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lundi 31 août 2026

Karma

Conditionnement & Discipline


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Simon Bogojević pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Celle-ci présente la particularité d’être dépourvue de tout texte : ni phylactère, ni cellule de texte.


Dans un bureau, un homme et une femme, assis face à face, sont concentrés sur leur écran respectif et sont en train de taper sur leur clavier, rédigeant un rapport. Soudain, ils lèvent la tête simultanément : la lumière au-dessus de la porte vient de s’allumer, ils sont convoqués dans la grande salle de réunion. Ils se lèvent de concert et marchent rapidement dans les larges couloirs. Leur responsable hiérarchique les attend avec un dossier papier, un avis émis par une banque. La femme prend le dossier et ils sortent. Très efficaces, peu de de temps après ils sonnent à la porte d’un petit appartement. Une vieille femme apeurée leur ouvre, ils pénètrent dans l’appartement où se trouvent également le mari âgé et une jeune fille. Les deux employés leur signifient leur expulsion immédiate, et font signer le document officiel au vieil homme, ce qu’il fait sans discuter. Ils remontent ensuite dans leur berline, sans se retourner, alors que la famille est sortie sur le trottoir, et que la jeune fille pleure. Au loin, sur l’herbe d’une colline, un bouc observe la scène en silence.



Quelques jours plus tard, la lumière s’allume à nouveau dans le bureau des deux employés. Ils se rendent incontinent dans la salle de réunion. Quatre responsables très agités leur expliquent d’une voix forte l’importance de la nouvelle éviction à réaliser. Les deux employés écoutent avec concentration, bien conscients de la difficulté de la mission. Ils partent sur la route dans leur berline sans tarder, alors que la nuit commence à tomber et que le ciel est couvert. Alors qu’ils s’éloignent de la ville, le système de guidage se brouille jusqu’à se trouver hors service. L’homme éprouve des difficultés à se repérer avec la carte papier, pendant que la conductrice perd également patience. L’indicateur au tableau de bord indique que le réservoir approche de zéro. Effectivement, ils tombent en panne d’essence, et sont contraints de continuer à avancer à pied sur chemin de terre, dans une zone sauvage dégagée. Ils croisent un individu effectuant une randonnée, portant un masque étrange au long nez effilé qui leur indique la direction à prendre. Ils parviennent enfin devant un long et imposant mur d’enceinte, avec une entrée en forme de porche sous une construction imposante à l’architecture très élaborée. Ils vérifient l’adresse : 29/35, c’est la bonne. L’homme appuie sur le bouton de la sonnette, sans effet apparent. L’homme qui leur avait indiqué le chemin passe non loin et les salue. Ils sonnent à nouveau, la femme constate que le téléphone portable ne fonctionne pas, pas de connexion. Ils s’assoient sur les marches, et attendent. Après un temps assez long, ils se lèvent pour s’étirer et entendent qu’un panneau a été ouvert dans la porte : la tête d’un individu avec un masque de clown les regarde, la tête à l’envers. Ils se précipitent sur la porte pour taper dessus, mais le panneau est déjà refermé. Après plusieurs heures, ils voient une échelle basculer par-dessus le mur d’enceinte.


D’un côté, le lecteur sait qu’une bande dessinée dépourvue de texte se lit rapidement ; de l’autre, tout repose sur la narration visuelle, et cela induit une participation de sa part d’une certaine manière plus active. L’absence de mots nécessite une solide maîtrise de la part de l’auteur pour s’assurer d’être compris, que les interprétations du lecteur correspondent aux éléments nécessaires à l’intelligibilité de l’intrigue. Or l’école de Constance explique qu’il y a autant de lectures d’une œuvre, qu’il y a de lecteurs, chacun venant avec sa culture, son milieu social, ses expériences de vie, sa personnalité, des facteurs qui influent sur sa réception de l’œuvre, du message, sur ce qu’il déduit de ce qu’il voit. Autre particularité de la narration exclusivement visuelle : elle nécessite plus de pages du fait de devoir tout montrer. Dès les premières pages, le lecteur constate le haut degré d’implication de l’auteur : des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé. Le lecteur absorbe tout naturellement les informations visuelles, sans avoir besoin de les verbaliser. À commencer par la tenue formelle des deux employés, la froideur des locaux, et leur taille qui indiquent une société prospère, le contraste avec le petit appartement encombré et les vêtements plus ordinaires des deux adultes âgés et de la petite fille. Et l’élément incongru : le bouc.



L’intrigue est rapidement posée : d’un côté les deux huissiers expulseurs se retrouvent dans un lieu baroque habité par une communauté anarchiste aux mœurs non-conformistes, et de l’autre le sort de la petite famille expulsée qui se retrouve à la rue du jour au lendemain, livrée à la précarité et au dénuement. La narration visuelle raconte de manière claire et explicite l’histoire, avec des dessins compréhensibles au premier coup d’œil, des éléments et des détails très parlants, des séquences à l’enchainement logique et plausible. L’empathie du lecteur fonctionne très bien, grâce à l’expressivité des visages, la justesse du langage corporel, les plans de prise de vue, et les nombreux éléments visuels, des accessoires, comme des lieux. L’efficacité froide et professionnelle, sans âmes des huissiers est immédiatement apparente, avec leur conviction chevillée au corps d’accomplir leur devoir en faisant respecter le droit de la propriété. Ils manifestent des émotions pour la première fois quand ils comprennent que leur efficacité ne sera pas maximale pour cette deuxième adresse. Pour comprendre les situations, le lecteur scrute les visages, par exemple ceux de la communauté excentrique derrière le mur. Également l’évolution des expressions qui apparaissent sur le visage de l’enfant, puis adolescente, puis adulte. L’artiste apporte le même soin aux décors : le site où vit la communauté, le petit appartement familial, le campement de fortune à la rue pour ladite famille, le jardin, le cachot, la riche demeure où la jeune fille suit des cours de violon, la magnifique salle de concert, etc.


Du fait de l’absence de textes et de mots, la narration est indissolublement liée aux dessins. L’artiste utilise les nuances de gris comme de la couleur, au point que la page de titre indique qu’il a réalisé la couleur, pour communiquer des informations sur le moment de la journée et la luminosité, pour accentuer le relief des surfaces détourées, pour inciter l’imagination du lecteur à apporter ses propres déductions. Par exemple, il est évident que l’huissière est bonde, que certains membres de la communauté portent des vêtements aux couleurs vives pouvant évoquer le Flower Power, ou encore établir un contraste entre la lumière naturelle et la lumière artificielle, etc. Dans cette immense propriété, les deux employés vont être soumis aux pires humiliations, torturés, agressés, violentés et violés. Ces actes ignominieux ne laissent place à aucun doute, même si le dessinateur a pris le parti de ne pas représenter les parties intimes des deux victimes, se tenant à l’écart de la nudité frontale, bannissant ainsi le racolage ou le voyeurisme. Ces scènes conservent toute leur intensité éprouvante pour les personnages et pour le lecteur, mêlant une débauche baroque imposée avec sadisme, avec des accessoires aisément reconnaissables qu’il s’agisse de godemichets ou de tenues cuir, de baillons-boule. Le contraste joue à plein avec les séquences consacrées à la jeune fille, le dénuement des personnes à la rue, puis la rigueur de l’apprentissage musical qui lui est imposé.



L’auteur expose en quatre pages le professionnalisme dénué de sentiment des deux huissiers, puis ils sortent de la ville et de sa normalité régulée par les lois, pour s’aventurer dans un environnement défiant la logique et les lois. L’artiste se montre exubérant dans son inventivité visuelle : les costumes fait de bric et de broc, de pièces hétéroclites, d’accessoires venus de tous horizons et souvent détournés, de nombreux masques, et un comportement refusant toute forme d’autorité. Cette société se montre agressive et cruelle envers ces deux représentants d’une autorité qu’ils ne reconnaissent pas, sadiques et brutaux. En page dix-huit, ils font manger l’avis d’expulsion à l’expulseur, tout en déshabillant et pinçant vigoureusement l’expulseuse. En vis-à-vis, page dix-neuf, le lecteur voit la violence institutionnelle s’exercer de manière tout aussi brutale sur les deux personnes âgées et la demoiselle, alors que la police les expulse de leur appartement, mettant leurs affaires sur le trottoir. Tout du long du récit, les brutalisations, avilissements et autres humiliations violentes en tout genre vont se succéder sur les deux expulseurs, avec une certaine inventivité et sans relâche dans l’objectif de briser leur esprit afin de les forcer à remettre en cause leur conditionnement social. En parallèle, avec la jeune fille, il s’agit également d’un récit d’apprentissage et d’évolution dans un milieu qui exerce aussi sa propre violence, faisant fi à sa manière du consentement, même si elle prend une forme fort différente, une discipline stricte par opposition à une débauche protéiforme, tout en étant tout autant imposée. La conclusion du récit apporte une résolution à la fois pour les expulseurs et pour la jeune femme, mettant en avant l’inéluctabilité d’un conditionnement social pour chaque être humain, ainsi que des conséquences diamétralement opposées en fonction de sa nature, et des émotions pouvant s’exprimer, à commencer par l’empathie.


Un récit sans paroles, très noir, à déconseiller aux âmes sensibles. L’artiste réussit un tour de force narratif exclusivement visuel, dans un registre réaliste et descriptif, avec des émotions violentes, et des exactions parfois insoutenables. Il met en scène le conditionnement social imposé à chaque être humain, la capacité de le questionner parfois sous la contrainte, l’apprentissage de la discipline imposée ou consentie, et ses effets délétères pour l’âme, ou la préservant. Bouleversant.



mardi 18 février 2025

Cache-cache bâton

L’espérance est un risque à courir. – Bernanos


Ce tome contient une histoire, de nature biographique, complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trois cents pages de bande dessinée.


Il y a des dizaines d’années de cela, un groupe d’une demi-douzaine d’enfants joue à cache-cache bâton à la nuit tombée. Quatre d’entre eux sont assis et ils regardent intensément, les deux autres étant tout aussi intensément impliqués dans le jeu. En parallèle, Jean-Paul Lepage échange avec son fils, en lui indiquant que ce projet de bande dessinée lui donne des sueurs froides, que raconter c’est figer. Emmanuel lui répond que cet homme qu’il va raconter, ce n’est plus son père, et puis ce sera l’interprétation de l’artiste. Il continue : on change, Jean-Paul n’est plus l’homme qu’il était il y a cinquante ans. On se défait de ses vies, comme des mues. Comme ceux qui ont partagé l’aventure d’alors. On a le droit de s’accorder de nouvelles chances. C’est une histoire ancienne, et lui Emmanuel a besoin de comprendre. Juin 2015, Emmanuel arrive au lieu-dit Gille Pesset. Il entend la voix de son père en son for intérieur : c’est Jean qui avait planté ces bouts de poutre dans le sol, moins pour signifier la limite de propriété que pour inciter les voitures à ralentir. Mais pour Jean-Paul, c’est comme franchir la porte du Paradis. Quarante-cinq ans après, évidemment, tout est devenu plus petit. Emmanuel pousse la porte de la maison commune, et il entre et salue les personnes présentes : Marie-France, Yves, et les autres. La discussion porte sur les habitats partagés : réduire son train de vie, faire des choses avec d’autres, avoir des projets collectifs, ne pas vieillir bêtement dans son coin, etc.



Emmanuel est toujours troublé par les gens qui imaginent de vivre autrement, les gens qui inventent d’autres façons d’être ensemble. Et il voudrait comprendre aussi pourquoi ça le touche autant. Place de la République, avril 2016, nuit debout. Emmanuel aime les gens qui tentent, quitte parfois à trébucher. Il aime les gens qui rêvent de tout remettre à plat. Ceux qui se disent : Et si… Notre-Dame-des-Landes. Chaque fois, de Nuit debout à Notre-Dame-des-Landes, dans le chaos des idées qui fusent, dans les mots qui se cherchent, dans l’émotion à fleur de peau, dans l’espoir ou les déceptions… Un frisson monte en lui, comme une nostalgie… Lepage père reprend la parole : Six familles ont imaginé ce lieu, Gille Pesset. Il ne reste aujourd’hui plus que trois des fondateurs. Sa famille était l’une d’elle. Rennes, janvier 2019, le père et le fils marchent ensemble dans la rue, Jean-Paul Lepage évoque son enfance : C’est ici qu’il a vécu, boulevard de la Liberté. Son père était vaguemestre. Il distribuait le courrier d’une caserne à l’autre. Rennes était alors une grosse ville de garnison. Sa mère faisait office de concierge et de femme de chambre. Pour sa peine, ils étaient logés dans un deux pièces, une de chaque côté d’un couloir.


Le texte de la quatrième de couverture synthétise bien la démarche de l’auteur : De cinq à 9 ans j’ai grandi dans une communauté en Bretagne, j’ai toujours su que j’en ferai un livre. Le lecteur s’attend plus ou moins à un récit chronologique de cette période la vie d’Emmanuel Lepage, entrecoupé de digressions pour expliquer tel ou tel aspect de cette forme d’habitat partagé. La bande dessinée s’ouvre avec une partie de cache-cache bâton dépourvue de toute explications quant aux règles du jeu, avec l’explicitation de la motivation de l’auteur, c’est-à-dire sa fascination pour les individus qui souhaitent changer l’ordre établi. Le lecteur découvre les règles dudit jeu en page 163 : Emmanuel Lepage les énonce, avec une mise en situation. Il indique également qu’un de ses amis lui a fait observer que choisir le nom de ce jeu spécifique à leur petit groupe d’enfants se heurterait à l’incompréhension des lecteurs. Le lecteur apprécie cette première séquence, racontée avec des images de type réaliste et descriptif, quelques contours encrés, des larges portions rendues en couleur direct, un degré de simplification imputable pour partie à la nuit tombante. Dans la séquence suivante, il constate que le bédéiste continue de jouer sur le degré de précision de dessins, que les traits de contour peuvent devenir prépondérants, que les personnages parlent beaucoup tout en continuant à vaquer à leur occupations banales et ordinaires. Enfin, le récit suit une construction découlant des souvenirs des uns et des autres, au fur et à mesure que l’auteur les interroge et recueille leur témoignage. Il s’agit indubitablement d’un récit de nature autobiographique, et aussi biographique touchant à la vie de différentes personnes, à commencer par celle des parents d’Emmanuel, pour dessiner les chemins de vie ayant amené une douzaine de personnes à créer une communauté, celle de Gille Pesset.



Le lecteur se laisse donc porter par la narration de l’auteur, lui accordant sa confiance pour savoir où il va, pour que chaque nouvelle partie s’intègre avec les précédentes pour former un tout cohérent. Lepage lui-même indique en cours de route que certains faits se sont peut-être déroulés dans un ordre différent, que la mémoire peut être trompeuse. Il montre que le ressenti des uns peut être différent de celui des autres pour un même événement, en l’occurrence lorsque cette communauté indique à l’un des couples qu’elle ne souhaite pas l’accompagner dans l’adoption d’une fratrie de quatre enfants vietnamiens. La raison de cette forme kaléidoscopique apparaît progressivement, sa justification se trouvant dans l’effet qu’elle produit lorsque la communauté se constitue, que les uns et les autres interagissent. Un groupe de personnes est constitué de plusieurs individualités, chacune avec leur parcours de vie préalable, chacune avec leurs aspirations et leurs attentes. Le lecteur peut à certains moments se demander si c’est bien la peine de raconter telle ou telle chose : par exemple de passer autant de temps sur la jeunesse de de Jean-Paul Lepage, d’évoquer longuement l’état de l’Église à cette époque ainsi que Vatican II, de s’attarder sur la présence d’un chien amené par un couple, ou les problèmes de vue d’Emmanuel. Il accepte bien volontiers que l’auteur raconte son histoire à sa manière, il se rend compte les différentes pièces s’assemblent parfaitement, s’enrichissent de l’interaction avec les autres, se répondent entre elles, apportent un éclairage particulier, des saveurs qui se complètent. Plus que les pièces d’un miroir brisé (tels les fragments de la vérité détenu par chaque personne), c’est le constat et l’affirmation que chacun a vécu une expérience qui est propre au sein de la communauté, s’y est enrichi personnellement de manière différente aux autres, en résonnance avec son passé, son milieu socioprofessionnel, ses origines.


En fonction de sa propre vie, de son âge, de ses centres d’intérêt, l’expérience du lecteur s’avère également fort différente. Il peut avoir déjà entendu parler de ces expériences de création d’une communauté, ou il peut avoir vécu au moment de Vatican II en ayant été croyant, ou au contraire être ignorant de la Foi catholique, ou encore très sceptique d’une tentative de créer une société alternative en marge de la société. Et forcément très curieux de la forme qu’elle peut prendre, de la façon dont elle peut fonctionner. Dans tous les cas, il est sensible à la bienveillance et à la curiosité de l’auteur vis-à-vis de ses parents, de l’honnêteté intellectuelle avec laquelle les propos sont rapportés, avec lesquelles les amis s’expriment. La narration repose essentiellement sur les souvenirs des personnes interrogées, ainsi que sur les questions que se pose l’auteur. Tout du long, l’artiste fait œuvre de reconstitution historique, que ce soit pour la vie à Gille Pesset ou pour les grands événements de l’époque ayant un impact sur les familles. Le lecteur peut reconnaître aussi bien un modèle de tracteur que le maréchal Philippe Pétain (1856-1951), Paul VI (1897-1978), Monseigneur Lefèbvre (1905-1991) ou Georges Brassens (1921-1981). Il accompagne Emmanuel dans sa vie de tous les jours, dans le quotidien de cette vie en communauté, avec les autres enfants, les jeux, l’accueil des autres parents, la vie au grand air, etc. La narration visuelle se composent de cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande. La taille et le nombre de cases s’adaptent à la séquence, en fonction qu’elle présente de grands espaces, ou qu’elle soit de nature plus intimiste.



Le lecteur prend progressivement conscience de l’approche protéiforme de la narration : il s’agit d’une histoire collective, les différents points de vue rendent compte des différentes expériences. La présentation de l’histoire personnelle de Jean-Paul et de Marie-Thérèse, les parents, raconte comment ils en viennent à souhaiter vivre d’une manière différente, sur la base de quelles convictions. Au fil des semaines et des mois, le lecteur peut faire l’expérience d’une enfance dans un tel cadre de vie, atypique, ce que cela induit sur la méthode d’éducation. Dans le même temps, il (re)découvre l’importance de Vatican II, que ce soit par les signes extérieurs (le prêtre qui face au fidèle, et plus à Dieu), par ses enjeux fondamentaux (intégrer les laïcs dans la vie de l’institution), par ses frustrations (une réforme laissée en plan au décès du pape Jean XXIII, 1881-1963). Il mesure l’importance et l’impact de la communauté de Boquen, et des actions de Bernard Besret (Emmanuel relatant son entretien avec lui), dans la continuité historique (par exemple en évoquant les différents mouvements des jeunesses catholiques (JOC pour Jeunesse Ouvrière Catholique, JAC pour Agricole, JEC pour Étudiante, JIC pour Indépendante). Le lecteur constate que le contexte social de l’époque s’avère indispensable pour comprendre les motivations du groupe de personnes fondant Gille Pesset : l’importance de l’Église, la Vie Nouvelle (une association d’éducation populaire agréée par l’État), le personnalisme (courant d'idées spiritualiste qui met l'accent sur l'importance des personnes humaines, par opposition à l’individualisme et au totalitarisme) et le courant personnaliste fondé par Emmanuel Mounier (1905-1950, philosophe catholique français), etc. En toile de fond, se dessine l’utopie d’inventer une forme de société en accord avec des principes humanistes, à la fois dans ce qu’elle a d’exaltant, de frustrant au quotidien (la nécessité d’expliciter ce que cela signifie pour chaque personne de la communauté), et de démesuré (prendre en compte toutes les dimensions d’une société, des tâches de construction et d’entretien, à l’éducation, à l’épineuse question du partage des richesses, aussi bien en termes de revenus que de compétences). Le lecteur comprend petit à petit l’image récurrente des arbres, de magnifiques illustrations en pleine page, à la fois comme une enfance passée dans des espaces naturels, à la fois comme un être vivant avec des racines profondément enfouies et un développement vers le haut, comme l’existence de cette communauté.


Un titre peu explicite évoquant un jeu d’enfance, une couverture qui n’en dit pas beaucoup plus. Une narration visuelle personnelle à la fois très classique dans sa forme de cases rectangulaires alignées en bande, à la fois très libre dans sa gestion du niveau de détail, de l’approche réaliste ou plus évocatrice, de l’usage discret d’une métaphore visuelle. Un récit qui semble partir de loin, avec l’enfance des parents de l’auteur, de plusieurs endroits à la fois avec les souvenirs des différents membres de la communauté, de s’appesantir sur des éléments historiques très particulier (en l’occurrence le deuxième concile œcuménique du Vatican, 1962-1965). Au fil de l’eau, le lecteur voit comment chaque partie contribue à présenter l’expérience de vie en communauté dans sa globalité, une approche autant holistique, que personnelle, de la part d’un être humain revenant sur ses souvenirs d’enfance, voulant découvrir comment ses parents ont été les acteurs d’une démarche aussi singulière. Un partage généreux, chaleureux, formidable.



mardi 5 mars 2024

Inoubliables T01

Pour moi, il faut voir l’humain derrière les histoires.


Ce tome regroupe six récits de pagination variable, indépendants de tout autre. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Fabien Toulmé, pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un avant-propos d’une page, écrit par l’auteur, dans lequel il évoque le fait qu’il s’agit d’histoires vraies, chacune racontant l’événement le plus marquant de la vie de personnes qu’il a interviewées au cours des derniers mois. Il s’agit d’événements qui durent le temps d’une heure, d’une journée ou d’une vie. Ils peuvent être inspirants, difficiles, émouvants, dramatiques, beaux, parfois drôles et peut-être tout ça à la fois pour certains. En tout cas, ils ont tous en commun d’être, pour les personnes qui les ont vécus, des événements inoubliables.


La vie entre parenthèses, vingt-quatre pages. Émilie, quarante-trois ans, à Paris s’adresse au lecteur : son père est décédé d’un accident de voiture quand elle avait quatre ans. En l’espace d’un instant, sa mère, son frère et elle sont passés d’une famille modèle au constat de sa mère qu’ils ne sont plus une vraie famille. Quand Émilie avait six ans, il y a eu ce monsieur qui est venu chez eux, sonnant à la porte, et demandant à sa mère si elle voulait continuer à vivre dans l’ignorance de la parole de Dieu, lui demandant de lui accorder cinq minutes. - Le cœur et la vocation, huit pages. Beatriz, trente-et-un ans s’adresse au lecteur : l’histoire qu’elle va raconter n’est pas la sienne, c’est celle de Marcos et Dora. Marcos vient d’une petite ville du centre du Brésil qui s’appelle Ouro Finoà onze ans, il assure sa mère, qu’il a choisi ce qu’il veut faire, et elle accepte, l’emmenant au séminaire pour qu’il devienne prêtre. À vingt ans, il rejoint l’université de théologie dans une petite ville à côté de Rio de Janeiro, c’est là qu’il rencontre Dora. – La lettre de pardon, quatorze pages. Marie, trente-et-un ans, dans un petit village de Bretagne s’adresse au lecteur : cette histoire s’est passée il y a douze ans, à cette époque elle avait dix-huit et elle était étudiante infirmière à la Rochelle, venait de rencontrer son petit ami depuis deux semaines.



Préserver les souvenirs, dix-huit pages. Kévin, trente-cinq ans à Linxe, s’adresse au lecteur. Il a passé une partie de son enfance au Rwanda, son père y avait trouvé un poste de conseiller pédagogique à l’école française de Kigali. Ils se sont installés là-bas en 1990. Il avait quatre ans. – Le parfait alignement des planètes, vingt pages. Marine, quarante-cinq ans à Toulouse, s’adresse au lecteur : quand elle avait quatorze ans, elle est partie avec son groupe scout pour un pèlerinage diocésain à Lourdes. Sur place, Frédéric, un jeune homme venu en famille s’est présenté à elle, très sociable. – La confiance de la juge, trente-six pages. Grégory, trente -six ans, dans une ville du Nord, s’adresse au lecteur. S’il doit dire comment il en est arrivé à ce qu’il est maintenant, lui-même ne sait pas vraiment comment. Ça a été un long chemin de galères et de chance aussi.


Dans son avant-propos, l’auteur explicite son intention et sa motivation pour raconter ces témoignages : Ce qu’il trouve fascinant dans les histoires vraies en général, et dans les récits de ce volume en particulier, c’est qu’en dépit de leur côté personnel, il y a toujours une projection de soi, une implication émotionnelle plus forte que si c’était de la fiction. Le fameux coté Universel qui peut paraître un peu galvaudé mais qui est tellement vrai. Ces témoignages aident aussi à se situer, à trouver des réponses à travers les expériences vécues par ces personnes… Et puis, au-delà de ces sensations de lecteur, il y a aussi l’idée que, mises bout à bout, ces histoires composent un portrait de la société. À un extraterrestre qui viendrait sur Terre et qui demanderait : qui êtes-vous les humains ? cette série apporterait sans doute un bon début de réponse. D’histoire en histoire, le lecteur fait l’expérience de ces histoires vraies au travers de ces événements inoubliables pour ceux qui les ont vécus, constituant des témoignages à leur tour inoubliables. D’un côté, chaque lecteur n’a probablement pas vécu l’événement relaté par ces six personnes : histoire d’amour contrariée ou différée, séparation d’avec un mouvement religieux, viol, années d’enfance dans un pays où s’est déclarée une guerre, vie de criminels et séjour en prison. Le lecteur constate que l’auteur a choisi de terminer ses histoires avec une sensation de clôture, d’acceptation de cet événement, la plupart du temps de manière heureuse.



Dans un premier temps, les partis pris de représentation de l’artiste peuvent paraître en décalage avec le caractère adulte des récits. Pour un peu, la rondeur des visages, la douceur des contours, la représentation simplifiée de certains éléments et accessoires (à commencer par les véhicules qui ressemblent à des jouets pour enfants), l’usage de perspectives isométriques simples évoqueraient presque l’univers graphique d’une bande dessinée pour jeunes enfants, par exemple T’choupi de Thierry Courtin. Toutefois cette première impression s’avère incomplète et trompeuse. Dans chaque histoire, le lecteur relève des détails de nature adulte et concrète, qui n’auraient pas figuré dans une bande dessinée pour enfants : la densité d’informations visuelles qui peut être élevée dans certaines cases, le détail de l’aménagement d’une cuisine, le degré réalisme dans la représentation d’une église, la justesse de la représentation d’une cellule monacale, les particularités uniques d’un appartement (en particulier celui de Marie), les jeux des enfants dans le village de Kigali au Rwanda, la forme d’une bûche en train de se consumer dans l’âtre d’une cheminée, l‘organisation de vol de voiture non violente, le regroupement de détenus dans la cour de prison, etc. Dans le même temps, les représentations naïves côtoient ces éléments dont l’artiste rend compte avec un regard adulte : Satan portant un slip kangourou blanc en train de diriger le monde sous la forme d’un globe terrestre dans une caverne, un jeune homme assis sur le bat-flanc d’une cellule avec deux petits nuages blancs au-dessus de sa tête pour faire comprendre qu’il est en train de fulminer, la caisse remplie de doudous tout mignons dans leur simplicité, une voiture toute en rectangle sur le ruban d’une route de rase campagne, la course-poursuite de petites voitures sur l’autoroute, etc.


Cet équilibre déroutant entre représentation enfantine et vision adulte permet une expressivité remarquable pour les personnages, comme si leurs émotions n’étaient pas toujours filtrées. Il se produit un élan d’empathie à l’état brut avec chaque personnage. La curiosité enfantine sans méfiance d’Émilie à six ans, la tristesse de Dora prenant la mesure de l’engagement de Marcos pour sa vocation de prêtre, le désarroi de Marie face à l’attitude de son conjoint, la haine dépourvue de toute empathie de Henri crachant sur un cadavre dans la rue, la candeur de Marine à Lourdes, la colère irrépressible de Grégory quand il regarde sa conjointe après avoir compris qu’elle le trompe. La narration visuelle se montre également pénétrante et révélatrice par l’emploi de métaphore visuelle d’une rare justesse : Émilie ayant coupé les liens avec sa communauté religieuse et éprouvant la sensation de se retrouver nue comme au premier jour (ne connaissant personne, devant repenser sa façon de voir les choses, son rapport au monde, aux êtres humains) représentée chastement nue dans ses interactions avec le monde extérieur, Marie traînant des boulets attachés par des chaînes fixées à ses chevilles et ses poignets pour figurer le poids de sa colère, de ses sentiments d’injustice, de ses angoisses, les doudous abandonnés par Kévin comme image de la fin de l’enfance, la bûche dans l’âtre pour le sentiment amoureux en train de se consumer car ne pouvant pas se réaliser de manière concrète et physique (un projet qui part en fumée faute de pouvoir d’être mis en œuvre), jusqu’à devenir un symbole concret (comme le premier détenu à entrer dans les bâtiments du ministère de la Justice).



Simple amoureux, victime, criminel, chaque individu est avant tout un être humain, avec son histoire personnelle, ses choix, les circonstances arbitraires de son existence sur lesquelles il n’a aucune prise, les événements historiques, etc. L’auteur ne se place pas dans un registre psychologique ou analytique : il raconte de manière factuelle les aspects de la vie de chaque personne, ayant trait à l’événement inoubliable qu’elle a choisi de mettre en avant. Le lecteur ressent les émotions de ces personnes, les comprend, qu’il soit d’accord avec leurs choix ou non, qu’il ait envie de faire leur connaissance, ou au contraire de s’en tenir à l’écart. Il éprouve une compassion sincère, sans pour autant avoir traversé des épreuves similaires. La projection de soi évoquée dans l’avant-propos se produit bien, avec un positionnement personnel, qui conduit le lecteur à se situer au regard de cette expérience de vie qu’il vient de partager. Ces histoires présentent des caractéristiques uniques qui ne sont qu’une petite facette d’un monde immense et complexe, un tout petit bout de la société, et en même temps un reflet acquis par l’expérience de ladite facette : appartenance à une communauté religieuse, amour impossible, absence de consentement, adaptation à un milieu social sans avenir qui fasse envie, syndrome éloigné de la culpabilité du survivant, caractère insondable de l’altérité et en même temps authenticité de l’expérience du rapport à autrui quelles que soient les circonstances.


Des histoires sentimentales racontées avec une esthétique pour enfants de moins de six ans ? Avec un regard superficiel, ça y ressemble. À la lecture, c’est une toute autre expérience : empathie d’une rare qualité avec chaque individu racontant son événement inoubliable et sa vie en conséquence, narration visuelle aussi respectueuse qu’expressive. Inoubliable.



mercredi 10 mai 2023

L'éveil

Brad Pitt, quand il est là, il n’a pas l’air de s’excuser.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2020. Vincent Zabus en a écrit le scénario, Thomas Campi en a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré auparavant, par exemple pour Magritte Ceci n’est pas une biographie (2016) et ont à nouveau collaboré ensemble par la suite pour Autopsie d’un imposteur (2021). Ce tome se termine avec un cahier graphique de cinq pages, et une postface d’une page, écrite par Paul Hermant, investi en permanence dans la vie citoyenne et culturelle belge, un des concepteurs et animateurs de La Quincaillerie dont parle cet album.


Dans une rue de Bruxelles, Arthur se promène en se parlant à lui-même. Il s’exhorte à se calmer. Il sait bien que ce n’est rien, mais il ne s’empêcher de s’angoisser : il se gâche la vie tout seul. Il fait l’effort conscient de se concentrer sur sa respiration, en se répétant qu’il n’a rien. Il se tourne vers le lecteur et se présente : il s’appelle Arthur, et la scène se passe fin 2016 à Bruxelles. C’est ici que son histoire débute, un peu mal d’ailleurs parce qu’il a une étrange sensation dans les mains, comme un étrange picotement. Ça l’inquiète. Exactement le type de situation où son cerveau s’emballe et se focalise sur un scénario catastrophe, un symptôme insignifiant qui cache un truc gravissime. Là, c’est dans les mains. Dans la devanture d’un magasin, un poste de télé, avec le son à un volume élevé, diffuse les informations : si Clinton reste favorite des sondages, Trump pourrait créer la surprise. Même si une Amérique dirigée par Donal Trump paraît totalement inimaginable… Arthur continue : dans quelques minutes, un événement va radicalement changer sa vie, mais, ça, il l’ignore encore. Ça a un lien avec l’ombre de dinosaure projetée sur le mur derrière lui.



Arthur est enfin rentré dans son appartement où il peut commencer à se détendre : il stresse pour rien comme à chaque fois. Il continue d’expliquer au bénéfice du lecteur ; sur l’écran de sa télé, c’est Vertigo d’Alfred Hitchcock. Il l’a mis sur pause, juste avant son moment préféré, quand James Stewart habille et coiffe Kim Novak de manière à la rendre semblable à la femme qu’il aimait. Il regarde beaucoup de films pour se distraire de ses angoisses. D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été inquiet pour sa santé. Une version enfant de lui-même entre dans le salon en s’excusant, mais il a mal là, juste au cœur, et puis il voit moins bien d’un œil. Arthur adulte le rassure : vingt ans plus tard ils sont toujours là, bien vivants. Vivant, mais inquiet. Il remarque que son ordinateur est allumé : il ne peut pas résister à la tentation de chercher sur internet à quoi peuvent correspondre ses symptômes. Après avoir lu, il se demande pourquoi il a fait ça : son médecin lui ayant bien dit de ne jamais aller sur internet. Il finit par décider de sortir pour marcher et se calmer. Une grosse branche d’arbre manque de lui tomber dessus. Il s’assoit par terre pour se remettre de ses émotions, et Sandrine, une jeune femme, l’aborde pour s’assurer que tout va bien, et lui demande de la suivre.


Une ouverture originale avec cette ombre de tyrannosaure ou de Godzilla dans le ciel de la première case, un personnage qui se présente en s’adressant directement au lecteur, un récit avec un marqueur temporel très précis (la première campagne électorale de Donald J. Trump), une version enfant d’Arthur qui vient s’adresser à lui, ses mains qui se détachent de son corps pour tomber par terre, la rencontre providentielle avec une belle jeune femme, un récit entre conte et tranche de vie. Le lecteur n’en est que plus intrigué s’il a lu les huit courtes lignes du texte de la quatrième de couverture, ou la postface sur la réouverture d’une quincaillerie ixelloise, lieu de rassemblement éphémère associatif et militant bruxellois, pendant quelques mois d’existence, entre les négociations sur la dette grecque et les élections espagnoles, en passant par la COP 21 de Paris, un lieu d’ouverture aux débats agitant l’Europe. La narration visuelle génère un fort capital de sympathie avec des traits de contour fins et précis sans être stricts ou durs, et une mise en couleurs avec des nuances douces apportant de nombreux détails et une forte consistance à chaque élément visuel.



Le lecteur se rend vite compte que cette bande dessinée se lit toute seule : les dialogues ressortent comme naturels et justes, agréables sans êtres mièvres, intéressants avec un équilibre rare entre émotion et information. La narration visuelle révèle exactement les mêmes qualités, comme si scénario et dessins étaient l’œuvre d’un auteur complet. Le lecteur se retrouve vite à mi-parcours, sans l’impression d’avoir dévoré chaque planche en oubliant de les savourer, ou d’avoir couru un marathon ayant nécessité un effort intellectuel ardu. Il a fait connaissance avec Arthur, jeune homme sympathique et sans prétention, mal dans sa peau à cause d’une hypocondrie caractérisée, sans être asocial ou aigri pour autant. Les dessins mettent en scène individu normal, un peu timoré, ce qui se voit dans ses gestes parfois mal assurés, ses expressions de visage douces et un peu timides, précautionneuses, sa façon à lui de s’étonner quand il ose quelque chose qu’il estime être risqué et qu’il n’a jamais fait. Une audace toute relative, une confiance en soi mise à rude épreuve quand il doit mentir effrontément à un policier en uniforme, Arthur ayant pleine conscience de sa situation illégale. Par comparaison, Sandrine, la jeune femme qui l’aborde, apparaît plus fantasque, plus prompte à agir sous l’impulsion d’une émotion, avec des gestes plus vifs et plus assurées, et mimiques enjouées ou mutines selon les circonstances.


Le lecteur se retrouve vite dépaysé par la narration visuelle, alors que toute l’histoire se situe dans un unique quartier de Bruxelles. Il y a évidemment des scènes d’extérieur et d’autres d’intérieur. Les premières permettent de se balader à pied en regardant les façades, l’urbanisme du quartier, mais aussi un arbre sur une placette, d’autres rues aux trottoirs plantés, un pont dont une culée a été comme griffée par un monstre géant, un jardin public, la façade du parlement fédéral de Belgique. Il suit Arthur dans son appartement avec son aménagement, dans la Quincaillerie nouvellement réouverte avec ses meubles aux innombrables tiroirs, dans un café de quartier, dans l’appartement de Sandrine à la décoration beaucoup plus sage que prévue, et, de manière plus inattendue, dans une chambre d’hôpital. L’artiste sait doser avec justesse le nombre d’éléments visuels et le niveau de détails dans lequel ils sont représentés, ainsi que l’ambiance lumineuse qu’il établit avec des palettes de couleurs adaptées à chaque scène.



Arthur fait donc la connaissance de Sandrine, une activiste qui l’entraîne dans son sillage, l’obligeant à s’aventurer loin de sa zone de confort, mais en fait de sa zone d’inconfort d’hypocondriaque. Pour autant, le lecteur ne plonge pas dans un ouvrage avec un message à marteler, ni un pamphlet. Il n’est même pas question de théorie du complot. L’objectif de Sandrine relève d’une nature différente. Elle commence par faire remarquer à Arthur qu’il vit dans une illusion : on ne maîtrise jamais rien, le plus simple est de l’accepter tout de suite, parce que le combat est inutile. Son objectif est de réveiller les consciences. En amenant les gens à se poser des questions. C’est là qu’intervient l’ombre du dinosaure ou du kaiju apparaissant dans le ciel de la première case. En fonction de ses convictions, le lecteur peut apprécier de ne pas être soumis à l’exposé d’une doctrine, ou trouver que dénoncer ne suffit pas. Pour autant, il ne ressort pas frustré de sa lecture. Il referme l’ouvrage fort ému par le devenir des deux personnages principaux, et complètement convaincu par la nécessité de faire preuve d’un esprit critique. Il se dit qu’en fait les auteurs ont pris sciemment le parti de ne pas proposer d’alternative à l’état et au fonctionnement du monde tel qu’il est, s’en tenant à la volonté de montrer qu’il est possible de ne pas se conformer à la pensée dominante, de faire valoir ses valeurs, d’agir en cohérence avec elles, de trouver, d’intégrer et de participer à un effort collectif d’un groupe qui pense différemment, qui ne se résigne pas à l’hypocrisie généralisée des discours officiels.


L’éveil : un terme qui peut sembler bien opportuniste en 2020 pour surfer sur un courant de pensée dit Woke. S’il n’a pas d’a priori de ce type, le lecteur fait connaissance avec un jeune homme timoré, bien sympathique dans ses inquiétudes, un peu agaçant dans ses hésitations apeurées, et avec une jeune femme qui semble un peu délurée. Les deux créateurs s’avèrent des conteurs d’une épatante sensibilité par leur discrétion et l’évidence des dialogues et de la narration savoureuse sans être exubérante. Il découvre la communauté très lâche qui s’est formée autour de la réouverture d’un bâtiment ayant abrité une quincaillerie à l’ancienne, dans un local à la forte personnalité, tout en s’interrogeant sur les traces du passage d’un monstre géant qui laisse son empreinte sur la ville. Il se laisse surprendre par une activité inattendue d’Arthur, et par la manière dont sa maladresse apporte une forme de réconfort à une malade. Il ressort ragaillardie de sa lecture, non pas avec des étoiles dans les yeux et la promesse de jours meilleurs, mais avec la conviction qu’il peut agir dans ce monde, et contribuer à l’améliorer.



lundi 12 avril 2021

Inhumain

Un humain doit s'accomplir individuellement, sinon ce n'est qu'une fourmi.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Elle a été réalisée par Valérie Mangin & Denis Bajram pour le scénario, par Thibaud de Rochebrune pour les dessins, l'encrage et la mise en couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 94 pages.


Une petite navette spatiale en provenance d'une arche de colonisation arrive à proximité d'une planète plongée dans l'obscurité, avec une zone rougeoyante à sa surface. À son bord se trouve 5 membres d'équipages humains et un robot : la capitaine, Miller, Tafsir, la docteure Malika, Hiroshi et l'androïde Ellis. Cette dernière s'inquiète des ordres déconcertants de la capitaine. Peu de temps après le vaisseau traverse l'atmosphère de la planète et coule dans ses eaux, à proximité de la zone rougeoyante. Comprenant que leur navette s'enfonce dans l'océan, les membres de l'équipage revêtent leur combinaison pour sortir, bien qu'ils aient constaté la présence de créatures monstrueuses évoquant un croisement entre des méduses et des pieuvres géantes. Le vaisseau explose alors que Miller ne parvient pas à en sortir et il meurt. Les autres se retrouvent vite encerclés par les créatures aquatiques. Il leur faut un peu de temps pour se rendre compte qu'elles ne les attaquent pas, mais qu'au contraire, elles les aident à gagner la surface, les sauvant ainsi de la noyade. Plus surprenant encore, elles remontent également le cadavre de Miller, qu'elles déposent sur la grève. Les quatre survivants et le robot commencent à réfléchir sur qu'ils peuvent faire. Analyser l'air pour savoir s'il est respirable par des humains, puis se mettre en quête de nourriture. L'activité volcanique génère une lueur rougeâtre qui illumine assez la nuit pour qu'ils se rendent compte que se tiennent devant eux plusieurs dizaines d'êtres humains nus. La capitaine retire alors le casque de sa combinaison comprenant que l'air est respirable. Quelques individus s'avancent vers eux et leur prennent gentiment un gant, un casque.


Les cinq rescapés suivent les autochtones vers une zone dégagée entourée d'habitations basses en forme de dôme. Ils ont remarqué des ossements humains accrochés à des pics autour du campement. Un ancien leur adresse la parole, parlant la même langue qu'eux et leur demandant d'où ils viennent. La capitaine explique qu'ils viennent de l'arche colonisatrice Alma Mater, son commandant les a envoyés en reconnaissance à la recherche d'une planète habitable. C'est maintenant l'heure de manger. Une femme apporte un bol avec de la nourriture aux cinq voyageurs. Ellis se livre à une analyse de son contenu : un aliment comestible, végétal, riche en protéines. Ils mangent sans crainte, sauf Ellis un robot qui n'a pas besoin de sustenter. Elle note qu'ils disposent d'objets en plastique, et en métal usiné. Une fois le repas terminé, une autre indigène leur indique qu'il faut dormir maintenant. Ils essayent d'engager la conversation sur leur origine, sur les créatures marines, peut-être dressées. Mais ils n'obtiennent que des réponses brèves sans information, et le rappel que c'est l'heure d'aller se coucher. Ils obtempèrent, tout en passant devant ces squelettes exposés sur des piques. Une fois dans l'habitation qui leur a été attribuée, ils se demandent si Miller sera aussi exposé sur une pique, s'il y a des rites funéraires dans cette communauté. Enfin, Hiroshi va monter la garde avec Ellis pour la nuit.


Les époux Valérie Mangin (scénariste de la série Alix Senator) & Denis Bajram (scénariste d'Universal War) ont déjà collaboré sur d'autres histoires comme Abymes (2013, 3 tomes avec Griffo et Loïc Malnati), Expérience Mort (2014-2016, 4 tomes avec Jean-Michel Ponzio). Ici, ils ont réalisé une histoire de science-fiction, complète en 1 tome. Le lecteur découvre rapidement que le récit fonctionne sur une mécanique pour partie d'enquête, pour partie de thriller. Il s'agit pour les 5 voyageurs de découvrir d'où proviennent les êtres humains de la communauté qui les a accueillis, et de comprendre comment fonctionne leur société. Le temps est compté car il y a une force inconnue à l'œuvre qui sape leur volonté de bien étrange manière, avec des conséquences incapacitantes. Le lecteur suit donc Ellis, la capitaine, Tafsir, Malika et Hiroshi dans leur exploration pour découvrir ce qu'il en est. Les auteurs font en sorte que chaque personnage a un rôle ou une profession qui le définit, et le distingue des autres. L'artiste fait en sorte de leur donner des traits différenciés de manière que le lecteur les reconnaisse au premier coup d'œil. Ils n'ont pas une personnalité très marquée, essentiellement un unique trait de caractère lié à leur métier pour le soldat Hiroshi, à la prise de décision pour la capitaine, à la curiosité scientifique. Pour autant, l'empathie fonctionne parce que le lecteur se retrouve confronté au mystère de cette communauté, de la même manière que les voyageurs. Comme eux, ils se demandent quoi faire, quel degré de méfiance il faut avoir, comment s'y prendre pour comprendre les valeurs et les coutumes de cette société, et à quel moment il sera possible d'envisager la probabilité de l'établissement de l'envoi d'un message de détresse à l'arche colonisatrice, ou la nécessité de se résigner à un long séjour sur cet atoll.


La couverture promet un mystère : celui d'un explorateur spatial face à une communauté primitive. En y prêtant un peu plus attention, le lecteur se rend compte que les personnages sur le rivage sont nus pour la plupart. C'est un choix assez risqué, car vite perçu comme politiquement incorrect, mais qui reflète totalement l'intérieur de la bande dessinée. Car, oui, il y a bien une communauté de gens qui vivent dans le plus simple appareil et ils sont dessinés avec le même naturel que sur la couverture, avec la même distance. Du coup, cela n'a rien d'érotique, tout en étant une caractéristique essentielle de ladite communauté. Le lecteur prend ainsi conscience de l'habileté de l'artiste à intégrer un élément visuel pouvant facilement s'avérer tendancieux et prêter le flanc à la critique. Tout du long de l'histoire, il va pouvoir se régaler de visions inattendues et spectaculaires. Sans tout dévoiler, il est possible de prendre deux exemples. Le passage sous-marin dans une eau rendue rouge par l'activité volcanique est magnifique, les angles de prise de vue rendant bien compte de l'inquiétude des astronautes face à ces créatures marines dont ils ignorent tout des intentions. Lors de leurs explorations, ils découvrent des cultures en terrasse, sous une lumière artificielle, dans une lumière splendide, avec un très bel effet de profondeur. Dépassée la moitié du récit, le lecteur peut également prendre la mesure de l'agencement de cet environnement très particulier, et du fait que la disposition de cette différentes parties fait sens par rapport à l'élément structurant principal.


Bien sûr, comme le récit fonctionne sur le principe de la découverte d'une planète et de son peuple, le lecteur s'attend à découvrir des sites différents. C'est bien le cas, et le dessinateur leur donne à tous une identité propre, des caractéristiques spécifiques, et une ambiance particulière en leur attribuant une tonalité lumineuse à chacun, par exemple le rouge pour la phase sous-marine, le bleu chaleureux pour l'eau du lagon et pour le ciel, une teinte gris bleuté pour a nuit, le vert pour la séquence avec les cultures en terrasse. Le lecteur ressent ainsi bien les différentes phases du récit, à chaque changement de lieu. Le fait que Thibaud de Rochebrune réalise l'intégralité de ses planches (découpage, dessin, encrage, couleurs) leur apporte une unité et une fluidité remarquable. En particulier, il gère la densité d'information visuelle avec une intelligence impressionnante, entre ce qu'il représente, et ce qu'il suggère par le biais d'un camaïeu de couleur en fond de case. Cela donne une lecture visuelle légère avec une bonne densité d'informations, sans jamais ressentir d'impression de vide des cases, un équilibre remarquable. S'il y est sensible, le lecteur remarque également que l'artiste apporte de la variété dans sa narration visuelle en utilisant aussi bien des bandes de cases rectangulaires, que des cases de la largeur de la page, ou des cases de la hauteur de la page, en fonction de la nature de la séquence.


Le lecteur emboîte donc le pas des cinq explorateurs pour découvrir le mode de fonctionnement de cette étrange communauté. Il remarque que le scénario est construit sur des étapes très claires, avec une progression quasi mécanique dans ce qui arrive aux explorateurs, l'un après l'autre, sur la base du passage en revue des quatre éléments naturels. Il retrouve le goût de Bajram pour la science-fiction claire et bien construite, et le savoir-faire d'exposition naturelle. Sa curiosité est piquée par plusieurs mystères, et son attention est captive du fait d'un rythme rapide et régulier, sans être précipité. Il repère rapidement le thème principal sous-jacent : celui de la place du libre arbitre dans une société humaine, et de la place de l'être humain dans un écosystème. À quelques reprises, il relève une remarque qui fait écho à d'autres notions. Difficile de ne pas reconnaître une philosophie spirituelle quand un autochtone explique qu'il passe sa vie à souffrir. Difficile de ne pas sourire en voyant des humains courir dans des roues de type roue pour cage de rongeur, et refuser de quitter ce système, comme un employé bossant comme un automate sans espoir de ne jamais aller nulle part. Ce passage entre d'ailleurs en résonnance avec le fait que l'entité du Grand Tout aime tous ceux qui lui sont utiles.


Les auteurs proposent au lecteur de suivre une bande de cinq naufragés sur une planète essentiellement aquatique, où se trouve déjà une autre communauté d'humains mais qui n'ont aucun souvenir que leurs ancêtres aient connu une autre vie. La narration visuelle semble un peu légère par endroit en surface, mais très vite elle emporte le lecteur par son dosage parfait entre densité d'informations et suggestion, avec un rythme vif et régulier. L'intrigue happe le lecteur avec ses mystères, plutôt qu'avec ses personnages, avec leur situation et l'exploration qu'ils doivent effectuer. Le lecteur voit apparaître les phases mécaniques du récit, mais aussi la structure sous-jacente logique et élégante, et il voit émerger petit à petit une réflexion sur la société, mais aussi sur la construction d'une interaction entre deux communautés différentes, avec un le rôle ironique du robot, un élément non humain, mais fabriqué par des humains.