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mercredi 17 juin 2026

Le mystère de la femme du tableau

Je suis un peintre amateur. Je ne signe jamais mes tableaux.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bruno Heitz pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée.


Un joli cadre bucolique avec une rivière, un pont à arche qui passe au-dessus, trois arbres à la forme allongée se détachant au somment d’un petit vallon, deux nuages discrets dans le ciel bleu, et un paysage vallonné. Sur une belle et douce partie enherbée, un peintre du dimanche a posé son chevalet. Il a déposé une toile dessus. Il est en train d’achever sa peinture du paysage, avec sa palette, son pinceau, une valise contenant ses tubes de peinture, tranquille et solitaire. Cet artiste ne peint que le dimanche. Un autre dimanche, il a pris place sur un trottoir de sa ville, il a posé son chevalet. Tranquille et solitaire, il peint la maison qui se trouve de l’autre côté de la rue, toujours habillé de la même manière : un pantalon bleu un peu large, une chemise blanche, un gilet noir sans manche fermé, et un canotier de paille sans ruban. Il travaille au pinceau. Un autre dimanche, il se place devant l’église, à nouveau pas un seul passant dans la rue. Il porte à nouveau la même tenue vestimentaire. Il peint donc aussi des chapelles, des coins de rues. Avec sa toile sous le bras, il mentionne qu’il est un peintre amateur, il ne signe jamais ses tableaux.


De retour chez lui, le peintre du dimanche, toujours avec son chapeau sur la tête, se tient dans sa cuisine. Il a tourné la chaise de manière que le dossier se trouve contre la table. Il s’en est servi comme d’un marchepied pour monter sur la table, avec un de ses tableaux dans les mains. Il s’apprête à l‘accrocher au mur. Sur celui-ci, se trouvent déjà de nombreux tableaux : le pont enjambant la rivière, la façade avant de la chapelle, et une tour. Le soir, allongé dans son lit, en pyjama, avec son chapeau de paille accroché à l’une des boules du lit, il regarde autour de lui : pas par la fenêtre, mais les différents tableaux. Tous les murs de sa chambre sont occupés par ses œuvres. Alors il en met dans le salon, la cuisine : toujours des tableaux de paysage, une maison au bout d’un chemin, un peuplier, une rue de la ville. Puis il investit la salle de bain, les toilettes : un autre tableau du pont, un autre peuplier, le clocher de l’église, une maison au bord du chemin. Tout l’argent de sa petite retraite passe en toiles, en tubes de peinture et en pinceaux. Il se rend dans un magasin spécialisé en fournitures d’art, et il choisit ses matériels avec soin. Il exige la qualité, même s’il n’est qu’un amateur. Toujours dans la même tenue, il ouvre son courrier un jour, et il découvre qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Dans ce courrier, son propriétaire lui demande de quitter les lieux. Il décide alors de rendre ses peintures à leurs modèles. De nuit, il s’en va déposer ses tableaux, là où il les avait peints. Il sort avec deux toiles sous le bras. Il laisse la peinture grand arbre au pied du grand arbre, celle de l’église sous le portail, etc.



Une gentille histoire tout public, une bande dessinée à destination de la jeunesse. Deux phrases maximum par page, une ou deux cases par planche, des dessins très simples à la lecture, avec parfois uniquement un personnage en plan taille sur un fond blanc. Des phrases très courtes, faciles à lire et à assimiler. Le bédéaste prend grand soin de choisir les éléments visuels qu’il représente. Il réalise des traits de contour souple avec des arrondis, pour des formes agréables à l’œil. Dans ses choix, il fait apparaître un monde désuet et calme. Les personnages utilisent des appareils téléphoniques avec cadran et un combiné raccordé avec un cordon en spirale. L’uniforme du policier semble d’un autre âge, le peintre est embarqué dans une voiture dont la carrosserie est très arrondie dépourvue de feu à éclat. Le peintre utilise des outils également basiques, avec des toiles accrochées sur leur cadre par des clous. Le mobilier du peintre est en bois avec des formes basiques. Le bureau de l’enquêteur de police ne comporte évidemment pas d’ordinateur, juste un tampon, une tasse à café et une lampe de bureau. Le gardien de prison en porte les clés à son trousseau accroché à la ceinture. Les journalistes utilisent un matériel du siècle dernier : magnétophone à bande, appareil photographique à soufflet, lourde caméra sur trépied. Le voyage d’agrément s’effectue sur un gros paquebot à trois cheminées qui fument, avec sur son pont un transat aux montants de bois, et une antique passerelle avec un cordage de chaque côté pour que les passagers puissent débarquer.


La narration adopte un ton très C’est comme ça ! Les événements surviennent les uns après les autres, dans la logique de l’histoire, sans explication, avec une liberté relevant de la licence artistique. Le lecteur adulte peut s’interroger sur ce que le peintre du dimanche fait pendant les six autres jours de la semaine, il n’en est jamais fait mention. Rapidement dans le récit, il reçoit un courrier lui annonçant qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Il est indiqué que son propriétaire lui demande de quitter les lieux, et… Et la temporalité du récit, ou plutôt la manière dont le temps s’écoule d’une séquence à l’autre devient un peu flou, ou plutôt élastique, voire masqué : le peintre du dimanche finit par être arrêté par la police, sans que la question de son logis ne soit mentionnée entretemps. Dans le même ordre d’idée, une indication mentionne que l’argent de la petite retraite du peintre passe en toiles, en tubes et en pinceaux. Pour autant, la manière dont il est représenté dans les cases manque de marques de l’âge comme des rides ou des cheveux gris. Quand une femme s’intéresse à lui, elle-même semble avoir trente ou quarante ans au maximum. Outre les marques d’un passé du siècle dernier et vraisemblablement composite, le dessinateur met également en œuvre des raccourcis visuels entre enfance et poésie : la chapelle sans aucun bâtiment autour comme posée sur de l’asphalte ou un matériau indistinct, la fenêtre d’une prison d’une très grande taille avec uniquement deux barreaux et sans panneaux vitrés, un homme caché derrière un tronc d’arbre au diamètre trop petit pour masquer son corps, un quai de débarquement vide de tout autre navire, etc.



Le lecteur adulte se laisse happer par cette narration visuelle naïve, sensible à quelques éléments graphiques saillants. Il y a bien sûr l’absence de toute personne quand le peintre du dimanche travaille sur sa toile, normal en pleine campagne, déconcertant en pleine ville, même si ces séances se déroulent le dimanche. En fonction de sa sensibilité, il peut l’interpréter comme une façon de mettre en évidence la concentration du peintre sur son activité ce qui le rend oublieux de son environnement, qu’il s’agisse de badauds ou des immeubles environnants. Cette absence de de tiers fait plus sens lorsque le peintre dépose ses tableaux de nuit. Du coup, la planche treize vient rompre la solitude de la vie intérieure du peintre puisqu’on y découvre un prêtre en soutane et une dame en jupe tenant chacun un de ses tableaux. De manière tout aussi visuelle, la rupture dans le récit survient avec un tableau d’un paysage urbain, une maison, dans lequel figure une femme à demi cachée par un volet, c’est-à-dire une présence humaine. Les éléments symboliques visuels continuent : le salon du peintre où ne subsistent que des rectangles plus clairs là où autrefois il y avait des tableaux accrochés au mur. Puis dans une double page, une femme au téléphone représentée de plain-pied sur fond blanc à gauche répond au peintre du dimanche représenté sur la page de droite, également de plain-pied sur fond blanc.


Le lecteur sent bien également que les dessins comprennent d’autres informations que ce qui est représenté au premier degré, ou les moments symboliques. Un doute s’immisce en lui avec la perspective étrange de la chambre lorsque le peintre est allongé et qu’il contemple ses tableaux. Il a la confirmation de son intuition quelques pages plus tard quand il voit le peintre et la dame trinquer lors d’un déjeuner sur l’herbe, ou que le peintre réalise plus tard un tableau dans lequel elle se tient dans un champ de coquelicots. L’auteur s’amuse avec des clins d’œil avec des tableaux célèbres, La chambre de Van Gogh à Arles (1888), ou Le déjeuner sur l'herbe (1863), d’Édouard Manet. Il est alors possible de reprendre le fil psychologique de ce peintre qui semble vivre seul dans sa tête, au point que ses paysages et ses séances de peinture soient dépourvus de tout autre être humain. Sa vie prend un chemin bien différent quand l’argent vient à manquer. Il a consacré tous ses revenus à sa passion et il en a oublié les contingences de la vie matérielle. À partir de ce moment-là, ses tableaux sont lâchés dans la nature, ou plutôt exposés au public. Ce qu’ils expriment se trouve interprété par d’autres êtres humains qui y projettent leur propre subjectivité, sans que l’artiste ne puisse plus y exercer de contrôle. Deuxième rupture : le rare tableau (peut-être le seul, sûrement) où apparaît un être humain fait qu’il se retrouve accusé de meurtre. Le fait de refuser de signer ses œuvres s’avère une preuve de culpabilité supplémentaire. Ce n’est qu’une fois débarrassé ou privé de tous ses tableaux, qu’il y a assez de place dans sa vie pour une relation avec la dame. À partir de là, il peut entamer une nouvelle phase dans sa vie… et retrouver sa passion. Libre au lecteur d’en penser ce qu’il veut, et d’en tirer les conclusions qui lui conviennent.


Des dessins tout public, une histoire simple et linéaire d’un peintre du dimanche qui finit accusé d’un crime et étant privé de la pratique de son art, avec des solutions de continuité narrative parce que C’est comme ça. Pour un lecteur adulte, une fable à la dimension psychologique, recelant des métaphores et quelques symboles, parlant de la solitude de la pratique de l’art, et du fait que ce n’est pas une fatalité.



mardi 14 avril 2026

Karl

Il aimait davantage les objets que les humains.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée.


Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main.



Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête.


Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable.



Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate.


Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks.



Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine.


L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncuși) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste.


Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.



jeudi 30 octobre 2025

Judee Sill

Les caprices du destin en ont décidé ainsi.


Ce tome contient un récit de nature biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Juan Díaz Canales pour le scénario et par Jesús Alonso Iglesias pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-dix pages de bande dessinée.


En 1979, dans le quartier de North Hollywood, deux policiers toquent à la porte d’un appartement. À l’intérieur, c’est le désordre : des cailloux dans un bol, un livre avec des marque-pages, une plante verte morte, des bouteilles d’alcool vides, une pile de magazines, des déchets par terre, un iguane qui se balade en liberté. L’un des policiers s’apprête à enfoncer la porte, l’autre tourne simplement le bouton et entre : c’est ouvert. Ils sont enveloppés par une odeur nauséabonde. Ils avancent dans l’appartement et découvrent le cadavre d’une femme, ainsi que l’état lamentable de l’habitation. Le plus ancien prononce la sentence : il peut résumer en un seul mot le rapport, surdose. Le second observe le cadavre et commence à prendre des notes. Femme blanche, type caucasien, quarante ans environ. Cause probable de la mort, overdose. Désordre caractéristique d‘un mode de vie bohême (artiste). Possible lettre de suicide. Demande expertise graphologique. Vérifier éventuelle appartenance à une secte. Aucune trace de document permettant l’identification. L’iguane regagne lentement la fraîcheur des plantes vertes.



1951, dans le cinéma de Studio City, en Californie, les époux Sill ont emmené leur fille voir un film de science-fiction de série B avec des monstres : à l’écran une sorte d’iguane géant est en train de terrasser un crocodile. Milford Sill se penche vers sa fille Judee pour lui faire remarquer qu’il lui avait bien dit qu’il était invincible leur Gregory. Puis il se tourne vers sa femme Oneta pour lui demander si elle aime le film. Elle répond sèchement que ce qu’elle aime, ce sont les gens qui parlent au cinéma. Il maugrée qu’elle n’aime rien : elle n’aime pas les gens, elle n’aime pas le cinéma, elle n’aime pas son travail. Elle lui rétorque que faire du trafic de bestioles, elle n’appelle pas ça un travail. Il la corrige : Importateur d’animaux exotiques, et d’ailleurs Hollywood ne trouve pas si minable que ça. À la sortie de la séance, le père a pris sa fille sur ses épaules et il lui promet d’aller voir un Tom et Jerry le lendemain. 1961 dans la vallée de San Fernando, Judee est allongée dans son lit sans bouger à rêvasser. Sa nouvelle mère entre pour lui dire sèchement qu’elle ressemble à son père. L’adolescente lui rétorque que ce n’est pas étonnant, ils sont morts tous les deux. Sa belle-mère lui répond qu’elle ne sait pas si Judee est morte, mais que ce qui est sûr c’est qu’elle n’a pas de cœur, elle estime que l’adolescente est cruelle et qu’elle leur gâche la vie à son père et elle. Toujours allongée et dans un grand calme, la jeune fille répond qu’ils n’ont besoin de personne pour leur gâcher la vie, qu’ils y arrivent très tout seul… Enfin avec l’aide de l’alcool…


Il s’agit de la biographie d’une chanteuse et compositrice américaine, ayant réellement vécu, née en 1944 à Studio City, un quartier de Los Angeles et décédée en 1979, dans le quartier North Hollywood, dans la vallée de San Fernando à Los Angeles. Du temps son vivant, elle a enregistré deux albums en studio qui ont été publiés par la maison de disques Asylum : Judee Sill (1971), puis Heart Food (1973). Elle avait commencé à en enregistrer un troisième Dreams come true qui sera publié en 2005. La séquence d’ouverture ne laisse planer aucun doute sur le destin de cette artiste : mort solitaire, suite à une addiction aux drogues, dans un appartement aux allures de dépotoir, avec deux particularités : un exemplaire de ses albums, et un iguane domestique en liberté. Les auteurs ont choisi d’évoquer cette vie dans une chronologie recomposée passant de 1979 à North Hollywood, puis 1951, 1961, 1972, 1961, 1979, 1962, 1964, 1972, 1980, 1966, 1968, 1967, 1968, 1982, 1972, 1973, 1975, 1994, 1979, pour finir en 1995 à Santa Monica en Californie. Dans de très brèves notes en fin de tome, ils expliquent qu’il existe très peu de références bibliographiques sur cette musicienne, qu’ils ont dû remplir ce vide grâce à leur imagination, en utilisant parfois des personnages de fiction. Pour les faits, ils se sont basés sur des interviews, notamment celle réalisées par Grover Lewis pour le magazine Rolling Stone d’avril 1972, l’interview de Rosalind Russel publiée en 1972, et deux articles de 2004 et 2006.



Le lecteur peut être attiré par la composition psychédélique avec un choix de couleurs très judicieux, par l’idée de découvrir une musicienne oubliée par l’histoire de la musique populaire, ou encore curieux de lire une autre bande dessinateur du scénariste de la série Blacksad, avec le dessinateur Juanjo Guarnido. En lisant la première scène, il se trouve rassuré (ou peut-être désappointé) par des couleurs plus classiques, une palette dans un registre plus naturaliste. Les dessins s’inscrivent également dans ce registre, avec une approche descriptive. L’artiste a choisi un rendu assez vivant, par le biais de traits de contour de type coups de pinceau appliqués sans retouche, allant de très épais à très fins. Par endroit, les couleurs viennent compléter les informations visuelles proches de la couleur directe. En fonction des éléments de décor, le dessinateur adapte le degré de finition, de très grossier pour la forme de feuilles de plantes d’appartement, à très précis pour la carrosserie d’un modèle de voiture ou la tubulure métallique des chaises du bureau de la docteur Carrara dans l’établissement E retro, Reform School for Girls.


Le lecteur apprécie rapidement la cohérence des dessins, à commencer par l’ambiance lumineuse bien rendue par les couleurs. Il ressent comment le dosage entre descriptif et simplification rend les personnages plus vivants, plus proches de lui, tout en restant dans un registre réaliste : le visage fermé et peiné de la mère traitée d’alcoolique par sa fille, le visage repu de satisfaction du directeur du centre de réhabilitation alors que Judee chante littéralement ses louanges, l’air discrètement gêné de David Griffin quand on lui parle de Judee, la gentillesse inattendue d’un groupe de trois femmes âgées (Nathy, Nun et Nona) dans la cour de la prison pour femmes de Frontera, l’air compassé des dévots de Krishna, etc. Le dessinateur sait montrer les gens dans toute leur diversité, leurs milieux culturels, leur niveau économique dans la société. Il impressionne également par le naturel avec lequel il rend compte des différents environnements : un appartement désordonné, les façades d’une rue de Los Angeles, le cabinet d’un psychologue, le dortoir d’une maison de redressement, le salon luxueux d’un producteur de disques riche à millions, l’atmosphère très particulière de la communauté hippie de Laurel Canyon (nexus de la contreculture dans les années 1960/70)… et bien sûr le désert.



La couverture promet une expérience psychédélique, ou en tout cas d’évoquer cette dimension de la vie de la musicienne. Cette caractéristique apparaît discrètement dans un phylactère en page neuf, puis dans un autre de la page dix, un autre de la page suivante… et le lecteur comprend qu’il s’agit des paroles de Judee Sill, seul personnage à s’exprimer en rose. En page dix-sept et dix-huit apparaissent des salamandres multicolores en arrière-plan du buste des personnages, alors que la chanteuse est interviewée par le journaliste de Rolling Stone. Puis un motif psychédélique surgit à l’écoute d’un des disques de Sill avec le titre du morceau camouflé dans les volutes, toute comme The Kiss dans l’illustration de couverture. Le lecteur accompagnera la musicienne en plein trip à deux reprises, une fois pendant deux pages et demie dans le désert, une seconde fois pendant quatre pages dans les rues de Los Angeles. L’artiste s’amuse bien avec les couleurs et l’altération des perceptions, entre délires et déformations d’expériences passées. Par comparaison, les dévots de Krishna semblent normaux, raisonnables, et doués de leur pleine et entière raison.


En fonction de son humeur, le lecteur est plus ou moins sensible à la recomposition du déroulement chronologique, aux rapprochements que cela crée, ou au fouillis évoquant le bazar dans la tête de Judee Sill. Dans les deux cas, ce dispositif narratif évoque le processus créatif de la compositrice qui rapproche des sensations et des souvenirs dont l’évidence de la connexion s’effectue dans son esprit. Les auteurs ne cachent rien des vicissitudes de l’artiste, sans se montrer voyeuriste, par exemple ses moments de prostitution sont évoqués sans être montrés. Ils mettent en scène les personnes qu’elle a côtoyées comme Grover Lewis (1934-1995, journaliste pour Rolling Stone), Jim Pons (1943-, bassiste de The Turtles), ou encore Gordon Lightfoot (1938-2023). Le lecteur comprend que Dave Griffin est un nom fictif pour David Geffen (1943-, responsable de la maison de disques Asylum et millionnaire en devenir), bénéficiant certainement d’un autre nom dans cette bande dessinée, pour éviter des plaintes contre les auteurs. Vers la fin de l’ouvrage, un patron de bar qui supporte la clientèle de la chanteuse, explique à un jeune homme qu’il n’appellerait pas ça manquer de chance, mais plutôt avoir un talent pour la gâcher. Il continue : Elle avait une carrière les plus prometteuses de toute la côte ouest, et elle a foiré avec son producteur, son agent, ses collègues. Pour autant, le lecteur éprouve de la sympathie pour elle, ayant été en empathie quand elle s’est sentie manipulée par le monde professionnel de la musique, par sa dépendance à la drogue. Il n’est pas loin d’acquiescer à la dernière phrase du récit : Les caprices du destin en ont décidé ainsi. Dans le même temps, il se rappelle que les témoignages sur la carrière de cette artiste sont très peu nombreux, et que les auteurs ont inventé une bonne partie de ce qu’il vient de lire. Qui plus est, personne ne peut se vanter de savoir ce que pensait ou ce qu’éprouvait tel ou tel individu à telle époque et dans telle situation.


À partir des rares éléments biographiques existants, les auteurs rendent hommage à cette chanteuse et compositrice américaine peu connue. Ils le font avec un art consommé de la bande dessinée, une capacité à retranscrire une époque et sa culture, et à partir dans des paradis artificiels psychédéliques. D’un côté, le lecteur découvre un exemple d’artiste talentueuse dont la vie se dégrade progressivement jusqu’à un naufrage pitoyable ; d’un autre côté, il s’interroge sur ce qui relève du réel dans cette biographie plausible et pour partie inventée. Troublant.



mardi 5 mars 2024

Inoubliables T01

Pour moi, il faut voir l’humain derrière les histoires.


Ce tome regroupe six récits de pagination variable, indépendants de tout autre. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Fabien Toulmé, pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un avant-propos d’une page, écrit par l’auteur, dans lequel il évoque le fait qu’il s’agit d’histoires vraies, chacune racontant l’événement le plus marquant de la vie de personnes qu’il a interviewées au cours des derniers mois. Il s’agit d’événements qui durent le temps d’une heure, d’une journée ou d’une vie. Ils peuvent être inspirants, difficiles, émouvants, dramatiques, beaux, parfois drôles et peut-être tout ça à la fois pour certains. En tout cas, ils ont tous en commun d’être, pour les personnes qui les ont vécus, des événements inoubliables.


La vie entre parenthèses, vingt-quatre pages. Émilie, quarante-trois ans, à Paris s’adresse au lecteur : son père est décédé d’un accident de voiture quand elle avait quatre ans. En l’espace d’un instant, sa mère, son frère et elle sont passés d’une famille modèle au constat de sa mère qu’ils ne sont plus une vraie famille. Quand Émilie avait six ans, il y a eu ce monsieur qui est venu chez eux, sonnant à la porte, et demandant à sa mère si elle voulait continuer à vivre dans l’ignorance de la parole de Dieu, lui demandant de lui accorder cinq minutes. - Le cœur et la vocation, huit pages. Beatriz, trente-et-un ans s’adresse au lecteur : l’histoire qu’elle va raconter n’est pas la sienne, c’est celle de Marcos et Dora. Marcos vient d’une petite ville du centre du Brésil qui s’appelle Ouro Finoà onze ans, il assure sa mère, qu’il a choisi ce qu’il veut faire, et elle accepte, l’emmenant au séminaire pour qu’il devienne prêtre. À vingt ans, il rejoint l’université de théologie dans une petite ville à côté de Rio de Janeiro, c’est là qu’il rencontre Dora. – La lettre de pardon, quatorze pages. Marie, trente-et-un ans, dans un petit village de Bretagne s’adresse au lecteur : cette histoire s’est passée il y a douze ans, à cette époque elle avait dix-huit et elle était étudiante infirmière à la Rochelle, venait de rencontrer son petit ami depuis deux semaines.



Préserver les souvenirs, dix-huit pages. Kévin, trente-cinq ans à Linxe, s’adresse au lecteur. Il a passé une partie de son enfance au Rwanda, son père y avait trouvé un poste de conseiller pédagogique à l’école française de Kigali. Ils se sont installés là-bas en 1990. Il avait quatre ans. – Le parfait alignement des planètes, vingt pages. Marine, quarante-cinq ans à Toulouse, s’adresse au lecteur : quand elle avait quatorze ans, elle est partie avec son groupe scout pour un pèlerinage diocésain à Lourdes. Sur place, Frédéric, un jeune homme venu en famille s’est présenté à elle, très sociable. – La confiance de la juge, trente-six pages. Grégory, trente -six ans, dans une ville du Nord, s’adresse au lecteur. S’il doit dire comment il en est arrivé à ce qu’il est maintenant, lui-même ne sait pas vraiment comment. Ça a été un long chemin de galères et de chance aussi.


Dans son avant-propos, l’auteur explicite son intention et sa motivation pour raconter ces témoignages : Ce qu’il trouve fascinant dans les histoires vraies en général, et dans les récits de ce volume en particulier, c’est qu’en dépit de leur côté personnel, il y a toujours une projection de soi, une implication émotionnelle plus forte que si c’était de la fiction. Le fameux coté Universel qui peut paraître un peu galvaudé mais qui est tellement vrai. Ces témoignages aident aussi à se situer, à trouver des réponses à travers les expériences vécues par ces personnes… Et puis, au-delà de ces sensations de lecteur, il y a aussi l’idée que, mises bout à bout, ces histoires composent un portrait de la société. À un extraterrestre qui viendrait sur Terre et qui demanderait : qui êtes-vous les humains ? cette série apporterait sans doute un bon début de réponse. D’histoire en histoire, le lecteur fait l’expérience de ces histoires vraies au travers de ces événements inoubliables pour ceux qui les ont vécus, constituant des témoignages à leur tour inoubliables. D’un côté, chaque lecteur n’a probablement pas vécu l’événement relaté par ces six personnes : histoire d’amour contrariée ou différée, séparation d’avec un mouvement religieux, viol, années d’enfance dans un pays où s’est déclarée une guerre, vie de criminels et séjour en prison. Le lecteur constate que l’auteur a choisi de terminer ses histoires avec une sensation de clôture, d’acceptation de cet événement, la plupart du temps de manière heureuse.



Dans un premier temps, les partis pris de représentation de l’artiste peuvent paraître en décalage avec le caractère adulte des récits. Pour un peu, la rondeur des visages, la douceur des contours, la représentation simplifiée de certains éléments et accessoires (à commencer par les véhicules qui ressemblent à des jouets pour enfants), l’usage de perspectives isométriques simples évoqueraient presque l’univers graphique d’une bande dessinée pour jeunes enfants, par exemple T’choupi de Thierry Courtin. Toutefois cette première impression s’avère incomplète et trompeuse. Dans chaque histoire, le lecteur relève des détails de nature adulte et concrète, qui n’auraient pas figuré dans une bande dessinée pour enfants : la densité d’informations visuelles qui peut être élevée dans certaines cases, le détail de l’aménagement d’une cuisine, le degré réalisme dans la représentation d’une église, la justesse de la représentation d’une cellule monacale, les particularités uniques d’un appartement (en particulier celui de Marie), les jeux des enfants dans le village de Kigali au Rwanda, la forme d’une bûche en train de se consumer dans l’âtre d’une cheminée, l‘organisation de vol de voiture non violente, le regroupement de détenus dans la cour de prison, etc. Dans le même temps, les représentations naïves côtoient ces éléments dont l’artiste rend compte avec un regard adulte : Satan portant un slip kangourou blanc en train de diriger le monde sous la forme d’un globe terrestre dans une caverne, un jeune homme assis sur le bat-flanc d’une cellule avec deux petits nuages blancs au-dessus de sa tête pour faire comprendre qu’il est en train de fulminer, la caisse remplie de doudous tout mignons dans leur simplicité, une voiture toute en rectangle sur le ruban d’une route de rase campagne, la course-poursuite de petites voitures sur l’autoroute, etc.


Cet équilibre déroutant entre représentation enfantine et vision adulte permet une expressivité remarquable pour les personnages, comme si leurs émotions n’étaient pas toujours filtrées. Il se produit un élan d’empathie à l’état brut avec chaque personnage. La curiosité enfantine sans méfiance d’Émilie à six ans, la tristesse de Dora prenant la mesure de l’engagement de Marcos pour sa vocation de prêtre, le désarroi de Marie face à l’attitude de son conjoint, la haine dépourvue de toute empathie de Henri crachant sur un cadavre dans la rue, la candeur de Marine à Lourdes, la colère irrépressible de Grégory quand il regarde sa conjointe après avoir compris qu’elle le trompe. La narration visuelle se montre également pénétrante et révélatrice par l’emploi de métaphore visuelle d’une rare justesse : Émilie ayant coupé les liens avec sa communauté religieuse et éprouvant la sensation de se retrouver nue comme au premier jour (ne connaissant personne, devant repenser sa façon de voir les choses, son rapport au monde, aux êtres humains) représentée chastement nue dans ses interactions avec le monde extérieur, Marie traînant des boulets attachés par des chaînes fixées à ses chevilles et ses poignets pour figurer le poids de sa colère, de ses sentiments d’injustice, de ses angoisses, les doudous abandonnés par Kévin comme image de la fin de l’enfance, la bûche dans l’âtre pour le sentiment amoureux en train de se consumer car ne pouvant pas se réaliser de manière concrète et physique (un projet qui part en fumée faute de pouvoir d’être mis en œuvre), jusqu’à devenir un symbole concret (comme le premier détenu à entrer dans les bâtiments du ministère de la Justice).



Simple amoureux, victime, criminel, chaque individu est avant tout un être humain, avec son histoire personnelle, ses choix, les circonstances arbitraires de son existence sur lesquelles il n’a aucune prise, les événements historiques, etc. L’auteur ne se place pas dans un registre psychologique ou analytique : il raconte de manière factuelle les aspects de la vie de chaque personne, ayant trait à l’événement inoubliable qu’elle a choisi de mettre en avant. Le lecteur ressent les émotions de ces personnes, les comprend, qu’il soit d’accord avec leurs choix ou non, qu’il ait envie de faire leur connaissance, ou au contraire de s’en tenir à l’écart. Il éprouve une compassion sincère, sans pour autant avoir traversé des épreuves similaires. La projection de soi évoquée dans l’avant-propos se produit bien, avec un positionnement personnel, qui conduit le lecteur à se situer au regard de cette expérience de vie qu’il vient de partager. Ces histoires présentent des caractéristiques uniques qui ne sont qu’une petite facette d’un monde immense et complexe, un tout petit bout de la société, et en même temps un reflet acquis par l’expérience de ladite facette : appartenance à une communauté religieuse, amour impossible, absence de consentement, adaptation à un milieu social sans avenir qui fasse envie, syndrome éloigné de la culpabilité du survivant, caractère insondable de l’altérité et en même temps authenticité de l’expérience du rapport à autrui quelles que soient les circonstances.


Des histoires sentimentales racontées avec une esthétique pour enfants de moins de six ans ? Avec un regard superficiel, ça y ressemble. À la lecture, c’est une toute autre expérience : empathie d’une rare qualité avec chaque individu racontant son événement inoubliable et sa vie en conséquence, narration visuelle aussi respectueuse qu’expressive. Inoubliable.



mercredi 12 juillet 2023

Marshal Bass T04 Yuma

Il n’y a pas de bonne décision.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Washington D.C., 1876. Le colonel Terrence B. Helena s’est rendu au Capitol à la demande de Robert Little de la chambre des représentants des États-Unis, du parti d’Abraham Lincoln, pour le rencontrer. Little, un afro-américain lui offre un verre et lui confie un secret : il est noir. Le colonel entre dans son jeu et le représentant entame la conversation. Il affirme que pourtant n’importe lequel de ses collègues du Congrès dirait au colonel, qu’il est aussi blanc que du linge de maison. Ce ne sont que des hypocrites, car jamais ils ne votent une loi qu’il a initiée. Son parti, celui de Lincoln, ne récolte jamais assez de voix. Il enchaîne : est-ce que le colonel connaît le chef Powell ? ? Un politicien new-yorkais influent. Une vermine. Il a détourné plus de douze millions de dollars des fonds de la ville, des impôts payés par des pauvres gens. On l’a attrapé et envoyé en prison. Powell a été envoyé à la prison de Ludlow Street. C’est pour ainsi dire un hôtel où les riches criminels blancs peuvent jouer au billard et se faire livrer du homard. Little a tiré quelques ficelles et réussi à le faire transférer dans un vrai pénitencier. Mais contre toute attente, il règne en maître là-bas aussi. N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches ? Pas d’espoir pour les pauvres ? Ce qu’il attend, c’est un coup de main de quelqu’un qui n’a que faire de secouer quelques plumes à Washington. Le colonel connaîtrait-il un homme qui pourrait infiltrer Yuma et faire tomber cette vermine une bonne fois pour toute, au nom de la justice ? Le colonel lui répond qu’il pourrait bien connaître l’homme qu’il faut au représentant.



River Bass voyage comme prisonnier dans un fourgon pénitentiaire. Il demande au gamin qui partage le fourgon surchauffé sous le soleil ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver là. L’autre refuse de répondre, et Bass explique que lui a tué un homme, un Indien. Jupiter Johnson, pas encore adulte, a du mal à le croire : personne ne finit en prison pour avoir tué un Indien. Le fourgon passe devant un campement de fortune : trois femmes, épouses de détenus, leur demandent de saluer leur mari pour elles : respectivement Moïse Washington, Mustafa, Théodore Adams. Jupiter explique qu’il a été arrêté parce qu’il est noir, enfin principalement à cause de ça. Au sein de l’établissement pénitentiaire, le garde Morris voit le fourgon approcher et il va en avertir le major Philip Foyle, directeur de la prison. Celui-ci répond que c’est au sergent Corke de s’en occuper, qu’il se fiche des règles que ce soit à lui de s’en occuper, qu’ils n’ont pas remporté la guerre en respectant les règles et il en appelle à l’esprit d’initiative du soldat. Se lève un individu qui était assis sur une chaise sous une toile tendue entre des poteaux, à côté d’une table avec des rafraîchissements. Thomas Powell prend le directeur par l’épaule tout en faisant signe à Morris de s’éloigner. Il lui offre un verre que l’autre accepte après avoir mollement argué de l’heure matinale. Ça le détend. En réponse à une question de Powell, il lui répond que ce qui lui ferait aller mieux serait que son interlocuteur lui donne l’argent qu’il lui a promis. Powell répond qu’il l’aura dans deux jours.


Le lecteur n’est pas bien sûr si le scénariste va reprendre l’histoire juste après la fin du tome précédent, ou s’il va raconter une autre histoire sans rapport. Les rares éléments de contexte semble indiquer qu’il s’agit d’une nouvelle mission, très périlleuse, pour River Bass : infiltrer une prison sous un faux nom (il se fait appeler Marcus Miller) pour faire tomber une huile qui a fait usage de sa fortune et de son entregent pour vivre tranquillement à l’ombre, avec un régime de faveur qui donne l’impression que c’est lui qui dirige l’établissement. Ce centre d’incarcération est peuplé d’afro-américains et de quelques repris de justice Indiens, peut-être quelques blancs. Les gardes appliquent une discipline sévère, se faisant respecter par des coups distribués avec libéralité et sans besoin d’avoir une raison. Le lecteur ne sait donc pas trop sur quel pied danser quant à l’état d’esprit du personnage principal, mais le tome précédent a bien imprimé dans son esprit que la série délivre des drames d’une rare noirceur. En outre, l’infiltration d’un membre de la police comme détenu dans une prison s’inscrit dans les grands classiques, et il est assuré que le pauvre représentant de la Loi va être soumis à d’horribles traitements, et va découvrir une corruption vicieuse et sadique sans oublier qu’il aggrave encore son cas en état un afro-américain.



Dès la couverture, le lecteur ressent qu’il s’immerge dans un récit singulier et pas dans une variation préfabriquée et sans âme d’un récit de prison. Il éprouve l’impression de pouvoir palper la granulosité des pierres et la situation du River Bass est accablante, sans issue. Comme depuis le premier tome, les dessins charrient la consistance de chaque matériau, des lieux conçus à partir d’un plan clair. Ainsi chaque plan, quel que soit le point de vue de la caméra, s’avère raccord avec le plan général de la prison, donnant au lecteur d’un lieu qui existe vraiment. Cet investissement de l’artiste dans la dimension descriptive de son art fait exister cette prison qui, du coup, présente un caractère concret, sans rapport avec un décor en carton-pâte, ou une toile tendue en fond de scène ou en fond de case. Quel que soit le degré d’attention qu’il porte aux décors, le lecteur éprouve la sensation qu’il évolue dans cet établissement pénitentiaire bien réel. Le dessinateur variant également les cadrages plus ou moins à distance ou en gros plan en fonction de la nature de la scène, la narration visuelle donne à voir cet environnement : la forme particulière de l’escalier qui permet d’accéder à la tour de guet, l’horrible dispositif qui maintient un prisonnier immobile et lui fait subir le supplice de l’eau, les grilles fermant l’unique accès extérieur à la cour, le sol de terre battue, les cellules à l’exigüité renforcée par des cadrages en gros plans dans lesquels les prisonniers ne peuvent pas tenir dans une case et la surpopulation, les miradors en bois érigés au-dessus des épais murs d’enceinte en pierre, une vue globale des bâtiments à la tombée de la nuit, le réservoir d’eau, la table servant à distribuer le petit déjeuner (essentiellement ce qui passe pour du café) aux détenus dans la cour, l’étroit escalier menant à l’équivalent du chemin de ronde, les tuiles des toits, le tout culminant par ce dessin en double page, quarante-huit & quarante-neuf, à l’occasion de la mutinerie, avec un joli envol de colombes à la John Woo.


Les auteurs exposent la mission de River Bass dans les trois premières pages : efficace et un tantinet sarcastique avec ce membre afro-américain de la chambre des représentants des États-Unis. Le lecteur peut voir le colonel bien calé dans son fauteuil avec son verre d’alcool, et le représentant qui s’agite, faisant son spectacle comme s’il était en représentation devant ses confrères ou des citoyens, et en même temps sans illusion sur son rôle de pure bonne conscience pour les membres blancs de cette chambre. La mise en scène accompagne Robert Little dans ses pas et ses mouvements autour du fauteuil, rendant compte de son agitation, ou plutôt de son indignation intérieure. En bas de la page quatre, se trouve une case de la largeur de la page montrant les passants dans la rue devant la demeure du représentant, avec une voiture tirée par un cheval, des piétons, voiture qui fait écho au fourgon pénitencier qui traverse une étendue désertique en page six. Dès la page dix, River Bass se trouve dans l’enceinte de la prison, et le reste de l’histoire va s’y dérouler avec une courte escapade pour deux gardiens pour aller voir des dames de petite vertu. Les châtiments et les épreuves commencent tout de suite, avec une variante de courir la bouline, en passant entre deux haies de détenus armés de manche. Le pauvre jeune homme Jupiter Johnston se fait rouer de coups sans atteindre l’extrémité de la haie ; River Bass tombe à terre dès les premiers coups.



Il s’en suit une mise en scène du rapport de force entre les détenus et les gardiens, entre le directeur de prison et Thomas Powell. Le lecteur se souvient des tomes précédents, pleinement conscient que les auteurs savent y faire pour mettre en scène le pire dont l’âme humaine est capable. En outre, la situation de Bass s’aggrave très vite quand un détenu reconnaît en lui un marshal et en informe Powell. Le scénariste sait faire comprendre au lecteur qu’il est très conscient du rapport de force qui existe entre détenus et gardes, au sein même des détenus, entre ceux qui ne peuvent pas supporter les brimades, et ceux qui sont prêts à atténuer les brimades en collaborant, en participant à l’oppression des autres détenus. Ça ne peut pas bien se passer. Les plus costauds jouent au caïd, mettant à profit leur force physique et leur résistance aux coups pour devenir eux aussi des oppresseurs. Mais quand même… L’attitude de River Bass ne fait pas sens tout de suite. Sa mission est claire : être le bras armé de la justice, envers Thomas Powell qui se la coule douce. Le lecteur le sait, et il ne comprend pas son comportement pour autant, ses provocations intolérables vis-à-vis de Powell et du major Philip Foyle, le directeur. Son comportement doit être motivé par une stratégie particulière, mais pourquoi agit-il comme il le fait ? Le lecteur constate que les auteurs l’ont complètement happé, à la fois dans cette mission punitive, à la fois dans cette tension au sein du pénitencier, la toxicité de la relation entre Powell et le directeur, à la fois par le mystère de la stratégie de River Bass. Sans compter que plusieurs autres personnages s’avèrent attachants, que ce soit le jeune Jupiter Johnson, ou Beef le détenu qui a déjà eu maille à partir avec le marshal. Ça ne peut pas bien se terminer. La nature humaine reste toujours aussi vile, et les individus mesquins sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur ne peut qu’être pris de dégout et de mépris pour le sergent Cork prêt à obéir aveuglément à Powell, pour la promesse d’une paie augmentée de deux dollars. Certes cette somme devait être plus consistante à l’époque, mais même. Sans parler des pauvres femmes de détenus qui attendent à l’extérieur, elles aussi prêtes à tout pour améliorer le sort de leur homme.


Après trois tomes, après la scène finale du précédent, le lecteur est un homme averti, il en vaut deux. Pourtant son esprit a déjà atténué la réalité de la qualité de la narration visuelle, qu’il retrouve avec un appétit qu’il avait oublié, s’immergeant dans un environnement totalement concret et plausible, au milieu d’individus véritablement incarnés, esquissant même parfois un moment de recul, de peur de se prendre un coup qui ne lui était pas destiné. L’intrigue suit son cours jusqu’à la mutinerie inéluctable, sans pour autant être prévisible du fait de plusieurs seconds rôles bien développés, et du comportement décalé de River Bass, qui trouve son explication à la fin. Encore un western intense et suffocant, un récit de genre qui s’en approprie les conventions les plus noires, pour une peinture crue des penchants humains méprisables.