On fait ce qu’on doit faire, pas ce qu’on veut faire !
Ce tome est le dernier de la série ; il fait suite à Marshal Bass T11: Putain de fric (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins, et Anubis pour les couleurs sous supervision de Kordey. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée La collaboration suivante de ces deux créateurs : Frankenwood (2026).
En avril 1879, dans l’arrière-cour d’une maison, un chien allongé sous un branchage, avec les mouches. En août 1880, un riche propriétaire allongé mort dans une hacienda, la bave aux lèvres, sous le regard de son majordome. En janvier 1881, dans un camp de soldats de l’Union, des soldats donnent un coup pied dans les tabourets sur lesquels les trois pendus prenaient appui, à genoux sur le sol, une femme est en pleurs, les mains attachées dans le dos. Quelque part en Louisiane en juin 1881, après la tombée de la nuit, River Bass, accompagné par Beef, se présente à l‘entrée d’une zone de divertissement pour adultes à ciel ouvert. Rondo, la personne à l’extrémité du ponton l’informe qu’il doit laisser son flingue, pas d’armes de poing non plus, et pas d’Afro-américains fauteurs de troubles. Bass s’emporte et lui explique qu’il est un marshal adjoint des États-Unis. Un homme bien habillé à côté de l’accès le reconnaît comme étant Le River Bass. Rondo se tourne vers Fred White qui explique que c’est le plus célèbre noir de l’histoire. C’est grâce à lui qu’il va devenir shérif à Olive Grove le mois prochain, parce qu’il a ouvert la voie aux gens comme eux. Rondo finit par accepter de laisser passer Bass, mais il doit quand même laisser son arme à l’entrée. Le marshal accepte, tout en conservant son barillet avec les balles. Beef franchit à son tour l’entrée et il est accueilli par une belle jeune femme qui lui annonce que tous les verres sont à cinq cents, les danses aussi. Il répond qu’il n’a qu’une pièce de vingt-cinq cents ; elle constate : trois verres et deux danses, ou deux verres et trois danses.
De son côté, Fred White entame la conversation avec River Bass : il souhaite savoir ce qui l’amène ici. Il répond qu’il cherche un trompettiste du nom de Jack le borgne, est-ce que White le connaît ? Son interlocuteur répond que tout le monde le connaît : le meilleur trompettiste de tout le delta ! Il se demande si Bass va l’arrêter, pour lui les musiciens sont toujours plus près du diable que des anges. Bass a repéré une chope de bière sur une table, il la prend et il la descend d’un trait. Son propriétaire s’adresse à lui avec véhémence, énervé que quelqu’un ait bu sa bière, Fred White s’interpose pour le calmer et lui paye une autre consommation. Beef danse avec Sally, très content. River trouve enfin Jack le trompettiste et l’interpelle par son vrai nom : David. Celui-ci, accompagnée de deux charmantes donzelles, reconnaît immédiatement son père. Bass intime à son fils de retourner auprès de sa mère. Et il faut qu’il dise à Jacob et Josh de revenir aussi. Ensuite, lui, River, pourra chercher une solution pour ramener aussi les filles et…
Quelle tristesse… Ces deux créateurs n’ont pas le droit de faire ça ! Comment peuvent-ils mettre un terme à une série aussi extraordinaire, qui prend tant aux tripes ? À qui peuvent-ils faire croire qu’ils vont pouvoir honorer leur personnage et le reste de la distribution en seulement une cinquantaine de pages ? Et puis c’est quoi ce début ? Trois cases de la largeur de la page avec des mentions de date, des situations éloignées de plusieurs mois, des lieux ou des individus que le lecteur n’est pas bien sûr de reconnaître. Il y aura plusieurs pages de cette nature à intervalle régulier dans ce tome baladant le lecteur : février 1883, août 1884, septembre 1886, mars 1888, janvier 1890, septembre 1891, décembre 1892, mars 1895, mai 1896, juin 1997, décembre 1900, mai 1903, janvier 1910, et autant de lieux différents. Après tout, ce dispositif finira bien par faire sens, déjà pour ces vignettes soigneusement présentées dans un ordre chronologique, et puis… quand même… mais oui… il est possible d’identifier certains personnages. Certaines situations fonctionnent également comme un écho : une pendaison comme celle de River en ouverture de la série, un passage en prison comme pour River dans le tome quatre, une scène dans une maison close… Bon sang ! Ces personnages en page trente-et-un au visage si reconnaissable. Ah ouais, d’accord… À chaque fois, l’illustration correspondante emporte le lecteur dans un endroit spécifique, une ambiance particulière, une situation racontant une histoire à elle toute seule, toute la force narrative d’un conteur visuel hors pair. Un tour de force graphique en une unique case, une unique image emmenant le lecteur dans un récit potentiel.
Soit, les auteurs réussissent la clôture de leur série avec élégance et sophistication en évoquant la trentaine d’années à venir. En prime ils citent des événements marquants des tomes précédents, avec une habileté telle qu’ils reviennent immédiatement en mémoire au lecteur, sans qu’il n’ait besoin d’aller farfouiller dans sa bibliothèque pour relire les passages concernés. C’est vrai aussi que l’artiste continue à réaliser des planches aussi riches que lisibles, aussi descriptives que construites. Donc : River Bass va prendre du bon temps sur une île accessible par un pont de bois, à laquelle sont amarrés deux bateaux avec roue à aubes, des barques, il y a des chevaux qui attendent sagement le retour de leurs propriétaires, deux carioles encore attelées sous la garde de deux individus armés d’un fusil, des tentes et des barnums, deux dizaines de clients, des feux pour un peu de lumière, les arbres, les deux bras de rivière… et tout cela dans une seule case ! Un peu plus tard, il y a cette étonnante construction, une sorte de bâtisse éphémère en foin, haute d’un ou deux étages, un hôtel de fortune pour des vagabonds, et en une case le lecteur l’a immédiatement vue et en a compris le principe et l’intérêt. Il tourne la page et il découvre les individus sans le sou en train d’y dormir. Un endroit assurément insolite, peu probable et pourtant rendu totalement évident.
L’artiste soigne également les détails qu’il s’agisse des décors ou des accessoires. Les auteurs organisent le face-à-face attendu entre grand-père Tom et River (y avait intérêt !) : évidemment il ne se déroule pas comme attendu, et le lecteur se régale à regarder les cages, les bocaux et leurs contenus, les paniers tressés, les cordages, les étagères… et il se rend compte que le dessinateur a pris grand soin que chaque plan soit raccord en termes de localisation spatiale de chaque élément dans les différents points de vue. Comme tout bon western qui se respecte, il comprend une scène de duel où la tension maintient le lecteur sur le rebord de son siège. À nouveau, le dessinateur rend plausible une situation complexe dont la théâtralité artificielle aurait sauté aux yeux si la réalisation avait été de qualité moindre. Chacun de la quinzaine de personnages se comporte de manière plausible y compris en groupe, leurs déplacements se faisant avec le plus grand naturel, pour qu’ils puissent être visibles, jouer leur rôle chacun leur tour et laisser la place centrale à l’affrontement. Du grand art ! L’œil du lecteur est entraîné de l’un à l’autre, individuellement ou en groupe, avec une sortie de scène qu’il n’est pas près d’oublier, grâce à Bathsheba plus maîtresse que jamais. Mais… La fin du tome approche et le lecteur se rend compte que l’une des caractéristiques de la série manque à l’appel, que l’horizon d’attente reste à combler, et… Voilà !!! Le dessin en double page, toujours un moment mémorable à couper le souffle. Le contrat est rempli : le lecteur sourit d’aise, accuse le coup de la force de l’illustration, et se trouve comme figé entre l’envie de faire durer le plaisir pour la savourer plus longtemps, et de tourner vite la page parce que… Quelle est l’issue de ce duel ? Au fond de lui-même, il sait que les auteurs l’ont parfaitement manipulé en instillant un doute insupportable dès la couverture avec ce couvre-chef perforé dans la poussière, et deux douilles vides.
Le scénario brille par son intelligence, avec la même élégance que les dessins. Ce dernier tome, même s’il fait l’impasse sur bien d’autres aventures que le lecteur se serait fait une joie de découvrir, mène à bien l’histoire de River Bass, sur une ligne directrice restée discrète et imperceptible. Oui, River Bass revoit grand-père Tom et ses relations avec les membres de sa famille arrivent à un point satisfaisant. Oui, le scénariste s’amuse à utiliser des une ou deux grosses ficelles, de manière totalement ouverte, comme la résurrection d’un personnage essentiel dans la série, tout comme le dessinateur se fait un vrai plaisir à montrer ce duel final. Oui, River Bass doit encore payer le prix de vouloir faire les choses à sa façon. Il faut toujours que tout soit fait à sa façon, comme lui fait observer son épouse Bathsheba. Oui, le personnage principal continue de porter un jugement sur ceux auxquels il se trouve confronté. D’ailleurs l’un d’eux lui fait observer que : C’est si facile de penser que les autres sont pourris, n’est-ce pas ? Comme dans les tomes précédents, il est question de compromission, de culpabilité, de libre arbitre, de responsabilité, de justice. Un personnage pose la question explicitement : Et si aucun homme en position de pouvoir n’était capable de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Le lecteur se rend compte que cette question est présente dans chacun des tomes de la série, le fil conducteur sous-jacent. Sans retenue aucune, les auteurs assument de répondre à cette question, avec des valeurs morales ! En effet, River Bass aurait dû être le plus corruptible de tous.
Déjà fini ?!? Seulement douze tomes !?! Mais il restait encore tellement d’histoires à raconter. Le lecteur en sort avec sa conviction personnelle : série conclue trop vite, ou douzaine parfaite, le choix lui est laissé. Il entame cet ultime tome un peu chagrin à l’idée que c’est le dernier. Au bout de trois pages, il est à nouveau en immersion totale dans le récit, se laissant manipuler par les auteurs avec délice que ce soit pour la narration visuelle toujours aussi riche et prenante, ou pour le scénario qui le mènera inéluctablement à ce chapeau troué. Un tour de force, tout en élégance, une histoire inoubliable, une série à inscrire au panthéon des westerns, et de la bande dessinée. River Bass n’aura pas souffert pour rien.





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