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lundi 10 août 2026

Undertaker T04 L'ombre d'Hippocrate

Quint préfère les otages à la confiance.


Ce tome fait suite à Undertaker - Tome 3 - L'Ogre de Sutter Camp (2017) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit de la première partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


Sutter Camp en 1864, un camp militaire de campagne, avec ses tentes, ses soldats… Et ses blessés. Dans l’une des tentes, une dizaine de soldats regardent en direction de l’unique maison en bois, très affectés par les cris qui s’en élèvent. L’un d’eux, le bras en écharpe, s’indigne avec véhémence : ils ne peuvent pas laisser ce répugnant individu continuer, ils sont des soldats ! L’un d’entre eux se lève, sort et marche d’un pas décidé vers la maison, s’aidant d’une cane de fortune, alors que les cris continuent de se faire entendre. Il appelle d’une voix forte le responsable : Quint ! Ce dernier sort sur le perron accompagné par son marabout apprivoisé Barks. Alors qu’il est sous la menace du revolver du lieutenant Lance Strikland, il se met à parler d’une voix calme et enjouée. Il constate que tout ça dépasse un peu le lieutenant, et il lui explique qu’il avance dans ses recherches, ce qu’il trouve aujourd’hui sauvera son vis-à-vis demain. Bien sûr, les cris d’une femme, c’est toujours difficile à supporter, eh bien, Strikland n’a qu’à se dire que c’est une sudiste. Il conclut : si le lieutenant le tue, elle meurt et avec elle, tous les petits camarades soldats qui ne bénéficieront plus de ses talents. Et puis sans lui, Strikland perdra sa jambe au mieux. Au pire… Quint rentre tranquillement dans la maison, la femme hurle de le tuer, les cris reprennent, Strikland s’éloigne.



Quelques années plus tard, au temps présent du récit, Jonas Crow est en train de creuser une tombe en pleine forêt, pour le colonel Charley Warwick. Madame Lin s’en étonne : il a fait mourir le colonel avec désespoir, et maintenant il creuse sa tombe, elle ne comprend pas. Il répond en lui demandant si elle a déjà vu un clébard avec bout de cadavre de son copain dans la gueule Elle répond que non, et il rétorque que c’est pour ça qu’elle ne comprend pas. Il lui tend une liasse de billets, qu’il a trouvée sur le cadavre : elle a fait sa part de boulot, c’est pour elle. Elle prend la liasse et la range dans sa veste, en ajoutant que le travail n’est pas fini du tout : il le sera quand Quint sera mort et Miss Rose libre. Il estime qu’il devait essayer de l’éloigner, il lui demande de seller un cheval, car le corbillard les ralentirait, et qu’ils risquent de recroiser les marshals. Elle répond que ce n’est pas le vrai danger : le vrai risque quand on chasse un monstre, c’est de devenir comme lui. Plus loin, Jeronimus Quint fait tranquillement avancer sa cariole sur un chemin de terre, alors que Rose Prairie se tord de douleur à l’arrière, allongée à même le sol. Il lui tend une bouteille de sa panacée pour calmer la douleur. Elle lui demande s’il l’opérera. Il répond que oui… ou qu’il la découpera morceau par morceau.


Les auteurs jouent habilement avec le fait que le lecteur n’est pas encore complètement sûr que les éléments récurrents de la série soient figés, en particulier la distribution des personnages, mis à part celui qui donne son nom au titre de la série. Du coup il ne peut pas tenir pour acquis la survie des autres. Il s’inquiète bien sûr pour Rose Prairie qui joue le rôle de faible femme, victime et d’otage enlevée par le méchant. D’un côté, le lecteur se dit que ce dispositif narratif relève du cliché assignant le rôle de demoiselle en détresse à la gent féminine, et de sauveur à l’homme. De l’autre côté, Miss Lin sait manier le fusil et sait se faire obéir dudit homme quand elle le veut. En outre, le premier cycle a établi que la vie de Jonas Crow lui a appris à survivre dans des circonstances périlleuses face à des dangers physiques, ce qui n’est pas le cas de Miss Prairie, et elle a fait preuve d’autres formes de ressources. Dans le même ordre d’idées, la course-poursuite continue entre Crow et Quint d’un côté, et la menace des marshals en chasse pour capturer Crow en arrière-plan, selon la même dynamique que celle du premier cycle. Toutefois la mécanique du récit présente assez de différences significatives pour éviter la sensation de copier-coller. En revanche, Quint lui-même fait observer à Crow qu’il y a une répétition dans le fait que le second se retrouve à la merci du premier, ainsi que Rose.



Dans ces situations récurrentes, le lecteur se retrouve fasciné par le docteur Jeronimus Quint, quasiment sous son emprise, à l’instar des personnages. Il se retrouve impressionné par cet homme à la forte stature, au solide appétit quelles que soient les circonstances (y compris avec un individu allongé sur la même table et un couteau dans le ventre), son calme en toutes circonstances y compris quand il est sous la menace d’un revolver tenu par quelqu’un qui sait s’en servir, et souvent le sourire aux lèvres. Il dort paisiblement même en étant à la merci d’une captive. Et il sourit pratiquement tout le temps, semblant apprécier la vie et ses circonstances, et le pouvoir qu’il exerce sur ses prochains. Le dessinateur sait en faire un individu formidable avec ses chemises blanches, son nœud papillon, son gilet, sa barbe rousse, et son sourire si naturel, lui donnant un air débonnaire, quelle que soit l’horreur qu’il est en train de commettre, quelle que soit la forme que prend son sadisme et sa cruauté. Il apparaît comme une force de la nature : un être solide, dont le comportement présente une cohérence sans faille, avec des gestes assurés et posés… et parfois très vifs, ce que les dessins montrent très bien et de manière plausible et convaincante. Par comparaison, le lecteur voit Jonas Crow s’agiter en proie à ses émotions, sembler faible et cruel à sa manière, pas du tout à son avantage. En effet, Rose Prairie se retrouve cantonnée au rôle de demoiselle en détresse, et là aussi les dessins convainquent le lecteur de ce comportement : une jeune femme solide et résolue, ne faisant pas la fois face à la violence physique et la manipulation psychologique. À son grand plaisir, le rôle de Miss Lin évolue et là encore le dessinateur sait montrer ces aspects de sa personnalité, que ce soit en tenant tête à Jonas Crow, ou en faisant face à elle seule aux marshals, des moments apportant une grande satisfaction.


Après trois tomes, la qualité de la narration visuelle est devenue implicite pour le lecteur, au point qu’elle pourrait en devenir invisible. Ce qui est normal d’un côté, qu’elle s’efface au profit de la narration, et en même temps un phénomène d’invisibilisation de l’artiste. Alors que ce dernier trouve à chaque fois l’équilibre parfait dans ses compositions pour donner à voir les conventions visuelles du western, et leur apporter des éléments spécifiques au récit, pour éviter les clichés. La première illustration s’étend sur une double page établissant le lieu : le campement militaire fait de tentes : une vue épatante en élévation avec une dimension panoramique sur la gauche pour donner une idée du nombre de tentes, et la maison dont le porche est éclairé à droite. Régulièrement le lecteur sent sa vitesse de lecture ralentir insensiblement devant une image qui mérite plus d’attention : trois maisons au bord d’une rivière vues depuis un point en hauteur, un bateau avec une roue à aube naviguant entre deux falaises couvertes de mousse d’un vert inattendu, un dessin en ombre chinoise montrant les débris s’éparpiller dans l’eau en vue de dessous, le cheval de Jonas Crow se cabrant effrayé par un coup de fusil, une simple attelle sommaire à un poignet, l’affrontement retour entre le vautour Jed et le marabout Barks, etc. Les séquences découpées en plusieurs cases coulent de source, avec également de très beaux effets émotionnels ou d’action.



Quoi qu’il en soit, le lecteur est pris par le suspense et il s’inquiète de savoir ce que lui réserve ce tome, les souffrances qui attendent les héros face à ce monstre si sûr de lui, et à juste titre. Outre cette intrigue irrésistible, il voit à plusieurs reprises que se pose un dilemme moral pas si basique que ça. Les tortures infligées par Quint sur ses cobayes non consentants sont inexcusables, et le place clairement dans le camp des méchants. Toutefois le comportement même de Jonas Crow qui utilise ses armes à feu avec libéralité et des conséquences allant de blessures bénignes à des blessures graves et incapacitantes, finit par faire dire à Lin que Crow blesse de nombreuses personnes et ne soigne personne, alors que Quint en sauve neuf et tue la dixième. Quint lui-même utilise cet argument avec une conviction qui finit par faire douter, à faire relativiser ses crimes. Dérageant. L’autre trame narrative réside dans les caractères des personnages. Le lecteur en apprend plus sur Jonas Crow, sur Rose Prairie et sur Miss Lin : il apprend à mieux les connaître, et cela change le jugement qu’il porte sur eux, sur leurs actes et sur leurs motivations. Les auteurs mettent les actes au regard de l’intentionnalité des personnages et de leurs valeurs, établissant ainsi un contrepoint à l’aspect purement factuel des exactions de Quint comparées à celles de Crow.


Bien sûr, les auteurs se montrent des conteurs hors pair, tant sur la structure de l’intrigue que sur l’excellence de la narration graphique. Le lecteur dévore ce récit, un plaisir de haute qualité au premier degré. L’amateur de Western se trouve fort aise de voir son avis conforté sur la maîtrise des conventions de ce genre par ces deux créateurs. Le lecteur se trouve déstabilisé par la question morale qui court tout le long de ce deuxième diptyque, sur le pouvoir du médecin de donner la vie, ou au moins de sauver des vies, opposé à celui de donner la mort qu’il pourrait également utiliser, ne serait-ce le serment d’Hippocrate qu’il a prêté. Cela conduit le lecteur à s’interroger sur le besoin de serments de ce type dans d’autres domaines d’activité, par exemple ceux qui ont un impact significatif et destructeur sur la planète et l’environnement.



lundi 27 juillet 2026

Undertaker T03 L'ogre de Sutter Camp

Le métier de croque-mort n’a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles.


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) et Undertaker - Tome 2 - La Danse des vautours (2015), et c’est à nouveau la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


De nuit, dans les bois, dans la roulotte de Jeronimus Quint, celui-ci s’apprête à opérer un patient à l’écart de tout autre âme humaine. Il commente ses préparatifs : Je sais. Tout cet attirail fait un peu médiéval. Pardon. On se croirait presque dans un donjon aux mains de je ne sais quel bourreau. Ah ! Ah ! Ah ! Je vous rassure, contre la douleur, la science moderne nous a apporté le chloroforme, un produit miraculeux ! Vous n’avez pas idée des quantités que j’ai utilisées pendant la guerre. J’ai même amputé des deux mains un sergent sans qu’il s’en rende compte ! Ah… Quel dommage que je ne puisse pas vous en donner. Dans une opération prolongée, le chloroforme comporte trop de risques pour le cœur. Et votre opération va être longue. Très longue. Et pus, pour être honnête, si vous vouliez me gratifier de quelques cris, je ne serais pas contre… Franchement, pour joindre l’utile à l’agréable, c’est même ce que je préfère. Alors, ne vous ne gênez pas… Faites-moi plaisir… Un cri horrible déchire la nuit.



Dans une zone désertique, un corbillard chemine d’une allure calme, Jonas Crow tenant les rênes des deux chevaux. Rose Prairie lui fait des recommandations : Arrêter de dire bonjour, leurs clients ont perdu un proche ou un membre de leur famille. Alors, bonjour, ce n’est pas approprié. Elle propose plutôt : Madame, monsieur, que peut-on faire ? Et quand la demande du client lui paraît étrange, il pourrait la qualifier de spéciale plutôt que de demeurée. Elle continue : tant qu’il continuera à lancer des répliques indiquant qu’il ne peut pas réparer le corps d’un parent car il s’est liquéfié vu qu’il est mort dans ses excréments et qu’il n’en a rien à faire, au lieu de suggérer qu’il leur déconseille de voir le corps, le temps à fait son œuvre, il n’est pas présentable, eh bien leur commerce continuera à perdre tous ses clients et ses derniers dollars. Crow plaisante : Il lui avait bien dit, le métier de croque-mort n’a aucun avenir, les clients ne sont pas fidèles. Elle le tance : Les clients n’ont à voir là-dedans ! Six semaines qu’ils sont associés, six semaines qu’il a tout fait pour qu’ils ne puissent pas honorer le moindre contrat ! Mais c’est fini ! Elle leur a trouvé une opportunité en or ! Une mort naturelle, le gendre de la défunte est un rentier, il fournit du bétail pour toute la région, entre la cérémonie et l’inhumation il devrait pouvoir leur payer dans les cent dollars. Elle attire son attention : ils n’ont plus un cent devant eux, s’ils ratent ces funérailles, elle ne sait pas comment ils pourront continuer. Il suggère une réduction de personnel…


Après un premier diptyque très réussi, les auteurs se retrouvent dans une situation délicate : donner plus de la même chose aux lecteurs, ou avancer de manière significative dans l’évolution des personnages. Premier constat : la qualité de la narration visuelle reste formidable. Les auteurs conservent l’ancrage dans le genre Western et le lecteur retrouve les paysages désertiques, les armes à feu, les voyages en corbillard d’une destination à l’autre, la place importante donnée aux chevaux, les nuits propices à l’isolement et aux actes violents, le vautour Jed (et même un autre rapace répondant au nom de Barks). Pour ce second diptyque, une nouvelle figure de l’Ouest prend la place centrale : le charlatan, et le lecteur va découvrir à quel point celui-ci est éloigné du vendeur d’élixir Samuel Doxey (1955) par Morris (1923-2001, Maurice De Bevere). Il remarque également comment les auteurs reprennent des schémas présents dans le premier diptyque, le principe d’éléments récurrents propres au principe même de la série. Les personnages bien sûr : le croque-mort Jonas Crow et son passé encombrant de lieutenant Lance Strikland, la jeune Rose Prairie et ses principes moraux se heurtant au principe de réalité, la pragmatique Miss Lin et son bon sens concret. La dynamique de l’intrigue : une nouvelle commande de mise en bière et d’inhumation avec une rémunération intéressante, et… Comme dans la première aventure, le croque-mort doit fuir avec un groupe armé à ses trousses.



En fonction de son horizon d’attente, le lecteur apprécie différemment les éléments récurrents : le rôle des trois personnages principaux semble déjà figé, la dynamique de la course-poursuite apparaît, dans cette première moitié, comme un copier-coller mécanique. Il en va différemment des environnements. Oui, Jeronimus Quint exerce également son métier comme un médecin ambulant, avec sa roulotte, toutefois son intérieur est aménagé bien différemment de celle de Crow. Oui, les personnages traversent à nouveaux des zones désertiques en gagnant l’Oregon toutefois leur relief est bien différent, avec une vue magnifique à l’approche de la ville d’Ypeka, apparaissant en contrebas d’un col, ou encore une zone avec une maigre végétation et une très belle arche de pierre, une petite ville à côté d’une rivière, une forêt dense et de grande ampleur. En ville aussi, les lieux différent de ceux du premier tome. La riche demeure des Warwick est aménagée autrement de celle du propriétaire Cusco. Cette fois-ci l’intrigue emmène le lecteur dans un grand hangar aménagé au milieu de la ville où le docteur s’est installé pour opérer le temps d’une nuit. L’artiste a évidemment travaillé sur l’apparence du bon docteur : une réussite, combinant une allure rassurante par son sourire, et en même temps une menace physique sous-jacente par sa corpulence, embonpoint compris. Il dispose aussi de son propre oiseau plus ou moins apprivoisé comme Jed pour Crow : un marabout d’Afrique, appelé Barks, également un charognard.


Du premier diptyque, le lecteur garde également en mémoire la lisibilité des plans de prise de vue pour des situations complexes, le rendant sensible à cette qualité narrative. Il commence par savourer l’angle de vue de certaines cases : la vue en hauteur d’Ypeka, les personnes présentes pour la veillée funéraire, Crow tout de noir vêtu galopant sur un de ses chevaux d’ébène en pleine nuit, les hommes de main d’Ashton, le gendre du colonel Charley Warwick, canardant à travers la porte de la chambre de ce dernier, un lièvre rôtissant à la broche, la foule rassemblée pour écouter le bonimenteur, le marabout Barks se perchant sur un rebord de fenêtre à côté du vautour Jed (une métaphore de l’irruption de l’influence de Quint, amenuisant d’autant celle de Crow, auprès de Rose), Quint s’élançant de toute sa masse sur Crow avec un tranchoir à la main, etc. La gestion des scènes complexes reste sous-jacente, tout en étant bien présente, le lecteur s’en aperçoit après coup. La conception de la page dans laquelle Crow se fait un malin plaisir de provoquer un malaise chez Rose en lui expliquant le travail de croque-mort par l’exemple : une grande case et une douzaine plus petites, pour attirer l’attention sur l’accumulation de petites actions répugnantes. La bagarre dans l’espace confinée de la chambre du colonel, avec l’homme de main en feu passant par la fenêtre. Le face à face à haut risque entre Jeronimus Quint et Rose Prairie servant d’appât dans le hangar d’opérations. Les allées et venues dans la forêt de nuit alors que l’ogre de Sutter Camp a été capturé. À nouveau, l’artiste fait la preuve de son expertise dans la conception des prises de vue pour tout rendre plausible et évident.



Des similitudes dans la dynamique du récit, certes. Des caractères déjà très cernés, certes, toutefois les auteurs savent les mettre à profit dans de nouvelles situations, et le pragmatisme de Miss Lin la rend incroyablement attachante et impose le respect chez le lecteur. Une mise en danger qu’il voit venir de loin : le lecteur éprouve quelques difficultés à accepter que les auteurs placent déjà Rose Prairie dans le rôle de la demoiselle en détresse à sauver par le héros. Mais bon, il suppose qu’elle fera preuve d’une ressource inattendue dans la deuxième partie. Le charlatan itinérant qui ne prête pas du tout à rire. Les auteurs font dire au colonel Charley Warwick que : Il y a un tribunal spécial là-bas pour les gens comme lui, ils ont jugé et pendu le Hollandais volant d’Andersonville. Cette mention semble vraiment précise : une rapide recherche permet de trouver la référence correspondante. Il s’agit de Henry Wirz (1823-1865), confédéré, médecin de formation, pendu après la fin de la guerre de Sécession pour conspiration et meurtres commis alors qu'il dirigeait le Camp Sumter, une prison militaire près d'Andersonville en Géorgie. Appréciant cette honnêteté intellectuelle (Sumter étant devenu Sutter), il se trouve pris par le suspense, craignant pour la vie des uns et des autres, malgré la nature récurrente des personnages. De temps à autre, il sent qu’une situation entre en résonnance avec des préoccupations très contemporaines. Le bon docteur déploie un argumentaire très sophistiqué entre aveu des limites de ses connaissances et non-dits, profitant à l’évidence d’être l’unique médecin que verront les habitants des villes, tirant profit de cette situation de désert médical. Dès le premier diptyque, les auteurs jouaient sur la partition implicite entre les bons et les méchants, et le flou moral entourant le personnage principal, dont la tête est mise à prix pour des crimes restant à découvrir, et pour son habileté à tuer grâce à son adresse au tir. S’il semble ne pas tuer d’innocents, il ne cherche pas non plus à préserver la vie par tous les moyens. Du coup, la rationalisation de l’ogre de Sutter Camp prend un autre goût, quand il met en avant qu’il sauve beaucoup plus de vies qu’il n’en prend, introduisant un dilemme moral entendable au regard des morts dont Jonas Crow est coupable.


Un second diptyque qui démarre très fort. La narration visuelle embarque direct le lecteur dans ce western, qu’il s’agisse des lieux, des situations, de leur déroulement, de la complexité des personnages. L’intrigue place immédiatement les personnages dans une situation familière : un nouveau décès, un nouveau corps à apprêter et à mettre en bière. Et tout aussi immédiatement, une situation qui dégénère. Le lecteur ne peut que ressentir qu’il s’est déjà attaché à Rose Prairie et à son idéalisme battu en brèche, ainsi qu’à Miss Lin et à son pragmatisme malin. Il réserve son jugement pour Jonas Crow en fonction des crimes réellement commis. Il n’a qu’une hâte : savoir comment ce trio s’en sortira… et il y a intérêt à ce qu’il s’en sorte, ou alors même la panacée du docteur Quint ne pourra pas requinquer les responsables.