Conditionnement & Discipline
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Simon Bogojević pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Celle-ci présente la particularité d’être dépourvue de tout texte : ni phylactère, ni cellule de texte.
Dans un bureau, un homme et une femme, assis face à face, sont concentrés sur leur écran respectif et sont en train de taper sur leur clavier, rédigeant un rapport. Soudain, ils lèvent la tête simultanément : la lumière au-dessus de la porte vient de s’allumer, ils sont convoqués dans la grande salle de réunion. Ils se lèvent de concert et marchent rapidement dans les larges couloirs. Leur responsable hiérarchique les attend avec un dossier papier, un avis émis par une banque. La femme prend le dossier et ils sortent. Très efficaces, peu de de temps après ils sonnent à la porte d’un petit appartement. Une vieille femme apeurée leur ouvre, ils pénètrent dans l’appartement où se trouvent également le mari âgé et une jeune fille. Les deux employés leur signifient leur expulsion immédiate, et font signer le document officiel au vieil homme, ce qu’il fait sans discuter. Ils remontent ensuite dans leur berline, sans se retourner, alors que la famille est sortie sur le trottoir, et que la jeune fille pleure. Au loin, sur l’herbe d’une colline, un bouc observe la scène en silence.
Quelques jours plus tard, la lumière s’allume à nouveau dans le bureau des deux employés. Ils se rendent incontinent dans la salle de réunion. Quatre responsables très agités leur expliquent d’une voix forte l’importance de la nouvelle éviction à réaliser. Les deux employés écoutent avec concentration, bien conscients de la difficulté de la mission. Ils partent sur la route dans leur berline sans tarder, alors que la nuit commence à tomber et que le ciel est couvert. Alors qu’ils s’éloignent de la ville, le système de guidage se brouille jusqu’à se trouver hors service. L’homme éprouve des difficultés à se repérer avec la carte papier, pendant que la conductrice perd également patience. L’indicateur au tableau de bord indique que le réservoir approche de zéro. Effectivement, ils tombent en panne d’essence, et sont contraints de continuer à avancer à pied sur chemin de terre, dans une zone sauvage dégagée. Ils croisent un individu effectuant une randonnée, portant un masque étrange au long nez effilé qui leur indique la direction à prendre. Ils parviennent enfin devant un long et imposant mur d’enceinte, avec une entrée en forme de porche sous une construction imposante à l’architecture très élaborée. Ils vérifient l’adresse : 29/35, c’est la bonne. L’homme appuie sur le bouton de la sonnette, sans effet apparent. L’homme qui leur avait indiqué le chemin passe non loin et les salue. Ils sonnent à nouveau, la femme constate que le téléphone portable ne fonctionne pas, pas de connexion. Ils s’assoient sur les marches, et attendent. Après un temps assez long, ils se lèvent pour s’étirer et entendent qu’un panneau a été ouvert dans la porte : la tête d’un individu avec un masque de clown les regarde, la tête à l’envers. Ils se précipitent sur la porte pour taper dessus, mais le panneau est déjà refermé. Après plusieurs heures, ils voient une échelle basculer par-dessus le mur d’enceinte.
D’un côté, le lecteur sait qu’une bande dessinée dépourvue de texte se lit rapidement ; de l’autre, tout repose sur la narration visuelle, et cela induit une participation de sa part d’une certaine manière plus active. L’absence de mots nécessite une solide maîtrise de la part de l’auteur pour s’assurer d’être compris, que les interprétations du lecteur correspondent aux éléments nécessaires à l’intelligibilité de l’intrigue. Or l’école de Constance explique qu’il y a autant de lectures d’une œuvre, qu’il y a de lecteurs, chacun venant avec sa culture, son milieu social, ses expériences de vie, sa personnalité, des facteurs qui influent sur sa réception de l’œuvre, du message, sur ce qu’il déduit de ce qu’il voit. Autre particularité de la narration exclusivement visuelle : elle nécessite plus de pages du fait de devoir tout montrer. Dès les premières pages, le lecteur constate le haut degré d’implication de l’auteur : des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé. Le lecteur absorbe tout naturellement les informations visuelles, sans avoir besoin de les verbaliser. À commencer par la tenue formelle des deux employés, la froideur des locaux, et leur taille qui indiquent une société prospère, le contraste avec le petit appartement encombré et les vêtements plus ordinaires des deux adultes âgés et de la petite fille. Et l’élément incongru : le bouc.
L’intrigue est rapidement posée : d’un côté les deux huissiers expulseurs se retrouvent dans un lieu baroque habité par une communauté anarchiste aux mœurs non-conformistes, et de l’autre le sort de la petite famille expulsée qui se retrouve à la rue du jour au lendemain, livrée à la précarité et au dénuement. La narration visuelle raconte de manière claire et explicite l’histoire, avec des dessins compréhensibles au premier coup d’œil, des éléments et des détails très parlants, des séquences à l’enchainement logique et plausible. L’empathie du lecteur fonctionne très bien, grâce à l’expressivité des visages, la justesse du langage corporel, les plans de prise de vue, et les nombreux éléments visuels, des accessoires, comme des lieux. L’efficacité froide et professionnelle, sans âmes des huissiers est immédiatement apparente, avec leur conviction chevillée au corps d’accomplir leur devoir en faisant respecter le droit de la propriété. Ils manifestent des émotions pour la première fois quand ils comprennent que leur efficacité ne sera pas maximale pour cette deuxième adresse. Pour comprendre les situations, le lecteur scrute les visages, par exemple ceux de la communauté excentrique derrière le mur. Également l’évolution des expressions qui apparaissent sur le visage de l’enfant, puis adolescente, puis adulte. L’artiste apporte le même soin aux décors : le site où vit la communauté, le petit appartement familial, le campement de fortune à la rue pour ladite famille, le jardin, le cachot, la riche demeure où la jeune fille suit des cours de violon, la magnifique salle de concert, etc.
Du fait de l’absence de textes et de mots, la narration est indissolublement liée aux dessins. L’artiste utilise les nuances de gris comme de la couleur, au point que la page de titre indique qu’il a réalisé la couleur, pour communiquer des informations sur le moment de la journée et la luminosité, pour accentuer le relief des surfaces détourées, pour inciter l’imagination du lecteur à apporter ses propres déductions. Par exemple, il est évident que l’huissière est bonde, que certains membres de la communauté portent des vêtements aux couleurs vives pouvant évoquer le Flower Power, ou encore établir un contraste entre la lumière naturelle et la lumière artificielle, etc. Dans cette immense propriété, les deux employés vont être soumis aux pires humiliations, torturés, agressés, violentés et violés. Ces actes ignominieux ne laissent place à aucun doute, même si le dessinateur a pris le parti de ne pas représenter les parties intimes des deux victimes, se tenant à l’écart de la nudité frontale, bannissant ainsi le racolage ou le voyeurisme. Ces scènes conservent toute leur intensité éprouvante pour les personnages et pour le lecteur, mêlant une débauche baroque imposée avec sadisme, avec des accessoires aisément reconnaissables qu’il s’agisse de godemichets ou de tenues cuir, de baillons-boule. Le contraste joue à plein avec les séquences consacrées à la jeune fille, le dénuement des personnes à la rue, puis la rigueur de l’apprentissage musical qui lui est imposé.
L’auteur expose en quatre pages le professionnalisme dénué de sentiment des deux huissiers, puis ils sortent de la ville et de sa normalité régulée par les lois, pour s’aventurer dans un environnement défiant la logique et les lois. L’artiste se montre exubérant dans son inventivité visuelle : les costumes fait de bric et de broc, de pièces hétéroclites, d’accessoires venus de tous horizons et souvent détournés, de nombreux masques, et un comportement refusant toute forme d’autorité. Cette société se montre agressive et cruelle envers ces deux représentants d’une autorité qu’ils ne reconnaissent pas, sadiques et brutaux. En page dix-huit, ils font manger l’avis d’expulsion à l’expulseur, tout en déshabillant et pinçant vigoureusement l’expulseuse. En vis-à-vis, page dix-neuf, le lecteur voit la violence institutionnelle s’exercer de manière tout aussi brutale sur les deux personnes âgées et la demoiselle, alors que la police les expulse de leur appartement, mettant leurs affaires sur le trottoir. Tout du long du récit, les brutalisations, avilissements et autres humiliations violentes en tout genre vont se succéder sur les deux expulseurs, avec une certaine inventivité et sans relâche dans l’objectif de briser leur esprit afin de les forcer à remettre en cause leur conditionnement social. En parallèle, avec la jeune fille, il s’agit également d’un récit d’apprentissage et d’évolution dans un milieu qui exerce aussi sa propre violence, faisant fi à sa manière du consentement, même si elle prend une forme fort différente, une discipline stricte par opposition à une débauche protéiforme, tout en étant tout autant imposée. La conclusion du récit apporte une résolution à la fois pour les expulseurs et pour la jeune femme, mettant en avant l’inéluctabilité d’un conditionnement social pour chaque être humain, ainsi que des conséquences diamétralement opposées en fonction de sa nature, et des émotions pouvant s’exprimer, à commencer par l’empathie.
Un récit sans paroles, très noir, à déconseiller aux âmes sensibles. L’artiste réussit un tour de force narratif exclusivement visuel, dans un registre réaliste et descriptif, avec des émotions violentes, et des exactions parfois insoutenables. Il met en scène le conditionnement social imposé à chaque être humain, la capacité de le questionner parfois sous la contrainte, l’apprentissage de la discipline imposée ou consentie, et ses effets délétères pour l’âme, ou la préservant. Bouleversant.





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