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mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 19 mars 2025

Borgia T04 Tout est vanité

César revint à Rome. Il y entra triomphant tel un empereur.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia T03 Les flammes du bûcher (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Un mois plus tard, à Pesaro, dans le palais des Sforza, un vrai château fortifié, Giovanni, le maître de céans, en train de conter fleurette à Mauro, interpelle son épouse Lucrèce en lui demandant qui lui a mis ce têtard dans la panse ? Son frère ou son père ? Elle lui répond en l’insultant, le traite de stupide ivrogne. Elle continue méchamment : à chaque fois qu’il est avec ses étalons, son époux fait le malin et il lui manque de respect. Il oublie qu’elle est une Borgia : elle exige des excuses. Giovanni s’excuse et demande plus de vin. Lucrèce demande à Pentasilea de le servir. Il fait boire sa coupe à son amant Dino et celui-ci s’étrangle et meurt sur le champ. Giovanni prend un stylet et se jette sur Lucrèce. Pentasilea s’interpose et fait tomber le stylet du plat de la lame, tout en assommant Mauro. Lucrèce s’approche de son mari à terre et lui urine dessus en le traitant de porc immonde, et en lui indiquant que s’il lui manque encore une fois de respect, elle ordonnera à Pentasilea de l’égorger ainsi que son amant. Giovanni s’excuse à nouveau. Plus tard, il profite de la nuit pour s’enfuir à cheval avec Mauro dans son dos, pour aller chercher refuge au château de son oncle, là où elle ne le retrouvera jamais.



Pendant ce temps, l’expédition de Charles VIII touche à sa fin. Il entre dans Naples, à la tête de son armée. Messer Agrippa, son conseiller astrologue, le flatte en lui disant qu’avec Mars en Balance, les astres annonçaient que Naples se rendrait sans résistance. Le roi français fait le constat de son triomphe, et il ajoute qu’il veut visiter la ville entièrement, puis monter sur le Vésuve, accompagné par Agrippa et par la plus belle prostituée. C’est ce qu’il fait dès le lendemain, progressant à cheval sur les pentes du volcan, dont se dégagent des fumerolles en continu. Arrivé en haut, il contemple la baie de Naples, avec Capri et Ischia à l’horizon. Il clame qu’il est à l’apogée de sa puissance, tout cela est à lui. À lui qui est si laid, toute cette belle contrée est soumise. Il relève la robe de la prostituée et la prend par derrière. L’activité du volcan va en croissant, avec des jets et des coulées de lave. La femme crie au roi d’arrêter de la pénétrer, ils doivent fuir, le volcan va entrer en éruption. À contre cœur, Charles VIII interrompt sa besogne et se met à courir pour échapper aux coulées de lave. Il n'est pas assez rapide, la dame non plus, et seul Messer Agrippa parvient à en réchapper. À Florence dans sa résidence, Nicolas Machiavel va trouver César Borgia allongé nu sur son lit.


Toujours plus dans l’outrance, la perversion et la violence : tel est l’horizon d’attente du lecteur, telle est la promesse des auteurs. Alors oui, ils en donnent au lecteur pour son argent, en commençant par un empoisonnement de but en blanc, puis un acte d’ondinisme, deux morts incinérés par la lave. Par la suite, le lecteur se trouve confronté à une main tranchée, un nouveau-né à deux têtes, des scènes de carnage avec des machines de guerre horrifiantes, sans oublier un homme allongé sur une planche à clou (dix bons centimètres chacun) transpercé sous l’effet du poids de l’homme allongé sur lui, en train de le pénétrer (Ha, oui, quand même). Toutefois, cette surenchère apparaît comme limitée, ou relative, comparée au choc des tomes précédents. D’un autre côté, le dessinateur n’épargne pas grand-chose en termes graphiques au lecteur, que ce soit l’urine ou les têtes tranchées par la machine de guerre, ou encore le regard de dément du pape alors qu’il appuie de tout son poids sur Savonarole pour s’assurer que son corps s’enfonce sur les clous. La composante historique reste au cœur du récit, mais… Même le lecteur le plus candide s’interroge sur les circonstances de la mort de Charles VIII dans l’éruption du Vésuve… Quand même… Voilà une situation bien romanesque, bien spectaculaire, sans même parler de la prostituée. Un peu de mémoire ou un tour rapide sur une encyclopédie permet de rétablir les faits : Charles VIII est décédé le 7 avril 1498 au château d’Amboise, soit trois ans après son entrée à Naples.



En effet pour cette conclusion, le scénariste s’affranchit des faits historiques : Lucrèce Borgia décède seize ans après la mort du pape Alexandre VI (alors qu’ici c’est la même année), Della Rovere n’a pas empoisonné Rodrigo Borgia. Et les machines de guerre de Léonard de Vinci restèrent à l’état de dessin, sans être construites. Ce qui n’empêche pas Manara de leur donner forme. L’artiste commence par reprendre les illustrations bien connues réalisées par l’inventeur : un char multi-lames, un tank carapaçonné, des ailes mécaniques pour voler. Dans les deux pages suivantes, le lecteur assiste à leur mise en œuvre dans l’attaque et la prise d’un château fort. Tout d’abord trois cases de la largeur de la page avec des dessins d’une facture minutieuse, rehaussés par une mise en couleur rendant compte de la froideur de la pierre, du feu craché par les immenses canons, de la fumée, des soldats anonymes se lançant à l’assaut de remparts : les forces de destruction à l’état pur, dans toute leur puissance aveugle, rendant les êtres humains dérisoires. Puis, César Borgia dans une de ses armures rutilantes, avec une cape rouge vif, donnant cet ordre incroyable : Que l’on envoie les oiseaux ! Page suivante, le lecteur reste bouche bée devant une case occupant les deux tiers de la page : des hommes s’affrontant, mourant, le ciel envahi par la fumée prenant des couleurs rougeoyantes évoquant les incendies qui font rage, et dans le ciel ces drôles d’oiseaux, semant la mort venue du ciel. Une vision cauchemardesque. Puis deux cases dans la bande inférieure : une étroite dans laquelle César lance un nouvel ordre d’amener le char suprême. La seconde case occupant les trois quarts de la bande : des lames tournoyantes sectionnant les corps, les mutilant de manière mécanique, sans pitié ni sentiment, avec des gerbes de sang. Une horreur.


Le lecteur comprend donc que, fidèle à lui-même, Jodorowsky écrit un récit habité par un thème fort, ce qui induit la souffrance des personnages, tout en menant son histoire à son terme. Les principaux Borgia (Rodrigo, César et Lucrèce) restent en lice et leur destin arrive à sa conclusion, réécrite par le scénariste. Conformément aux événements des tomes précédents, les Borgia continuent dans le projet du patriarche d’établir une dynastie omnipotente, et à jouir sans entrave. Ils sont devenus des monstres aux yeux du lecteurs, dépourvus de toute empathie, laissant libre cours à leurs passions. D’une certaine manière, Manara dépeint des environnements à la hauteur de cette démesure. La première case de la première planche occupe les deux tiers de la page. Une vue magnifique du château des Sforza : un ciel de début de soirée, une eau tumultueuse au premier plan, des arbres vigoureux, splendide. Puis la case en dessous, de largeur de la page permet d’apprécier la richesse d’une pièce intérieure, son manteau de cheminée richement ouvragé, une balustrade sophistiquée en pierre, des moucharabiés, un tabouret aux pieds bien dessinés, une belle robe pour Lucrèce et pour la joueuse de luth. Tout du long, le lecteur va ainsi ralentir son rythme pour mieux savourer de magnifiques dessins : Giovanni Sforza sur son cheval pour cette cavalcade nocturne dans une plaine, l’arrivée du roi à la tête de son armée à Naples, les coulées de lave sur les pentes du Vésuve, la résidence de Machiavel à Florence, un arc romain au-dessus d’une route, les bâtiments et les ponts le long du Tibre, le pape couché sur les marches de marbre devant l’autel sur lequel repose son fils, la robe de cardinal que se disputent des femmes sur la voie publique, la superbe forteresse Saint-Ange à Rome, les riches armures de César Borgia, Micheletto sur son cheval avançant lentement dans une voie pavé de Polistena dans la région de Calabre, le cadavre de Savonarole pendu à plusieurs mètres au-dessus d’un véritable brasier, les magnifiques tenues papales, etc. Un régal visuel à la fois fastueux et morbide, spectaculaire et malsain, l’artiste jouant discrètement sur les dimensions, les mises en scène et les couleurs.



Les Borgia survivants en sont arrivés au stade de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : Le pouvoir absolu corrompt absolument. L’expression de leur volonté de puissance s’est toujours exprimée de façon destructrice, et la justice immanente (de Dieu ?) s’abat sur eux avec de façon d’autant plus définitive et humiliante. Tout ce qui monte doit redescendre, et plus on est monté haut, plus dure sera la chute. La cruauté du scénariste s’exprime d’une manière différente : le temps des actes sexuels pervers est révolu, seule reste la violence physique et la cruauté mentale, le sadisme et la méchanceté pure. Le lecteur peut ressortir un peu décontenancé de ce dernier tome : le scénariste se montre étonnamment moral dans sa conclusion, les Borgia finissant punis de manière définitive.


Une fin à la démesure de la série. Le scénariste se lâche, les faits historiques se plient à la force des passions, sont réécrits par la seule volonté des personnages. La narration visuelle est habitée par la force des émotions, avec une élégance rare, des compositions et des dessins descriptifs et minutieux, magnifiés par un expressionnisme sous-jacent, transmettant la folie des personnages. Traumatisant.



mercredi 5 mars 2025

Borgia T03 Les flammes du bûcher

Pour maintenir l’unité de son église, un pape peut tuer ses sujets, afin de les soumette à sa volonté !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 02 Le pouvoir et l’inceste (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dimanche de Pâques de l’an de grâce 1494, dans le palais papal à Rome. Pour célébrer la résurrection de notre seigneur Jésus-Christ, sa sainteté le pape, Alexandre VI Borgia, a organisé un bal masqué. Défense de parler ou d’ôter son masque. Le seul langage autorisé est celui des caresses. Obligation de boire le punch où l’alcool se mêle à un élixir aphrodisiaque : essences de plantes – ylang-ylang, romarin, sarriette – et corne de rhinocéros. Dans la plus grande solitude, la solitude de la fête, un roi cherche sa reine idéale, sans espoir de jamais la trouver. Là où se manifeste la soif, se manifeste l’eau qui l’étanche : la reine solitaire, elle aussi, cherche son roi idéal. Toutes les forces de l’univers ont conspiré pour qu’ils se rencontrent. La débauche bat son plein. Une femme avec une couronne, dans une robe très moulante s’avance vers un homme masqué portant lui aussi une couronne. Il prend la main qu’elle lui tend, la porte vers sa bouche, et la lèche lascivement. Ils fendent vivement la foule pour montrer une volée de marche vers l’autel. L’homme balaie violemment les cierges et les statuettes pour faire place, afin que la femme puisse s’assoir. Il lui remonte la robe jusqu’à la taille, elle ne porte pas de sous-vêtements, et elle dénude son sein droit. Il la pénètre rapidement, alors qu’elle s’allonge sur le dos. Une fois leurs affaires faites, ils se démasquent : Rodrigo Borgia et Lucrèce Borgia se reconnaissent. Elle assume pleinement le plaisir qu’ils ont ressenti, mais lui est consterné. Elle lui fait une suggestion.



Quelques jours plus tard, le pape Alexandre VI accompagné de sa fille Lucrèce voyagent en carrosse, accompagnés de cavaliers. Ils rejoignent rapidement le couvent de Saint-Sixte où ils vont chercher Julia Farnese, la cousine de Lucrèce. Le pape frappe au portail : une sœur lui répond qu’elle est navrée, mais aucun homme ne peut pénétrer dans ce couvent sans déposer sa demande un an à l’avance, comme l’a fait le seigneur Machiavel. La congrégation ne peut donc pas le recevoir. Le pape désigne une statue de la vierge à ses soldats, en leur ordonnant de s’en servir pour enfoncer la porte. Ils s’exécutent. Un groupe d’une demi-douzaine de sœurs est agenouillé : elles l’implorent de ne pas souiller ce lieu, car Dieu pourrait l’en punir. Le pape avance sur la mère supérieure, et Lucrèce menace une sœur avec un poignard, exigeant de savoir où se trouve sa cousine.


C’est parti pour une troisième partie de plaisir… façon de parler bien sûr, car la surenchère de stupre et de luxure, et de crimes immondes en tout genre est assurée. Tout commence par une orgie sexuelle de grande ampleur qui culmine dans un rapport incestueux entre un père et sa fille, le premier étant un pape pour faire bonne mesure. La munificence est de rigueur pour représenter ces fastes, et Lucrèce fait preuve d’une libido fougueuse, mettant à l’épreuve l’endurance de son père. La pauvre Julia semble se tenir sur une sorte de chevalet de torture, les bras attachés en l’air dans une position pour le moins inconfortable, même si sa pudeur est préservée. Elle n’hésite pas à faire usage du fouet sur des nonnes, une fois libérée, pour une séquence un peu kitsch en costume. Puis elle accepte de boire un puissant aphrodisiaque : le dessinateur a conçu une mise en scène des plus torrides où la fille aide le père à pénétrer la nièce, un ou deux cavaliers de l’escorte bénéficiant d’une vue avantageuse. De manière inattendue, douze pages se tournent sans un seul acte sexuel, avec pour compenser un œil crevé, et une scène de panique de foule à l’annonce de la peste. Le temps est venu pour une petite case d’ondinisme avant de passer à un rapport entre un vieux et une jeunette, sans oublier un cunnilingus. Le lecteur sera encore aux premières loges pour une sodomie homosexuelle, et une scène de débauche sur voie publique entre soldatesque et prostituées.



Le lecteur ayant enduré les perversions et violences des deux premiers tomes se trouve bien préparé pour ce troisième : il s’attend à la frénésie des personnages, à leur volonté de jouir sans entrave, ce qui les entraîne à faire fi des tabous, et arrivé à ce stade, il y a belle lurette que la morale a rendu son dernier soupir, et que la foi catholique s’est réduite à une chimère tout juste bonne à berner le peuple, les dirigeants étant au-dessus de ces calembredaines. La famille Borgia ayant quitté la cathédrale par une porte dérobée, la patriarche Rodrigo donne ses ordres à sa progéniture pour s’assurer de les mettre à l’abri et il rappelle son objectif : il a besoin d’eux tous pour imposer son église au monde entier. Le lecteur peut voir l’intensité de sa présence dans son regard, révélant son obsession maniaque, un comportement sans retenue par comparaison avec les efforts de diplomatie qu’il déploie lors de la visite du roi Charles VIII (1470-1498). Il observe également le visage des enfants pour apprécier la force de leurs réactions : le contentement calme de sa nièce Julia Farnese, l’emportement colérique de Lucrèce, l’indignation théâtrale de César. Les passions sans retenue animent les visages pouvant aller jusqu’à les rendre grimaçants.


Les passions débridées alimentent également des actes de violence. Tout commence avec un coup de poing malhabile en second plan : le pape frappant une bonne sœur. Toute trace d’humour potentiel disparaît avec une main tranchée deux pages après, le lecteur pouvant voir la détermination sans pitié de Micheletto sur son visage dur et fermé. Puis dans ses appartements, le pape crève l’œil valide d’un borgne, son filleul Orso Orsini, avec un crucifix : un regard de possédé dans le visage du pape, la douleur physique et l’incompréhension dans les gestes désordonnés de l’homme devenu aveugle. Le mouvement de foule dans la cathédrale laisse le lecteur atterré par son ampleur aveugle. Les auteurs mettent ensuite en scène une opération commando menée par deux hommes dans une petite demeure, aux environs de Paris, dans le bois de Vincennes : la narration visuelle fait des merveilles : progression silencieuse dans les bois dans une ambiance à la grisaille lumineuse, morceau de viande jeté aux chiens pour les occuper, assassinat rapide des trois hommes de main, et décapitation d’une prostituée en train de se faire lécher. Le lecteur retient son souffle tout du long, content de la respiration comique quand, après coup, Micheletto fait mine de commencer à couper les bourses de l’astrologue Messer Agrippa.



De séquence en séquence, le lecteur prend la mesure de l’investissement de l’artiste dans la reconstitution historique. Le palais du pape et ses plafonds et la beauté des costumes du bal masqué, l’architecture du couvent de Saint-Sixte, le carrosse papal, le harnachement des chevaux, la cuirasse des soldats, les piliers et les voûtes de la basilique Saint-Pierre au Vatican, les tenues cérémonielles des cardinaux et du pape, le magnifique paysage naturel aux abords de l’humble demeure de la sorcière, et sa décoration intérieure (avec les potions, la chauve-souris suspendue au plafond, les pots sur les étagères, et les accessoires comme la patte de lièvre enduite de sperme de pendu et la serre de faucon), les magnifiques navires à voile dans le port de Marseille, l’imposante armée du roi Charles VIII traversant les Alpes pour se rendre dans le royaume de Naples, la salle d’audience du pape, le siège d’une ville fortifiée par l’armée de Charles VIII, etc. L’intrigue comporte également de nombreux éléments historiques : un nouveau prêche de Jérôme Savonarole (1452-1498) sur la place publique, Sandro Botticelli (1445-1510) apportant une de ses toiles (Trois nymphes tentant de sortir Éros de son sommeil) pour être brûlée sur la place publique, le roi Charles VIII, Giuliano Della Rovere (1443-1513, futur pape Jules II), Duarte Brandão (1440–1508, Edward Brampton), et la première guerre d’Italie (1494-1947).


À nouveau, le lecteur est tenté de voir dans le comportement de Rodrigo Borgia et de ses enfants, une illustration de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Rodrigo Borgia laisse la bride abattue à ses pulsions, jusqu’à forniquer avec sa fille. Il se salit les mains en crevant l’œil de son filleul, il ordonne des assassinats. Il utilise l’argent de l’Église à des fins personnelles. Pour autant, ses actions sont guidées par son objectif d’assurer le pouvoir de sa papauté et de sa famille, et de travailler à sa pérennité. Il se montre fin stratège et excellent tacticien, faisant également preuve d’une autorité sans réplique. Pour lui, la fin justifie tous les moyens. Le scénariste fait une ou deux entorses à la vérité historique pour les besoins de son récit, continuant à écrire un conte plutôt qu’un récit historique, mettant à profit la réputation de cette famille pour montrer des individus sous l’emprise de leurs pulsions que rien n’inhibe.


Oui, c’est possible, les deux auteurs parviennent à maintenir le niveau de malaise quasiment physique chez le lecteur, avec les exactions des membres de la famille Borgia. Leurs actions peuvent sembler outrées, la narration visuelle se montrant sans pitié tout en conservant une réelle élégance esthétique. La reconstitution historique prend quelques libertés pour se montrer plus romanesque ou vénéneuse, un conte pour adulte, un assouvissement de pulsions débridées mettant à nu le monstre en chaque être humain. Éprouvant.



mercredi 19 février 2025

Borgia T02 Le pouvoir et l'inceste

Comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dans la magnifique salle d’audience papale, Rodrigo Borgia se teint assis sur son siège, son homme de main Micheletto à ses côtés. Il reçoit en audience privée son conseiller Duarte. Il coupe court aux salutations formelles et il lui rappelle qu’il l’a envoyé enquêter dans les rues. Il souhaite savoir quelles nouvelles il lui rapporte, comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape. Duarte répond franchement : Le peuple méprise Alexandre VI ou il l’ignore. Pour lui, la mort d’Innocent VIII signifie la fin du pouvoir de l’Église. Il continue : Certains que nul péché ne sera châtié puisque Dieu a oublié Rome, ils se permettent tout. Les prêtres n’ont plus aucune autorité : ils se font rouer de coup sur les marches de leur église, et dépouiller de leur bourse. Les honnêtes gens ne peuvent plus vivre en paix : ils se font détrousser sur les chemins, comme cette femme qui a dû cracher son collier de perles qu’elle avait à demi avalé, forcée par deux malandrins. Enfin, Duarte invite le pape à se rapprocher de la fenêtre et à contempler la place du Vatican qui est envahie de souteneurs et de leurs putains qui se saoulent et forniquent à toute heure du jour et de la nuit.



Alexandre VI va se rassoir : il comprend que son premier devoir est de refaire régner l’ordre dans les rues de Rome, il va leur montrer l’extrême sévérité de sa justice. Il demande à Duarte s’il reste un citoyen que cette immonde plèbe respecte encore. Son conseiller nomme Giuseppe Bertoli, le plâtrier : il est considéré comme un saint parce qu’il fabrique, avec son épouse et ses deux fils, des christs et des statues de la Vierge. Rodrigo Borgia se tourne vers Micheletto en lui indiquant qu’il a une mission pour lui. Le soir dans son atelier, le plâtrier indique à son fils que la peau de Notre-Seigneur est plus claire, il faut ajouter du blanc à sa couleur. À son fils Luigi, il lui demande de rajouter du vernis sur le sang, il faut qu’il brille : les fidèles s’extasient quand les blessures sont horribles ! À son épouse Anna, il dit d’ajouter du relief à la poitrine de Marie, les hommes aiment à s’exciter avec la bonne mère. Minuit sonne, les parents vont se coucher, pendant que les fils restent pour finir de peindre les christs. Micheletto saisit l’occasion et assassine les membres de la famille, un par un. Le lendemain, les religieuses découvrent les quatre corps dénudés mis en croix dans l’atelier. Plus tard, les fidèles sont horrifiés par cette abominable boucherie, par cette pure cruauté car rien n’a été volé, c’est un crime satanique que l’Église doit éclaircir. Dans le même temps, Micheletto accomplit la dernière partie de sa mission en allant quérir Mauro, couché dans la paille, près des chiens.


Au vu du premier tome, le lecteur s’est préparé mentalement à affronter une série de délits, de crimes, de meurtres, de transgressions tous plus abjects et immondes les uns que les autres, une débauche sexuelle, mâtinée d’une violence sadique et cruelle, tout ça dans un raffinement visuel… et il n’est pas déçu… ou en tout cas les auteurs tiennent leurs promesses et comblent l’horizon d’attente. Ils attendent quand même la deuxième planche pour s’y mettre… et c’est parti. Un prêtre en surcharge pondérale roué de coups à terre par un groupe de quatre jeunes hommes armés d’épée. Puis une vieille rombière aux cheveux blancs frappée à l’estomac pour lui faire recracher son collier de perles, la souffrance et la terreur se lisant sur son visage, dans cette rue en terre sans aucun passant. En planche trois, c’est une orgie de frénésie sexuelle, littéralement : dans une case occupant les deux tiers de la page, le lecteur peut prendre le temps de détailler la centaine de personnages et se retrouver voyeur d’actes comme un cunnilingus effectué par un cul-de-jatte, la sodomie d’un jouvenceau, une double pénétration, des exhibitions, un homme s’apprêtant à enfoncer un manche à balai dans un orifice féminin, etc., et tout ça en plein jour place du Vatican. Micheletto tranche la gorge des époux dans leur lit d’un coup d’épée vif et précis. Mauro est écartelé vif au Colisée par quatre chevaux, et ses membres sont dévorés par des chiens…



Les traits de contour fins et délicats de Manara font des merveilles de précision et de délicatesse. Chaque case donne à voir de manière explicite ce qui se joue, en passant on peut ajouter un rapport sexuel incestueux entre frère et sœur, le ventre d’un femme enceinte de huit mois, transpercé par une lance : scénariste et dessinateur sont en phase pour ce conte pour adultes s’appuyant sur un contexte historique, tout en réalisant une fiction dépourvue de velléité d’exactitude ou de véracité historique. On peut compter sur Manara pour que les femmes soient belles à damner un saint, débarrassées de leur tendance anorexique comme certaines de ses créatures. Elles sont toujours consentantes et avides, plus que les hommes mêmes. Côté masculin, l’artiste représente également de beaux mâles. Rodrigo Borgia et la fixité de son regard rendant compte de l’intensité de sa volonté de régner, de se maintenir au plus haut échelon du pouvoir spirituel, et d’assurer la pérennité de la place de sa famille, essentiellement celle de ses quatre enfants Lucrèce, César, Giovanni, Joffre. Micheletto, svelte, tout habillé de noir, élégant dans ses actions, un vrai héros romantique à ceci près qu’il est un assassin sans état d’âme. César Borgia, magnifique dans son habit princier de torero, exsudant la testostérone, viril et beau comme un dieu. Savonarole inquiétant dans sa bure blanche et son manteau noir à capuche, gesticulant dramatiquement et habité par ses visions. Sans oublier le très posé Nicolas Machiavel (1469-1527), élégant et prévenant. Pour mieux faire ressortir la perfection physique de ces êtres humains à la prestance remarquable, se trouvent quelques individus moins gâtés par la nature. Il y a le pauvre Mauro à la bouche édentée, au regard trop confiant d’un idiot. Ou encore Giovanni Sforza (1466-1510), bien né, mais au physique dodu, et vivant son orientation sexuelle comme un fardeau.


L’art du dessinateur va bien au-delà de la représentation de personnages plus grands que nature, et de la mise en scène de leurs perversions, de la vilenie de leur âme. Le lecteur savoure la reconstitution historique de Rome, de son architecture, de ses fastes. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture pour détailler et admirer de nombreuses scènes. Cela commence avec les peintures aux plafonds de la salle d’audience du pape, ainsi que la cheminée de la salle. Puis vient une planche comprenant deux cases, l’une occupant le tiers supérieur de la page, l’autre les deux tiers inférieurs : une vue extérieure du Colisée de Rome, et une vue en élévation montrant les murs, les gradins, la grande arène où le condamné va être exécuté, les tribunes papales. Le lecteur se tient en arrêt devant deux case de la largeur de la page la première avec le taureau faisant face au cavalier dans celle du dessous, la séquence de la mise à mort du taureau, le baiser que Lucrèce se fait à elle-même en embrassant son reflet sur un miroir, la vision de Savonarole (une innombrable armée de cavaliers traversant le ciel de Rome), la scène de lutte entre César Borgia et un soldat de haute taille et grand gabarit à la musculature parfaite, les bacchanales à l’occasion du festin donné en l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia et de Giovanni Sforza, et bien sûr leur coït nuptial, public comme il se doit.



Dans le même temps, ce récit dépasse le prétexte ténu pour enfiler des scènes transgressives. Le scénariste met en scène un homme pour qui la fin justifie tous les moyens. Rodrigo Borgia sait ce qu’il veut, et le lecteur prend plaisir à voir comment il s’y prend pour l’obtenir, à découvrir ses stratégies. Vu de l’extérieur, ses actions sont immorales et injustifiables. Vu de l’intérieur, il s’agit d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, par pur égoïsme, par pur intérêt personnel. Pour chaque situation mettant en péril sa position, Alexandre VI conçoit une action à l’efficacité optimale, sans s’embarrasser des lois ou de la morale. Il apparaît comme un individu amoral, dépourvu d’empathie, assumant son égocentrisme. Il appréhende également ses propres enfants comme des moyens : il explique à chacun le rôle qu’il lui a réservé, en indiquant comment cela participe à ses desseins pour lui, et ce qu’il veut pour sa lignée. Ce n’est pas tant que le pouvoir absolu corrompt absolument, c’est plutôt qu’il se donne les moyens. Sa position de pape de l’Église catholique introduit une dissonance cognitive insoluble chez le lecteur. Rodrigo Borgia conçoit sa fonction de pape comme la concrétisation de sa propre valeur, comme l’aboutissement de sa raison d’être profonde. Il s’en suit qu’il fait ce qu’il faut pour occuper cette position, la seule qui donne son plein sens à sa vie, chaque décision, chaque action, chaque stratégie, chaque ordre y trouve sa justification, sa légitimité. Chaque événement, chaque personne qui vient menacer cette position lui apparaît comme un affront personnel, comme une agression contre l’ordre naturel des choses.


Les transgressions morales les plus abjectes continuent de plus belle, immondes et répugnantes. La narration visuelle constitue autant un délice délicat qu’une représentation trop plausible de ces exactions révulsantes. Le scénario accumule les provocations et les horreurs, souvent inventives, toujours cruelles, souvent sadiques, toujours immorales, tout en les rendant nécessaires et justifiées pour le personnage principal. Transgressif et provocateur.



mercredi 5 février 2025

Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape

La force d’une famille, comme celle d’une armée, réside dans la cohésion et l’unité.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Son édition originale date de 2004. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


À Rome en 1492, Jérôme Savonarole est en train de déclamer sur la place publique, réagissant à la vision qu’il a d’un glaive ensanglanté s’abattant sur Rome et provoquant des giclées de sang. Il crie qu’il a vu le glaive s’abattre sur la terre des hommes. Il a vu couler des fleuves de sang ! Rome n’est plus une ville sainte mais un lupanar sans foi ni loi : Les gens se font dévaliser en pleine rue, les maisons sont pillées en plein jour ! La prostitution fleurit, les assassinats quotidiens se comptent par douzaines ! Contre de l’argent, le haut clergé accorde des indulgences pour absoudre les méfaits les plus ignobles ! Le pape lui-même ose vendre le pardon divin ! Les cardinaux acceptent des pots-de-vin et entretiennent des maîtresses ! La honte, la corruption et la luxure règne ! La colère de Dieu annonce le retour de la famine et de la peste ! C’est le châtiment de Dieu ! Inutile de fuir, inutile de se flageller, pécheurs ! La peste les suivra jusqu’au bout du monde ! Rome n’est qu’une prostituée qui mérite d’être exterminée !



Au Vatican, le seigneur Gaspare Malatesta attend pour être reçu par le pape Innocent VIII. Le cardinal Rodrigo Borgia lui indique qu’il faut surveiller ce Savonarole car des dynasties puissantes ont été renversées par des fanatiques convaincus de détenir la vérité. Son interlocuteur réplique que d’autres l’ont été par des souverains de petites provinces qui n’avaient pas été reçus avec la déférence qu’ils méritaient. Un prélat entre dans la pièce et annonce que la santé fragile de sa sainteté ne lui permettra aujourd’hui, que de recevoir le cardinal Rodrigo Borgia. Malatesta s’emporte, outré que le pape préfère recevoir un chien espagnol plutôt que le lion de Rimini. Il sort son épée de son fourreau et brise le bras d’une statue. Trois gardes l’entourent pour le neutraliser et le faire sortir. Borgia persifle en lui disant d’arrêter de se prendre pour le roi de la savane, l’orgueil est le pire des péchés. Toujours sous le coup de la colère, le seigneur lui répond que son sourire se transformera en larmes de sang, il en fait le serment devant Dieu. Dans sa chambre, le pape repousse les remèdes qu’on souhaite lui faire avaler. Il crie sur les moines qu’il n’est plus qu’une ombre, qu’il est dévoré par un feu glacé. Il continue à vitupérer : La France, l’Espagne et même ces maudits Turcs veulent le dévorer. Il a besoin de recouvrer ses forces ; sans lui, s’en est fini de Rome. Il s’emporte : Que soit maudite aussi cette misérable péninsule divisée en villes-états, dont chacune rivalise pour devenir plus puissante que la sainte Église. Rodrigo Borgia s’avance vers lui et indiquant qu’il a le remède miracle. Une femme s’avance et ouvre son corsage : le pape se met à téter goulument à son sein droit.


La couverture annonce le mélange de religion et de sexe, avec la posture sans équivoque de Lucrèce. Le lecteur a vraisemblablement déjà entendu le nom de Borgia qui lui évoque plus ou moins de choses. Une famille qui a fourni deux papes : Calixte III (François Borgia, pape de 1455 à 1458) et Alexandre VI (Rodrigo de Borja, pape de 1492 à 1503). Une famille qui a influencé ou fait la politique de Rome pendant un siècle. Des affaires d’empoisonnements, de fratricides, d’incestes, de luxure, de simonie, d’acédie. La légende de Lucrèce Borgia racontée par Victor Hugo dans un drame en trois actes (1833). La bague à poison de César Borgia. Etc. S’il a déjà eu l’occasion de lire une bande dessinée de Jodorowsky, le lecteur se doute que ce scénariste très porté sur l’emphase opératique ne va pas faire dans la dentelle. Il présume que Manara va en profiter pour dessiner des femmes aussi jeunes qu’élancées dans des positions plus explicites que suggestives et souvent dégradantes. Il est loin du compte ! C’est un festival : un vieillard tétant le sein d’une jeune femme capable d’allaiter, des transfusions de sang d’enfants allant jusqu’à la mort, des gâchis de nourriture immondes, la maltraitance d’enfants, des vengeances sanglantes, un empoisonnement bien sûr, etc. Les sévices corporels et déviances sexuelles ne sont pas en reste : de la prostitution de sa compagne, à la flagellation comme châtiment.



Ça fait beaucoup, bien chargé, tout sur le même axe de la débauche dans une surenchère progressive. D’un côté, les dessins bien propres et délicats inscrivent ces actes dans un registre esthétique de type porno-chic provoquant une distanciation par rapport à la réalité. Le lecteur ressent qu’il n’est pas dans un registre plausible ou dans un reportage. D’un autre côté, ce même esthétisme rend ces représentations iconiques. Une prostituée avec les seins à l’air penchée sur la rambarde du balcon : c’est la femme pleine de vie, incarnant la vitalité de la prostitution, une professionnelle sachant aguicher avec efficacité, l’assurance d’éveiller la lubricité du chaland, et de faire de bonnes affaires. La jeune femme ouvre son corsage devant le pape pour dénuder ses seins et s’offrir en sacrifice au vieillard pour assurer sa longévité en répondant à sa voracité : c’est l’image de la vocation, du don pur et désintéressé, de l’assurance inébranlable de participer à quelque chose de plus grand que soi. La jeune Vanozza Catani mime une fellation à la statue de Saint Sébastien : une séquence pornographique entre une jeune femme les fesses à l’air, en pâmoison charnelle devant une statue de pierre, une extase à la fois mystique et sexuelle. Rodrigo Borgia qui jette un poulpe à la tête d’un moine : le geste théâtral acquiert une dimension romantique rendant obscène cet usage de la nourriture. L’artiste n’a pas son pareil pour magnifier chaque personnage, chaque posture, chaque geste, pour mieux faire ressortir l’essence de la transgression, son obscénité écœurante.


Avec un art consommé, le dessinateur mêle une narration visuelle impeccable avec des cases évoquant régulièrement de véritables tableaux classiques, entre reportage et visite au musée, entre reconstitution historique factuelle et émotions pouvant aller jusqu’au paroxysme. Le lecteur apprécie chaque costume, chaque accessoire, chaque élément architectural. Tout commence avec une allégorie visuelle saisissante : ce glaive portant la mention gravée Gladius Dominici, et s’enfonçant brutalement dans le cœur de la cité. La robe blanche souillé de Savonarole et son manteau foncé avec capuche, les collants de ces messieurs, les robes un peu bouffantes et les corsages de ces dames, les robes immaculées des cardinaux, l’ample tunique de l’imposant Gaspare Malatesta (évoquant Orson Welles, 1915-1985), la chemise de nuit du pape Innocent VIII, le justaucorps noir de Micheletto, les masques pointus des médecins, les vêtements colorés des quatre enfants de Rodrigo, les habits stricts des bonnes sœurs, les bas blancs de Lucrèce et Julia, sans oublier leurs fesses nues. C’est un vrai régal de découvrir les différents endroits de Rome : les rues livrées à la foule et aux brigands en plein jour, la salle de réception du palais papal, la chambre du pape, le grand salon de l’hôtel particulier de Rodrigo Borgia, la gigantesque cuisine de la maison de sa favorite, le palais de Gaspare Malatesta, le colisée devant lequel passe la procession funéraire du pape, la grande salle du Vatican dans laquelle sont réunis les cardinaux pour élire le prochain pape, le couvent de Saint-Sixte. Manara a mis les petits plats dans les grands pour donner à voir tous ces endroits, avec une élégance et un raffinement de tous les instants.



Les sensations du lecteur passent ainsi du ravissement esthétique au haut-le-cœur de révulsion. Fidèle à ses convictions narratives, Jodorowsky ne lui épargne rien. Par courtes scènes, il fait mettre en scène les manigances politiques et les coups de force du prétendant à la papauté, les comportements violents et la sexualité transgressive. Le lecteur se retrouve déstabilisé : il est bien incapable de prendre fait et cause pour quelque personnage que ce soit, ou même d’éprouver de l’empathie, que ce soit pour un arriviste, pour un vieillard prêt à sacrifier les innocents pour s’assurer quelques jours de vie supplémentaires, pour des jeunes filles dévergondées avec une pointe de sadisme, pour des enfants envieux et cupides, des hommes d’église corrompus et pour qui la foi n’est qu’un artifice dépourvu de sens pour assurer leur pouvoir et leur jouissance. Les quelques notes d’humour relèvent d’une noirceur abyssale, que ce soit le test de la chaise excrémentale, le sac de verges, ou encore le jeu cruel avec une oie. Impossible pour le lecteur d’éprouver quelque forme de plaisir dans le comportement de ces personnages. Dans tout ce stupre, le lecteur finit par percevoir une fable cruelle : le spectacle d’un monde habité par des individus amoraux, animés par leurs pulsions débridées. À la fois, elles sont source de violence et des pires cruautés ; à la fois elles structurent leur monde, et la société sur laquelle règne cette famille monstrueuse et très humaine.


Immonde et raffiné, déchéance et décadence : la chute annoncée d’un empire. Jodorowsky se déchaîne dans la surenchère de transgressions et de tabous, Manara marie avec sophistication la narration visuelle factuelle, le symbolisme et le romantisme souvent morbide. Une beauté morbide se confrontant à l’immoralité la plus sauvage, la folie des passions débridées, des individus privés de toute empathie, jusqu’à l’inhumanité. Éprouvant et authentiquement humain.