Au cœur de ce décor surgit une jeune artiste pleine d’énergie, Léonie Cooreman
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de disposer d’une connaissance préalable du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bernard Swysen pour le scénario, Christophe Alvès pour les dessins, et Drac (Pascale Wallet) pour la couleur. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier intitulé Annie avant Cordy, de sept pages avec des photographies d’époque et des illustrations, comprenant une introduction expliquant le contexte, et des chapitres intitulés : Bruxelles 1949, Anny Cordy la jeunesse d’une étoile, Annie à Paris, Annie Cordy belge et fière de l’être, Quand la fiction croise l’Histoire, Les coulisses du récit, et des encarts consacrés à Le Bœuf sur le Toit, Une carrière construite sur la durée, Qui était Andreï Jdanov, Dmitri Chostakovitch.
À Bruxelles, porte de Namur, en 1949, dans la soirée, un homme passe en courant devant la fontaine de Brouckère, il est poursuivi par deux hommes en imperméable, avec feutre mou. Il atteint sa destination : l’établissement de music-hall Le Bœuf sur le Toit. Il grimpe l’escalier quatre à quatre et atteint un bureau doté d’un piano à queue. Puis il passe dans une salle de répétition, où il glisse une feuille d’un carnet sous une sorte de bœuf en toile tendue sur une charpente en bois. Il en ressort et il se remet à courir avec son carnet sous le bras, et il est abattu par Piotr, un des deux poursuivants. Fiodor ramasse le carnet de partition, et constate qu’une page a été arrachée. Son collègue remarque que le fuyard a tellement appuyé avec son crayon que le texte est gravé sur la feuille du dessous : Pour Nini. Une affiche dans la salle leur permet de comprendre de qui il s’agit : Nini Cordy, une artiste se produisant au Bœuf sur le Toit.
Le lendemain matin, la police est sur place. L’inspecteur pose des questions à Jean Omer, le directeur du cabaret Le Bœuf est sur le Toit. Ce dernier indique que la victime est un trompettiste de son orchestre : Sergueï Drugayatserkov. Une jeune dame en costume de danseuse intervient sans être sollicitée pour dire que monsieur Omer a toujours aimé aider les gens en détresse, déjà pendant la guerre avec les Juifs. Répondant à la question de l’inspecteur, elle explique qu’elle connaissait un peu la victime, elle s’entendait très bien avec lui, il était très sympathique avec elle mais il ne parlait pas beaucoup. Ayant terminé ses relevés, la police quitte les lieux. Le directeur indique qu’il est temps que les répétitions reprennent. Nini Cordy va s’assoir en amazone sur le bœuf qui s’écoule sous son poids, et elle découvre la feuille de partition, qu’elle décide de garder pour elle. À la nuit tombée, elle quitte l’établissement, cherchant à comprendre l’indice qui peut se cacher dans la feuille du carnet, convaincue qu’il y a sûrement un rapport avec l’assassinat de Sergueï. Le soir, dans sa chambre mansardée, elle examine la feuille sans réussir à comprendre. Elle finit par aller se coucher. Le lendemain matin, toute la famille est déjà à la table du petit-déjeuner.
Il est possible que le lecteur soit attiré par la perspective de voir Annie Cordy (1928-2020, Léonia Juliana Cooreman) dans ses jeunes années, avant qu’elle n’entame sa carrière à Paris. Ou qu’il apprécie les bandes dessinées éditées par Anspach ancrées dans la Belgique comme la série de Patrick Weber & Baudouin Deville mettant en scène Kathleen Van Overstraeten, ou les récits en un tome comme Coq-sur-Mer 1933 (2022) de Rudi Miel & Deville, Ostende 1905 (2022) de Weber & Olivier Wozniak, Spa 1906 (2024) par Miel & Wozniak. Les auteurs ont pris le parti de mêler l’histoire personnelle de la chanteuse et meneuse de revue en 1949, alors qu’elle a vingt-et-un ans, évoquant ses débuts dans le music-hall, danse et chant, l’emmenant vers le rôle de meneuse de revue, et contexte historique, en particulier l’incidence de la politique culturelle du Réalisme socialiste soviétique, en particulier son extension à la musique à partir d’une nouvelle résolution du comité central votée le dix février 1948, et menée par Andreï Jadnov (1896-1948), qui lui a même donné son nom le Jdanovisme. Le dossier contextuel comprend un encart consacré à cet homme politique soviétique qui était un proche collaborateur de Joseph Staline (1878-1953). Il comprend également un encart consacré à Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Le récit se termine sur le sort du Petit Paradis et la date de sa première interprétation en public.
Le dessin de couverture emmène tout de suite le lecteur dans le monde du music-hall, avec une tenue relativement sage, dont les fruits évoquent vaguement une tenue de scène de Joséphine Baker (1906-1975) en moins coquin et avec d’autres fruits. Scénariste et dessinateur intègrent différents éléments du music-hall : l’établissement le Bœuf sur le Toit avec sa salle principale, ses coulisses, sa façade et son enseigne, les différents costumes des danseuses et chanteuses directement inspirés par des photographies promotionnelles reproduites en fin d’album, deux numéros sur scène dont un où Nini Cordy porte ledit costume mais sans les fruits et un autre avec l’orchestre de Jean Omer. Par la suite, le lecteur peut voir la jeune artiste dans une jolie robe rouge et verte avec deux maracas comme accessoires, et un dernier numéro où elle reporte le costume de la couverture. L’évocation des débuts de carrière de celle qui deviendra Annie Cordy sont également mis en scène avec son apprentissage de la danse et de la souplesse avec des exercices à la dure, les cours de chant avec les sœurs Ambrosini, une audition avec monsieur Mathonet où sa mère force la porte de son bureau, et des débuts bien modestes quand elle avait onze ans, en 1939, où elle s’est mise à chanter et à danser dans un bistrot, en montant sur une table, devant les militaires fraîchement mobilisés qui avaient pris leurs quartiers dans le hangar juste en face de sa maison, sous l’œil courroucé de son père, et le regard encourageant et amusé de sa mère.
Il est possible que le lecteur soit familier du travail du dessinateur sur d’autres séries, par exemple celle de Lefranc dont il illustre les aventures qui étaient scénarisées par François Corteggiani (1953-2022). Il retrouve dans ces pages, toute sa méticulosité et le soin apporté à la reconstitution historique, que ce soient des tenues vestimentaires ou des lieux. Pour ces derniers, l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour montrer les endroits de Bruxelles tels qu’ils étaient à l’époque : la fontaine de Brouckère à la Porte de Namur et son grand hôtel Le Métropole, l’immeuble abritant le Bœuf sur le Toit, plusieurs rues de la ville, la place de la Bourse et ses immeubles, des galeries avec les vitrines des magasins dont un chocolatier et le théâtre, l’hôpital Saint-Pierre, le palais de Justice avec sa coupole nouvellement reconstruite, et d’autres environnements comme la plage de Scheveningen à La Haye, un petit hameau perdu du Brabant wallon, la grand place d’Overijse, etc. Le lecteur suit la jeune artiste et détective en herbe dans chacun de ces endroits, avec une sensation d’immersion soignée. L’implication du dessinateur épate par sa constance et sa justesse, que ce soit chaque lieu, le naturel des personnages, et les clins d’œil discrets, par exemple le maintien de Piotr & Fiodor évoque parfois celui des Dupondt.
Les deux dimensions du récit se marient bien : la jeunesse d’Annie Cordy et l’enquête sur le meurtre. Le lecteur croit tout à fait au caractère espiègle et bien trempé de la jeune femme, sa volonté de trouver par elle-même ce qui se cache derrière le mystère de la partition. Le dossier de fin explique que les auteurs ont bénéficié du soutien bienveillant de la nièce de la chanteuse, Michèle Lebon, qui les a autorisés à créer cette histoire fictive très bien documentée. En observant la jeune artiste agir, le lecteur se dit qu’elle disposait de prédisposition pour mener à bien une telle carrière, qu’elle a été formée à rude école (en particulier les coups de badine sur les cuisses pendant les cours de danse). Il voit sa force de caractère, à la fois dans sa façon de répondre, à la fois dans son entrain impressionnant. Il se dit qu’elle pouvait se montrer ingérable, et en même temps très impliquée. Les auteurs lui font jouer le rôle de personnage principal et d’enquêtrice prenant des risques, jusqu’à être enlevée et séquestrée par deux espions soviétiques. Elle n’est ni invincible, ni infaillible. Elle sait demander de l’aide à d’autres personnes et les écouter. Cela apparaît comme une évidence au lecteur quand elle trouve la solution de l’énigme grâce à une intuition de son compagnon Gilbert Houcke. Finalement, quelle que soit la disposition d’esprit du lecteur vis-à-vis d’Annie Cordy, il se retrouve vite sous le charme de cette version en héroïne d’une aventure. Son entrain et son élan vital tranchent fortement avec les actions menaçantes des deux espions. Le lecteur sourit devant les rebondissements propres aux récits d’aventure tout public, héritage direct d’Hergé. Le dossier de fin vient apporter les éléments historiques permettant de comprendre la réalité de la mise en œuvre du Jdanovisme et les conséquences concrètes pour Chostakovitch.
Une bande dessinée avec Annie Cordy comme héroïne ? Il faut oser… En fait pas du tout, les auteurs situent l’histoire au tout début de sa carrière à Bruxelles, avec une histoire de meurtre découlant de la politique culturelle soviétique. Le dessinateur effectue une reconstitution historique d’une solidité remarquable dans un registre Ligne claire détaillé et minutieux, avec une mise en couleur de type naturaliste. Le lecteur se trouve accroché par l’entrain formidable de l’héroïne et par cette immersion dans un temps révolu.





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