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jeudi 11 juin 2026

Marshal Bass T12 Crépuscule

On fait ce qu’on doit faire, pas ce qu’on veut faire !


Ce tome est le dernier de la série ; il fait suite à Marshal Bass T11: Putain de fric (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins, et Anubis pour les couleurs sous supervision de Kordey. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée La collaboration suivante de ces deux créateurs : Frankenwood (2026).


En avril 1879, dans l’arrière-cour d’une maison, un chien allongé sous un branchage, avec les mouches. En août 1880, un riche propriétaire allongé mort dans une hacienda, la bave aux lèvres, sous le regard de son majordome. En janvier 1881, dans un camp de soldats de l’Union, des soldats donnent un coup pied dans les tabourets sur lesquels les trois pendus prenaient appui, à genoux sur le sol, une femme est en pleurs, les mains attachées dans le dos. Quelque part en Louisiane en juin 1881, après la tombée de la nuit, River Bass, accompagné par Beef, se présente à l‘entrée d’une zone de divertissement pour adultes à ciel ouvert. Rondo, la personne à l’extrémité du ponton l’informe qu’il doit laisser son flingue, pas d’armes de poing non plus, et pas d’Afro-américains fauteurs de troubles. Bass s’emporte et lui explique qu’il est un marshal adjoint des États-Unis. Un homme bien habillé à côté de l’accès le reconnaît comme étant Le River Bass. Rondo se tourne vers Fred White qui explique que c’est le plus célèbre noir de l’histoire. C’est grâce à lui qu’il va devenir shérif à Olive Grove le mois prochain, parce qu’il a ouvert la voie aux gens comme eux. Rondo finit par accepter de laisser passer Bass, mais il doit quand même laisser son arme à l’entrée. Le marshal accepte, tout en conservant son barillet avec les balles. Beef franchit à son tour l’entrée et il est accueilli par une belle jeune femme qui lui annonce que tous les verres sont à cinq cents, les danses aussi. Il répond qu’il n’a qu’une pièce de vingt-cinq cents ; elle constate : trois verres et deux danses, ou deux verres et trois danses.



De son côté, Fred White entame la conversation avec River Bass : il souhaite savoir ce qui l’amène ici. Il répond qu’il cherche un trompettiste du nom de Jack le borgne, est-ce que White le connaît ? Son interlocuteur répond que tout le monde le connaît : le meilleur trompettiste de tout le delta ! Il se demande si Bass va l’arrêter, pour lui les musiciens sont toujours plus près du diable que des anges. Bass a repéré une chope de bière sur une table, il la prend et il la descend d’un trait. Son propriétaire s’adresse à lui avec véhémence, énervé que quelqu’un ait bu sa bière, Fred White s’interpose pour le calmer et lui paye une autre consommation. Beef danse avec Sally, très content. River trouve enfin Jack le trompettiste et l’interpelle par son vrai nom : David. Celui-ci, accompagnée de deux charmantes donzelles, reconnaît immédiatement son père. Bass intime à son fils de retourner auprès de sa mère. Et il faut qu’il dise à Jacob et Josh de revenir aussi. Ensuite, lui, River, pourra chercher une solution pour ramener aussi les filles et…


Quelle tristesse… Ces deux créateurs n’ont pas le droit de faire ça ! Comment peuvent-ils mettre un terme à une série aussi extraordinaire, qui prend tant aux tripes ? À qui peuvent-ils faire croire qu’ils vont pouvoir honorer leur personnage et le reste de la distribution en seulement une cinquantaine de pages ? Et puis c’est quoi ce début ? Trois cases de la largeur de la page avec des mentions de date, des situations éloignées de plusieurs mois, des lieux ou des individus que le lecteur n’est pas bien sûr de reconnaître. Il y aura plusieurs pages de cette nature à intervalle régulier dans ce tome baladant le lecteur : février 1883, août 1884, septembre 1886, mars 1888, janvier 1890, septembre 1891, décembre 1892, mars 1895, mai 1896, juin 1997, décembre 1900, mai 1903, janvier 1910, et autant de lieux différents. Après tout, ce dispositif finira bien par faire sens, déjà pour ces vignettes soigneusement présentées dans un ordre chronologique, et puis… quand même… mais oui… il est possible d’identifier certains personnages. Certaines situations fonctionnent également comme un écho : une pendaison comme celle de River en ouverture de la série, un passage en prison comme pour River dans le tome quatre, une scène dans une maison close… Bon sang ! Ces personnages en page trente-et-un au visage si reconnaissable. Ah ouais, d’accord… À chaque fois, l’illustration correspondante emporte le lecteur dans un endroit spécifique, une ambiance particulière, une situation racontant une histoire à elle toute seule, toute la force narrative d’un conteur visuel hors pair. Un tour de force graphique en une unique case, une unique image emmenant le lecteur dans un récit potentiel.



Soit, les auteurs réussissent la clôture de leur série avec élégance et sophistication en évoquant la trentaine d’années à venir. En prime ils citent des événements marquants des tomes précédents, avec une habileté telle qu’ils reviennent immédiatement en mémoire au lecteur, sans qu’il n’ait besoin d’aller farfouiller dans sa bibliothèque pour relire les passages concernés. C’est vrai aussi que l’artiste continue à réaliser des planches aussi riches que lisibles, aussi descriptives que construites. Donc : River Bass va prendre du bon temps sur une île accessible par un pont de bois, à laquelle sont amarrés deux bateaux avec roue à aubes, des barques, il y a des chevaux qui attendent sagement le retour de leurs propriétaires, deux carioles encore attelées sous la garde de deux individus armés d’un fusil, des tentes et des barnums, deux dizaines de clients, des feux pour un peu de lumière, les arbres, les deux bras de rivière… et tout cela dans une seule case ! Un peu plus tard, il y a cette étonnante construction, une sorte de bâtisse éphémère en foin, haute d’un ou deux étages, un hôtel de fortune pour des vagabonds, et en une case le lecteur l’a immédiatement vue et en a compris le principe et l’intérêt. Il tourne la page et il découvre les individus sans le sou en train d’y dormir. Un endroit assurément insolite, peu probable et pourtant rendu totalement évident.


L’artiste soigne également les détails qu’il s’agisse des décors ou des accessoires. Les auteurs organisent le face-à-face attendu entre grand-père Tom et River (y avait intérêt !) : évidemment il ne se déroule pas comme attendu, et le lecteur se régale à regarder les cages, les bocaux et leurs contenus, les paniers tressés, les cordages, les étagères… et il se rend compte que le dessinateur a pris grand soin que chaque plan soit raccord en termes de localisation spatiale de chaque élément dans les différents points de vue. Comme tout bon western qui se respecte, il comprend une scène de duel où la tension maintient le lecteur sur le rebord de son siège. À nouveau, le dessinateur rend plausible une situation complexe dont la théâtralité artificielle aurait sauté aux yeux si la réalisation avait été de qualité moindre. Chacun de la quinzaine de personnages se comporte de manière plausible y compris en groupe, leurs déplacements se faisant avec le plus grand naturel, pour qu’ils puissent être visibles, jouer leur rôle chacun leur tour et laisser la place centrale à l’affrontement. Du grand art ! L’œil du lecteur est entraîné de l’un à l’autre, individuellement ou en groupe, avec une sortie de scène qu’il n’est pas près d’oublier, grâce à Bathsheba plus maîtresse que jamais. Mais… La fin du tome approche et le lecteur se rend compte que l’une des caractéristiques de la série manque à l’appel, que l’horizon d’attente reste à combler, et… Voilà !!! Le dessin en double page, toujours un moment mémorable à couper le souffle. Le contrat est rempli : le lecteur sourit d’aise, accuse le coup de la force de l’illustration, et se trouve comme figé entre l’envie de faire durer le plaisir pour la savourer plus longtemps, et de tourner vite la page parce que… Quelle est l’issue de ce duel ? Au fond de lui-même, il sait que les auteurs l’ont parfaitement manipulé en instillant un doute insupportable dès la couverture avec ce couvre-chef perforé dans la poussière, et deux douilles vides.



Le scénario brille par son intelligence, avec la même élégance que les dessins. Ce dernier tome, même s’il fait l’impasse sur bien d’autres aventures que le lecteur se serait fait une joie de découvrir, mène à bien l’histoire de River Bass, sur une ligne directrice restée discrète et imperceptible. Oui, River Bass revoit grand-père Tom et ses relations avec les membres de sa famille arrivent à un point satisfaisant. Oui, le scénariste s’amuse à utiliser des une ou deux grosses ficelles, de manière totalement ouverte, comme la résurrection d’un personnage essentiel dans la série, tout comme le dessinateur se fait un vrai plaisir à montrer ce duel final. Oui, River Bass doit encore payer le prix de vouloir faire les choses à sa façon. Il faut toujours que tout soit fait à sa façon, comme lui fait observer son épouse Bathsheba. Oui, le personnage principal continue de porter un jugement sur ceux auxquels il se trouve confronté. D’ailleurs l’un d’eux lui fait observer que : C’est si facile de penser que les autres sont pourris, n’est-ce pas ? Comme dans les tomes précédents, il est question de compromission, de culpabilité, de libre arbitre, de responsabilité, de justice. Un personnage pose la question explicitement : Et si aucun homme en position de pouvoir n’était capable de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Le lecteur se rend compte que cette question est présente dans chacun des tomes de la série, le fil conducteur sous-jacent. Sans retenue aucune, les auteurs assument de répondre à cette question, avec des valeurs morales ! En effet, River Bass aurait dû être le plus corruptible de tous.


Déjà fini ?!? Seulement douze tomes !?! Mais il restait encore tellement d’histoires à raconter. Le lecteur en sort avec sa conviction personnelle : série conclue trop vite, ou douzaine parfaite, le choix lui est laissé. Il entame cet ultime tome un peu chagrin à l’idée que c’est le dernier. Au bout de trois pages, il est à nouveau en immersion totale dans le récit, se laissant manipuler par les auteurs avec délice que ce soit pour la narration visuelle toujours aussi riche et prenante, ou pour le scénario qui le mènera inéluctablement à ce chapeau troué. Un tour de force, tout en élégance, une histoire inoubliable, une série à inscrire au panthéon des westerns, et de la bande dessinée. River Bass n’aura pas souffert pour rien.



lundi 19 août 2024

Marshal Bass T11: Putain de fric


Que les larmes d’un homme peuvent couler des années après sa mort ?


Ce tome fait suite à Marshal Bass T10 Hell Paso (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les liens qui unissent les différents personnages. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma


La petite ville de Dryheave, en Arizona, en 1878, River Bass est en train de couper du bois dans la courette devant chez lui, avec une force qui confine presque à la rage. Turtle, une connaissance, vient à passer par là et lui demande s’il s’est reconverti en bûcheron. Le marshal le reçoit froidement, mais le chasseur de primes lui explique qu’il est venu pour les rendre riches. Bathsheba, l’épouse de River, observe la scène depuis la fenêtre de la cuisine. Elle indique au révérend Dollar qui est attablé dans la cuisine, que son mari est en train de discuter avec un homme blanc. Elle va aller le chercher. L’homme d’église répond qu’il n’est pas pressé et qu’il ne faudrait pas que ça dérange le mari. Se tournant vers Judith, une des filles du couple, il lui demande de lui servir une autre part de tarte à la rhubarbe. Bathsheba sort et demande ce que voulait Turtle : River répond laconiquement qu’il voulait lui parler. Une discussion acrimonieuse s’engage : elle lui reproche d’être de mauvaise humeur depuis que le général est mort noyé. Il rétorque que le révérend est prêt à payer une misère et que lui s’apprête à accomplir une mission pour cinq milles dollars. Elle lui crache que personne en ce bas monde ne donnerait autant d’argent à un Afro-américain.



River Bass a fini de se rhabiller et de seller son cheval, qu’il enfourche, et il part. Bathsheba prend petit Joe dans ses bras, demande à Ruth d’aller chercher Delilah, puis de se rendre dans la salle à manger. Avec ses trois filles et son jeune fils, elle indique au révérend que son mari a été appelé ailleurs et elle lui demande de leur parler de ce travail. Il explique : Une de ses connaissances, Ezra Whitney, un noir travailleur et pieux, a eu la chance de trouver du pétrole sur ses terres. Le pétrole l’a rendu riche, mais l’a aussi tenu éloigné de sa famille. Sa femme est décédée récemment et sa fille qu’il n’a pas revue depuis sa naissance, s’est fait kidnapper en venant ici. Ezra est à la recherche de quelqu’un pour apporter la rançon, et il est prêt à payer cinq cents dollars pour ça. Bathsheba répond qu’elle s’en occupe avec ses enfants. Le révérend accepte car, après tout, les femmes ne sont-elles pas les créatures les plus effrayants de la Bible ! Il ajoute qu’il reprendrait bien une tasse de ce délicieux café, avec deux sucres. En allant faire des emplettes pour le voyage, River Bass croise son beau-père qui s’enquiert de ses projets.


Un nouvel album dans cette série : le lecteur anticipe le plaisir à retrouver ce personnage quelque peu mutique, son épouse pas toujours commode, et une nouvelle mission le confrontant aux turpitudes de la condition humaine. Le titre indique le thème de l’histoire : générer des rentrées d’argent. Le lecteur en déduit que l’épicerie de Bathsheba ne doit pas être florissante, et que la rémunération de marshal laisse à désirer. En quelques pages, le lecteur retrouve toutes les saveurs qui font le goût de cette série. River Bass d’une humeur sombre, Bathsheba débordée par ses responsabilités familiales. Et les personnages secondaires : Turtle dont le plan pour s’enrichir rapidement ne peut être que pourri, le révérend Dollar avec des phrases mielleuses pour mieux se faire offrir de petites faveurs, le grand-père vivant de petits chantages aux dépens de tous ceux à qui il adresse la parole. Sans oublier les coups de pas de chance : Turtle et Bass croisant malencontreusement Tully qui identifie immédiatement le marshal alors que celui-ci a besoin de rester le plus discret possible. La première page rappelle également le haut niveau de qualité de la narration graphique : une myriade de détails avec une lisibilité exceptionnelle grâce à la mise en couleurs du coloriste original de la série. Une mise en situation de western dans ce qu’il a de plus prosaïque : couper du bois, les coqs et les poules dans la bassecour, les toilettes au fond du jardin, la petite clôture de bois, etc.



Le lecteur sensible à la qualité de la reconstitution historique est aux anges. De case en case, ses yeux observent les détails : le poulailler avec les fientes sur le toit, la halle du marché avec ses grosses poutres, les poteaux télégraphiques en ville, le réservoir d’eau accompagné par une éolienne, les paniers tressés en osier, le trépied pour suspendre une marmite au-dessus d’un feu de camp, la nature de la végétation dans un paysage naturel, le harnachement des chevaux, le magnifique tapis dans le hall d’entrée de la demeure des Defoe, la faune discrète dans les paysages, etc. Il regarde également les tenues vestimentaires des unes et des autres, leur étoffe, leur qualité en fonction d’une scène en ville ou d’une chevauchée dans des espaces naturels. L’artiste en donne pour son argent au lecteur en représentant les arrière-plans dans plus de 95% des cases : plus qu’un investissement sans faille, c’est une véritable profession de foi de l’artiste. Cette manière de procéder apporte une densité narrative et une qualité d’immersion sans pareille. En fonction de sa sensibilité, le lecteur le relève plutôt dans une situation ou une autre : Bathsheba regardant à travers la fenêtre et le lecteur voyant avec elle, Josh et Jacob rendant compte à leur grand-père en pleine rue alors que celui interpelle des passants pour un bonjour lourd de sous-entendus menaçants, le camp nocturne des kidnappeurs avec Bass et Turtle passant en arrière-plan en page treize répondant au même cadrage matinal en page vingt-quatre alors que les deux hommes prennent congé, la magnifique arrivée de Turtle et Bass devant la demeure des Defoe en période automnale en page trente-et-un, l’épatante mise en scène pour l’intervention du grand-père afin de dépouiller sa fille permettant de suivre les mouvements de chacun, et bien sûr… Bien sûr, le lecteur attend également avec impatience l’illustration en double page qui est une des marques de fabriques de la série. Il ne peut pas prévoir quel moment les auteurs auront ainsi choisi de mettre en valeur. Il la découvre en page trente-six et trente-sept, une élévation au-dessus du manoir familial des Defoe, un moment automnal qui nécessite un petit temps pour en découvrir le point focal. Un instant magique.


La sophistication de la narration provient également de la coordination extraordinaire entre scénariste et dessinateur. Elle se voit dans la qualité de la direction d’acteurs de ce dernier, ainsi que dans le choix de ce qui est montré, dans l’attention portée aux personnages en second plan ou en arrière-plan. Dans la deuxième case de la première page, le petit Joe, même pas un an, est installé dans un porte bébé tressé, accroché à une poutre, regardant son père débiter des buches dans la bassecour. Très intrigué par le spectacle, il ne prononce qu’un seul mot : Boom ! Il s’agit simplement d’un bébé qui regarde son père sans pouvoir comprendre ce qu’il se passe. Page six, sa mère vient le prendre dans ses bras, et l‘emmène à la salle à manger pour discuter avec le révérend de la mission à venir. Page quarante-quatre, petit Joe se retrouve dans le même porte-bébé, accroché à un arbre, alors qu’un affrontement se déroule sous ses yeux : il prononce à nouveau le mot Boom par deux fois. Puis encore un fois deux pages après, alors que sa mère tire un coup de fusil à bout portant dans le visage d’un agresseur pour l’exécuter alors qu’il est agenouillé à terre. Ce ne sont que quelques moments fugaces sans incidence sur le déroulement du récit : c’est toute la personnalité de la narration des auteurs. La réalité de la violence dans ce qu’elle a de plus banale, l’exemple donné aux plus jeunes dès leurs tendres années, le modèle à partir duquel ils se construisent, mis en scène sciemment, en cohérence avec le ton de tous les tomes.



De manière consciente ou inconsciente, le lecteur absorbe ces éléments qui relèvent du point de vue des auteurs. Ils viennent participer au sens du récit. Alors que la famille Bass dispose d’un toit à eux et nourrissent leur famille, les époux souhaitent l’un comme l’autre trouver d’autres sources de rentrées d’argent, chacun à leur manière. Elle est prête à prendre ce qui vient, lui en a eu sa dose de travailler pour les autres, ne gagnant que des sommes dérisoires, des formes d’aumône, et non de juste rétribution pour le travail accompli. Sans s’en parler, l’un comme l’autre accepte une mission hasardeuse avec des résultats et des conséquences catastrophiques. Bathsheba Bass voit sa famille mise en danger, littéralement s’entretuer, et lui voit une fois encore une mort dépourvue de sens et une personne ayant sombré dans la folie. L’un et l’autre sont rattrapés par le principe de réalité. Comme pour chaque tome, le lecteur traverse un polar sous forme de western, révélateur de l’époque sur le plan social, que ce soit le racisme ouvert ou systémique s’exerçant contre les Afro-Américains, ou la destruction des individus, dans leur chair et dans leur âme, engendrée par l’appât du gain. En trame de fonds, se posent les questions du bonheur, de la volonté de dépasser sa condition sociale, de l‘insatisfaction de l’être humain, de la communication entre époux pour construire un avenir commun, de l’exemple donné aux enfants, d’un membre de la famille au comportement toxique, etc. La personnalité du grand-père est révélée dans toute sa noirceur égocentrique avec des conséquences horribles pour ses proches.


Il suffit d’une page pour que reviennent en mémoire du lecteur toutes les qualités de cette série. La mise en couleurs d’une incroyable qualité, à la fois organique et naturelle, à la fois en complément des dessins et en augmentation de leur lisibilité. La narration visuelle d’une rare richesse en termes de consistance, de direction d’acteurs, de reconstitution historique, de volonté de montrer et avant tout de raconter. River Bass part pour un coup juteux impliquant la famille Defoe et menant à la résolution de cette intrigue secondaire, pendant que son épouse se lance elle aussi dans une mission liée à une rançon : la déveine est au rendez-vous comme de bien entendu, encore aggravée par les penchants mesquins et égoïstes des uns et des autres, du grand-père aux enfants eux-mêmes.



mardi 26 décembre 2023

Marshal Bass T10 Hell Paso

C’est bien beau d’être charmant, mais ça ne sert à rien si on n’a pas de jugeote, Appleby.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T09: Texas Rangers (2023) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit de la seconde partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Anubis pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Avril 1878, de nuit dans un camp militaire de campagne, un homme est traîné par deux soldats avec un mouchoir pour se protéger la bouche. Il se défend qu’ils n’ont pas le droit de faire, car il n’a rien fait de mal. Les soldats l’amènent jusque devant la bouche d’un canon et l’attachent de telle sorte que son tronc soit collé à ladite bouche. À l’aide d’un porte-voix, le lieutenant Appleby s’adresse aux habitants du village d’El Paso à quelques dizaines de mètres de distance. Il les informe qu’un de leurs concitoyens a été capturé alors qu’il essayait de passer outre le corridor de sûreté établi par l’armée des États-Unis. Pour cela la cour martiale l’a condamné à une exécution sommaire. L’ordre de tir sera donné par le major Philip Penn. Dans la foule au loin, un homme au visage masqué par le rebord de son chapeau serre les dents et répète le nom de famille du major. Ce dernier donne l’ordre de tirer en abaissant son sabre. Le prisonnier est coupé en deux par le boulet, les deux moitiés séparées retombant au sol. Le major lâche un rire de satisfaction.



À Dryheave en Arizona, grand-père Thomas, surnommé Tom, déambule tranquillement dans la rue. Il croise Jake et son frère Joshua, deux de ses petits-enfants, avec un air sombre et regardant jalousement un groupe de garçons en train de jouer au baseball. Il leur demande ce qui se passe. Ils expliquent que les autres ne veulent pas jouer avec des bâtards. Le grand-père leur pose une petite question sur le métier du père de Barney Ellis, celui qui les a rembarrés, puis leur suggère une répartie. Jake et son frère retournent pour demander à jouer et font comme Thomas leur a dit : Barney accepte qu’ils jouent. Thomas poursuit son chemin et passe devant Homer en lui demandant s’il a ce dont ils avaient parlé : pas encore, du coup Thomas lui met la pression. Puis il passe devant le magasin général de Delilah Bass et la salue, ainsi que Cleopatra et Bathsheba. Cette dernière regarde Bathsheba et lui demande s’il y a des soucis. Son interlocutrice répond que pas vraiment, tout le monde a l’air d’apprécier son père, et il est étonnamment bon envers les garçons. En réponse à une question, elle indique qu’il ne touche pas les filles. Et elle continue : il n’a jamais été comme ça. Tout ce qui a toujours vraiment compté pour lui, c’est l’argent. Cleopatra continue en demandant si Bathsheba a des nouvelles de River.


Le lecteur avait laissé River Bass en proie à une crise aigüe de remise en question violente sur lui-même, ses motivations morales et l’espèce d’homme qu’il est. Il avait également découvert la couverture de ce dixième tome au dos du précédent : une situation à laquelle on ne survit pas. Très malins, les auteurs commencent par une exécution sommaire avec ce déchiquetage en deux par un boulet tiré à bout portant. Impossible de s’en sortir ! Encore un peu plus taquins, ils continuent avec une séquence à Dryheave au cours de laquelle le grand-père, c’est-à-dire le beau-père de River Bass, se montre bienveillant envers les enfants, pendant cinq pages. Il faut attendre la page onze pour retrouver le personnage principal, et encore dans la dernière case. Le lecteur tourne la page et dès la treizième retour à Dryheave alors que Cleopatra demande si elle n’aurait pas un boulot pour son fils David qui a perdu un œil dans Marshal Bass T06: Los Lobos (2021). Puis retour au marshal pour onze pages, et retour à Dryheave. Le lecteur fait le compte : River Bass apparaît dans vingt-sept planches sur cinquante-quatre, la moitié. Il en déduit que l’histoire que voulait raconter les auteurs ne tenait pas dans un seul album, mais qu’elle ne suffisait pas pour en faire deux. Aussi, ils mettent à profit leur confiance dans le potentiel de leur série pour intercaler des séquences développant des personnages connexes comme le grand-père et David, afin de préparer les tomes à venir.



Comme dans tous les tomes, les auteurs consacrent deux pages à un dessin en double page, ici les pages quarante-deux et quarante-trois, et l’objet est une scène de liesse dans le saloon de Dame Cleopatra, alors que l’un des fils de Bathsheba et River Bass se donne à fond à l’harmonica sur la scène, avec un guitariste, un bassiste et un pianiste à l’accompagnement et deux danseuses. Une image de plaisir très communicatif. Ce tome comporte lui aussi son lot de scènes ou d’images marquantes : l’exécution au boulet bien sûr (quelle boucherie barbare), River Bass prenant son repas dans un restaurant mais à une table isolée et à l’extérieur (le racisme restant vivace), les six rangers faisant un massacre, une belle vue sur les tentes et l’enclos à cheval du camp militaire, Cleopatra soumettant un jeune garçon à la tentation, River Bass avançant de dos sur une route boueuse vers une ville semblant déserte, les boulets s’abattant arbitrairement dans la ville, un fleuve en crue charriant de la boue, une charge héroïque menant les cavaliers à une mort assurée, etc.


En outre, le lecteur ressent une forte empathie avec certains personnages, par l’expression de leur visage ou leur langage corporel. Il éprouve la force de la détresse de l’habitant d’El Paso qui a voulu s’échapper et qui se retrouve aux mains de deux soldats, contraint par la force physique, sans plus aucune liberté, en totale panique, l’horreur s’y mêlant quand il comprend le moyen par lequel il va inexorablement être exécuté. Il compatit avec les deux fils de Bethsheba qui ont été exclus du jeu de baseball, et même avec le fils du marchand de whisky qui impose sa volonté aux autres garçons par sa force implicite et qui doit céder au chantage sur la réputation de son père. Il fond devant les expressions qui passent sur le visage de David, le fils aîné de Bass, alors qu’il est soumis à la tentation par Dame Cleopatra, devant sacrifier ce qui lui tient le plus à cœur. Le lecteur prend également conscience qu’il scrute le visage, moins expressif, de Marshal Bass pour se faire une idée de son état d’esprit : résigné à manger dehors, amusé par la demande d’aide de Hare et la manière dont il l’exprime, blasé en anticipant les réactions des Texas Rangers dans l’histoire que lui raconte Hare, très conscient que les soldats du major Penn peuvent l’abattre d’une balle dans le dos alors qu’il s’éloigne de leur camp en marchant, etc. D’un autre côté, il éprouve immédiatement un sentiment de rejet et de dégout pour Philip Penn et son sourire de contentement à la suite de l’exécution par boulet du fuyard, un sentiment de défiance un tantinet craintif à l’encontre du grand-père manipulateur, une forme de mépris devant le regard fuyant de Hare, un sentiment de découragement en voyant les visages fermés des Texas Rangers recourant à la force dès qu’ils sont contrariés. Dans le même temps l’expressivité de ces individus génère une telle intensité dans l’empathie qu’il les comprend et sent sourdre une pointe de pitié envers eux, incapables d’avoir le dessus sur leurs émotions négatives.



D’un côté, les auteurs apportent une fin satisfaisante à leur intrigue principale, celle de River Bass, comme à leur habitude. Ils intègrent le colonel Terrence B. Helena, ce qui permet d’avoir son point de vue sur le recrutement des Texas Rangers (le capitaine Dexter Miller, Bullock & Hare, Jacinto Juarez & Woodrow Watson, Gabriel surnommé le fantôme, William Joseph Beatty surnommé Topeka Kid), et sur la valeur morale de River Bass, avec une mise à l’épreuve séance tenante. Pour une fois, la conclusion du récit semble un peu moins noire, et sa nature permet de relativiser un chouia celle d’un ou deux tomes précédents, en particulier le trois. En même temps, il ressent une forte appréhension pour la suite, que ce soit le sentiment de solitude de Bathsheba Bass, ou la possibilité que Hope, l’enfant recueillie par Doc Moon, soit toujours porteuse de maladies. Dans la seconde moitié du récit, les auteurs construisent leur narration avec une alternance rapide entre le règlement de compte à (He)El Paso et le premier concert de David Bass, une forme de contrepoint. Le lecteur comprend qu’il s’agit d’une mise en parallèle pour l’amener à comparer les deux situations entre elles. D’un côté, River Bass traversant une crise de doute sur ses valeurs et sa moralité ; de l’autre son fils David qui acquiert la certitude (absolue, à son âge) de sa vocation. D’un côté, un homme de loi qui sanctionne les criminels souvent en les tuant ; de l’autre un tout jeune adolescent qui partage sa joie de vivre aux adultes grâce à un mode d’expression artistique. Dans les deux cas, l’un et l’autre sont très conscients de ce à quoi ils ont renoncé pour leur vocation.


Hors de question de rater la seconde moitié de ce diptyque, encore moins avec une telle couverture. Les auteurs mènent à son terme la comparaison entre River Bass et les Texas Rangers, ainsi que leurs motivations, dans leurs ressemblances et leur différence. Un vrai Western toujours noir, avec des conflits armés, et des personnages complexes. Attention : ce tome contient peut-être une trace d’optimisme.



mercredi 6 septembre 2023

Marshal Bass T08 La mort misérable et solitaire de Mindy Maguire

Aucun homme n’obtiendra plus jamais rien de moi !


Ce tome fait suite à Marshal Bass T07: Maître Bryce (2022) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Len O’Grady pour la mise en couleur des pages 1 à 6, par Anubis pour celle des pages 7 à 54. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, en Arizona, fin août 1877. Les habitants se rassemblent devant la maison close tenue par madame Cleopatra : un meurtre vient d’y être constaté. Mindy Maguire a assassiné Bernhardt le puant. Un vieil afro-américain à la barbe banche, un va-nu-pieds, marche en s’éloignant de l’établissement et en répétant : Un meurtre. Il parvient devant le magasin général Delila’s store et il demande un peu d’eau pour le vieux Tom, à la fillette qui se tient sous l’auvent, avec un nourrisson dans les bras. Elle répond sèchement qu’ils sont fermés le dimanche. Comme il insiste, elle le menace d’un couteau en précisant qu’elle sait s’en servir. Son petit frère Jacob ramène un verre d’eau et le tend au vieux Tom. La jeune fille veut savoir pourquoi il a fait ça : d’abord le vagabond demande de l’eau, puis le pichet et enfin un endroit où passer la nuit. Vieux Tom les remercie du fond du cœur et s’en va, après avoir rendu la tasse.



River Bass est arrivé devant la maison close et il montre son badge de marshal pour y entrer : la foule ne le laisse pas passer. Madame Cleopatra le prend par le bras pour le faire entrer par derrière. Son épouse Bathsheba l’accompagne, car elle ne va pas le laisser aller seule dans une maison close. À l’intérieur, dans la chambre, le shérif Lawrence est agenouillé devant le cadavre de Bernhardt, en présence de quatre hommes. Le doute n’est pas permis : Mindy et Bernhardt le puant étaient seuls dans cette pièce. Il paraît que Bernhardt avait un peu d’or sur lui. Mindy a pris le flingue de Bernhardt, lui a tiré dessus et s’est enfuie avec l’or. Vraisemblablement vers les territoires indiens, ajoute Bass. Le shérif décide d’organiser une battue pour retrouver la meurtrière : il promet aux hommes assemblés dans la grande salle que le comté paiera pour tout le whisky nécessaire à réchauffer leurs vieux os. Une dizaine d’hommes se portent volontaires. Madame Cleopatra demande à Lawrence s’il n’est pas possible de trouver un arrangement. Il répond qu’il lui avait proposé un arrangement voilà six mois et qu’elle avait répondu : Le crédit est mort. Elle se tourne vers River pour lui demander d’aider Mindy qui va se retrouver seule face à cette horde imbibée de whisky. Bathsheba lui intime de le faire. Cleopatra la remercie de son intervention.


Avec le tome précédent, le lecteur avait senti que les auteurs avaient acquis l’assurance de pouvoir continuer leur série, ce qui les avaient amenés à consacrer un tome à l’histoire personnelle de leur personnage principal, et quelques pages à celle de son épouse. En dernière page, ils annonçaient le point de départ du présent tome : un meurtre. En dernière page du présent tome, ils annoncent le point de départ du suivant, tout en y ayant subrepticement consacré quelques pages en cours de récit. De même, lorsque River Bass se retrouve face à Mindy Maguire, sa décision prend en compte celle qu’il avait dû prendre dans le tome Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Comme dans les tous les tomes de la série, l’histoire charrie des questions sociales, à la fois les conditions de vie dans l’Ouest américain, à la fois des rapports de force qui restent d’actualité. Voilà une prostituée accusée d’un meurtre : elle l’a commis, elle a pris la fuite certaine de subir un procès expéditif. En cours de récit, elle explique son geste à River et Cameron : une proposition inattendue de son client lui a fait prendre conscience que son espoir d’un jour rembourser ses dettes et de pouvoir recouvrer sa liberté était illusoire. Cela permet au lecteur de mieux comprendre la réaction de Bathsheba : elle demande à son époux de venir en aide à une prostituée même si elle sait pertinemment qu’il a payé pour ses services il y a quelques mois, car elle a elle aussi souffert de la servitude féminine dans cette société. Les auteurs montrent ces conséquences d’une maltraitance systémique.



Au cours du récit, d’autres thèmes affleurent. Les habitants de Dryheave ne se montrent pas très empressés de se mettre à la poursuite de la meurtrière : il faut pénétrer en territoire indien et les nuits sont froides à la belle étoile, des lâches peu préoccupés de justice. Le shérif sait les convaincre en leur indiquant qu’ils pourront attendre la fuyarde dans un chalet dans les bois et que le comté leur paiera leur alcool en attendant, sans compter la présence d’une ou deux dames de compagnie, un bel exemple de dépense de l’argent public, et à nouveau de courage masculin. Effectivement, ils se retrouvent en territoire indien, et voilà que se présente un Lakota pour leur narrer la bataille de Greasy Grass, c’est-à-dire celle de Little Bighorn (25 & 26 juin 1876), en l’échange d’une bouteille d’alcool. Le lecteur peut y voir le ravage de l’alcool distribué par l’homme blanc, ainsi que la guerre de conquête. Dans son comportement, l’indien lakota se montre également raciste envers l’afro-américain qu’est River Bass, et tout aussi misogyne envers Mindy. Cette dernière fait observer au marshal que la justice qu’il entend appliquer en tant que représentant de l’état s’applique plus aux individus des catégories sociales populaires et défavorisées qu’aux riches. Ce qui fait écho à une question posée par un personnage dans le tome quatre : N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches, colonel ? Le vieux Tom, un afro-américain d’une cinquantaine d’années ou plus, incarne également les laissés pour compte du rêve américain, de la grande expansion vers l’ouest.


La continuité de la série s’étoffe également par des éléments de l’intrigue. L’histoire débute le jour même de celui du tome précédent, alors que le corps de Bernhardt le puant a été découvert, pendant le repas organisé à l’occasion du baptême du nourrisson de Delila. Plusieurs enfants de Bathsheba et River font une apparition, comme Jacob, Jake et Judith. Un autre membre de la famille Defoe se fait connaître à River Bass, après Alexander Defoe, Lionel Defoe et Constance Armstrong (née Defoe), avec une approche différente de ses sœurs et frères. Le lecteur retrouve cette familiarité qui figure dans son horizon d’attente pour une série avec un héros récurrent, et il voit également une progression, lente et discrète, dans les personnages, à commencer par la manière dont River Bass accomplit son devoir de marshal, mais aussi dans la décision de Bathsheba de demander à son époux d’aider une prostituée dont il a eu recours aux services. Le comportement de l’humanité s’inscrit toujours dans le roman noir, et des moments de bienveillance et d’espoir parviennent à se manifester malgré tout.



Le lecteur regrette un peu le départ de Nikola Vitković pour la mise en couleur. Ses successeurs apportent le même soin dans l’approche naturaliste, la conservation ou l’amélioration de la lisibilité, le rehaussement des reliefs de chaque élément détouré. Il semble qu’ils se montrent un peu moins talentueux pour les effets de textures. Pour autant, l’un puis l’autre réalisent de superbes compositions : la lumière tamisée de la maison close, la belle lumière naturelle des grands espaces sauvages, les nuances de vert de la végétation, les belles couleurs des vêtements de Mindy Maguire, le ciel nocturne étoilé, les lueurs violettes au petit matin, la chaleur des feux de camp, etc. L’artiste s’en donne à cœur joie comme depuis le début de la série, et les rétines du lecteur sont à la fête. Il prend un grand plaisir dès la première page à regarder les visages des uns et des autres pour essayer d’y lire le fond de leur pensée, ou de deviner leur caractère : le vieux Tom et son sourire trop gentil pour être honnête, le sérieux du shérif trop professionnel pour ne pas cacher quelque chose, la bonhommie de Cameron Defoe trop décalée dans cet environnement sans pitié, le visage indéchiffrable d’Enapay le Lakota, etc. Le portrait de Mindy Maguire s’avère le plus savoureux, le plus vivant, générant immédiatement une empathie extraordinaire chez le lecteur.


Visuellement, le lecteur retrouve tout ce qu’il apprécie dans la série : les tenues vestimentaires, la description des bâtiments de la petite ville de Dryheave, les grands espaces, la végétation des régions boisées, le pragmatisme des feux de camps, les postures adultes des personnages, leurs interactions plus ou moins franches, etc. Il constate comme d’habitude la coordination et la complémentarité impressionnante entre dessinateur et scénariste dans toutes les séquences. Quelques exemples. Il saisit tout de suite l’expression de solidarité féminine présente dans le bref échange de regard entre madame Cleopatra et Bathsheba Bass. Il se retrouve autant fasciné que les enfants Jacob et Jake quand le vieux Tom leur fait un tour de prestidigitation. Il sourit par empathie en voyant la relation se développer entre Mindy et Cameron. Il sourit à l’humour très noir des combats, les auteurs ayant conservé leur volonté de montrer que la plupart des individus ne sont pas aguerris : ils se montrent hésitants, maladroits, patauds, malhabiles, peu efficaces. Le déroulement des affrontements relève plus du hasard et de la malchance que de compétences guerrières. Lorsqu’une personne dispose d’une réelle expérience en la matière, c’est un carnage affligeant dans l’autre camp.


Cette série se bonifie de tome en tome, gagnant en profondeur, en intensité, en épaisseur, que ce soit pour les personnages, les thèmes ou la narration visuelle. Le lecteur s’immerge avec délectation dans cet ouest qui n’a rien de mythique, où les individus se montrent dans toute la laideur de l’humanité, et parfois dans sa bonté. Une telle société peut-elle tolérer qu’une prostituée se rebiffe contre la place qui lui est assignée par un fonctionnement systémique inique ? Le lecteur reprend à la chevauchée aux côtés de River Bass, dans de magnifiques paysages, accompagnant un individu imparfait, humain.



mercredi 12 juillet 2023

Marshal Bass T04 Yuma

Il n’y a pas de bonne décision.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Washington D.C., 1876. Le colonel Terrence B. Helena s’est rendu au Capitol à la demande de Robert Little de la chambre des représentants des États-Unis, du parti d’Abraham Lincoln, pour le rencontrer. Little, un afro-américain lui offre un verre et lui confie un secret : il est noir. Le colonel entre dans son jeu et le représentant entame la conversation. Il affirme que pourtant n’importe lequel de ses collègues du Congrès dirait au colonel, qu’il est aussi blanc que du linge de maison. Ce ne sont que des hypocrites, car jamais ils ne votent une loi qu’il a initiée. Son parti, celui de Lincoln, ne récolte jamais assez de voix. Il enchaîne : est-ce que le colonel connaît le chef Powell ? ? Un politicien new-yorkais influent. Une vermine. Il a détourné plus de douze millions de dollars des fonds de la ville, des impôts payés par des pauvres gens. On l’a attrapé et envoyé en prison. Powell a été envoyé à la prison de Ludlow Street. C’est pour ainsi dire un hôtel où les riches criminels blancs peuvent jouer au billard et se faire livrer du homard. Little a tiré quelques ficelles et réussi à le faire transférer dans un vrai pénitencier. Mais contre toute attente, il règne en maître là-bas aussi. N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches ? Pas d’espoir pour les pauvres ? Ce qu’il attend, c’est un coup de main de quelqu’un qui n’a que faire de secouer quelques plumes à Washington. Le colonel connaîtrait-il un homme qui pourrait infiltrer Yuma et faire tomber cette vermine une bonne fois pour toute, au nom de la justice ? Le colonel lui répond qu’il pourrait bien connaître l’homme qu’il faut au représentant.



River Bass voyage comme prisonnier dans un fourgon pénitentiaire. Il demande au gamin qui partage le fourgon surchauffé sous le soleil ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver là. L’autre refuse de répondre, et Bass explique que lui a tué un homme, un Indien. Jupiter Johnson, pas encore adulte, a du mal à le croire : personne ne finit en prison pour avoir tué un Indien. Le fourgon passe devant un campement de fortune : trois femmes, épouses de détenus, leur demandent de saluer leur mari pour elles : respectivement Moïse Washington, Mustafa, Théodore Adams. Jupiter explique qu’il a été arrêté parce qu’il est noir, enfin principalement à cause de ça. Au sein de l’établissement pénitentiaire, le garde Morris voit le fourgon approcher et il va en avertir le major Philip Foyle, directeur de la prison. Celui-ci répond que c’est au sergent Corke de s’en occuper, qu’il se fiche des règles que ce soit à lui de s’en occuper, qu’ils n’ont pas remporté la guerre en respectant les règles et il en appelle à l’esprit d’initiative du soldat. Se lève un individu qui était assis sur une chaise sous une toile tendue entre des poteaux, à côté d’une table avec des rafraîchissements. Thomas Powell prend le directeur par l’épaule tout en faisant signe à Morris de s’éloigner. Il lui offre un verre que l’autre accepte après avoir mollement argué de l’heure matinale. Ça le détend. En réponse à une question de Powell, il lui répond que ce qui lui ferait aller mieux serait que son interlocuteur lui donne l’argent qu’il lui a promis. Powell répond qu’il l’aura dans deux jours.


Le lecteur n’est pas bien sûr si le scénariste va reprendre l’histoire juste après la fin du tome précédent, ou s’il va raconter une autre histoire sans rapport. Les rares éléments de contexte semble indiquer qu’il s’agit d’une nouvelle mission, très périlleuse, pour River Bass : infiltrer une prison sous un faux nom (il se fait appeler Marcus Miller) pour faire tomber une huile qui a fait usage de sa fortune et de son entregent pour vivre tranquillement à l’ombre, avec un régime de faveur qui donne l’impression que c’est lui qui dirige l’établissement. Ce centre d’incarcération est peuplé d’afro-américains et de quelques repris de justice Indiens, peut-être quelques blancs. Les gardes appliquent une discipline sévère, se faisant respecter par des coups distribués avec libéralité et sans besoin d’avoir une raison. Le lecteur ne sait donc pas trop sur quel pied danser quant à l’état d’esprit du personnage principal, mais le tome précédent a bien imprimé dans son esprit que la série délivre des drames d’une rare noirceur. En outre, l’infiltration d’un membre de la police comme détenu dans une prison s’inscrit dans les grands classiques, et il est assuré que le pauvre représentant de la Loi va être soumis à d’horribles traitements, et va découvrir une corruption vicieuse et sadique sans oublier qu’il aggrave encore son cas en état un afro-américain.



Dès la couverture, le lecteur ressent qu’il s’immerge dans un récit singulier et pas dans une variation préfabriquée et sans âme d’un récit de prison. Il éprouve l’impression de pouvoir palper la granulosité des pierres et la situation du River Bass est accablante, sans issue. Comme depuis le premier tome, les dessins charrient la consistance de chaque matériau, des lieux conçus à partir d’un plan clair. Ainsi chaque plan, quel que soit le point de vue de la caméra, s’avère raccord avec le plan général de la prison, donnant au lecteur d’un lieu qui existe vraiment. Cet investissement de l’artiste dans la dimension descriptive de son art fait exister cette prison qui, du coup, présente un caractère concret, sans rapport avec un décor en carton-pâte, ou une toile tendue en fond de scène ou en fond de case. Quel que soit le degré d’attention qu’il porte aux décors, le lecteur éprouve la sensation qu’il évolue dans cet établissement pénitentiaire bien réel. Le dessinateur variant également les cadrages plus ou moins à distance ou en gros plan en fonction de la nature de la scène, la narration visuelle donne à voir cet environnement : la forme particulière de l’escalier qui permet d’accéder à la tour de guet, l’horrible dispositif qui maintient un prisonnier immobile et lui fait subir le supplice de l’eau, les grilles fermant l’unique accès extérieur à la cour, le sol de terre battue, les cellules à l’exigüité renforcée par des cadrages en gros plans dans lesquels les prisonniers ne peuvent pas tenir dans une case et la surpopulation, les miradors en bois érigés au-dessus des épais murs d’enceinte en pierre, une vue globale des bâtiments à la tombée de la nuit, le réservoir d’eau, la table servant à distribuer le petit déjeuner (essentiellement ce qui passe pour du café) aux détenus dans la cour, l’étroit escalier menant à l’équivalent du chemin de ronde, les tuiles des toits, le tout culminant par ce dessin en double page, quarante-huit & quarante-neuf, à l’occasion de la mutinerie, avec un joli envol de colombes à la John Woo.


Les auteurs exposent la mission de River Bass dans les trois premières pages : efficace et un tantinet sarcastique avec ce membre afro-américain de la chambre des représentants des États-Unis. Le lecteur peut voir le colonel bien calé dans son fauteuil avec son verre d’alcool, et le représentant qui s’agite, faisant son spectacle comme s’il était en représentation devant ses confrères ou des citoyens, et en même temps sans illusion sur son rôle de pure bonne conscience pour les membres blancs de cette chambre. La mise en scène accompagne Robert Little dans ses pas et ses mouvements autour du fauteuil, rendant compte de son agitation, ou plutôt de son indignation intérieure. En bas de la page quatre, se trouve une case de la largeur de la page montrant les passants dans la rue devant la demeure du représentant, avec une voiture tirée par un cheval, des piétons, voiture qui fait écho au fourgon pénitencier qui traverse une étendue désertique en page six. Dès la page dix, River Bass se trouve dans l’enceinte de la prison, et le reste de l’histoire va s’y dérouler avec une courte escapade pour deux gardiens pour aller voir des dames de petite vertu. Les châtiments et les épreuves commencent tout de suite, avec une variante de courir la bouline, en passant entre deux haies de détenus armés de manche. Le pauvre jeune homme Jupiter Johnston se fait rouer de coups sans atteindre l’extrémité de la haie ; River Bass tombe à terre dès les premiers coups.



Il s’en suit une mise en scène du rapport de force entre les détenus et les gardiens, entre le directeur de prison et Thomas Powell. Le lecteur se souvient des tomes précédents, pleinement conscient que les auteurs savent y faire pour mettre en scène le pire dont l’âme humaine est capable. En outre, la situation de Bass s’aggrave très vite quand un détenu reconnaît en lui un marshal et en informe Powell. Le scénariste sait faire comprendre au lecteur qu’il est très conscient du rapport de force qui existe entre détenus et gardes, au sein même des détenus, entre ceux qui ne peuvent pas supporter les brimades, et ceux qui sont prêts à atténuer les brimades en collaborant, en participant à l’oppression des autres détenus. Ça ne peut pas bien se passer. Les plus costauds jouent au caïd, mettant à profit leur force physique et leur résistance aux coups pour devenir eux aussi des oppresseurs. Mais quand même… L’attitude de River Bass ne fait pas sens tout de suite. Sa mission est claire : être le bras armé de la justice, envers Thomas Powell qui se la coule douce. Le lecteur le sait, et il ne comprend pas son comportement pour autant, ses provocations intolérables vis-à-vis de Powell et du major Philip Foyle, le directeur. Son comportement doit être motivé par une stratégie particulière, mais pourquoi agit-il comme il le fait ? Le lecteur constate que les auteurs l’ont complètement happé, à la fois dans cette mission punitive, à la fois dans cette tension au sein du pénitencier, la toxicité de la relation entre Powell et le directeur, à la fois par le mystère de la stratégie de River Bass. Sans compter que plusieurs autres personnages s’avèrent attachants, que ce soit le jeune Jupiter Johnson, ou Beef le détenu qui a déjà eu maille à partir avec le marshal. Ça ne peut pas bien se terminer. La nature humaine reste toujours aussi vile, et les individus mesquins sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur ne peut qu’être pris de dégout et de mépris pour le sergent Cork prêt à obéir aveuglément à Powell, pour la promesse d’une paie augmentée de deux dollars. Certes cette somme devait être plus consistante à l’époque, mais même. Sans parler des pauvres femmes de détenus qui attendent à l’extérieur, elles aussi prêtes à tout pour améliorer le sort de leur homme.


Après trois tomes, après la scène finale du précédent, le lecteur est un homme averti, il en vaut deux. Pourtant son esprit a déjà atténué la réalité de la qualité de la narration visuelle, qu’il retrouve avec un appétit qu’il avait oublié, s’immergeant dans un environnement totalement concret et plausible, au milieu d’individus véritablement incarnés, esquissant même parfois un moment de recul, de peur de se prendre un coup qui ne lui était pas destiné. L’intrigue suit son cours jusqu’à la mutinerie inéluctable, sans pour autant être prévisible du fait de plusieurs seconds rôles bien développés, et du comportement décalé de River Bass, qui trouve son explication à la fin. Encore un western intense et suffocant, un récit de genre qui s’en approprie les conventions les plus noires, pour une peinture crue des penchants humains méprisables.



mercredi 28 juin 2023

Marshal Bass T03: Son nom est Personne

Bon débarras qu’il a dit… Elle n’était bonne à rien.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T02: Meurtres en famille (2017). Sa première publication date de 2018. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, hiver 1876. Dans une zone naturelle, la ferme très isolée de la famille Bass. L’un des garçons dit à Jacob, un de ses petits frères, d’aller avertir sa mère. Jacob court, mais a oublié ce qu’il devait dire en arrivant au pied de sa mère, son grand frère le dit à sa place : quelqu’un approche. C’est Don Heraclio Vega qui vient rendre visite aux Bass, avec deux de ses hommes. Il descend de son attelage et salue Bathsheba, lui disant qu’il pense qu’elle mérite un meilleur époux, une plus belle maison, aussi. De plus beaux vêtements, une bonne éducation pour ses enfants. Bathsheba détourne la tête. Puis elle lui tend un verre d’eau en lui demandant de se contenter de le boire et de partir, car ses ennuis à elle ne le concernent pas. Il insiste légèrement et elle répond sèchement.



Bathsheba Bass dit à don Heraclio, d’éviter de commencer avec de vaines promesses. Elle lui demande de ne pas être comme les autres hommes. Avec toutes leurs belles paroles… Mais quand on a besoin d’eux pour quoi que ce soit, important ou non, alors les promesses s’envolent et eux avec. Elle continue : sa fille est partie. Sans même une pensée pour sa pauvre mère, Delilah s’est envolée avec le premier type qui lui a promis la Lune. Elle, Bathsheba, n’a même pas eu droit à un au revoir ! Et qu’a dit River ? Peut-il deviner ce que son mari a dit ? Bon débarras qu’il a dit… Elle n’était bonne à rien. Sa petite fille. Son aînée. Elle lui a demandé de la ramener, mais il a répondu qu’il avait mieux à faire. Alors il est parti. Tout le monde la quitte. Tout en parlant, cette mère se met à pleurer. Jacob lui dit qu’il ne la laissera jamais, mais elle sait qu’il ment, qu’il s’en ira quand son tour viendra. Toujours les larmes aux yeux, elle propose un peu plus d’eau à son hôte. Comme il décline, elle l’invite à s’en aller, ce qu’il fait sans ajouter un mot. Plus loin, Delilah est montée en croupe derrière un jeune Amérindien, sur son cheval. Elle se plaint du froid. Il lui répond sèchement qu’elle aurait dû mettre des vêtements plus chauds. Elle lui fait la remarque qu’il ne l’a pas embrassée une seule fois. Il répond que ça viendra. Ils arrivent à un relais de poste. Le jeune homme se fait appeler Personne, et il lui indique qu’ils vont aller acheter une couverture à ce relais. Devant la bâtisse, Hoss et Pete jouent au fer à cheval.


Étrange début : River Bass est absent et il semble avoir abandonné femme et enfants, et par là-même également le lecteur. Tout aussi surprenant, il n’apparaît qu’à partir de la page onze, pendant quatre pages, juste le temps de se faire estourbir par Doc Moon. Il faut alors attendre la page dix-neuf pour qu’il revienne sur le devant de la scène. Le début est d’autant plus étrange, que le lecteur ne peut pas supputer grand-chose à partir de la couverture ou du titre, sur la nature de l’intrigue, ou sur la dynamique du récit. La scène introductive le met immédiatement mal à l’aise. Une femme seule au milieu du zone sauvage, une ferme très isolée, un propriétaire terrien avec ses gardes armés qui vient courtiser cette femme mariée, devant ses enfants, profitant de l’absence du mari. L’artiste montre bien don Heraclio Vega faire le joli cœur, les deux hommes avec leur fusil restant sur le cheval un peu en retrait. La narration visuelle s’inscrit dans un registre réaliste très détaillé. Le lecteur voit bien que le sol du terrain est pauvre, que les vêtements des enfants sont simples, alors que ceux des Mexicains sont de meilleure facture. Il voit le rapport de force qui existe entre cette afro-américaine et ses enfants d’un côté, les Mexicains armés de l’autre. Pour autant, la séquence ne se déroule pas comme il l’anticipe, et Bathsheba fait la preuve de son caractère, sans pour autant imaginer qu’elle pourrait avoir le dessus dans un rapport de force physique. Il prend me temps de détailler les poules en train de picorer, les murs de la ferme, le harnachement des chevaux. Il ressent toute la force de l’émotion combinant mépris et frustration sur fond d’agressivité de cette femme quand elle apparaît de profil dans une case, dans un gros plan, avec son chien qui montre les crocs juste derrière, comme s’il exprimait lui aussi l’émotion de sa maîtresse.



Puis l’intrigue passe à Delilah, la fille aînée des Bass, enserrant la taille de Samson, les deux chevauchant sur la même monture. Là encore, le niveau de détails épate et la qualité des textures donne la sensation de pouvoir les toucher. Le lecteur peut juger par lui-même de la qualité des vêtements de la jeune femme, pas du tout adaptés aux conditions climatiques avec la neige qui commence à tomber. Il admire la manière dont l’artiste rend compte de la géographie du lieu : deux baraques dans une zone dégagée entre des flancs de montagne. Le lecteur se montre très attentif à l’expression des visages de Delilah et de Samson afin d’imaginer leur état d’esprit respectif, de jauger de leur relation, de voir si la fille va répéter les schémas comportementaux et relationnels qu’elle a vu chez sa mère, entre cette dernière et son père. Bass arrive et le lecteur pénètre avec lui dans l‘une des deux bâtisses, ouvrant grands les yeux pour découvrir comme elle est aménagée. Il se retrouve pris au beau milieu de l’échange de coups de poing, une violence malhabile, aussi soudaine que rapide. Puis le récit revient au couple Delilah & Samson, avec une magnifique case de la largeur de la page : les deux au bord d’un cours d’eau alors que le soleil se couche, le cheval en train d’essayer de brouter une herbe rare, les pins, les roches, et la neige qui continue de tomber mollement.


Comme dans les précédents tomes, Igor Kordey enchante le lecteur par sa capacité à représenter les paysages naturels, ici totalement sauvages. River Bass se remet en route à la fin de la nuit et il pénètre dans une forêt de bouleaux : un dessin en double page (24 & 25) magnifique, avec un timide lever de soleil, les troncs dénudés, le tapis de neige, des branchages au sol, le lecteur peut ressentir l’absence de vie humaine, un environnement qui n'a rien d’accueillant ou d’épanouissant pour l’être humain. La suite du récit se déroule dans ce bois avec ses reliefs, les rochers, un barrage de castor, la neige qui continue de tomber, un cours d’eau à la surface gelée. Ce paysage hivernal peut fonctionner comme une métaphore de la mort, tout le monde végétal étant au repos, recouvert par le linceul de neige. Les animaux sont rares également : les chevaux, les chiens de l’un des traqueurs, un castor dans la dernière case. La mise en scène, les plans de prise de vue et les représentations de différentes zones de ce bois montrent que les humains apportent avec eux leur folie, leur violence, dans un endroit au repos.



Le lecteur se retrouve fasciné par la tragédie qui se déroule devant lui, par les propos des uns et des autres, par leurs actions. Il sent bien qu’il y a des non-dits des sous-entendus, des relations conflictuelles, des individus prêts à profiter de leur position de force pour exploiter des plus faibles, des motivations peu avouables. Il ressent un profond dégoût quand un homme est abattu à bout portant pour une couverture, quand une jeune femme est soumise à une humiliation abjecte pour savoir qui sera le premier à la violer, quand un chien se fait arracher la langue par un homme qui n’a plus que cette ressource pour éviter de se faire trancher la main enserrée dans les mâchoires de l’animal. Les auteurs font tout pour mettre en scène la violence dans ses aspects les plus barbares, la pulsion de vie qui cautionne que la fin justifie les moyens pour rester en vie. Le lecteur en fait le constat de visu, sans glorification aucune de ces actes, et pourtant rien ne le prépare à l’horreur de la scène finale et du dénouement. Dans un monde où la lutte pour la survie fait éclater tout semblant de civilisation encore et encore, il ne peut pas y avoir de héros. Il peut y avoir des sentiments nobles : vouloir sauver sa fille, faire régner la justice en appliquant la loi, mais le principe de réalité reprend toujours le dessus. Le lecteur en veut personnellement au Marshal Bass qui fait passer sa fonction avant le reste, et il s’en veut à lui-même car il n’était pas possible de laisser vivre un tel chien fou, capable de tuer froidement toute personne lui tenant tête, quelle qu’en soit la raison. Il en veut à River Bass de ne pas être parfait, tout en sachant pertinemment ce que cet homme a enduré, juste à cause de sa couleur de peau. Il encaisse avec les femmes du récit, tout en se disant qu’il n’aurait pas fait mieux dans une telle société.


Un peu distrait, le lecteur commence sa lecture avec l’a priori de plonger dans un western juste un peu dur. Il retrouve cette narration visuelle très riche dans ce qu’elle montre, très rigoureuse dans sa manière de raconter. Il glisse progressivement sans s’en rendre compte dans un récit aussi noir que l’âme humaine, où les individus sont le jouet de leur histoire personnelle, de leur culture, des péchés de leurs parents. Traumatisant.



mercredi 14 juin 2023

Marshal Bass T02: Meurtres en famille

Ça, c’est une façon de faire ! Un coup suffit à chaque fois.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T01: Black and White (2017). Sa première publication date de 2017. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, 1875. Un cavalier tenant un nourrisson emmailloté dans ses bras, arrive à proximité de la ferme isolée de la famille Vanderkolk. Timothy Brown espère bien trouver quelque chose à manger, et peut-être même prendre un bain. La Providence les a amenés par ici, rien de moins. Il avance tranquillement à cheval vers la clôture. Derrière un rideau de la ferme, la fille Sabien prévient son père Roeland que quelqu’un approche. Avec derrière lui son fils Janwillen et son épouse Rebekka, le père déclare : qu’il vienne, tout le monde est bienvenu dans cette maison. Le fils demande s’il peut s’occuper du visiteur, le père lui répond qu’il n’est pas encore prêt, un homme n’aurait pas demandé la permission pour faire ce qu’il veut. Brown frappe à la porte et l’ouvre. Il demande poliment s’il y aurait une chaise à leur table pour un voyageur exténué. Il se présente, et en réponse, Sabien fait les présentations. Mais Janwillen préfère sortir brusquement pour aller s’occuper du cheval du voyageur. Brown s’adresse alors à la jeune femme et déclare ingénument qu’il est heureux qu’elle ne soit pas mariée car il est à la recherche d’une nouvelle femme pour sa petite et il peut difficilement espérer trouver quelqu’un de plus doux et rayonnant qu’elle. Rebekka est en train de servir du ragout, et Timothy s’assoit à table, avec son nourrisson endormi dans les bras.



Timothy Brown lève une première cuillère de ragout, quand Roeland Vanderkolk l’estourbit par derrière, d’un puissant coup de hache. Il se félicite de son action : ça c’est une façon de faire, un coup suffit à chaque fois. Sabien se penche sur l’invité inconscient pour voir comment va le pauvre bébé. Elle fait une découverte des plus macabres. Le père se félicite d’avoir débarrassé le monde d’un tel individu capable de traiter ainsi un nourrisson. Janwillen entre en coup de vent dans la maison : Jacobsen arrive avec ses vaches, ses hommes et tout, et tout. La famille a juste le temps de faire disparaître les corps par une trappe dans le plancher, permettant d’accéder au vide entre la terre et le sol de la maison. Jacobsen entre dans la ferme et prend des nouvelles de Roeland : ce dernier offre un verre de schnaps au Danois. La famille Vanderkolk partage son repas avec les vachers. Dans vide sous la maison, Timothy Brown reprend ses esprits et commence à s’éloigner tant bien que mal. Il est repéré par Janwillen qui travaille à l’extérieur.


Une couverture peu révélatrice avec River Bass qui court pied nu dans le désert son revolver à la main et son chapeau porte-bonheur sur la tête, et un titre tout aussi énigmatique. Marshal Bass n’apparaît qu’à la page onze, c’est-à-dire la neuvième planche. Il est inconscient de la page vingt-trois à la page vingt-sept. Il n’apparaît finalement que dans trente-trois pages sur cinquante-quatre, mais il ne se réduit pas à une simple deux ex machina, ou à un catalyseur. Il prend une part active dans l’action. Le lecteur retrouve une partie des éléments établis dans le premier tome : la couleur de peau de River Bass (heureusement) et les réactions racistes qu’elles suscitent, son chapeau melon avec un trou de balle au niveau du front, son endurance, sa résistance aux coups, son adresse réaliste avec une arme à feu, et sa famille (son épouse Bathsheba, et sa grande fille Delilah, ses autres enfants). Le récit s’inscrit également dans le genre du western, comme pour le tome un, et il est fait mention de la famille Defoe, celle du type qu’il a descendu dans l’exercice de ses fonctions au cours du tome précédent. Le lecteur retrouve assez de caractéristiques pour se sentir dans une série, ressentir l’effet de familiarité. En outre ce deuxième tome est réalisé par les mêmes scénariste et dessinateur, et il est fait une part belle aux paysages naturels désertiques de l’Arizona.



Dès la deuxième page, le lecteur a la puce à l’oreille, surtout s’il a déjà entendu parler de la famille Bender qui a sévi dans le comté de Labette au Kansas en 1872 & 1873, par exemple dans la bande dessinée The saga of the Bloody Benders (2007) réalisée par Rick Geary. En revanche, il n’anticipe peut-être pas les intentions réelles de Timothy Brown. Affreux, sales et méchants ? Les auteurs font en sorte de donner un peu plus de personnalité à leurs personnages, toutefois ils ne brillent pas par leur intelligence. Le lecteur en découvre un premier aspect quand Janwillen se trahit bêtement en répondant à une question du marshal demandant si les Vanderkolk ont aperçu Timothy Brown en leur présentant un avis de recherche avec son portrait. Il ne s’attend pas à ce que Turtle, chasseur de primes, se montre tout aussi peu brillant, et se fasse avoir par surprise à deux ou trois reprises. Avec de tels individus manquant à ce point de jugeotte, le personnage principal passe aisément pour une lumière. Grâce à sa résistance, il parvient à contrecarrer les criminels, non sans conséquences. Pour autant, le scénariste n‘en fait pas un héros au cœur pur. Il indique qu’il attend Timothy Brown à Dryheave, en s’envoyant du whisky au saloon de Madame Cléopâtre et en appréciant les services des filles. Il devient la proie du désir charnel comme les autres hommes, totalement oublieux de son épouse. Il ne peut qu’acquiescer au constat de la jeune femme : La beauté est une prison. Si elle était laide, elle serait libre ; une femme n’est jamais libre, pas tant qu’il y a des hommes autour.


En effet, le manque de bon sens de certains ne se transforme jamais en une source de comique. Les auteurs racontent leur histoire au premier degré : le constat qu’il y aura toujours des êtres humains pour profiter des autres, en abuser, les plier à leur volonté par la force, y compris au sein même d’un groupe ou d’une communauté. Ce récit dégage une noirceur intense et fataliste. La justice prend la forme d’un lynchage ou d’un coup de feu qui atteint souvent sa cible par chance, voire d’un crâne frappé avec force contre une pierre à nombreuses reprises jusqu’à ce que mort s’en suive. Dans la petite ville de Dryheave, le shérif applique une justice pragmatique et préventive : River Bass est placé dans une cellule avec Turtle, tout marshal qu’il soit. La foule de Dryheave n’hésite pas à lyncher les meurtriers dans la minute, sans aucun procès. La civilisation prend plus la forme des échanges commerciaux, des villes, des habits, que de la justice ou de quelque forme de protection sociale que ce soit.



Dès la première page, le lecteur retrouve la qualité des images : un élégant entrelacs sophistiqué entre photoréalisme et discrètes exagérations. La première case occupe la largeur de la page : un homme sur sa monture qui observe une petite ferme à quelques dizaines de mètres de distance, en contrebas. Déjà vu mille fois, eh bien non : le lecteur n’éprouve pas de sensation d’ersatz. L’artiste et le coloriste ont représenté avec soin les quelques nuages dans le ciel bleu, la chaîne montagneuse dans le lointain, la végétation spécifique de cette région, les deux bâtiments de la ferme, la clôture en fil de fer tendu entre des piquets, la monture du cavalier avec la selle, les rênes et les sacoches, Timothy Brown avec sa gabardine, ses bottes et son chapeau. La mise en couleur complète les traits encrés comme s’il s’agissait l’œuvre d’un unique artiste, ajoutant des informations de texture, d’ombrage, de relief. S’il en prend le temps, le lecteur remarque même qu’il y a une petite boule d’herbes en train de rouler poussée par le vent, qu’il retrouve dans la troisième case. Les artistes se montrent toujours aussi investis pour donner à voir les paysages qu’ils soient naturels ou urbains. Le lecteur comprend ainsi comment est aménagée la grande pièce de la ferme avec son rideau (détail authentique extrait du mode opératoire des Bender), la nature du mobilier, le vide sous le plancher de la demeure, la disposition des bâtiments de la ville de Dryheave et l’importance donnée à certains commerces par rapport à d’autres. Il s’arrête pour contempler le dessin en double page trente-deux et trente-trois : la grande rue en terre, les chevaux attachés aux barres devant les commerces, les curieux et les professionnelles aux fenêtres, la voie de chemin de fer et le train avec sa locomotive à vapeur, le silo en hauteur pour la ravitailler, les maisons un peu à l’écart, les fils du télégraphe avec quelques oiseaux perchés dessus, les auvents en toile, les badauds dans la rue, une vision très impressionnante.


Igor Kordey et Nikola Vitković réalisent des planches d’une qualité incroyable. Le lecteur savoure aussi bien des cases pour leur décor, que des planches ou des bandes pour une prise de vue, une action, une direction d’acteurs, la mise en scène. Cela commence avec cette vision de la ferme, puis le coup de hache asséné par derrière. L’efficacité de la famille Vanderkolk pour cacher les cadavres impressionnent par sa rapidité. Le pauvre Brown rampe sous le plancher de la demeure dans des cases de la longueur de la page, d’une très faible hauteur pour bien marquer l’exiguïté de l’espace. Impossible de résister au calme et à la logique imparable de River Bass convainquant le shérif de le laisser sortir de sa cellule. Le lecteur se laisse avoir avec la même naïveté que Marshal Bass par la sincérité des aveux apeurés de Sabien. Il sourit franchement en voyant Turtle comprendre qu’il menace River Bass, sans pouvoir le contraindre. Il est pris de court par la réaction de Rebekka Vanderkolk alors que son mari vient d’être pendu. Il éprouve la résignation de Sabien et la force de la pulsion de River Bass autour du feu, dans la nuit, un moment qui le met mal à l’aise au possible, par sa tension intense.


Le premier tome avait convaincu le lecteur que le scénariste et l’artiste avait le talent nécessaire pour réaliser un western qui sorte de l’ordinaire et qui retienne son attention. Ce deuxième tome monte la barre encore un peu plus haut, avec une narration visuelle d’une grande richesse, et un scénario qui sait mettre en scène les ratages des personnages, sans pour autant en devenir poussif ou heurté. Implacable.