, le lecteur continue de lui accorder sa sympathie, ainsi qu’à de nombreux autres personnages, se retrouvant pris entre des intérêts personnels défendables pour la plupart, mais irréconciliables. Imparable, intelligent, superbe, terrifiant, poignant.



lundi 7 septembre 2026

Undertaker T06 Salvaje

Pour l’instant, on va faire ce qu’il y a de plus dur… R-I-E-N.


Ce tome fait suite à Undertaker T05 L'Indien blanc (2019) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs, car les deux forment un diptyque. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Il y a quelques jours, Sid Beauchamp dans son bel habit de shérif, est cloué au sol, ses mains, ses pieds et son cou attachés au sol par des cordes. Caleb Barcaly, tout habillé de blanc, le contemple le chapeau à la main, et lui demande ce qu’il fait au milieu de tentes en train de brûler, quelques Indiens massacrés gisant au sol. Le shérif s’explique : Ils étaient sur la piste de la bande de Salvaje, ils ont voulu poser deux trois questions ici et… Et la bande leur est tombée dessus. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, mais les Apaches avaient planqué un tireur, celui-ci les a laminés avec sa Winchester. Beauchamp s’arrête et demande à Barclay de le détacher. Ce dernier lui fait observer que les seuls cadavres qu’ils voient sont des femmes, des vieux et des gosses, pas des guerriers. Beauchamp perd patience et devient explicite : il est payé par la mère de Caleb pour rapporter ces Indiens, vingt dollars par tête pour les vieux et les gosses, trente pour les femmes. Caleb s’écarte un peu ce qui révèle la présence de Salvaje et des guerriers apaches, derrière lui. L’Indienne s’approche de l’homme à terre pour lui brûler les mains.



Sid Beauchamp termine son histoire pour le bénéfice de Jonas Crow, encadré par deux hommes de main armés : Chucho est arrivé juste à temps pour empêcher les Apaches de l’achever. Quand il l’a récupéré, Sid avait si mal qu’il l’a supplié de lui couper les mains. Six mois après, il ne pouvait pas tenir une fourchette. Un an après, il a retouché un colt pour la première fois. Et aujourd’hui, il est le meilleur tireur qu’ait jamais connu l’Arizona ! Il ne supporte juste plus l’odeur du cochon grillé… Ça lui rappelle trop celle de ses mains en train de cramer… Cela n’émeut en rien Crow qui demande pourquoi son interlocuteur lui raconte ça. Beauchamp reprend : D’abord pour lui dire qu’il n’est pas le méchant de l’histoire. Ensuite pour lui rappeler que lui Sid n’aurait pas beaucoup à se forcer pour cramer sa Salvaje morceau par morceau. Mais ça peut se passer autrement… Le shérif explique la suite : ils vont enterrer Caleb Barclay à Tucson, avec les funérailles, il y en a pour deux jours. Si Crow et ses Apaches filent droit, il laisse ses amis quitter Tucson sur leurs deux pieds, direction la réserve de Fort Marion, en Floride. Bien sûr qu’il ne fait pas ça par bonté d’âme, plutôt parce qu’il a ordre de sa patronne de montrer aux crétins de l’armée qu’ils laissent les Apaches en paix… Ou parce qu’il faut montrer à leurs chers investisseurs en chemises blanches de Boston qu’ils sont civilisés, Crow peut choisir la raison qui lui convient le mieux. Crow ironise qu’il mise sur la bonté d’âme de Sid. Ce dernier demande à Chucho de donner le collier à Jonas pour que ce dernier le passe au cou de Salvaje.


Beaucoup de choses à résoudre dans cette seconde moitié du diptyque : la capacité de Sid Beauchamp à mener à son terme son rêve d’ascension sociale quoi qu’il en coûte, le plan d’expansion capitaliste de Joséphine Barclay, continuer à mener la lutte pour son peuple apache de Salvaje, sortir encore une fois vivant d’une mauvaise passe pour Jonas Crow tout en protégeant les personnes avec qui il chemine. Comme dans toute série Western, vient un temps où les personnages quittent l’ouest sauvage pour un séjour en ville : ici ils se retrouvent à Tucson à l’exception de deux séquences. Dans la première, le lecteur découvre ce qui est arrivé aux mains de Beauchamp, dans une zone désertique et rocheuse, déjà visitée dans le tome précédent, avec ces très beaux effets d’espaces et de textures de roche, de sol stérile, et malgré toute la capacité des Apaches à vivre en autonomie dans un tel territoire. La seconde met également en valeurs ces paysages naturels imposants et peu propices à la vie, au cours d’un voyage en train. Une première case de la largeur de la page montre la chaîne montagneuse dans le lointain, avec une prise de vue au ras de la voie ferrée, la colonne de fumée noire de la locomotive souillant le ciel, plus noire que les nuages, les rails s’ouvrant un chemin entre deux zones enneigées. Puis le train progresse dans une tempête de neige, les montagnes devenant de simples silhouettes, et les plaines enneigées infinies.



Pour cette seconde partie, le scénariste met à profit les talents de l’artiste pour les zones d’extérieur et d’intérieur dans la ville et ses faubourgs. Tout commence avec la silhouette aisément reconnaissable d’un château d’eau à proximité de la voie ferrée, et une éolienne sur une haute structure en bois juste à côté. L’attention du lecteur va ainsi assimiler, sans effort conscient, de nombreux éléments visuels appartenant au genre et à la mythologie Western : les énormes hangars en bois, l’enseigne où figure le mot saloon, l’avenue principale traversant la ville et autour de laquelle elle est construite, le luxueux manoir de maître attestant de la position sociale et économique dominante de son propriétaire, une partie significative des déplacements s’effectuant à cheval ou en voiture à cheval, le prestige des rares bâtiments construits en dur comme la banque ou l’Ambassador, l’étendue du cimetière attestant des espaces disponibles et des dimensions à l’américaine, la simplicité des pierres tombales… pour finir avec la maison en bois du couple de fermiers et le corbillard à nouveau sur la route, enneigée avec un magnifique paysage naturel. Les images montrent tout cela de manière organique, donnant à voir ces environnements urbains, assurant que le lecteur éprouve la sensation d’y être.


Il en va de même pour les scènes d’intérieur, qui sont également variées. Dès son arrivée, Jonas Crow se retrouve invité, sans son consentement, dans la riche demeure de la veuve Joséphine Barclay. Le lecteur découvre la propriétaire en train d’exécuter une fresque murale, avec un échafaudage en bois provisoire pour lui permettre d’atteindre le bon niveau, les motifs du papier peint, les appliques murales, les chaises tapissées, puis le beau parquet, le petit salon en mezzanine, etc. Il accompagne ensuite Chato dans la chambre que Joséphine lui a réservée avec le lit et sa courtepointe, le fauteuil, la cheminée pour chauffer et son manteau avec lampe à pétrole, buste et petit coffret, sans oublier le tableau, la baignoire métallique, le panier en osier tressé contenant les branches pour alimenter le feu de l’âtre, le tapis, la table basse et une deuxième lampe à pétrole, la table de nuit et une troisième lampe à pétrole, le parquet plus grossier, une commode et un petit canapé, tout ça en une seule case. Quelques pages après, un petit tour dans le magasin général pour de nouveaux vêtements destinés à Crow, et l’œil du lecteur fait le tour de la case pour identifier les autres marchandises. Vient ensuite le tour du propriétaire de l’Ambassador, réplique de celui de la Nouvelle-Orléans (une immense bâtisse de style victorien avec une coupole en fer forgé) avec son ascenseur et son phare au gaz projetant un rayon lumineux des kilomètres à la ronde, etc. L’attention du lecteur se trouve également attirée par les tenues vestimentaires de Joséphine et Sid attestant de leur aisance financière, celles imposée à Chato. Il sourit en voyant que Crow retrouve enfin une tenue digne de sa profession, presqu’un uniforme.



Les discussions entre les personnages bénéficient de mises en scène tout aussi construites et parlantes. Le lecteur peut voir comment les uns et les autres essayent de prendre l’ascendant, d’imposer leur volonté, soit par leur position de force évidente, soit par des stratégies psychologiques plus sournoises pour parvenir à une emprise, en particulier Joséphine sur son petit-fils. Elle aussi est une personne de pouvoir qui sait parfaitement utiliser les autres pour ses fins, sciemment et finement.  Ses manipulations sur Chato deviennent un reflet de l’éducation que Salvaje a donné à son fils, sans plus lui laisser le choix. Le portrait de Sid Beauchamp se dessine par son comportement : alors qu’il semblait parti pour être aussi ignominieux de Jeronimus Quint, sa position dominante perd en force. Le lecteur voit comment cet homme a pu vouloir prendre une revanche sociale, et comment il a reproduit le comportement des riches et puissants autour de lui. Il paie le prix cher d’avoir omis de prendre en compte que sa naissance ne lui a pas permis d’appartenir à la même classe sociale, et il se retrouve en fâcheuse position faute de pouvoir jouir des mêmes prérogatives. La narration permet de comprendre les motivations de Salvaje et celles de son fils. Comme le laissait subodorer le tome précédent, Jonas Crow lui-même ressent des émotions et éprouve des sentiments, fait preuve d’une capacité d’autoanalyse sur sa situation et sur les manques qu’il éprouve, en particulier vis-à-vis de cette femme : une Anglaise, une pimbêche comme il en a rarement vue, coincée, têtue et la pire cuisinière de toute la Californie ! Avec cette remarque, le lecteur prend conscience de la place centrale des femmes dans l’histoire : cette Anglaise, Joséphine Barclay, Salvaje.


Le lecteur retrouve tout ce qu’il attend : une narration visuelle riche, expressive et dont le haut niveau technique permet une accessibilité et une évidence immédiate, une intrigue violente au cours de laquelle le personnage principal se bat pour des objectifs moraux tout en étant faillible et faisant usage de méthodes condamnables. Le méchant du récit s’avère plus fragile que prévu, et il se trouve des individus prêts à mettre en œuvre le capitalisme pour le profit de manière inconditionnelle. En arrière-plan, le lecteur capte une réflexion délicate sur l’éducation d’un enfant, son instrumentalisation incidente ou consciente. Un monde impitoyable et complexe qui corrompt tous les individus.



lundi 24 août 2026

Undertaker T05 L'Indien blanc

C’est cette vie que Caleb était venu chercher.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 4 - L'Ombre d'Hippocrate (2017) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les références aux faits antérieurs. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Dans une région sauvage dans la région de Tucson, au milieu d’une piste enneigée traversant un massif rocheux, une diligence tirée par quatre chevaux, le feu ayant pris à l’arrière, avec un cavalier qui la suit qui hurle : Apaches ! Il enjoint le cocher Dodson à accélérer, mais ce dernier n’y arrive pas car les chevaux n’en peuvent. Derek hurle un nouvel avertissement, trop tard et en vain : Dodson se trouve décapité par un fil barbelé tendu entre deux rochers. La diligence se couche sur le côté, le feu ravageant toujours l’arrière. Le passager sort par le dessus et aide Sondra à en sortir. Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner, Derek fait demi-tour et se rapproche des deux passagers : il abat Sandra d’une balle dans la tête et il en fait de même pour l’autre passager. Il fait à nouveau demi-tour pour s’éloigner et découvre qu’un Apache se tient devant lui un arc et une flèche à la main. Il charge au galop et reçoit une flèche en plein ventre, chutant à terre. Alors que Salvaje s’approche avec ses hommes, Derek se tire une balle dans la tête.



À Tucson dans la plus riche demeure, Sid Beauchamp s’adresse à Joséphine Barclay : il lui assure que son fils n’a pas souffert. Il en est certain : l’Indien qui les a renseignés a assuré que l’Indien blanc avait été tué net pas une balle de Derek. D’ailleurs, à ce sujet… Derek était condamné, les poumons. C’est pour cette raison que Sid avait pensé à lui pour escorter la diligence, qu’elle arrive ou pas à San Diego. Il lui avait promis une prime pour sa femme, enfin sa veuve… Il sait que c’est dur à entendre, mais si Derek a tiré sur le fils Barclay, c’est qu’il n’a pas eu le choix. La riche propriétaire lui assure qu’elle comprend, elle paiera bien sûr. Il reprend la parole : il la remercie, il ne peut imaginer à quel point cela doit être terrible pour elle, s’il peut faire quoi que ce soit… Elle lui répond : Elle y a pensé, et il y a quelque chose qu’il pourrait faire pour elle : elle veut qu’il récupère le cadavre de son fils pour l’enterrer ici à Tucson. Il essaye de se défendre : C’est impossible ! Il ignore où Caleb Barclay se trouve, les Apaches ont sûrement emporté sa dépouille avec eux, à l’heure qu’il est il doit être dans leur territoire ! Sans compter son état de décomposition ! Elle le reprend : elle a annoncé à toute la ville que les funérailles de Caleb seraient célébrées d’ici une semaine. Elle conclut : Tant que son fils ne sera pas revenu chez elle, son cœur ne pourra se dédier ni à leur amour, ni à leur mariage. À côté de la diligence, Jonas Crow est en train de creuser une tombe dans une terre gelée, pleine de pierres. C’est un peu comme racler un gros caillou avec les dents.


Début du troisième diptyque : le titre met le lecteur sur la voie, les Indiens vont jouer un rôle, peut-être que le personnage principal va s’enfoncer en territoire indien. En territoire Apache même, plus précis encore le récit mentionne les Chiricahuas, un groupe d'Apaches vivant dans le sud-ouest des États-Unis, ayant compté parmi ses membres Cochise et Geronimo. Le lecteur comprend que cette aventure se déroule peu de temps après la précédente, c’est-à-dire en 1865 ou 1866. Même si les auteurs ont choisi avec précision la tribu indienne, ils s’abstiennent de références sur son histoire à cette période particulière. Ils utilisent ce peuple pour évoquer un autre rapport au monde, une autre façon de vivre, des valeurs sociales différentes. Vers la fin de cet album, Salvaje décrit à Jonas Crow ledit mode de vie : Avant les hommes blancs, l’Apache se levait avec le soleil et partait parcourir la terre des esprits sans crainte ni espoir. Et lorsqu’il trouvait un gibier, des herbes ou des fruits à cueillir, il se contentait d’être reconnaissant. À la tombée de la nuit, l’Apache rentrait au camp pour aider les siens avant de retrouver la couche de l’être aimé. Il n’attendait rien, n’avait d’autre souci que d’apprendre du monde et de se préoccuper des siens. Cet Indien inculque ces valeurs traditionnelles à son fils Chato, une éducation qui semble insupportablement dur à Jonas Crow lui-même, pourtant pas un enfant de chœur.



L’horizon d’attente du lecteur repose pour commencer sur les composantes visuelles du genre Western. Les auteurs remplissent cette promesse dès la séquence d’ouverture, avec des formations géologiques montagneuses et un chemin enneigé pour passer un col : texture de roche impeccable, une neige bleu-gris très réussie, une perspective dégagée à des kilomètres avec un ciel orangé comme enflammé, et trois vautours dérangés par le bruit. La sensation d’immersion fonctionne à plein dans ce paysage grandiose faisant honneur aux zones sauvages de l’Amérique. Lorsque Crow se retrouve sur place quelques jours plus tard pour creuser des tombes, la neige a perdu sa teinte bleutée pour être gris-blanc. Crow est recruté par Sid Beauchamp pour rejoindre sa bande et aller chercher un cadavre : nouvelle chevauchée passant au milieu des gorges d’une montagne, avec la roche formant d’élégantes arabesques témoignant des couches de formation, et débouchant sur une zone dégagée nimbée de gris, la vision glaçante d’un cimetière apache. La traversée de ce territoire naturel se poursuit, l’occasion d’autres paysages superbes : un village construit sous un énorme surplomb rocheux, une rivière coulant entre deux falaises et sa cascade, un camp Chiricahua composé d’une douzaine de tepees, des étendues enneigées à perte de vue avec de rares arbres, une falaise à la verticale à escalader à main nue, etc. Un voyage qui emmène le lecteur dans une région aux caractéristiques spécifiques et spectaculaires, imposant ses contraintes aux voyageurs.


Les auteurs ont visiblement pris plaisir à concocter quelques instants visuellement marquants au cours du récit : le fil barbelé tendu à hauteur du cou du cocher, la peinture de guerre en forme de crâne sur le visage de Salvaje, la main écorchée de Jonas à force manier la pelle, Jonas buvant le vin à la bouteille, le visage de Caleb après avoir ôté sa peinture de guerre, Salavje passant à travers la chute d’eau, un gros plan sur un épis de maïs illustrant le propos de Salvaje (Le fermier et sa squaw ont choisi d’être les esclaves du maïs), etc. À nouveau, le lecteur ressent la qualité de la narration visuelle même s’il n’y prête pas attention. Le dessinateur sait donner vie à chaque séquence quelle qu’en soit sa nature, y compris les plus statiques. Le scénariste se montre un dur envers lui avec deux pages d’exposition de la situation, lors d’un long exposé de Sid Beauchamp : Meyer montre les différents gestes de du shérif même s’il reste assis, il montre comment Jonas n’arrive pas à rester en place, et ce qu’il voit à l’extérieur. Les prises de vue et les mises en scène complexes s’avèrent immédiatement lisibles et transmettent avec élégance et conviction l’état d’esprit des personnages lors des conflits psychologiques. À ce titre, plusieurs scènes marquent le lecteur par la justesse des expressions de visage et des gestes : Jonas Crow prenant la décision de mutiler le cadavre de Caleb, le même Jonas se heurtant aux comportements des trois Apaches (Salvaje, Chato, et le vieil homme), Chato tiraillé entre les valeurs inculquées par sa mère et ce qu’offre le couple de fermier), etc. Sans effet spectaculaire ou démonstratif, le dessinateur combine les différents paramètres et personnages lors des scènes d’affrontement avec un naturel confondant, et une habileté extraordinaire, assurant là encore la plausibilité du déroulement des actions.



Le scénariste continue de savamment doser ses ingrédients, entre une nouvelle aventure complète en deux tomes, et la trame de la série. Ainsi, le lecteur peut voir l’impact du départ de Rose Prairie sur le comportement de Jonas Crow, et celui-ci est à nouveau rattrapé par son passé de Lance Strikland et un espoir ténu de s’en débarrasser, sans oublier son métier de croque-mort qui le met à nouveau dans une situation intenable. D’un côté pas de progression significative de sa situation, mais de l’autre une évolution discrète conséquence des situations des tomes précédents. Dans cette première partie de ce nouveau diptyque, les auteurs mettent à nouveau en scène un détenteur de l’autorité (un shérif) qui en use à ses fins personnelles, ayant en plus tout à fait conscience que sa fonction sert les intérêts capitalistes de la société de chemin de fer et de sa propriétaire. Pendant ce temps-là, le personnage principal se trouve confronté à une autre culture, avec des valeurs dont il mesure progressivement l’altérité, à la fois en observant le comportement des Indiens Chiricahuas, à la fois quand Salvaje le dit de manière explicite : l’exposé relatif à la situation Avant les hommes blancs […] apprendre du monde et se préoccuper des siens. À nouveau Jonas Crow se trouve confronté à des valeurs morales qui mettent à mal ses choix de vie. De scène en scène, le vrai caractère de Sid Beauchamp se révèle, et le personnage s’étoffe pour devenir de plus en plus méprisable et dangereux à sa façon insidieuse, moins flamboyante que celle de Jeronimus Quint, mais tout aussi toxique.


Difficile de croire que Jonas Crow pourra se retrouver dans une situation pire que dans le cycle précédent, face à un individu pire que Jeronimus Quint, et pourtant… La narration visuelle immerge le lecteur comme peu d’autres, dans des endroits pleinement réalisés et des situations d’une évidence et d’une plausibilité peu communes. Le méchant de l’histoire révèle très progressivement sa vilenie, qui acquiert une profondeur de plus en plus écœurante. Une nouvelle fois, le métier de croque-mort s’avère extrêmement propice à se retrouver dans des situations d’une dangerosité létale, et face à un système de valeurs complexe et ambivalent.



lundi 10 août 2026

Undertaker T04 L'ombre d'Hippocrate

Quint préfère les otages à la confiance.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 3 - L'Ogre de Sutter Camp (2017) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit de la première partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Sutter Camp en 1864, un camp militaire de campagne, avec ses tentes, ses soldats… Et ses blessés. Dans l’une des tentes, une dizaine de soldats regardent en direction de l’unique maison en bois, très affectés par les cris qui s’en élèvent. L’un d’eux, le bras en écharpe, s’indigne avec véhémence : ils ne peuvent pas laisser ce répugnant individu continuer, ils sont des soldats ! L’un d’entre eux se lève, sort et marche d’un pas décidé vers la maison, s’aidant d’une cane de fortune, alors que les cris continuent de se faire entendre. Il appelle d’une voix forte le responsable : Quint ! Ce dernier sort sur le perron accompagné par son marabout apprivoisé Barks. Alors qu’il est sous la menace du revolver du lieutenant Lance Strikland, il se met à parler d’une voix calme et enjouée. Il constate que tout ça dépasse un peu le lieutenant, et il lui explique qu’il avance dans ses recherches, ce qu’il trouve aujourd’hui sauvera son vis-à-vis demain. Bien sûr, les cris d’une femme, c’est toujours difficile à supporter, eh bien, Strikland n’a qu’à se dire que c’est une sudiste. Il conclut : si le lieutenant le tue, elle meurt et avec elle, tous les petits camarades soldats qui ne bénéficieront plus de ses talents. Et puis sans lui, Strikland perdra sa jambe au mieux. Au pire… Quint rentre tranquillement dans la maison, la femme hurle de le tuer, les cris reprennent, Strikland s’éloigne.



Quelques années plus tard, au temps présent du récit, Jonas Crow est en train de creuser une tombe en pleine forêt, pour le colonel Charley Warwick. Madame Lin s’en étonne : il a fait mourir le colonel avec désespoir, et maintenant il creuse sa tombe, elle ne comprend pas. Il répond en lui demandant si elle a déjà vu un clébard avec bout de cadavre de son copain dans la gueule Elle répond que non, et il rétorque que c’est pour ça qu’elle ne comprend pas. Il lui tend une liasse de billets, qu’il a trouvée sur le cadavre : elle a fait sa part de boulot, c’est pour elle. Elle prend la liasse et la range dans sa veste, en ajoutant que le travail n’est pas fini du tout : il le sera quand Quint sera mort et Miss Rose libre. Il estime qu’il devait essayer de l’éloigner, il lui demande de seller un cheval, car le corbillard les ralentirait, et qu’ils risquent de recroiser les marshals. Elle répond que ce n’est pas le vrai danger : le vrai risque quand on chasse un monstre, c’est de devenir comme lui. Plus loin, Jeronimus Quint fait tranquillement avancer sa cariole sur un chemin de terre, alors que Rose Prairie se tord de douleur à l’arrière, allongée à même le sol. Il lui tend une bouteille de sa panacée pour calmer la douleur. Elle lui demande s’il l’opérera. Il répond que oui… ou qu’il la découpera morceau par morceau.


Les auteurs jouent habilement avec le fait que le lecteur n’est pas encore complètement sûr que les éléments récurrents de la série soient figés, en particulier la distribution des personnages, mis à part celui qui donne son nom au titre de la série. Du coup il ne peut pas tenir pour acquis la survie des autres. Il s’inquiète bien sûr pour Rose Prairie qui joue le rôle de faible femme, victime et d’otage enlevée par le méchant. D’un côté, le lecteur se dit que ce dispositif narratif relève du cliché assignant le rôle de demoiselle en détresse à la gent féminine, et de sauveur à l’homme. De l’autre côté, Miss Lin sait manier le fusil et sait se faire obéir dudit homme quand elle le veut. En outre, le premier cycle a établi que la vie de Jonas Crow lui a appris à survivre dans des circonstances périlleuses face à des dangers physiques, ce qui n’est pas le cas de Miss Prairie, et elle a fait preuve d’autres formes de ressources. Dans le même ordre d’idées, la course-poursuite continue entre Crow et Quint d’un côté, et la menace des marshals en chasse pour capturer Crow en arrière-plan, selon la même dynamique que celle du premier cycle. Toutefois la mécanique du récit présente assez de différences significatives pour éviter la sensation de copier-coller. En revanche, Quint lui-même fait observer à Crow qu’il y a une répétition dans le fait que le second se retrouve à la merci du premier, ainsi que Rose.



Dans ces situations récurrentes, le lecteur se retrouve fasciné par le docteur Jeronimus Quint, quasiment sous son emprise, à l’instar des personnages. Il se retrouve impressionné par cet homme à la forte stature, au solide appétit quelles que soient les circonstances (y compris avec un individu allongé sur la même table et un couteau dans le ventre), son calme en toutes circonstances y compris quand il est sous la menace d’un revolver tenu par quelqu’un qui sait s’en servir, et souvent le sourire aux lèvres. Il dort paisiblement même en étant à la merci d’une captive. Et il sourit pratiquement tout le temps, semblant apprécier la vie et ses circonstances, et le pouvoir qu’il exerce sur ses prochains. Le dessinateur sait en faire un individu formidable avec ses chemises blanches, son nœud papillon, son gilet, sa barbe rousse, et son sourire si naturel, lui donnant un air débonnaire, quelle que soit l’horreur qu’il est en train de commettre, quelle que soit la forme que prend son sadisme et sa cruauté. Il apparaît comme une force de la nature : un être solide, dont le comportement présente une cohérence sans faille, avec des gestes assurés et posés… et parfois très vifs, ce que les dessins montrent très bien et de manière plausible et convaincante. Par comparaison, le lecteur voit Jonas Crow s’agiter en proie à ses émotions, sembler faible et cruel à sa manière, pas du tout à son avantage. En effet, Rose Prairie se retrouve cantonnée au rôle de demoiselle en détresse, et là aussi les dessins convainquent le lecteur de ce comportement : une jeune femme solide et résolue, ne faisant pas la fois face à la violence physique et la manipulation psychologique. À son grand plaisir, le rôle de Miss Lin évolue et là encore le dessinateur sait montrer ces aspects de sa personnalité, que ce soit en tenant tête à Jonas Crow, ou en faisant face à elle seule aux marshals, des moments apportant une grande satisfaction.


Après trois tomes, la qualité de la narration visuelle est devenue implicite pour le lecteur, au point qu’elle pourrait en devenir invisible. Ce qui est normal d’un côté, qu’elle s’efface au profit de la narration, et en même temps un phénomène d’invisibilisation de l’artiste. Alors que ce dernier trouve à chaque fois l’équilibre parfait dans ses compositions pour donner à voir les conventions visuelles du western, et leur apporter des éléments spécifiques au récit, pour éviter les clichés. La première illustration s’étend sur une double page établissant le lieu : le campement militaire fait de tentes : une vue épatante en élévation avec une dimension panoramique sur la gauche pour donner une idée du nombre de tentes, et la maison dont le porche est éclairé à droite. Régulièrement le lecteur sent sa vitesse de lecture ralentir insensiblement devant une image qui mérite plus d’attention : trois maisons au bord d’une rivière vues depuis un point en hauteur, un bateau avec une roue à aube naviguant entre deux falaises couvertes de mousse d’un vert inattendu, un dessin en ombre chinoise montrant les débris s’éparpiller dans l’eau en vue de dessous, le cheval de Jonas Crow se cabrant effrayé par un coup de fusil, une simple attelle sommaire à un poignet, l’affrontement retour entre le vautour Jed et le marabout Barks, etc. Les séquences découpées en plusieurs cases coulent de source, avec également de très beaux effets émotionnels ou d’action.



Quoi qu’il en soit, le lecteur est pris par le suspense et il s’inquiète de savoir ce que lui réserve ce tome, les souffrances qui attendent les héros face à ce monstre si sûr de lui, et à juste titre. Outre cette intrigue irrésistible, il voit à plusieurs reprises que se pose un dilemme moral pas si basique que ça. Les tortures infligées par Quint sur ses cobayes non consentants sont inexcusables, et le place clairement dans le camp des méchants. Toutefois le comportement même de Jonas Crow qui utilise ses armes à feu avec libéralité et des conséquences allant de blessures bénignes à des blessures graves et incapacitantes, finit par faire dire à Lin que Crow blesse de nombreuses personnes et ne soigne personne, alors que Quint en sauve neuf et tue la dixième. Quint lui-même utilise cet argument avec une conviction qui finit par faire douter, à faire relativiser ses crimes. Dérageant. L’autre trame narrative réside dans les caractères des personnages. Le lecteur en apprend plus sur Jonas Crow, sur Rose Prairie et sur Miss Lin : il apprend à mieux les connaître, et cela change le jugement qu’il porte sur eux, sur leurs actes et sur leurs motivations. Les auteurs mettent les actes au regard de l’intentionnalité des personnages et de leurs valeurs, établissant ainsi un contrepoint à l’aspect purement factuel des exactions de Quint comparées à celles de Crow.


Bien sûr, les auteurs se montrent des conteurs hors pair, tant sur la structure de l’intrigue que sur l’excellence de la narration graphique. Le lecteur dévore ce récit, un plaisir de haute qualité au premier degré. L’amateur de Western se trouve fort aise de voir son avis conforté sur la maîtrise des conventions de ce genre par ces deux créateurs. Le lecteur se trouve déstabilisé par la question morale qui court tout le long de ce deuxième diptyque, sur le pouvoir du médecin de donner la vie, ou au moins de sauver des vies, opposé à celui de donner la mort qu’il pourrait également utiliser, ne serait-ce le serment d’Hippocrate qu’il a prêté. Cela conduit le lecteur à s’interroger sur le besoin de serments de ce type dans d’autres domaines d’activité, par exemple ceux qui ont un impact significatif et destructeur sur la planète et l’environnement.



lundi 27 juillet 2026

Undertaker T03 L'ogre de Sutter Camp

Le métier de croque-mort n’a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles.


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) et Undertaker - Tome 2 - La Danse des vautours (2015), et c’est à nouveau la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


De nuit, dans les bois, dans la roulotte de Jeronimus Quint, celui-ci s’apprête à opérer un patient à l’écart de tout autre âme humaine. Il commente ses préparatifs : Je sais. Tout cet attirail fait un peu médiéval. Pardon. On se croirait presque dans un donjon aux mains de je ne sais quel bourreau. Ah ! Ah ! Ah ! Je vous rassure, contre la douleur, la science moderne nous a apporté le chloroforme, un produit miraculeux ! Vous n’avez pas idée des quantités que j’ai utilisées pendant la guerre. J’ai même amputé des deux mains un sergent sans qu’il s’en rende compte ! Ah… Quel dommage que je ne puisse pas vous en donner. Dans une opération prolongée, le chloroforme comporte trop de risques pour le cœur. Et votre opération va être longue. Très longue. Et pus, pour être honnête, si vous vouliez me gratifier de quelques cris, je ne serais pas contre… Franchement, pour joindre l’utile à l’agréable, c’est même ce que je préfère. Alors, ne vous ne gênez pas… Faites-moi plaisir… Un cri horrible déchire la nuit.



Dans une zone désertique, un corbillard chemine d’une allure calme, Jonas Crow tenant les rênes des deux chevaux. Rose Prairie lui fait des recommandations : Arrêter de dire bonjour, leurs clients ont perdu un proche ou un membre de leur famille. Alors, bonjour, ce n’est pas approprié. Elle propose plutôt : Madame, monsieur, que peut-on faire ? Et quand la demande du client lui paraît étrange, il pourrait la qualifier de spéciale plutôt que de demeurée. Elle continue : tant qu’il continuera à lancer des répliques indiquant qu’il ne peut pas réparer le corps d’un parent car il s’est liquéfié vu qu’il est mort dans ses excréments et qu’il n’en a rien à faire, au lieu de suggérer qu’il leur déconseille de voir le corps, le temps à fait son œuvre, il n’est pas présentable, eh bien leur commerce continuera à perdre tous ses clients et ses derniers dollars. Crow plaisante : Il lui avait bien dit, le métier de croque-mort n’a aucun avenir, les clients ne sont pas fidèles. Elle le tance : Les clients n’ont à voir là-dedans ! Six semaines qu’ils sont associés, six semaines qu’il a tout fait pour qu’ils ne puissent pas honorer le moindre contrat ! Mais c’est fini ! Elle leur a trouvé une opportunité en or ! Une mort naturelle, le gendre de la défunte est un rentier, il fournit du bétail pour toute la région, entre la cérémonie et l’inhumation il devrait pouvoir leur payer dans les cent dollars. Elle attire son attention : ils n’ont plus un cent devant eux, s’ils ratent ces funérailles, elle ne sait pas comment ils pourront continuer. Il suggère une réduction de personnel…


Après un premier diptyque très réussi, les auteurs se retrouvent dans une situation délicate : donner plus de la même chose aux lecteurs, ou avancer de manière significative dans l’évolution des personnages. Premier constat : la qualité de la narration visuelle reste formidable. Les auteurs conservent l’ancrage dans le genre Western et le lecteur retrouve les paysages désertiques, les armes à feu, les voyages en corbillard d’une destination à l’autre, la place importante donnée aux chevaux, les nuits propices à l’isolement et aux actes violents, le vautour Jed (et même un autre rapace répondant au nom de Barks). Pour ce second diptyque, une nouvelle figure de l’Ouest prend la place centrale : le charlatan, et le lecteur va découvrir à quel point celui-ci est éloigné du vendeur d’élixir Samuel Doxey (1955) par Morris (1923-2001, Maurice De Bevere). Il remarque également comment les auteurs reprennent des schémas présents dans le premier diptyque, le principe d’éléments récurrents propres au principe même de la série. Les personnages bien sûr : le croque-mort Jonas Crow et son passé encombrant de lieutenant Lance Strikland, la jeune Rose Prairie et ses principes moraux se heurtant au principe de réalité, la pragmatique Miss Lin et son bon sens concret. La dynamique de l’intrigue : une nouvelle commande de mise en bière et d’inhumation avec une rémunération intéressante, et… Comme dans la première aventure, le croque-mort doit fuir avec un groupe armé à ses trousses.



En fonction de son horizon d’attente, le lecteur apprécie différemment les éléments récurrents : le rôle des trois personnages principaux semble déjà figé, la dynamique de la course-poursuite apparaît, dans cette première moitié, comme un copier-coller mécanique. Il en va différemment des environnements. Oui, Jeronimus Quint exerce également son métier comme un médecin ambulant, avec sa roulotte, toutefois son intérieur est aménagé bien différemment de celle de Crow. Oui, les personnages traversent à nouveaux des zones désertiques en gagnant l’Oregon toutefois leur relief est bien différent, avec une vue magnifique à l’approche de la ville d’Ypeka, apparaissant en contrebas d’un col, ou encore une zone avec une maigre végétation et une très belle arche de pierre, une petite ville à côté d’une rivière, une forêt dense et de grande ampleur. En ville aussi, les lieux différent de ceux du premier tome. La riche demeure des Warwick est aménagée autrement de celle du propriétaire Cusco. Cette fois-ci l’intrigue emmène le lecteur dans un grand hangar aménagé au milieu de la ville où le docteur s’est installé pour opérer le temps d’une nuit. L’artiste a évidemment travaillé sur l’apparence du bon docteur : une réussite, combinant une allure rassurante par son sourire, et en même temps une menace physique sous-jacente par sa corpulence, embonpoint compris. Il dispose aussi de son propre oiseau plus ou moins apprivoisé comme Jed pour Crow : un marabout d’Afrique, appelé Barks, également un charognard.


Du premier diptyque, le lecteur garde également en mémoire la lisibilité des plans de prise de vue pour des situations complexes, le rendant sensible à cette qualité narrative. Il commence par savourer l’angle de vue de certaines cases : la vue en hauteur d’Ypeka, les personnes présentes pour la veillée funéraire, Crow tout de noir vêtu galopant sur un de ses chevaux d’ébène en pleine nuit, les hommes de main d’Ashton, le gendre du colonel Charley Warwick, canardant à travers la porte de la chambre de ce dernier, un lièvre rôtissant à la broche, la foule rassemblée pour écouter le bonimenteur, le marabout Barks se perchant sur un rebord de fenêtre à côté du vautour Jed (une métaphore de l’irruption de l’influence de Quint, amenuisant d’autant celle de Crow, auprès de Rose), Quint s’élançant de toute sa masse sur Crow avec un tranchoir à la main, etc. La gestion des scènes complexes reste sous-jacente, tout en étant bien présente, le lecteur s’en aperçoit après coup. La conception de la page dans laquelle Crow se fait un malin plaisir de provoquer un malaise chez Rose en lui expliquant le travail de croque-mort par l’exemple : une grande case et une douzaine plus petites, pour attirer l’attention sur l’accumulation de petites actions répugnantes. La bagarre dans l’espace confinée de la chambre du colonel, avec l’homme de main en feu passant par la fenêtre. Le face à face à haut risque entre Jeronimus Quint et Rose Prairie servant d’appât dans le hangar d’opérations. Les allées et venues dans la forêt de nuit alors que l’ogre de Sutter Camp a été capturé. À nouveau, l’artiste fait la preuve de son expertise dans la conception des prises de vue pour tout rendre plausible et évident.



Des similitudes dans la dynamique du récit, certes. Des caractères déjà très cernés, certes, toutefois les auteurs savent les mettre à profit dans de nouvelles situations, et le pragmatisme de Miss Lin la rend incroyablement attachante et impose le respect chez le lecteur. Une mise en danger qu’il voit venir de loin : le lecteur éprouve quelques difficultés à accepter que les auteurs placent déjà Rose Prairie dans le rôle de la demoiselle en détresse à sauver par le héros. Mais bon, il suppose qu’elle fera preuve d’une ressource inattendue dans la deuxième partie. Le charlatan itinérant qui ne prête pas du tout à rire. Les auteurs font dire au colonel Charley Warwick que : Il y a un tribunal spécial là-bas pour les gens comme lui, ils ont jugé et pendu le Hollandais volant d’Andersonville. Cette mention semble vraiment précise : une rapide recherche permet de trouver la référence correspondante. Il s’agit de Henry Wirz (1823-1865), confédéré, médecin de formation, pendu après la fin de la guerre de Sécession pour conspiration et meurtres commis alors qu'il dirigeait le Camp Sumter, une prison militaire près d'Andersonville en Géorgie. Appréciant cette honnêteté intellectuelle (Sumter étant devenu Sutter), il se trouve pris par le suspense, craignant pour la vie des uns et des autres, malgré la nature récurrente des personnages. De temps à autre, il sent qu’une situation entre en résonnance avec des préoccupations très contemporaines. Le bon docteur déploie un argumentaire très sophistiqué entre aveu des limites de ses connaissances et non-dits, profitant à l’évidence d’être l’unique médecin que verront les habitants des villes, tirant profit de cette situation de désert médical. Dès le premier diptyque, les auteurs jouaient sur la partition implicite entre les bons et les méchants, et le flou moral entourant le personnage principal, dont la tête est mise à prix pour des crimes restant à découvrir, et pour son habileté à tuer grâce à son adresse au tir. S’il semble ne pas tuer d’innocents, il ne cherche pas non plus à préserver la vie par tous les moyens. Du coup, la rationalisation de l’ogre de Sutter Camp prend un autre goût, quand il met en avant qu’il sauve beaucoup plus de vies qu’il n’en prend, introduisant un dilemme moral entendable au regard des morts dont Jonas Crow est coupable.


Un second diptyque qui démarre très fort. La narration visuelle embarque direct le lecteur dans ce western, qu’il s’agisse des lieux, des situations, de leur déroulement, de la complexité des personnages. L’intrigue place immédiatement les personnages dans une situation familière : un nouveau décès, un nouveau corps à apprêter et à mettre en bière. Et tout aussi immédiatement, une situation qui dégénère. Le lecteur ne peut que ressentir qu’il s’est déjà attaché à Rose Prairie et à son idéalisme battu en brèche, ainsi qu’à Miss Lin et à son pragmatisme malin. Il réserve son jugement pour Jonas Crow en fonction des crimes réellement commis. Il n’a qu’une hâte : savoir comment ce trio s’en sortira… et il y a intérêt à ce qu’il s’en sorte, ou alors même la panacée du docteur Quint ne pourra pas requinquer les responsables.



lundi 13 juillet 2026

Undertaker T02 La danse des vautours

On ferait mieux de voyager avec un crotale plutôt qu’avec cette raclure.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) qui constitue la première partie du diptyque, et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


À Anoki City une ville minière, en 1865, dans la seule maison en dur, Rose Prairie est venue passer un entretien d’embauche devant le riche propriétaire Joe Cusco. Il formule la dernière condition pour l’embauche : qu’elle se déshabille. Elle répond sèchement que c’est sans doute une pratique aussi banale que répandue, mais il y a d’autres femmes pour ce type de services, et elle n’est pas de ce genre-là. Il se lève de son bureau et regarde par la fenêtre en lui tournant le dos. Il reprend la parole : inutile qu’elle monte sur ses grands chevaux, et elle peut déposer sa valise, elle et lui savent qu’elle n’ira nulle part. Il continue : elle est comme toutes les autres, elle a dépensé ses derniers dollars pour venir à Anoki. Si elle sort de chez lui sans poste de gouvernante, dans trois jours au plus elle sera morte ou une fille à maison close. Elle fera pour une bouchée de pain ce qu’il lui demande aujourd’hui en échange d’une vie confortable. Il conclut : mais elle est libre, il ne la force pas. Les larmes aux yeux, elle cède à sa demande. Après avoir contemplé sa nudité, il ramasse sa robe et lui indique qu’elle peut se rhabiller. Il ajoute qu’il n’a pris aucun plaisir à ce petit jeu. Il s’explique : C’est juste que pour le rôle qu’il doit lui confier, il mise moins sur sa compétence que sur son désespoir.



Trois ans plus tard, retour au temps présent du récit et à une situation périlleuse : dans une route de montagne, après le passage d’un pont suspendu en bois par le corbillard, Rose Prairie vient de découvrir que la tête du croque-mort est mise à prix, et elle le tient en joue avec un fusil. Lin, blessée, est assise par terre, avec un revolver encore fumant dans la main. Elle explique à la jeune femme qu’on peut commettre un crime et ne pas être un criminel. Undertaker presse Prairie de baisser son arme à feu, Lin ajoute que s’il avait voulu les tuer, ce serait fait depuis longtemps. Jonas Crow résume la situation : la cavalerie va se pointer dans deux minutes et la cervelle de shérif ça les rend plutôt nerveux. Il lui propose qu’elle lui laisse planquer les carcasses de Bigby et de ses adjoints, qu’ils laissent passer les Yankees. Ces derniers se débrouilleront avec les enragés d’Anoki, et eux ils coupent le pont et ils filent vers la mine. Lin ajoute que ce n’est pas genre de Prairie de tirer comme ça sur un homme. La jeune femme prend sa décision : elle ne tirera pas sur Crow, mais ils attendent la cavalerie et elle leur dira la vérité. Celle-ci arrive à leur hauteur, le capitaine l’écoute et il prend sa décision. Il demande à l’Anglaise d’arrêter de le baratiner ou il la fait fusiller sur le champ. Il ne gobe pas ses sornettes : un shérif, trois adjoints morts, et un outlaw déguisé en croque-mort ! Il n’a jamais rien entendu d’aussi cinglé de toute sa vie.


Le lecteur découvre ou sait déjà que chaque récit prend la forme d’un diptyque : il va avoir le plaisir de lire la résolution de cette course-poursuite singulière. Des mineurs poursuivent un corbillard contenant le corps de leur patron qui a ingéré son or pour être enterré avec. Le croque-mort cache un secret sur son passé, et il est accompagné par Roser Praire la gouvernante de Joe Cusco, ainsi que sa cuisinière mademoiselle Lin. Il se trouve dans une position intenable : mis en joue par Rose, immobilisé alors que les mineurs se tiennent de l’autre côté du pont, et la cavalerie risquant d’être forte aise de mettre la main sur cet individu dont la tête est mise à prix. La complicité des deux auteurs rayonne dans chaque planche : une aventure dans le genre Western avec le sens du spectacle. Le lecteur sourit d’aise à chaque scène devant les conventions de genre bien nourries : la traversée à haut risque du pont en bois, l’embuscade avec les mineurs sur des rochers en hauteur, les fusillades, les magnifiques paysages grandioses, la progression éprouvante dans une zone désertique avec l’eau qui vient à manquer, les vautours qui tournoient, le passage à haut risque dans un défilé avec la haute probabilité de chutes de pierres, la ville fantôme, la mine désaffectée (mais pas hantée), la jeune femme au grand cœur, la folie engendrée par la soif de l’or… et des morts.



Cela se voit que les auteurs apprécient le genre Western, qu’ils en connaissent les conventions, qu’ils prennent soin de les mettre en scène dans les circonstances spécifiques de leur récit, pour éviter l’effet artifice superficiel en toc… et qu’ils ont assez confiance en eux et dans la solidité de leur récit pour glisser quelques moments iconiques, soit pour la dramatisation, soit pour un humour révérencieux. Impossible d’échapper au tir de revolver d’une précision surnaturelle, par exemple quand Jonas Crow réussit à couper la corde qui tient le pont en bois avec une balle bien placée, effectivement à quelques pas de distance seulement, les auteurs revenant ainsi dans le domaine du possible. Évidemment quelques individus consomment de l’alcool d’une qualité toute relative pour se donner du courage, et l’effet n’a rien de miraculeux, désinhibition et assoupissement, lors d’un passage où l’irresponsabilité du croque-mort manque de faire basculer son corbillard dans le vide. Veille nocturne du héros à tout épreuve capable de passer des jours sans dormir… sauf que non il s’endort et il se fait surprendre. Le coup du wagonnet dans la mine qui permet d’échapper aux poursuivants après une chute de plusieurs mètres… qui a des conséquences graves avec fractures multiples. Le lecteur remarque que les auteurs réutilisent le dispositif bien pratique des chevaux qui obéissent aux ordres de leur maître, pour une nouvelle échappée, comme dans le tome un. Il sourit, avec un sentiment passager de honte, quand le croque-mort attache un ennemi allongé au sol, pour le livrer aux vautours qui planent dans le ciel, une cruauté cohérente avec sa personnalité, tout en étant mise en œuvre surtout pour sa dimension spectaculaire.


La qualité de la narration visuelle va au-delà des moments spectaculaires. Cette seconde partie débute sur une séquence malaisante : l’humiliation de Rose Prairie dans sa chair et dans son esprit en l’obligeant à se mettre nue. Le lecteur assiste à cette scène sans ressentir de sentiment de voyeurisme car la mise en scène proscrit tout sensation de racolage gratuit aux frais de la victime, tout en transcrivant parfaitement le processus psychologique pour avilir cet être humain en lui faisant comprendre qu’elle fait preuve de pragmatisme certes, et surtout d’une forme de lâcheté en acceptant de renoncer ainsi à sa fierté. Autre moment présentant une direction d’acteurs d’une sensibilité remarquable : Rose explique à Jonas pour quelle raison elle ira jusqu’au bout de son engagement, c’est un moment crucial pour la solidité de l’intrigue, qui réussit grâce à la justesse du jeu d’actrice convainquant le lecteur de sa résolution inébranlable et de sa motivation. Le dessinateur impressionne tout autant par sa science de prises de vue dans des scènes complexes. Il rend parfaitement clair le positionnement des différentes factions lors de la confrontation entre la cavalerie et les mineurs, avec le corbillard pris au milieu. Autre séquence menée tout autant de main de maître pour suivre son déroulement : l’attaque de la ville fantôme et la fuite qui s’en suit. Ou encore ce moment où George Hill accepte de boire de la gnôle pour accomplir un acte qui va à l’encontre de ses valeurs morales.



Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir la deuxième partie de l’intrigue, à savoir si Crow, Prairie et Lin parviendront à mener à bien leur mission, ou peut-être changeront d’avis en cours de route, et le croque-mort repartira tout seul sur la route comme un pauvre cowboy solitaire (Ah non, c’est une chanson pour une autre série). La scène d’introduction attire également l’attention sur un thème présent tout du long, sous différente forme. En humiliant ainsi sa future employée, le riche propriétaire la contraint psychologiquement à admettre sa lâcheté, et à se soumettre à un individu capable de lui assurer un confort matériel. De manière symbolique, elle reconnaît sa supériorité à lui, sa domination sur ses conditions de vie à elle. Quelques pages plus loin, George Hill, un mineur bien sous tout rapport, comprend qu’il doit commettre un acte illégal, faire disparaître des cadavres et admettre ainsi qu’il est complice de la mort de militaires. Il se retrouve compromis dans un crime qu’il n’a pas commis. Plus tard, il se retrouve à consommer de l’alcool de mauvaise qualité, dans ce qui s’apparente à un rite de passage pour être accepté dans la communauté des autres mineurs. Une troisième fois, il devra passer outre ses valeurs et tuer un de ses compagnons. En filigrane, les auteurs filent cette thématique d’individus avec des valeurs morales contraints d’y renoncer sciemment, de s’acoquiner avec des individus habitués aux petits et aux grands arrangements avec les lois et avec la morale. Une forme de corruption en toute connaissance de cause, d’abandon de ses idéaux, de souillure d’individus purs, qui peut aussi se percevoir sous l’angle du péché d’orgueil, c’est-à-dire que Rose ou George ne sont pas tirés vers le bas, qu’ils sont contraints de reconnaître leur faillibilité, de devenir adulte en acceptant que les idéaux se brisent sur le principe de la réalité… mais pas tous.


Seconde moitié de la première aventure de ce nouveau personnage principal : le lecteur est sous le charme. Un western qui met en scène les conventions de genre attendues de manière organique et personnelle, un personnage principal original avec un passé trouble qui justifie des actions moralement réprouvables, des personnages secondaires attachants, et d’autres rôles bien développés. Une narration visuelle très bien construite que ce soit lors de mise en scène exigeante par l’ampleur de la distribution ou la configuration de l’environnement, par la direction d’acteurs capable d’une grande sensibilité pour les moments psychologiques délicats, avec quelques touches amusées. Le tout porté par une intrigue maligne et bien construite. Vivement le second diptyque.



lundi 29 juin 2026

Undertaker T01 - Le mangeur d'or

C’était légal. Mais est-ce que c’était juste ?!


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend L’histoire débutée dans ce tome constitue la première partie d’un diptyque, qui se termine dans le tome deux intitulé : La danse des vautours (2015).


Les gens ne les aiment pas. Il y en a qui disent que c’est parce qu’ils passent leur temps avec les macchabées. Ils refileraient la mort comme d’autres refilent la petite vérole. Parait aussi qu’ils sentent mauvais et qu’ils portent malheur. Allez savoir où ils ont été pécher ça ! Le fait est que les gens ne les aiment pas. Jonas Crow ne les aime pas non plus. Une demi-douzaine de vautour est en train de s’acharner sur le cadavre d’un cheval, sous le regard calme du croque-mort, assis devant son corbillard noir auquel il a fixé une toile qui lui sert d’auvent pour s’abriter du soleil, juste sur le côté du bureau de poste. Elmer, le postier, en sort, en tenant un télégramme pour lui : ils veulent un croque-mort à Anoki City, pour un certain Joe Cusco. Crow lui demande si Flitburn ou Woodmack sont sur le coup. L’employé le rassure : il a fait en sorte qu’ils n’aient pas eu l’annonce. Il tend la main, Crow lui doit trois dollars. Elmer regarde à son tour la carcasse : d’abord les chacals qui lui ont tué son canasson, et maintenant ces saletés de vautours, ils lui flanquent la chair de poule. Il demande combien Crow lui prendrait pour le débarrasser de ces charognards. Réponse : trois dollars. Le croque-mort s’acquitte de sa tâche, sauf un dont le regard l’attendrit.



Quelque temps plus tard, Jonas Crow a réattelé ses deux chevaux, et il a pris la route avec son corbillard, avec à ses côtés un vautour qu’il a prénommé Jed, auquel il explique qu’à part les macchabées personne ne monte dans son corbillard, c’est la règle. Sur la route, il passe devant un fort militaire. Il salue les soldats en se présentant : Jonas Crow pour les servir. S’ils dénichent du confédéré récalcitrant ou du hors-la-loi, il est leur homme ! Plus besoin de s’épuiser à creuser la terre et à scier du cercueil, il leur suffit de télégraphier à San Bernardino ou à Lancaster et le voilà ! Et s’ils tombent sur un gang ou une bande, qu’ils se fassent plaisir, il leur fait une ristourne à partir de trois cadavres. Il est fraîchement congédié, et il reprend la route, franchissant un pont suspendu en bois. Il arrive à Anoki City, une petite ville tranquille, un vieux richard qui veut passer l’éternité dans un cercueil sur mesure, du tout cuit. Un mineur est en train d’en rameuter d’autres : c’est la mine, il y a eu un effondrement Le croque-mort s’adresse à deux enfants pour connaître la raison de tout ce remue-ménage. Inquiet, le plus jeune explique qu’il y a des effondrements toutes les semaines. Son père dit que c’est parce qu’il n’y a pas assez d’étais et que c’est à cause du shérif Bigby qui fait des économies sur le dos des mineurs. Jonas Crow poursuit sa route. Depuis une fenêtre mademoiselle Lin observe la situation à l’entrée de la mine. Elle se fait rappeler à l’ordre par miss Rose Prairie.


Une série Western de plus… pourquoi pas ? Il y en a régulièrement d’excellentes, par exemple La Venin de Laurent Astier, cinq tomes parus entre 2019 et 2022, ou Marshal Bass de Darko Macan & Igor Cordey, douze tomes parus entre 2017 et 2025. Celle-ci bénéficie de deux créateurs de renom, et d’un personnage central exerçant une profession prometteuse en termes d’intrigues : croque-mort, un personnage a priori sinistre et lugubre, habitué à voir la mort sous toutes ses formes, un commerçant ambulant prenant en charge la réalisation du cercueil, à la qualité adaptée aux moyens de la famille du défunt, la toilette du défunt, et son transport jusqu’au lieu de son dernier séjour. Le lecteur sourit en voyant la présentation du personnage principal dans la première planche : une carcasse pourrissant au soleil et dépecée par des charognards, sous l’œil vraisemblablement appréciateur du croque-mort. Les dessins s’inscrivent dans une veine réaliste et descriptive avec un bon niveau de détail, et un investissement visible pour réaliser une reconstitution historique solide et authentique. Cette planche positionne le croque-mort : témoin de la putréfaction d’êtres qui ont été vivants. En quelques pages, le principe de la série est établi : un croque-mort itinérant contacté par télégramme, se retrouvant dans des situations conflictuelles, et cachant un secret.



Venu pour une série Western, l’horizon d’attente du lecteur repose sur la découverte des conventions du genre, mises en scène avec respect et intelligence, c’est-à-dire retrouver ce qu’il attend, sans qu’il s’agisse d’artifices prêts à l’emploi, superficiels et creux, et une touche d’originalité pour s’élever au-dessus du simple hommage. Pour commencer, il s’immerge dans les grands paysages de l’Ouest américain. Une toute petite ville avec une unique grande rue, des bâtiments à un étage avec ces façades portant le nom du commerce ou du service en lettres énormes sur un panneau couvrant tout le mur du premier étage. Une route en terre, presque une piste, traversant le désert avec ces célèbres cactus, les très photogéniques Saguaro. Vient ensuite le franchissement d’un col par une piste taillée à même la montagne avec un à-pic saisissant, et un pont en bois n’inspirant pas confiance, sous une très belle lumière, en particulier un beau bleu pour le soleil. Une nouvelle ville, Anoki City, tout en bois, une case d’une vue en perspective et en élévation depuis un premier étage de sa grande rue, ses chariots, un chien, un Mexicain assis, du linge à sécher, des hommes en train de discuter, un cavalier, etc. Puis un nouveau voyage à travers le désert, cette fois-ci de nuit et sous une pluie battante, pour une sensation claustrophobique installée par la mise en couleur. Ces planches regorgent d’autres éléments Western, depuis les tenues vestimentaires, jusqu’aux armes et aux chevaux, au saloon, en passant par des détails comme l’architecture de la luxueuse demeure de Joe Cusco et son lustre à perles de cristal dans la salle à manger, la forme du fauteuil roulant de Cusco, etc.


L’artiste s’investit de manière impressionnante dans les moments descriptifs : la grande rue de Anoki City, une vue du dessus du grand salon de Cusco avec une pléthore de détails dans l’aménagement et l’ameublement, une belle case de la largeur de la page pour une vue générale de la façade de son manoir avec la foule de mineur manifestant devant, une autre case de la largeur de la page pour le magasin général avec tout ce qui se trouve sur les étagères, par terre, accroché au plafond, et le poêle à bois au premier plan, une vue en élévation du bâtiment des bureaux du shérif avec également sa cour et la prison, encore une autre avec un point de vue depuis le toit du corbillard alors qu’il file à toute allure dans la grande rue d’Anoki City de nuit et que les habitants essayent de l’intercepter, etc. La narration visuelle assure ainsi un spectacle impressionnant et prenant. Elle s’avère tout aussi prenante pour les discussions : à chaque scène son plan de prises de vue spécifique, avec un haut pourcentage de représentation des décors, donnant à voir au lecteur le positionnement respectif de chaque protagoniste, leur ascendant éventuel, la logique de leurs déplacements en fonction de la nature du lieu, et aussi des plans rapprochés pour accentuer une réaction ou un geste.



Un croque-mort itinérant qui vient tranquillement prendre en charge un défunt pour une dernière sépulture plus sophistiquée que quelques planches et un trou dans la terre, une série de drames ? Ce serait oublier que la violence règne dans l’Ouest sauvage, la loi du plus fort disposant de conditions exceptionnelles pour s’imposer. Le scénariste a conçu une intrigue retorse à souhait, imposant des contraintes insupportables à plusieurs personnages, voire des doubles contraintes. Et puis ce croque-mort semble trimballer un passé peu recommandable. D’ailleurs chaque personnage secondaire donne la sensation d’avoir sa propre vie antérieure, que ce soit Rose Prairie avec ses compétences, Miss Lin avec sa façon bien à elle de régler les problèmes, et évidemment Joe Cusco (un clin d’œil à la capitale de l’empire Inca ?) et son rapport très particulier à ses possessions. Dans de telles conditions, enterrer ce propriétaire devient une mission périlleuse, faisant encourir des dangers mortels. Tout au long du récit, le lecteur perçoit également des thèmes sous-jacents. Le premier est explicité dès la première planche : le rapport craintif du citoyen lambda vis-à-vis des morts et de ceux qui s’en occupent, en plus en faisant commerce de leurs talents, c’est-à-dire en faisant leur beurre avec les morts. Le lecteur fait ensuite connaissance de Joe Cusco, ancien mineur devenu propriétaire, infirme, avec une philosophie de vie très personnelle. Les auteurs mettent en scène une représentation de la lutte des classes, avec les ouvriers souhaitant saisir l’occasion de la mort du patron pour s’approprier ses biens dont les moyens de production, dans une forme de lutte ouvrière. En fin d’album apparaît un autre thème, celui des crimes de guerre, éclairant deux autres réactions du personnage principal, relevant peut-être d’un stress de syndrome post-traumatique.


Une couverture à la composition saisissante : à la fois pour sa dramatisation avec le contrejour et le vautour sur l’avant-bras, à la fois pour son point de vue depuis le cercueil. Un Western dont les auteurs maîtrisent les conventions aussi bien visuelles que dramatiques. Une mission périlleuse pour un personnage principal à la profession originale, avec des personnages secondaires très prometteurs. Une narration visuelle impeccable que ce soit pour les paysages Western, pour l’incarnation des personnages, pour les scènes spectaculaires, comme pour les interactions. Une intrigue pleine de suspense, dont la dynamique fonctionne également sur des inégalités sociales et économiques. Une vraie réussite.