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lundi 15 juin 2026

Fortunes de mer T02 Le Lusitania

Des tonnes d’eau envahissent les cales.


Ce tome est le second dans la série des Fortunes de mer, après La blanche nef (2025) (2025) par Delitte, avec des dessins de Marco Bianchini & Francesco Mercoldi ; il contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, les dessins, et les couleurs. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages comprenant huit chapitres portant comme titre : De packet boat à paquebot, La révolution de la vapeur, Après la vapeur le fer et l’hélice, La fin de la voile, Les titans des mers, Le RMS Lusitania, Bdaboum… la guerre, Deux capitaines pour un drame, Une torpille pour un millier de morts.


Au large de l’Old Head of Kinsale, en mer Celtique en août 1993, un bathyscaphe a plongé et se trouve à quelques mètres de l’épave du Lusitania, couché sur son flanc tribord. À l’intérieur : deux opérateurs, Patrick le pilote et Thomas. Ils préviennent la surface, le navire Northern Horizon, qu’ils sont sur site et qu’ils ont établi le contact. Le pilote se fait des réflexions à haute voix : Le Lusitania, sacrée masse, deux-cent-quarante mètres de long, neuf ponts et de quarante-cinq mille tonnes de déplacement. Il a lu que ce paquebot a été un fleuron au siècle passé, on dit de lui qu’il était le plus moderne, le plus rapide, un palace flottant. Triste fin pour ce géant des mers ! L’autre répond que ce palace flottant n’est plus qu’un macabre tas de ferraille rongé et tordu par la corrosion. La tombe pour on ne sait combien de pauvres âmes… L’ingénieur lui indique qu’il va passer sur le tribord du navire et que Thomas peut commencer à faire tourner les caméras. Son collègue lui demande s’il a bien vu les guirlandes de câbles et de filets, il doit y avoir plus d’un pêcheur qui maudit cette épave pour y avoir perdu son filet. Le pilote n’a pas prêté assez attention à la remarque et le gouvernail se retrouve pris dans lesdits câbles. Il en informe le navire, et le radio répond qu’ils vont envoyer un robot pour comprendre, en attendant il vaudrait mieux éviter de bouger.



Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune exalté serbe assassine l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse Sophie Marie Joséphine Albine. Ce qui n’aurait dû être qu’un fait divers sur fond de querelles régionales va faire sombrer le monde dans un effroyable conflit. Dans un jeu infernal de dominos et au nom d’alliances, en quelques mois la plupart des nations du vieux continent vont mobiliser leur armée et rentrer en guerre. Et puisque plus d’une nation détient un empire colonial, telle la traînée de poudre qui s’embrase, la guerre va s’étendre au-delà des mers et des océans. Dans l’Amérique du président Woodrow Wilson, l’heure n’est pas à la guerre. Fidèle à la doctrine de James Monroe qui condamne toute intervention européenne dans les affaires des Amériques. Tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes, on prône fermement la neutralité. Ainsi, tandis que les campagnes de Belgique, de France, d’Italie ou encore du Moyen-Orient se sont transformés en champs de bataille parsemés de rivières de sang, que les hommes se sont enterrés dans des tranchées, illusoires abris contre les pluies d’obus, que des vaisseaux s’affrontent au large dans d’épiques duels.


Après les vingt-six tomes de la série Les grandes batailles navales, parus de 2017 à 2025, l’auteur Jean-Yves Delitte entame une nouvelle série intitulée Fortunes de mer. Ce deuxième tome n’aurait pas déparé dans la précédente collection : certes il ne s’agit pas d’une bataille à proprement parler puisque ce naufrage oppose un navire civil à un sous-marin militaire. Et encore, le dossier historique en fin de tome explique que : Financé par un prêt de 2,6 millions de livres du gouvernement pour la construction de deux paquebots, qui permet de réquisitionner les navires pour la Royal Navy, le Lusitania rentre en service en septembre 1907. Certains historiens rappellent que le Lusitania avait été qualifié de croiseur auxiliaire, et ils supposent que lors de cette deux-cent-deuxième traversée, le paquebot aurait pu transporter des munitions, enfin les autorités allemandes avaient lancé une mise en garde. En outre, l’attaque du sous-marin U-20 se produit le sept mai 1915, dans le contexte de la Première Mondiale, et la mémoire populaire associera le motif de l’entrée en guerre des États-Unis au naufrage du paquebot. Comme dans la plupart des albums des Grandes batailles navales, les femmes brillent par leur absence, à part quelques passagères, et une fillette avec une poupée dans les bars qui bénéficie d’une case en gros plan.



Le lecteur ne s’attend pas forcément à ce que le récit commence en 1993. Il découvre un dessin en pleine page, magnifique : la silhouette du paquebot couché sur le côté, des espèces de fils qu’il n’identifie pas tout de suite, et dans la partie en bas à droite le bathyscaphe jaune foncé, assez éloigné. La composition est saisissante : la carcasse du navire quasiment dans la diagonale de bas à gauche à en haut à droite de la page, avec un habillage de couleur tout en nuance bleu, soulignant le relief du navire et des fonds marins, apportant des informations comme la rouille et la texture du fond, très impressionnant. Éventuellement le lecteur peut s’interroger sur la réalité de la visibilité à une telle profondeur, en particulier la luminosité. Sur chaque planche, il ressent la démarche naturaliste de la mise en couleurs de l’artiste. S’il s’y arrête un moment, il prend conscience de la science de la composition à l’œuvre. Des tonalités un peu ternes pour rester dans un registre réaliste, sans romantisation. Des dégradés de couleurs habilement modulés pour rehausser le relief des surfaces. Un choix de tonalités différenciées pour l’éclairage artificiel à l’intérieur du sous-marin en plongée. Un travail incroyable pour le rendu de l’eau des océans, avec une utilisation sophistiquée et élégante des possibilités de l’infographie, allant du rendu de type peinture, aux effets de lissage graduel. En contrepoint, le lecteur observe également que le dessinateur utilise aussi bien des ombres chinoises déchiquetées, par exemple pour la carcasse du Lusitania, que des dessins détourant finement de nombreux détails.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure bien sûr une solide reconstitution historique. Il sait qu’il peut faire pleinement confiance à l’artiste pour tout ce qui relève de la marine, dans toutes ses nombreuses composantes. Après l’impression mémorable du Lusitania allongé au fond de l’océan, il prend le temps de regarder le bathyscaphe et ses détails techniques, le navire dont il provient, la première apparition du Lusitania au port dans un dessin en double page splendide, avec un remorqueur au premier plan (portant le nom de Edmond J. Moran, un véritable remorqueur d’époque), plusieurs parties du Lusitania (le pont supérieur avec les canots de sauvetage, l’alignement des quatre cheminées, une partie de la soute et de sa cargaison, l’une des salles à manger des passagers de première classe, les cuisines, une partie de la salle des machines, etc.), et bien sûr l’Unterseeboot U-20. L’artiste soigne tout autant les tenues vestimentaires d’époque, ainsi que les autres environnements. En particulier, il remmène le lecteur dans la ville de New York, à la fois dans un salon luxueux avec les portraits des présidents des États-Unis au mur et de nombreux détails, puis dans une rue de la capitale, avec plan évoquant un dessin en double page dans Santiago de Cuba (2023), offrant la possibilité au lecteur de faire la comparaison.



Comme à son habitude, le scénariste compose son histoire à partir de l’attaque du sous-marin sur le paquebot, en évoquant de nombreuses facettes de ce naufrage historique. Il prend grand soin d’en donner pour argent au lecteur venu pour le paquebot : une première illustration en double page le montrant à quai à New York (pages 12 & 13), une seconde double page le montrant juste après l’explosion de la torpille avec le U-20 au premier plan (pages 30 & 31), une troisième double page alors qu’il commence à gîter (pages 38 & 39), une dernière double page alors que la proue a commencé à s’enfoncer et que la poupe s’est soulevée (pages 42 & 43). Il fournit un ancrage humain pour que le lecteur puisse se projeter avec Patrick & Thomas à bord du bathyscaphe, les matelots Ron & Jimmy avec leur chef Patrick Hendrick (surnommé le bouseux) à bord du Lusitania, et Sigmund portant son gilet de sauvetage à bord du U-20. Il intègre également des informations historiques : la neutralité des États-Unis, la base allemande de Helgoland, déjà visitée dans U-9 (2025) de Delitte & Philippe Adamov, avec Fabio Pezzi. Les circonstances plus précises sur l’absence d’escorte du Lusitania alors qu’il s’approche de l’Angleterre, l’hypothèse d’un chargement de munitions à bord. Sans être tout à fait dans une démarche holistique, il met en scène de nombreux paramètres de cet événement historique, allant des forces contextuelles de la Première Guerre mondiale, au sort d’une fillette avec sa poupée sur un paquebot, jusqu’à l’aventure que fut l’expédition pour dresser le premier état des lieux en 1993.


Au fil des décennies, Jean-Yves Delitte est devenu un maître mettre en scène les batailles navales et les fortunes de mer. Le lecteur savoure d’avance de découvrir le sort du Lusitania sous sa plume, et il est comblé. Le bédéaste s’est totalement investi, assurant lui-même la colorisation, pour évocation qui fait la part belle à la majesté du lévrier des mers, et à des êtres humains pris dans son destin, évoquant aussi bien le contexte historique que la situation des marins. Du grand art.



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