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lundi 31 août 2026

Karma

Conditionnement & Discipline


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Simon Bogojević pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Celle-ci présente la particularité d’être dépourvue de tout texte : ni phylactère, ni cellule de texte.


Dans un bureau, un homme et une femme, assis face à face, sont concentrés sur leur écran respectif et sont en train de taper sur leur clavier, rédigeant un rapport. Soudain, ils lèvent la tête simultanément : la lumière au-dessus de la porte vient de s’allumer, ils sont convoqués dans la grande salle de réunion. Ils se lèvent de concert et marchent rapidement dans les larges couloirs. Leur responsable hiérarchique les attend avec un dossier papier, un avis émis par une banque. La femme prend le dossier et ils sortent. Très efficaces, peu de de temps après ils sonnent à la porte d’un petit appartement. Une vieille femme apeurée leur ouvre, ils pénètrent dans l’appartement où se trouvent également le mari âgé et une jeune fille. Les deux employés leur signifient leur expulsion immédiate, et font signer le document officiel au vieil homme, ce qu’il fait sans discuter. Ils remontent ensuite dans leur berline, sans se retourner, alors que la famille est sortie sur le trottoir, et que la jeune fille pleure. Au loin, sur l’herbe d’une colline, un bouc observe la scène en silence.



Quelques jours plus tard, la lumière s’allume à nouveau dans le bureau des deux employés. Ils se rendent incontinent dans la salle de réunion. Quatre responsables très agités leur expliquent d’une voix forte l’importance de la nouvelle éviction à réaliser. Les deux employés écoutent avec concentration, bien conscients de la difficulté de la mission. Ils partent sur la route dans leur berline sans tarder, alors que la nuit commence à tomber et que le ciel est couvert. Alors qu’ils s’éloignent de la ville, le système de guidage se brouille jusqu’à se trouver hors service. L’homme éprouve des difficultés à se repérer avec la carte papier, pendant que la conductrice perd également patience. L’indicateur au tableau de bord indique que le réservoir approche de zéro. Effectivement, ils tombent en panne d’essence, et sont contraints de continuer à avancer à pied sur chemin de terre, dans une zone sauvage dégagée. Ils croisent un individu effectuant une randonnée, portant un masque étrange au long nez effilé qui leur indique la direction à prendre. Ils parviennent enfin devant un long et imposant mur d’enceinte, avec une entrée en forme de porche sous une construction imposante à l’architecture très élaborée. Ils vérifient l’adresse : 29/35, c’est la bonne. L’homme appuie sur le bouton de la sonnette, sans effet apparent. L’homme qui leur avait indiqué le chemin passe non loin et les salue. Ils sonnent à nouveau, la femme constate que le téléphone portable ne fonctionne pas, pas de connexion. Ils s’assoient sur les marches, et attendent. Après un temps assez long, ils se lèvent pour s’étirer et entendent qu’un panneau a été ouvert dans la porte : la tête d’un individu avec un masque de clown les regarde, la tête à l’envers. Ils se précipitent sur la porte pour taper dessus, mais le panneau est déjà refermé. Après plusieurs heures, ils voient une échelle basculer par-dessus le mur d’enceinte.


D’un côté, le lecteur sait qu’une bande dessinée dépourvue de texte se lit rapidement ; de l’autre, tout repose sur la narration visuelle, et cela induit une participation de sa part d’une certaine manière plus active. L’absence de mots nécessite une solide maîtrise de la part de l’auteur pour s’assurer d’être compris, que les interprétations du lecteur correspondent aux éléments nécessaires à l’intelligibilité de l’intrigue. Or l’école de Constance explique qu’il y a autant de lectures d’une œuvre, qu’il y a de lecteurs, chacun venant avec sa culture, son milieu social, ses expériences de vie, sa personnalité, des facteurs qui influent sur sa réception de l’œuvre, du message, sur ce qu’il déduit de ce qu’il voit. Autre particularité de la narration exclusivement visuelle : elle nécessite plus de pages du fait de devoir tout montrer. Dès les premières pages, le lecteur constate le haut degré d’implication de l’auteur : des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé. Le lecteur absorbe tout naturellement les informations visuelles, sans avoir besoin de les verbaliser. À commencer par la tenue formelle des deux employés, la froideur des locaux, et leur taille qui indiquent une société prospère, le contraste avec le petit appartement encombré et les vêtements plus ordinaires des deux adultes âgés et de la petite fille. Et l’élément incongru : le bouc.



L’intrigue est rapidement posée : d’un côté les deux huissiers expulseurs se retrouvent dans un lieu baroque habité par une communauté anarchiste aux mœurs non-conformistes, et de l’autre le sort de la petite famille expulsée qui se retrouve à la rue du jour au lendemain, livrée à la précarité et au dénuement. La narration visuelle raconte de manière claire et explicite l’histoire, avec des dessins compréhensibles au premier coup d’œil, des éléments et des détails très parlants, des séquences à l’enchainement logique et plausible. L’empathie du lecteur fonctionne très bien, grâce à l’expressivité des visages, la justesse du langage corporel, les plans de prise de vue, et les nombreux éléments visuels, des accessoires, comme des lieux. L’efficacité froide et professionnelle, sans âmes des huissiers est immédiatement apparente, avec leur conviction chevillée au corps d’accomplir leur devoir en faisant respecter le droit de la propriété. Ils manifestent des émotions pour la première fois quand ils comprennent que leur efficacité ne sera pas maximale pour cette deuxième adresse. Pour comprendre les situations, le lecteur scrute les visages, par exemple ceux de la communauté excentrique derrière le mur. Également l’évolution des expressions qui apparaissent sur le visage de l’enfant, puis adolescente, puis adulte. L’artiste apporte le même soin aux décors : le site où vit la communauté, le petit appartement familial, le campement de fortune à la rue pour ladite famille, le jardin, le cachot, la riche demeure où la jeune fille suit des cours de violon, la magnifique salle de concert, etc.


Du fait de l’absence de textes et de mots, la narration est indissolublement liée aux dessins. L’artiste utilise les nuances de gris comme de la couleur, au point que la page de titre indique qu’il a réalisé la couleur, pour communiquer des informations sur le moment de la journée et la luminosité, pour accentuer le relief des surfaces détourées, pour inciter l’imagination du lecteur à apporter ses propres déductions. Par exemple, il est évident que l’huissière est bonde, que certains membres de la communauté portent des vêtements aux couleurs vives pouvant évoquer le Flower Power, ou encore établir un contraste entre la lumière naturelle et la lumière artificielle, etc. Dans cette immense propriété, les deux employés vont être soumis aux pires humiliations, torturés, agressés, violentés et violés. Ces actes ignominieux ne laissent place à aucun doute, même si le dessinateur a pris le parti de ne pas représenter les parties intimes des deux victimes, se tenant à l’écart de la nudité frontale, bannissant ainsi le racolage ou le voyeurisme. Ces scènes conservent toute leur intensité éprouvante pour les personnages et pour le lecteur, mêlant une débauche baroque imposée avec sadisme, avec des accessoires aisément reconnaissables qu’il s’agisse de godemichets ou de tenues cuir, de baillons-boule. Le contraste joue à plein avec les séquences consacrées à la jeune fille, le dénuement des personnes à la rue, puis la rigueur de l’apprentissage musical qui lui est imposé.



L’auteur expose en quatre pages le professionnalisme dénué de sentiment des deux huissiers, puis ils sortent de la ville et de sa normalité régulée par les lois, pour s’aventurer dans un environnement défiant la logique et les lois. L’artiste se montre exubérant dans son inventivité visuelle : les costumes fait de bric et de broc, de pièces hétéroclites, d’accessoires venus de tous horizons et souvent détournés, de nombreux masques, et un comportement refusant toute forme d’autorité. Cette société se montre agressive et cruelle envers ces deux représentants d’une autorité qu’ils ne reconnaissent pas, sadiques et brutaux. En page dix-huit, ils font manger l’avis d’expulsion à l’expulseur, tout en déshabillant et pinçant vigoureusement l’expulseuse. En vis-à-vis, page dix-neuf, le lecteur voit la violence institutionnelle s’exercer de manière tout aussi brutale sur les deux personnes âgées et la demoiselle, alors que la police les expulse de leur appartement, mettant leurs affaires sur le trottoir. Tout du long du récit, les brutalisations, avilissements et autres humiliations violentes en tout genre vont se succéder sur les deux expulseurs, avec une certaine inventivité et sans relâche dans l’objectif de briser leur esprit afin de les forcer à remettre en cause leur conditionnement social. En parallèle, avec la jeune fille, il s’agit également d’un récit d’apprentissage et d’évolution dans un milieu qui exerce aussi sa propre violence, faisant fi à sa manière du consentement, même si elle prend une forme fort différente, une discipline stricte par opposition à une débauche protéiforme, tout en étant tout autant imposée. La conclusion du récit apporte une résolution à la fois pour les expulseurs et pour la jeune femme, mettant en avant l’inéluctabilité d’un conditionnement social pour chaque être humain, ainsi que des conséquences diamétralement opposées en fonction de sa nature, et des émotions pouvant s’exprimer, à commencer par l’empathie.


Un récit sans paroles, très noir, à déconseiller aux âmes sensibles. L’artiste réussit un tour de force narratif exclusivement visuel, dans un registre réaliste et descriptif, avec des émotions violentes, et des exactions parfois insoutenables. Il met en scène le conditionnement social imposé à chaque être humain, la capacité de le questionner parfois sous la contrainte, l’apprentissage de la discipline imposée ou consentie, et ses effets délétères pour l’âme, ou la préservant. Bouleversant.



mercredi 14 mai 2025

Le pape terrible T04 L'amour est aveugle

Et lui, il donne sa préférence à cet Italien avaleur de nouilles !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T03: La pernicieuse vertu (20013). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Luca Merli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le 21 février 1513, un nuage lugubre passe dans le ciel de Rome. Église San Pietro in Vincoli, sous la coupe de la famille Della Rovere, la grande cloche peinte en noir sonne le glas. Toute la ville prie pour l’âme de Jules II. Dix gardes suisses, ainsi que les peintres Michel-Ange et Raphaël, portent le vicaire de Dieu vers sa tombe. Placés à l’avant du cercueil, les deux artistes sont en train de se lancer des invectives, le second mettant en avant qu’il été le préféré du pape, traitant l’autre d’ivrogne pestilentiel, alors que le premier estime que lui était le préféré pour son talent. Raphael fait remarquer que lui au moins termine ses œuvres, alors que ça fait des années que Michel-Ange sculpte les quarante statues du tombeau du pape et qu’il n’en a terminé que quelques-unes. Son interlocuteur rétorque que oui, dont un Moïse si grandiose qu’il vaut bien tous les vains princes de Raphael, que ce dernier n’est pas un peintre, qu’il n’est qu’un marchant d’écume. Ils commencent à s’insulter et à se porter un coup de pied. Les gardes suisses mettent vite un terme à ce comportement, en menaçant de les castrer. De son côté, Nicolas Machiavel se rend dans l’établissement de Madame Imperia, mais il trouve porte close, et une voix lui répond que c’est fermé aujourd’hui, car ce sont les funérailles du saint père, jeûne sexuel. Il explique qu’il ne vient pas forniquer, qu’il apporte un trésor à la patronne.



Nicolas Machiavel est introduit à l’intérieur, et il trouve les prostituées en train de prier autour d’un autel improvisé devant une statue de la Vierge. Il parvient devant Madame Imperia qui est assise à l’écart, et il lui demande son nom véritable. Un peu décontenancée, elle répond qu’il y a des années qu’elle ne l’a pas prononcé : Marietta Corsini. Il s’agenouille devant elle et lui déclare qu’elle n’est pas une prostituée, mais une reine. Il lui déclare qu’il l’aime, et lui demande qu’elle soit sa femme. Elle rétorque qu’elle n’épousera qu’une montagne d’or. Il vide devant elle le sac qu’il a apporté : quatre kilos d’or. Il indique qu’il ne l’a pas volé, c’est Jules II qui le lui a donné. Il est le dernier accompagné d’une ombre à l’avoir vu vivant. Et il raconte. Il a été accueilli par le pape lui-même dans ses appartements privés. Jules II l’a convié à boire une coupe de marc, et il lui a confié une nouvelle d’importance. Alors que Machiavel boit, le pape lui annonce qu’il va mourir cette nuit. Il confirme : lui Jules II sera mort le lendemain matin. Et il lui remet un sac contenant quatre kilos d’or. Il explique qu’il ne ment qu’à ses ennemis, qu’il a restauré le saint pouvoir du Vatican, et qu’il peut maintenant quitter ce monde cruel et demeurer auprès de Dieu qu’il aime.


Dernier tome : le pape meurt le 21 février 1513 (conformément à la réalité historique), il est enterré, et Nicolas Machiavel (1469-1527) racontent les dernières semaines de cet individu hors du commun. C’est plié… Enfin… Pas tout à fait… Déjà parce que le scénariste a pris des libertés avec la véracité historique dans les tomes précédents, qu’il peut raconter ce qu’il veut, ensuite parce que l’élan vital de Giuliano Della Rovere a été ravivé dans le tome précédent, et que cet individu en impose par sa démesure. Alors même que son décès est acté dans la première planche, le lecteur se demande ce que lui réserve l’intrigue. De fait, ça démarre très fort avec une version très personnelle du Ve concile du Latran, et de son ouverture le trois mai 1512, en présence de quinze cardinaux et de soixante-quinze évêques. Puis vient la campagne militaire de Gaston de Foix (1489-1512) avec la progression très rapide de son armée. Enfin Machiavel part avec son épouse s’installer à la campagne. Le lecteur découvre surprise après surprise, parce que l’auteur continue de réarranger les faits historiques à sa sauce. Par exemple, le sermon spectaculaire de Latran est prononcé par Jules II, au lieu de Gilles de Viterbe (1469-1532) dans la réalité. L’attaque finale de Gaston de Foix se produit à Rome, sur la place du Vatican, au lieu de Ravenne. Aussi, Machiavel épouse Marietta Corsini en 1513, au lieu de 1501.



Habitué à cette réécriture de l’Histoire, le lecteur s’en accommode fort bien, d’autant qu’il s’est attaché à cette version plus grande que nature de Jules II et des autres, plutôt qu’une vie de pape officielle. Il ouvre le tome, et il découvre une première planche saisissante, évoquant la première du premier tome, avec un jeu de lumières dans les nuages. Il vérifie : il y a eu un changement de coloriste par rapport aux deux tomes précédents. Le travail du nouveau venu, Luca Merli, évoque celui de Sébastien Gerard dans le premier tome… en encore plus sophistiqué. La mise en couleurs vient nourrir les formes détourées, apporter des ambiances lumineuses, rehausser les reliefs, allant parfois jusqu’à représenter des éléments visuels complémentaires, comme en couleur directe. Le lecteur ralentit sciemment sa lecture pour savourer des visuels magnifiques : le crâne dans le ciel d’orage, la procession funéraire et les coups de pied que se donnent Raphael et Michel-Ange, les magnifiques appartements de Jules II avec les peintures réalisées par Raphael, la somptueuse tiare portée par le pape au concile, Louis XII en train de vitupérer contre trois conseillers de petite taille effrayés, les ébats de Machiavel et de la voluptueuse Marietta, les verdoyants jardins papaux, et le ciel comme habité par un visage en nuages dans la dernière page. Un régal à chaque page.


Sans oublier que Jodorowsky est égal à lui-même : il excelle dans le dosage de sa narration, entre texte et images, et dans la création moments spectaculaires à la tension paroxystique. Le lecteur n’est pas près d’oublier des moments chocs et visuels : l’hostie déversant du sang entre grand guignol et horreur mystique, le duel dans le bassin entre Gaston de Foix et Jules II pendant sept pages de sauvagerie et de pulsion animale, et la mort (totalement inventée) du même Gaston de Foix dans des circonstances frappant l’imagination. Dessinateur et coloriste réalisent des planches habitées par un souffle entre élan vital débridé et démence intérieure : le regard fou de Jules II alors que le sang dégouline sur son visage, le dénouement d’une vigueur débridée et pénétrante pour le corps à corps dans le bassin aquatique, la foudre frappant un cavalier et sa monture. Le lecteur ressent pleinement le déchaînement d’intenses émotions brutes et jubilatoires, parfois jouissives. Il en mesure encore mieux la puissance, lorsqu’il tourne la page et découvre un paysage bucolique et apaisé, ou toute la sensualité de la relation sexuelle entre Marietta & Nicolas.



Le lecteur se rend compte qu’il se trouve sous la coupe du suspense de l’intrigue, alors même qu’il en connaît l’issue… ou du moins le croit-il car le scénariste le manipule avec élégance, jouant sur sa propension à anticiper des événements annoncés. Il n’hésite pas non plus à introduire des coups de théâtre, entre réécriture assumée de l’Histoire et autres inventions comme un frère de Giuliano Della Rovere et son fils. Le lecteur retrouve les thèmes des précédents tomes : à commencer par l’homosexualité généralisée dans les rangs des hommes d’Église au Vatican, et la vitalité hors du commun du pape lui-même, avec une préférence affichée pour les jeunes hommes, ses choix ayant évolué depuis le premier tome. Mais voilà, même si le rôle de Machiavel a gagné en importance de tome en tome, Jules II reste bien le personnage principal. Le lecteur se rend compte qu’il s’est attaché à cet homme d’âge mur, qui a conservé toute sa vigueur dans la force de l’âge, un stratège remarquable, un fin tacticien, traversé de véritables transports émotionnels, de l’amitié à l’amour. Certes il est moralement condamnable : exercice du pouvoir uniquement pour assouvir ses pulsions de conquête et ses passions physiques… encore qu’il s’enorgueillisse d’avoir rendu toute sa gloire à l’Église. Il est doublement condamnable en tant que chef spirituel suprême de l’Église catholique, dont les actions en bafouent à chaque instant les croyances et les valeurs. Mais quand même…


L’appétit de vivre de Della Rovere, sa rouerie et ses victoires le rendent attachant : tenir tête aux cardinaux et aux armées de Louis XII, retourner leur allégeance par des ruses hors du commun. Quelle intelligence ! Quel panache ! À côté, Nicolas Machiavel apparaît comme terne et timoré, en tout cas pas à la hauteur d’un tel individu hors norme. En plus, il trouve son bonheur dans une banale relation hétérosexuelle, trouvant son épanouissement dans la normalité conventionnelle du mariage… Bon, pas tout à fait, puisque son amour a pour objet une voluptueuse mère maquerelle dont il fréquentait l’établissement : là encore les valeurs morales sont mises à mal. La scène finale met à nouveau en scène l’appétit de vivre du personnage principal : son énergie illimitée, sa capacité de dévoration (un peu domptée), son charisme magnétique. Quel homme ! Quel comédien ! Et quel monstre !


Tout est joué d’avance, et le scénariste commence par le port du cercueil. Pourtant l’intrigue s’avère pleine de surprise, de moments spectaculaires hors norme, portée par une narration visuelle riche et pleine d’emphase, une merveille. Impossible de résister à l’emprise monstrueuse de ce pape véritable force de la nature, à son plaisir de vivre et de triompher aussi bien de ses ennemis que de ses tragédies, avec une vision claire de ce qu’il veut, qui n’exclut pas une forme d’évolution. Une interprétation très libre et habitée de ce pape.



mercredi 30 avril 2025

Le pape terrible T03 La pernicieuse vertu

Le triomphe de Jules II fut non seulement militaire, mais aussi commercial…


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T02: Jules II (2011). Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Maison close de Madame Imperia, en 1511, Nicolas Machiavel revient au Vatican, et il se fait déposer devant cet établissement. Il est accueilli par la Madame en personne. Elle lui indique que quatre diablesses l’attendent, les plus grosses qu’elle ait pu dénicher : quelques cinq cents kilos de chair. Il a tôt fait de se retrouver au lit avec elle : il s’ébat avec elles, les surnommant Jules II, Venise, France et Espagne. Après avoir assouvi ses désirs, il leur explique que ce fut une rude campagne de laquelle Jules est sorti vainqueur, malgré les violentes fièvres qui l’ont assailli. C’est peut-être à cause de celles-ci qu’il a eu tant d’amourettes… Pendant que leurs lèvres l’avalent, il leur raconte ça… Alphonse d’Este qui était à la tête d’une grande armée dotée d’une puissante artillerie, était un collaborateur fanatique de Louis XII. Il avait une sœur, Isabelle, dont l’époux, le marquis de Gonzague, fut capturé par les Vénitiens. Comme le pape avait signé un traité de paix avec Venise, Isabelle lui envoya une délégation de moins bénédictins, chargés de lui offrir de riches présents en échange de son aide.



Dans sa salle d’audience, le pape Jules II reçoit la délégation d’Isabelle d’Este. Il indique aux représentants de la marquise, qu’il la remercie, pour ses calices et ses chandeliers en or massif, mais ils ne compenseront pas le grave danger qu’il courrait à libérer son mari. Cet oiseau de malheur irait immédiatement se poser sur le bras de l’odieux Alphonse d’Este duc de Ferrare, ex-époux de Lucrèce Borgia, qu’il est sur le point d’excommunier. Le pape leur jette son calice à la tête, en leur criant de garder leur camelote. Il ajoute : Que François de Gonzague pourrisse dans les geôles vénitiennes ! L’un des émissaires se relève lentement en répondant calmement qu’avec tout le respect dû au représentant de Dieu sur Terre, la marquise a ajouté un autre présent : soixante-dix mille ducats d’or, qu’un autre émissaire dévoile en ouvrant une cassette. Le pape change de comportement : il reconnait que les arguments d’Isabelle sont persuasifs, et qu’ils l’ont convaincu. Il accepte ses présents, il fera libérer son mari… cependant, afin d’empêcher qu’il le trahisse à nouveau et prête main-forte à son beau-frère, il exige de recevoir en otage son fils Frédéric, dont on lui a dit qu’il venait d’avoir dix ans. Un mois plus tard, le jeune Frédéric arrive au Vatican, et il se présente devant le pape. Et à la vue de l’enfant, Jules II s’effondre sur son trône, foudroyé par l’amour.


À la fin du tome deux, Giuliano Della Rovere (1443-1513) promet à Nicolas Machiavel qu’il saura manipuler deux armées ennemies pour l’aider à expulser les Vénitiens. Il rappelle à son conseiller ses propres paroles : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Ses émissaires ont promis en France de collaborer avec Louis XII, à condition que le roi lui envoie encore soixante mille soldats, en échange Jules II l’aidera à conquérir le reste de l’Italie en expulsant larmée de Ferdinand d’Aragon. De l’autre côté, ils ont promis de collaborer avec le roi d’Espagne sous réserve que sa majesté envoie quatre-vingt mille soldats au pape, en échange de quoi le pape aidera Fernando le catholique à expulser l’armée française. À l’instar de Machiavel, le lecteur se demande comment Jules II va s’y prendre. Les prémices de cette phase sont narrées à posteriori par Machiavel aux quatre prostituées mises à sa disposition dans la maison de Madame Imperia. Le scénariste nourrit son récit d’éléments historiques : Louis XII (1462-1515), Isabelle d'Este (1474-1539) et son époux François II Gonzague (1466-1519) duc de Mantoue, leur fils Frédéric de Mantoue (1500-1540), Alphonse d’Este (1476-1534) frère d’Isabelle Il qui évoque le cinquième concile de Latran (1512-1517). Le lecteur retrouve également Michel-Ange (1475-1564) et il voit l’arrivée de Raphael (1483-1520, Raffaello Sanzio), l’un peignant le plafond de la chapelle Sixtine (1508-12) et l’autre la décoration des salles des appartements de Jules II (1508-11).



Comme pour le tome précédent, le lecteur constate rapidement que le scénariste accommode la véracité historique à sa sauce pour augmenter l’intensité dramatique de sa narration. Ainsi, le lecteur assiste à la mort d’Isabelle d’Este, victime d’une mauvaise araignée en 1511, alors que dans la réalité elle est décédée à Mantoue en 1539. En outre les auteurs ont interprété de manière très libérale sa description : physiquement attirante, bien que dodue, en particulier le deuxième qualificatif. D’un autre côté, certains faits sont attestés comme la concomitance du travail de Michel-Ange et de Raphael au Vatican, en revanche le lecteur peut s’interroger sur la réalité de leur rivalité, sur la séquence de sept pages au cours de laquelle le premier reproche au second, tout en le menaçant physiquement, de s’être rendu dans la chapelle Sixtine pour copier, ou plutôt piller ses nouvelles idées. En effet, le scénariste donne également une version très personnelle, une interprétation plus qu’orientée du pape Jules II. Les motivations de celui-ci résident dans la conquête guerrière et les relations homosexuelles, avec emprise et sans limite ou presque, le petit Frédéric de dix ans faisant partie des envies du pape. D’une certaine manière, en amour comme à la guerre (et en politique), tous les coups sont permis : assassinat, traquenards, chantage, manipulations, extorsions, etc. Avec le sort réservé aux membres de sa famille dans le tome précédent, la stratégie du pape entre dans une nouvelle phase, avec toujours le même objectif : l’accroissement de son pouvoir, sa corruption s’accroissant en conséquence. Cela se concrétise dans un cauchemar durant lequel Jules II atteint de fièvre lutte contre une femme constituant une allégorie de l’Église. Elle l’accuse : ce pape indigne ne prêche que mort, sang et ruine, il a fait de sa sainte Église une catin assoiffée de richesses. À vouloir s’emparer du monde, il le plonge dans le désordre. Il pense avoir plus de pouvoir que Dieu, il n’est pas un saint, il est un démon, il porte l’enfer dans sa chair !


Dès la première planche, le lecteur relève la meilleure complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs. Sans reproduire la démarche de Sébastien Gérard dans le premier tome, le coloriste a augmenté la proportion de dégradés lissés, rehaussant ainsi le relief de chaque surface détourée, tout en respectant les traits de contour. Les ambiances instaurées par les couleurs apparaissent plus organiques, moins appliquées scolairement dans les contours. Le rendu bleu-gris de l’arrivée nocturne de Machiavel à la maison close, dans une case occupant les deux tiers de la page, donne une sensation de nuit tombée, encore un peu claire, avec le rai de lumière de la porte d’entrée, et les zones moins fortement éclairées des fenêtres, ainsi que des zones plus ou moins éclairées dans la rue. Puis Florent Bossard réalise un travail remarquable sur la peau de ces dames, à la fois en termes de texture, de relief, de zones plus sombres ou plus claires en fonction de l’éclairage. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier plutôt l’ambiance ombragée de la forêt pendant la chasse, les reflets sur l’eau du bassin privé du pape, les reflets sur le marbre de ses appartements, la sensation de terre sur le grand panorama montrant les deux armées se faisant face sur le champ de bataille, les nuances cramoisies apparaissant au fur et à mesure des affrontements et de la boucherie, les taches sur le tablier de Michel-Ange allongé peignant le plafond, les couleurs des costume des jouvenceaux accueillant les cinq cardinaux, etc.



Dans un même ordre d’idées, le lecteur se rend compte que le scénariste sait doser les phases d’exposition, et laisser les dessins raconter. L’artiste est maintenant parfaitement à l’aise avec les personnages et le travail de reconstitution historique. Il réalise des cases magnifiques pour mettre en valeur les situations imaginées par Jodorowsky : le frêle Machiavel chevauchant les imposantes prostituées avec leurs replis de chair, Jules II intraitable recevant les émissaires de la marquise Isabelle d’Este, le tête-à-tête à haut risque entre le pape et le jeune Frédéric, la même Isabelle dans les soubresauts de l’agonie sur son lit dans une case occupant les deux tiers de la page, la bataille entre les armées du pape et celle d’Alphonse d’Este et la boucherie qui en découle, le jeune Raphael ridiculisant le vieux Michel-Ange, le combat à main nue entre le pape nu et l’allégorie de l’Église tout aussi dévêtue, la soirée de débauche des cinq cardinaux, le triomphe rayonnant de Jules II au matin, etc. À l’évidence, Theo a trouvé ses marques et il prend grand plaisir à mettre en scène cette vision dégénérée de ce pape. Le scénariste continue à imaginer ce qu’un simple être humain peut ressentir à disposer d’un tel pouvoir entre ses mains, avec la possibilité de rationnaliser la satisfaction de ses plaisirs personnels, l’assouvissement de ses pulsions sans retenue, l’exultation de commander à des armées et de disposer aussi bien de la vie de ses soldats que de celle de l’ennemi. Il y a là un tel niveau de pouvoir, une telle possibilité de modeler le monde selon sa volonté, que cette démesure induit tout naturellement une forme de démence, de monstruosité dans le comportement de celui qui le manipule.


Sous réserve qu’il accepte que les auteurs tordent la réalité historique aux besoins de leur récit, le lecteur plonge dans l’exercice d’un pouvoir quasi omnipotent pour l’époque, avec la démesure que celui induit, aussi bien dans les événements que dans la manière de penser. Il a le plaisir de constater que la narration visuelle porte ce récit avec le spectaculaire nécessaire, dans la luxure et la violence, au travers de séquences et d’images mémorables (celle de la mort d’Isabelle d’Este reste longtemps en mémoire). Désinhibé.



mercredi 16 avril 2025

Le Pape terrible T02 Jules II

En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. – Nicolas Machiavel


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à  Le Pape terrible T01: Della Rovere (2009). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La nuit quelque part dans la campagne autour de Rome, Aldosi est descendu de son carrosse, et il demande à son compagnon Josaphat de garder les chevaux pendant qu’il va rendre visite à la sorcière. Celle-ci l’attend à la porte de son humble demeure, et elle demande au jeune éphèbe ce qu’il désire. Il répond d’un ton assuré qu’il veut un philtre qui puisse rendre fou d’amour un vieux tigre. Elle le fait entrer dans la pièce unique et elle commence à lui donner des instructions. Il doit verser sa liqueur vitale, dans un bol. Elle la mêlera à la semence d’un chien en rut. Elle mêle les deux spermes et elle ajoute armoise, absinthe, damiana et Yohimbine… et ces quatre champignons nés de l’excrément d’un crapaud-diable. Elle moud le tout avec la patte d’un bouc blanc. Elle dissout cette purée dans du vin et elle invoque le pouvoir de Metatron, Melach, Berol et Venibbel… Elle prononce ensuite une incantation magique : Kto moy noujnoy ! Kto moy rianoy ! Tot poka triaje ! Muie ! Elle termine en donnant une consigne à Aldosi : sept jours avant le solstice d’hiver, il doit donner ce vin à boire à son vieux tigre. Sa passion pour lui sera si grande qu’Adolsi obtiendra de lui ce qu’il désire. Le jeune éphèbe repart pleinement satisfait.



Le 14 décembre 1504, dans la cité du Vatican, Giuliano Della Rovere éternue dans son lit. Nu, son amant Aldosi lui apporte un vin chaud. Le pape Jules II boit le breuvage et peu de temps après il se sent mieux, beaucoup mieux. Il voit Aldosi comme nimbé lumière. Il continue : Incroyablement mieux, d’ailleurs le soleil brille en pleine nuit. Il voit Aldosi qui brille lui aussi comme un soleil. Il déclare que les parois de fer qui entouraient son cœur se dissolvent, il n’aurait jamais pensé pouvoir aimer ainsi. Aldosi est son âme. Le jeune homme est comme nimbé d’un halo de lumière, et il lévite à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Il demande au pape comment il peut le traiter de la sorte, s’il est son âme. Il ajoute que Giuliano a fait de lui son épouse mais en secret. Il lui demande s’il aurait honte de lui. Le pape répète qu’Aldosi est son âme. Son amant lui demande alors de le traiter d’égal à égal, de le reconnaître à la face du monde entier. Le pape le lui promet et lui demande trois jours pour réunir sa famille. Le 17 décembre, les cousins arrivent tous à la basilique Saint-Pierre du Vatican : Clemente, Leonardo, Guidobaldo, Francesco, Luchina, Felicia, Raffaelo, c’est-à-dire la chère famille de Giuliano Della Rovere. Ce dernier leur présente sa papesse, Julienne première. Devant leurs réactions horrifiées, il les traite de vautours imbéciles, de parasites odieux, et il exige qu’ils se mettent à genoux en signe de respect.


Au cours de la première saison dessinée par Milon Manara et consacrée aux Borgia dont le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) puis du premier tome de cette seconde saison, le lecteur a bien assimilé le fait que les auteurs plient la réalité historique à une sensibilité, à des émotions. D’un côté, ils suivent la chronologie connue. Ainsi, à la suite d’un événement tragique, le pape Jules II prend la décision de partir en guerre. Cela correspond à la réalité historique : il voulait faire évoluer l’État pontifical en une grande puissance, participant aux campagnes militaires. Le lecteur peut donc le voir s’attaquer à Bologne, en envoyant Domenico Luzio, Girolamo Bandello et le français Georges d’Amboise, au début de l’année 1505, contre le seigneur Giovanni Bentivoglio (1643-1508). Puis le pape dirige son armée contre Gian Paolo Baglioni (1470-1520), tyran de Pérouse, où là encore il mène lui-même son armée. Une rapide vérification permet de constater que ce n’est pas Jules II en personne qui a tué l’un ou l’autre, et d’ailleurs ils ne sont pas morts la même année, et si cela ne suffisait pas Baglioni est mort à Rome et pas à Pérouse. Par voie de conséquence, la flamboyante mise à mort de Bentivoglio est pure fiction. En allant par-là, la scène d’empoisonnement de tous les membres de la famille Della Rovere est tout aussi fantaisiste : Clemente est décédé en 1504, et Leonardo en 1520. La papesse Julienne première participe de la même licence artistique.



En entamant ce tome, le lecteur relève que Sébastien Gérard a cédé sa place à Florent Bossard : la mise en couleurs s’en trouve un peu moins modelée, les dégradés de nuances apparaissant plus simples dans leur gradation. La narration visuelle baisse d’un cran en termes de superbe, moins de couleur directe au sein d’une forme détourée d’un trait encré, moins de texture. Le dessinateur se montre toujours aussi impliqué dans sa narration, avec une approche réaliste et descriptive, rehaussé par moments d’élans romanesques et d’une touche de spectaculaire bien maîtrisée. Dès la première page, le lecteur se retrouve dans l’Italie de l’époque, avec ce modèle de voiture à cheval, les tenues vestimentaires et la flore de la région. Il peut ainsi prendre plaisir à regarder les meubles, les accessoires de diverse nature, les bâtiments, les uniformes militaires et les armes, les différents styles de coiffures, et les clins d’œil à l’œuvre de Michel-Ange (1475-1564). Ainsi la couverture du tome un reprenait la Piéta (1499), une statue en marbre à la basilique Saint-Pierre du Vatican à Rome. Ici, à l’occasion d’une coucherie entre Michel-Ange et son amant, le dessinateur décline la création d’Adam, telle qu’elle apparaît dans la peinture du plafond de la chapelle Sixtine, réalisée entre 1508 et 1512.


L’apparence des dessins reste inchangée : des traits de contour fins pour détourer les formes, certaines surfaces sont renforcées par des de petits traits secs, et des arrondis un peu torturés, un rendu qui ne cherche pas à faire joli ou à séduire, qui peut donner une sensation parfois un peu disgracieuse (ce qui s’avère en cohérence avec la nature perverse des individus). Toutefois ces petits traits apportent des textures et rehausse alors le relief. Le lecteur observe que l’artiste dose son degré de détails dessinés en fonction de la nature de la séquence ou du moment, tout en s’investissant fortement pour donner à voir concrètement chaque chose. Ainsi le lecteur prend le temps de regarder l’aménagement intérieur de la maison de la sorcière, le harnachement des chevaux, les boiseries et les moulures de la chambre du pape, les colonnades de la basilique Saint-Pierre, les riches broderies du vêtement papal, l’uniforme des gardes papaux, la décoration de la maison close fréquentée par Machiavel, la carrière de marbre de Carrare, l’atelier de Michel-Ange, le monastère de l’Escurial à Madrid… et les tiares papales. Ce dernier élément atteste de l’attention portée par l’artiste, à la reconstitution historique car Jules II avait la manie d’acheter des tiares pontificales et de les faire embellir.



Le lecteur se rend également compte que l’artiste a l’art et la manière de concevoir des cases ou des séquences mémorables par le moment et le cadrage choisis, ou par la construction de la suite de cases et la mise en scène. Cela commence par Aldosi nimbé d’un halo et lévitant à une dizaine de centimètres du sol, situation impressionnante pour elle-même. Quelques pages plus loin, vient le sourire plein de contentement de la papesse face au clan Della Rovere obligé de l’acclamer, un sourire d’une rare finesse. Puis le lecteur retrouve Nicolas Machiavel dans les bras de deux prostituées au physique plantureux, le cardinal français Georges d’Amboise sur son âne, l’incroyable duel au soleil opposant Jules II à Bentivoglio, Giuliano et Michel-Ange en train de lutter nus dans la chambre du pape, la table de festin dressée dans l’église Santa Maria In Cosmedin à Rome, le regard plein de rouerie du pape rappelant ses paroles à Machiavel : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Le lecteur se retrouve complètement immergé dans ce qu’il perçoit bien être une recréation historique, par différence avec une reconstitution historique.


La série mérite bien son nom : le pape s’avère terrible dans son exercice du pouvoir. Malgré son âge, il reste très vert et ses amants le sentent passer, avec un consentement sur lequel il est parfois possible de s’interroger en particulier pour Michel-Ange. Comme dans le tome précédent, l’homosexualité est dépeinte avec naturel, une forme d’amour comme un autre, avec tromperie, emprise, et en total opposition avec le dogme de l’Église catholique. Cela s’inscrit dans la volonté de puissance de Giuliani Della Rovere : sa charge de pape lui permet d’imposer ses décisions, de faire advenir ses choix, de modeler la réalité à sa guise, ou peu s’en faut. Le lecteur peut voir ses ambitions prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il constate que chacune se réalise. Il décide de rendre officielle l’existence de la papesse et tout le monde obéit. Il décide d’affronter le tyran Bentivoglio en duel et il en sort vainqueur. Il décide de mener lui-même son armée pour conquérir Pérouse et il triomphe. Il mutile Gian Paolo Baglioni devant tout le monde, et il est acclamé. Chacune de ses décisions est couronnée de succès. Il en remontre même à Nicolas Machiavel en termes de stratégie politique. Le lecteur sent l’emprise de ce pape le gagner.


Ce deuxième tome confirme que cette saison se différencie de la première. Le lecteur s’est adapté au nouveau dessinateur, et il en apprécie les qualités : consistances des formes, qualité de la reconstitution historique, images mémorables, et prises de vue faisant honneur aux situations. Le scénariste continue à réviser la réalité historique en fonction de ses besoins, pour mettre en scène un homme maniant un pouvoir semblant sans limite, dont il fait usage pour remodeler l’ordre géopolitique. Un monde sous emprise.



mercredi 2 avril 2025

Le pape terrible T01 Della Rovere

Aldosi a le Paradis dans sa bouche.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Son édition originale date de 2009. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Sébastien Gérard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le Vatican, 18 août 1503. Victime d’un malaise mystérieux, le saint-père Alexandre VI se meurt. Rome, 17 août. La ville semble possédée par le Diable. Les putains sortent de leur tanière et envahissent les rues. Les soûleries se multiplient dans les recoins obscurs. Les Romains forniquent comme des bêtes sans âme. Sans aucune pudeur, les religieux s’exhibent avec leurs maîtresses couvertes de bijoux. Chacun sait qu’aux premières lumières de l’aube, le deuil commencera… Dans une auberge, le patron et un bon client se lamentent d’avance : À partir de demain les tavernes seront fermées, dix jours de deuil rigoureux, chasteté et jeûne obligatoires sous peine d’excommunication. Le lendemain les cloches aboient comme des chiennes tristes, Aldosi, nu, se lève car il est impossible de dormir avec ce vacarme. Il regarde par la fenêtre et il juge le spectacle du cortège : un carnaval sordide, vautours hypocrites ! Il va réveiller Giuliano Della Rovere, pendant que Josaphat, un grand noir, se lève lui aussi et s’étire. Aldosi rappelle qu’on enterre l’ennemi juré de son amant, que Rodrigo Borgia est mort d’une lésion cardiaque, que Dieu est avec Giuliano qu’il va enfin pouvoir être pape. Della Rovere se lève, ceint un linge autour de sa taille, et donne cinq pièces d’argent à Josaphat, une pour chaque fois où cette nuit il l’a…



Alors que Josaphat sort pour aller s’occuper des chevaux de Giuliano Della Rovere, ce dernier raconte à son jeune amant Aldosi comment il a éliminé le précédent pape. Sachant que le pape Pie XII allait se méfier de lui, il a fondé son plan sur sa méfiance. Par excès de ruse, Pie XII est tombé dans le piège de Della Rovere : il a bu du vin de messe empoisonné. Le cardinal montre la jarre truquée à son giton. Une fois habillé de sa robe de cardinal, il se rend aux obsèques avec Aldosi : ils décrivent avec cruauté certains participants, comme Georges d’Amboise, ce dindon couvert de bijoux qui affiche avec ostentation un train digne d’un futur pape et qu’accompagne le cardinal Louis d’Aragon de sang royal. Ou ce nain poilu et puant, l’espagnol Bernardino de Carvajal, il parait qu’il est venu avec six mules chargées de lingots d’or. Aldosi se désole que son chéri, le cardinal Della Rovere, aient de nombreux partisans dont la moitié sont des ex-amants, mais qu’il ne soit pas assez riche. Le cardinal le rassure en l’exhortant à la patience et à la persévérance : pour gagner il faut parfois savoir accepter de perdre… Il ajoute qu’il espère que son giton n’a pas la bouche sèche après la beuverie d’hier, son destin dépend de l’humidité buccale de son amant. Le lendemain matin, Della Rovere se rend chez le cardinal Francesco Piccolomini Todeschini pour lui imposer sa volonté.


Par la force des choses, la comparaison avec la série précédente s’impose au lecteur : Milo Manara a cédé la place à Theo, les Borgia ont laissé la place à Della Rovere et les membres de sa famille. Le lecteur a également gardé à l’esprit les faits racontés dans le tome quatre de la série Borgia, en particulier les circonstances du décès de César Borgia, ou Micheletto fendant en deux la jarre qui a contenu le vin empoisonné de la communion. Le scénariste fait un usage libéral de la licence poétique : il contredit certains de ses choix pour la conclusion de la série initiale, et il accommode à nouveau quelques faits histoires à sa sauce pour mieux servir l’histoire. Par exemple, les conditions du décès de Pie III : Francesco Todeschini Piccolomini décède à cause de la goutte, et non comme il est décrit dans ce tome des conséquences d’un assassinat bien camouflé. En outre, il meurt à soixante-quatre ans, et non à l’âge de quatre-vingt ans, âge qu’il s’attribue. Le lecteur doit donc garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique, mais d’une fiction historique, dans laquelle les faits sont modifiés selon la fantaisie du scénariste. Par ailleurs, il peut entamer sa lecture avec l’a priori que la famille Della Rovere relève de Borgia du pauvre. Le patriarche lui-même le dit aux membres de son clan : ils sont loin d’avoir le talent, la cruauté et la rapacité des Borgia. Et la narration visuelle ?



S’il vient avec la ferme intention de retrouver les dessins de Milo Manara, le lecteur s’enferme tout seul dans une position vouée à l’échec. En revanche, il est possible de considérer que cette nouvelle série constitue une deuxième saison consacrée à un pape et une famille différents : ainsi le changement d’artiste participe à donner une identité propre à ces nouveaux protagonistes. S’étant ainsi détaché de la première saison, il peut regarder les dessins de Theo pour eux-mêmes et en apprécier les qualités. La première caractéristique qui marque ses yeux réside dans la mise en couleurs. Celle-ci commence dans des tons ocre et mordoré pour le corps du pape Alexandre VI rendant son dernier soupir, se mariant en harmonie avec les tons du ciel au-dessus de Rome. La même couleur chaude et crépusculaire baigne les scènes de débauche, en en faisant une vision entre pulsions désinhibées et douceur onirique. L’œil ainsi attiré, l’attention du lecteur se trouve éveillée sur la mise en couleurs. Il apprécie comment elles habillent les surfaces détourées, soulignent les reliefs, établissent une ambiance émotionnelle en fonction de l’éclairage et de la luminosité, mettent en valeur l’or et la pourpre, ainsi que les flammes.


Envoûté par les couleurs, le lecteur en revient aux dessins. Il commence par apprécier les fins traits de contour, ainsi que le détail au bon endroit. Les pompons en bas d’une draperie, l’arc en fer forgé au-dessus de la margelle d’un puits, les cordelettes pour retenir les rideaux du lit du cardinal, les motifs sur la tiare papale, les sculptures sur les chapiteaux des piliers d’un palais, les coulures de cire sur les bougies, la dentelle d’une robe de cardinal, les végétaux dans une vasque d’ornementation, le linge à sécher sur une corde, les poils sur les pattes d’une araignée, une barque à fond plat sur un fleuve, les plis de la robe du marié, les gravures sur le front du masque de César Borgia, l’anneau papal, etc. Il y a beaucoup à voir dans les dessins de Theo, ainsi qu’une atmosphère également empreinte de folie, à sa manière. Le clan Della Rovere est peut-être une version abâtardie des Borgia, ce qui n’empêche pas la décadence de faire ressentir la nausée. Le lecteur retrouve l’usage du poison bien pratique pour éliminer les gêneurs : avec le soubresaut effroyable d’Alexandre VI, ou encore la bouche écumante de Bernardino de Carvajal (1456-1523). Les souffrances physiques infligées avec cruauté : des doigts coupés avec des phalanges ensanglantées, un corps transpercé par une lance. Le dessinateur s’y entend pour mettre en scène l’horreur physique.



Dans le domaine des perversions sexuelles, le clan Della Rovere fait moins fort que les Borgia, ou plus dans un unique registre. Il y a bien les scènes de débauches le temps de deux planches avant les dix jours de deuil rigoureux, où l’artiste n’est pas en reste pour représenter des femmes accortes et des hommes lubriques. Par la suite, les différents membres du clergé montrent une préférence monomaniaque pour les relations homosexuelles, et le lecteur peut mesurer l’appareil de Josaphat, en comparer la taille avec celui d’Aldosi, et voir l’extase sur le visage d’un homme de quatre-vingts ans bénéficiant d’une gâterie, ou encore être témoin de la vigueur de Giuliano Della Rovere. Scénariste comme dessinateur mettent en scène ces relations comme une pratique normale, dans ce cercle de la société, sans jugement de valeur sur les relations entre hommes, mais avec une franchise qui dit clairement la dépravation de ces religieux. En peu de pages, le lecteur se trouve convaincu et conquis par la narration visuelle : la beauté des sites prestigieux du Vatican, la beauté des paysages naturels alentours, l’élégance des personnages dans leurs beaux habits, et la force de leurs passions aussi bien pour le pouvoir que pour les ébats. L’artiste donne corps au scénario fougueux et perverti, en phase avec le scénariste.


Ainsi une nouvelle famille accède au pouvoir spirituel à Rome, ce qui lui donne un pouvoir temporel tout aussi étendu, et une nouvelle ère commence, avec des individus prêts à tout pour se maintenir au pouvoir de façon pérenne, malgré les exigences et les intrigues des autres parties impliquées. Le dogme de la religion est foulé au pied par tous, l’Église étant réduite à servir d’instrument pour accéder au pouvoir et pour le manier. Le scénariste jette l’anathème sur les individus, non sur la religion en elle-même. En diminuant la part consacrée aux perversions, il dispose de plus de place pour l’intrigue, et pour les motivations des personnages. Ceux-ci semblent vivre sans aucune difficulté l’absence de valeurs morales et l’absence de sens du credo religieux, ayant totalement intégré le fonctionnement systémique de la société dans laquelle ils évoluent, celle-ci étant normale pour eux. Ainsi il est normal pour Giuliano Della Rovere de marcher dans les pas de Rodrigo Borgia, de convoiter le poste de pape, et de faire usage du pouvoir exclusivement comme d’un instrument de domination. Il est normal pour Aldosi de servir de giton au pape, de l’aider dans sa conquête du pouvoir et de s’y maintenir, jusqu’à se marier avec lui dans une belle robe blanche (et de le tromper). Tout aussi normal, Nicolas Machiavel (1469-1527) qui accomplit une mission pour le pape Jules II avec pour motivation de servir à l’unification et à la grandeur de l’Italie. À nouveau, sans trop savoir comment, quasiment à son corps défendant, le lecteur se rend compte qu’il a pris le parti de Giuliano Della Rovere dans sa conquête du pouvoir, dans son obsession de le conserver à tout prix, dans son implication pleine et entière pour se montrer à la hauteur de cette ambition, dans son système de doule-pensée où ses actions sont totalement décorrélées des croyances de la Foi dont il est le plus haut représentant sur Terre.


Un autre clan de dégénérés ? En moins flamboyant ? Impossible de faire aussi bien que les Borgia dans la dépravation obscène. Pourtant les Della Rovere se défendent bien en la matière, dans la poursuite du même objectif, celui du pouvoir et de sa pérennité. Jodorowsky continue de sonder l’âme humaine mettant à l’œuvre ses capacités les plus sombres pour accomplir ses ambitions. Theo apporte une saveur personnelle et différentes à cette nouvelle papauté, avec une opulence habitée par un feu intérieur malsain. Contempler l’abîme.



mercredi 19 mars 2025

Borgia T04 Tout est vanité

César revint à Rome. Il y entra triomphant tel un empereur.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia T03 Les flammes du bûcher (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Un mois plus tard, à Pesaro, dans le palais des Sforza, un vrai château fortifié, Giovanni, le maître de céans, en train de conter fleurette à Mauro, interpelle son épouse Lucrèce en lui demandant qui lui a mis ce têtard dans la panse ? Son frère ou son père ? Elle lui répond en l’insultant, le traite de stupide ivrogne. Elle continue méchamment : à chaque fois qu’il est avec ses étalons, son époux fait le malin et il lui manque de respect. Il oublie qu’elle est une Borgia : elle exige des excuses. Giovanni s’excuse et demande plus de vin. Lucrèce demande à Pentasilea de le servir. Il fait boire sa coupe à son amant Dino et celui-ci s’étrangle et meurt sur le champ. Giovanni prend un stylet et se jette sur Lucrèce. Pentasilea s’interpose et fait tomber le stylet du plat de la lame, tout en assommant Mauro. Lucrèce s’approche de son mari à terre et lui urine dessus en le traitant de porc immonde, et en lui indiquant que s’il lui manque encore une fois de respect, elle ordonnera à Pentasilea de l’égorger ainsi que son amant. Giovanni s’excuse à nouveau. Plus tard, il profite de la nuit pour s’enfuir à cheval avec Mauro dans son dos, pour aller chercher refuge au château de son oncle, là où elle ne le retrouvera jamais.



Pendant ce temps, l’expédition de Charles VIII touche à sa fin. Il entre dans Naples, à la tête de son armée. Messer Agrippa, son conseiller astrologue, le flatte en lui disant qu’avec Mars en Balance, les astres annonçaient que Naples se rendrait sans résistance. Le roi français fait le constat de son triomphe, et il ajoute qu’il veut visiter la ville entièrement, puis monter sur le Vésuve, accompagné par Agrippa et par la plus belle prostituée. C’est ce qu’il fait dès le lendemain, progressant à cheval sur les pentes du volcan, dont se dégagent des fumerolles en continu. Arrivé en haut, il contemple la baie de Naples, avec Capri et Ischia à l’horizon. Il clame qu’il est à l’apogée de sa puissance, tout cela est à lui. À lui qui est si laid, toute cette belle contrée est soumise. Il relève la robe de la prostituée et la prend par derrière. L’activité du volcan va en croissant, avec des jets et des coulées de lave. La femme crie au roi d’arrêter de la pénétrer, ils doivent fuir, le volcan va entrer en éruption. À contre cœur, Charles VIII interrompt sa besogne et se met à courir pour échapper aux coulées de lave. Il n'est pas assez rapide, la dame non plus, et seul Messer Agrippa parvient à en réchapper. À Florence dans sa résidence, Nicolas Machiavel va trouver César Borgia allongé nu sur son lit.


Toujours plus dans l’outrance, la perversion et la violence : tel est l’horizon d’attente du lecteur, telle est la promesse des auteurs. Alors oui, ils en donnent au lecteur pour son argent, en commençant par un empoisonnement de but en blanc, puis un acte d’ondinisme, deux morts incinérés par la lave. Par la suite, le lecteur se trouve confronté à une main tranchée, un nouveau-né à deux têtes, des scènes de carnage avec des machines de guerre horrifiantes, sans oublier un homme allongé sur une planche à clou (dix bons centimètres chacun) transpercé sous l’effet du poids de l’homme allongé sur lui, en train de le pénétrer (Ha, oui, quand même). Toutefois, cette surenchère apparaît comme limitée, ou relative, comparée au choc des tomes précédents. D’un autre côté, le dessinateur n’épargne pas grand-chose en termes graphiques au lecteur, que ce soit l’urine ou les têtes tranchées par la machine de guerre, ou encore le regard de dément du pape alors qu’il appuie de tout son poids sur Savonarole pour s’assurer que son corps s’enfonce sur les clous. La composante historique reste au cœur du récit, mais… Même le lecteur le plus candide s’interroge sur les circonstances de la mort de Charles VIII dans l’éruption du Vésuve… Quand même… Voilà une situation bien romanesque, bien spectaculaire, sans même parler de la prostituée. Un peu de mémoire ou un tour rapide sur une encyclopédie permet de rétablir les faits : Charles VIII est décédé le 7 avril 1498 au château d’Amboise, soit trois ans après son entrée à Naples.



En effet pour cette conclusion, le scénariste s’affranchit des faits historiques : Lucrèce Borgia décède seize ans après la mort du pape Alexandre VI (alors qu’ici c’est la même année), Della Rovere n’a pas empoisonné Rodrigo Borgia. Et les machines de guerre de Léonard de Vinci restèrent à l’état de dessin, sans être construites. Ce qui n’empêche pas Manara de leur donner forme. L’artiste commence par reprendre les illustrations bien connues réalisées par l’inventeur : un char multi-lames, un tank carapaçonné, des ailes mécaniques pour voler. Dans les deux pages suivantes, le lecteur assiste à leur mise en œuvre dans l’attaque et la prise d’un château fort. Tout d’abord trois cases de la largeur de la page avec des dessins d’une facture minutieuse, rehaussés par une mise en couleur rendant compte de la froideur de la pierre, du feu craché par les immenses canons, de la fumée, des soldats anonymes se lançant à l’assaut de remparts : les forces de destruction à l’état pur, dans toute leur puissance aveugle, rendant les êtres humains dérisoires. Puis, César Borgia dans une de ses armures rutilantes, avec une cape rouge vif, donnant cet ordre incroyable : Que l’on envoie les oiseaux ! Page suivante, le lecteur reste bouche bée devant une case occupant les deux tiers de la page : des hommes s’affrontant, mourant, le ciel envahi par la fumée prenant des couleurs rougeoyantes évoquant les incendies qui font rage, et dans le ciel ces drôles d’oiseaux, semant la mort venue du ciel. Une vision cauchemardesque. Puis deux cases dans la bande inférieure : une étroite dans laquelle César lance un nouvel ordre d’amener le char suprême. La seconde case occupant les trois quarts de la bande : des lames tournoyantes sectionnant les corps, les mutilant de manière mécanique, sans pitié ni sentiment, avec des gerbes de sang. Une horreur.


Le lecteur comprend donc que, fidèle à lui-même, Jodorowsky écrit un récit habité par un thème fort, ce qui induit la souffrance des personnages, tout en menant son histoire à son terme. Les principaux Borgia (Rodrigo, César et Lucrèce) restent en lice et leur destin arrive à sa conclusion, réécrite par le scénariste. Conformément aux événements des tomes précédents, les Borgia continuent dans le projet du patriarche d’établir une dynastie omnipotente, et à jouir sans entrave. Ils sont devenus des monstres aux yeux du lecteurs, dépourvus de toute empathie, laissant libre cours à leurs passions. D’une certaine manière, Manara dépeint des environnements à la hauteur de cette démesure. La première case de la première planche occupe les deux tiers de la page. Une vue magnifique du château des Sforza : un ciel de début de soirée, une eau tumultueuse au premier plan, des arbres vigoureux, splendide. Puis la case en dessous, de largeur de la page permet d’apprécier la richesse d’une pièce intérieure, son manteau de cheminée richement ouvragé, une balustrade sophistiquée en pierre, des moucharabiés, un tabouret aux pieds bien dessinés, une belle robe pour Lucrèce et pour la joueuse de luth. Tout du long, le lecteur va ainsi ralentir son rythme pour mieux savourer de magnifiques dessins : Giovanni Sforza sur son cheval pour cette cavalcade nocturne dans une plaine, l’arrivée du roi à la tête de son armée à Naples, les coulées de lave sur les pentes du Vésuve, la résidence de Machiavel à Florence, un arc romain au-dessus d’une route, les bâtiments et les ponts le long du Tibre, le pape couché sur les marches de marbre devant l’autel sur lequel repose son fils, la robe de cardinal que se disputent des femmes sur la voie publique, la superbe forteresse Saint-Ange à Rome, les riches armures de César Borgia, Micheletto sur son cheval avançant lentement dans une voie pavé de Polistena dans la région de Calabre, le cadavre de Savonarole pendu à plusieurs mètres au-dessus d’un véritable brasier, les magnifiques tenues papales, etc. Un régal visuel à la fois fastueux et morbide, spectaculaire et malsain, l’artiste jouant discrètement sur les dimensions, les mises en scène et les couleurs.



Les Borgia survivants en sont arrivés au stade de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : Le pouvoir absolu corrompt absolument. L’expression de leur volonté de puissance s’est toujours exprimée de façon destructrice, et la justice immanente (de Dieu ?) s’abat sur eux avec de façon d’autant plus définitive et humiliante. Tout ce qui monte doit redescendre, et plus on est monté haut, plus dure sera la chute. La cruauté du scénariste s’exprime d’une manière différente : le temps des actes sexuels pervers est révolu, seule reste la violence physique et la cruauté mentale, le sadisme et la méchanceté pure. Le lecteur peut ressortir un peu décontenancé de ce dernier tome : le scénariste se montre étonnamment moral dans sa conclusion, les Borgia finissant punis de manière définitive.


Une fin à la démesure de la série. Le scénariste se lâche, les faits historiques se plient à la force des passions, sont réécrits par la seule volonté des personnages. La narration visuelle est habitée par la force des émotions, avec une élégance rare, des compositions et des dessins descriptifs et minutieux, magnifiés par un expressionnisme sous-jacent, transmettant la folie des personnages. Traumatisant.



mercredi 5 mars 2025

Borgia T03 Les flammes du bûcher

Pour maintenir l’unité de son église, un pape peut tuer ses sujets, afin de les soumette à sa volonté !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 02 Le pouvoir et l’inceste (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dimanche de Pâques de l’an de grâce 1494, dans le palais papal à Rome. Pour célébrer la résurrection de notre seigneur Jésus-Christ, sa sainteté le pape, Alexandre VI Borgia, a organisé un bal masqué. Défense de parler ou d’ôter son masque. Le seul langage autorisé est celui des caresses. Obligation de boire le punch où l’alcool se mêle à un élixir aphrodisiaque : essences de plantes – ylang-ylang, romarin, sarriette – et corne de rhinocéros. Dans la plus grande solitude, la solitude de la fête, un roi cherche sa reine idéale, sans espoir de jamais la trouver. Là où se manifeste la soif, se manifeste l’eau qui l’étanche : la reine solitaire, elle aussi, cherche son roi idéal. Toutes les forces de l’univers ont conspiré pour qu’ils se rencontrent. La débauche bat son plein. Une femme avec une couronne, dans une robe très moulante s’avance vers un homme masqué portant lui aussi une couronne. Il prend la main qu’elle lui tend, la porte vers sa bouche, et la lèche lascivement. Ils fendent vivement la foule pour montrer une volée de marche vers l’autel. L’homme balaie violemment les cierges et les statuettes pour faire place, afin que la femme puisse s’assoir. Il lui remonte la robe jusqu’à la taille, elle ne porte pas de sous-vêtements, et elle dénude son sein droit. Il la pénètre rapidement, alors qu’elle s’allonge sur le dos. Une fois leurs affaires faites, ils se démasquent : Rodrigo Borgia et Lucrèce Borgia se reconnaissent. Elle assume pleinement le plaisir qu’ils ont ressenti, mais lui est consterné. Elle lui fait une suggestion.



Quelques jours plus tard, le pape Alexandre VI accompagné de sa fille Lucrèce voyagent en carrosse, accompagnés de cavaliers. Ils rejoignent rapidement le couvent de Saint-Sixte où ils vont chercher Julia Farnese, la cousine de Lucrèce. Le pape frappe au portail : une sœur lui répond qu’elle est navrée, mais aucun homme ne peut pénétrer dans ce couvent sans déposer sa demande un an à l’avance, comme l’a fait le seigneur Machiavel. La congrégation ne peut donc pas le recevoir. Le pape désigne une statue de la vierge à ses soldats, en leur ordonnant de s’en servir pour enfoncer la porte. Ils s’exécutent. Un groupe d’une demi-douzaine de sœurs est agenouillé : elles l’implorent de ne pas souiller ce lieu, car Dieu pourrait l’en punir. Le pape avance sur la mère supérieure, et Lucrèce menace une sœur avec un poignard, exigeant de savoir où se trouve sa cousine.


C’est parti pour une troisième partie de plaisir… façon de parler bien sûr, car la surenchère de stupre et de luxure, et de crimes immondes en tout genre est assurée. Tout commence par une orgie sexuelle de grande ampleur qui culmine dans un rapport incestueux entre un père et sa fille, le premier étant un pape pour faire bonne mesure. La munificence est de rigueur pour représenter ces fastes, et Lucrèce fait preuve d’une libido fougueuse, mettant à l’épreuve l’endurance de son père. La pauvre Julia semble se tenir sur une sorte de chevalet de torture, les bras attachés en l’air dans une position pour le moins inconfortable, même si sa pudeur est préservée. Elle n’hésite pas à faire usage du fouet sur des nonnes, une fois libérée, pour une séquence un peu kitsch en costume. Puis elle accepte de boire un puissant aphrodisiaque : le dessinateur a conçu une mise en scène des plus torrides où la fille aide le père à pénétrer la nièce, un ou deux cavaliers de l’escorte bénéficiant d’une vue avantageuse. De manière inattendue, douze pages se tournent sans un seul acte sexuel, avec pour compenser un œil crevé, et une scène de panique de foule à l’annonce de la peste. Le temps est venu pour une petite case d’ondinisme avant de passer à un rapport entre un vieux et une jeunette, sans oublier un cunnilingus. Le lecteur sera encore aux premières loges pour une sodomie homosexuelle, et une scène de débauche sur voie publique entre soldatesque et prostituées.



Le lecteur ayant enduré les perversions et violences des deux premiers tomes se trouve bien préparé pour ce troisième : il s’attend à la frénésie des personnages, à leur volonté de jouir sans entrave, ce qui les entraîne à faire fi des tabous, et arrivé à ce stade, il y a belle lurette que la morale a rendu son dernier soupir, et que la foi catholique s’est réduite à une chimère tout juste bonne à berner le peuple, les dirigeants étant au-dessus de ces calembredaines. La famille Borgia ayant quitté la cathédrale par une porte dérobée, la patriarche Rodrigo donne ses ordres à sa progéniture pour s’assurer de les mettre à l’abri et il rappelle son objectif : il a besoin d’eux tous pour imposer son église au monde entier. Le lecteur peut voir l’intensité de sa présence dans son regard, révélant son obsession maniaque, un comportement sans retenue par comparaison avec les efforts de diplomatie qu’il déploie lors de la visite du roi Charles VIII (1470-1498). Il observe également le visage des enfants pour apprécier la force de leurs réactions : le contentement calme de sa nièce Julia Farnese, l’emportement colérique de Lucrèce, l’indignation théâtrale de César. Les passions sans retenue animent les visages pouvant aller jusqu’à les rendre grimaçants.


Les passions débridées alimentent également des actes de violence. Tout commence avec un coup de poing malhabile en second plan : le pape frappant une bonne sœur. Toute trace d’humour potentiel disparaît avec une main tranchée deux pages après, le lecteur pouvant voir la détermination sans pitié de Micheletto sur son visage dur et fermé. Puis dans ses appartements, le pape crève l’œil valide d’un borgne, son filleul Orso Orsini, avec un crucifix : un regard de possédé dans le visage du pape, la douleur physique et l’incompréhension dans les gestes désordonnés de l’homme devenu aveugle. Le mouvement de foule dans la cathédrale laisse le lecteur atterré par son ampleur aveugle. Les auteurs mettent ensuite en scène une opération commando menée par deux hommes dans une petite demeure, aux environs de Paris, dans le bois de Vincennes : la narration visuelle fait des merveilles : progression silencieuse dans les bois dans une ambiance à la grisaille lumineuse, morceau de viande jeté aux chiens pour les occuper, assassinat rapide des trois hommes de main, et décapitation d’une prostituée en train de se faire lécher. Le lecteur retient son souffle tout du long, content de la respiration comique quand, après coup, Micheletto fait mine de commencer à couper les bourses de l’astrologue Messer Agrippa.



De séquence en séquence, le lecteur prend la mesure de l’investissement de l’artiste dans la reconstitution historique. Le palais du pape et ses plafonds et la beauté des costumes du bal masqué, l’architecture du couvent de Saint-Sixte, le carrosse papal, le harnachement des chevaux, la cuirasse des soldats, les piliers et les voûtes de la basilique Saint-Pierre au Vatican, les tenues cérémonielles des cardinaux et du pape, le magnifique paysage naturel aux abords de l’humble demeure de la sorcière, et sa décoration intérieure (avec les potions, la chauve-souris suspendue au plafond, les pots sur les étagères, et les accessoires comme la patte de lièvre enduite de sperme de pendu et la serre de faucon), les magnifiques navires à voile dans le port de Marseille, l’imposante armée du roi Charles VIII traversant les Alpes pour se rendre dans le royaume de Naples, la salle d’audience du pape, le siège d’une ville fortifiée par l’armée de Charles VIII, etc. L’intrigue comporte également de nombreux éléments historiques : un nouveau prêche de Jérôme Savonarole (1452-1498) sur la place publique, Sandro Botticelli (1445-1510) apportant une de ses toiles (Trois nymphes tentant de sortir Éros de son sommeil) pour être brûlée sur la place publique, le roi Charles VIII, Giuliano Della Rovere (1443-1513, futur pape Jules II), Duarte Brandão (1440–1508, Edward Brampton), et la première guerre d’Italie (1494-1947).


À nouveau, le lecteur est tenté de voir dans le comportement de Rodrigo Borgia et de ses enfants, une illustration de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Rodrigo Borgia laisse la bride abattue à ses pulsions, jusqu’à forniquer avec sa fille. Il se salit les mains en crevant l’œil de son filleul, il ordonne des assassinats. Il utilise l’argent de l’Église à des fins personnelles. Pour autant, ses actions sont guidées par son objectif d’assurer le pouvoir de sa papauté et de sa famille, et de travailler à sa pérennité. Il se montre fin stratège et excellent tacticien, faisant également preuve d’une autorité sans réplique. Pour lui, la fin justifie tous les moyens. Le scénariste fait une ou deux entorses à la vérité historique pour les besoins de son récit, continuant à écrire un conte plutôt qu’un récit historique, mettant à profit la réputation de cette famille pour montrer des individus sous l’emprise de leurs pulsions que rien n’inhibe.


Oui, c’est possible, les deux auteurs parviennent à maintenir le niveau de malaise quasiment physique chez le lecteur, avec les exactions des membres de la famille Borgia. Leurs actions peuvent sembler outrées, la narration visuelle se montrant sans pitié tout en conservant une réelle élégance esthétique. La reconstitution historique prend quelques libertés pour se montrer plus romanesque ou vénéneuse, un conte pour adulte, un assouvissement de pulsions débridées mettant à nu le monstre en chaque être humain. Éprouvant.