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mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mercredi 1 avril 2026

Diosamante

Diosamante ouvre les yeux, et par ses yeux c’est l’Univers qui regarde…


Cet ouvrage rassemble le premier tome de la série, ainsi que la vingtaine de pages du deuxième resté inachevé : La Passion de Diosamante (1992) et Les enfants de Diosamante. Sa première édition date de 2010. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Jean-Claude Gal (1942-1992) pour les dessins et les couleurs. Cette intégrale comprend soixante-quatorze pages de bande dessinée, cinquante-cinq pour le tome 1, dix-neuf pour le début du tome 2. La série a été interrompue suite au décès du dessinateur. Le scénariste a réalisé la suite : La parabole du fils perdu (2002) avec Igor Kordey.


Chapitre 1 L’ascension de l’âme. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé. – Pascal. Le sage avait raison qui disait : Le Destin conduit celui qui accepte, celui qui refuse, il le traîne… Diosamante, reine d’Arhas, lui opposa un tel déni que le Destin lui fit tout perdre en l’espace d’un instant. Dans le même temps, par le fait même qu’une telle perte équivalait à une renonciation infinie, il lui faisait regagner l’essentiel : son impénétrable Vérité. Diosamante était d’une beauté si intense qu’en Arhas, toutes les autres femmes ne furent bientôt qu’insignifiantes ombres domestiques et que les hommes, partageant un seul et même rêve ne vivaient plus que pour devenir un jour son amant. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, nobles ou serfs, abandonnant tout autre activité, s’employaient à acquérir force et adresse dans le maniement des armes, avec l’espoir de triompher lors de la Joute et d’être le Champion qui, pendant la première nuit du Nouvel An, mériterait de partager la Couche Royale pour accepter ensuite qu’au cours du derniers mois, à l’occasion du Solstice d’Hiver, elle lui arrachât le cœur, en guise d’atroce démonstration d’amour, afin d’en dévorer un morceau et de précipiter le reste de la dépouille encore palpitante entre les crocs de ses hyènes noires. Voilà pourquoi de farouches guerriers, après avoir abandonné des épouses aux yeux secs, avancent à présent en trébuchant sur les rats téméraires des ruelles désertées, ivres de haine et de désir, vers le Palais Ardent où les attend l’unique femelle du Royaume, nue et luisante telle la lune en son plein… Voilà pourquoi des fossoyeurs souriants creusent d’innombrables sépultures : aujourd’hui est la première nuit du Nouvel An.



Dans la cité d’Arhas, les deux servantes de la reine lui ôtent son voile, et elles se retrouve nue dans son immense chambre. Elle va s’allonger sur sa couche, congédiant les deux jeunes filles, et regardant les deux prétendants s’affronter en ombre chinoise derrière le voile tendu devant l’entrée. Les deux guerriers combattent à l’épée, vantant la force suprême de leur amour pour la reine, malgré sa cruauté. L’un des deux triomphe et décapite son adversaire pour offrir sa tête tranchée à Diosamante qui l’accueille avec volupté dans sa couche… Et il s’écroule sur elle, mort, un morceau d’épée planté dans son dos. Elle repousse le corps en disant qu’elle voulait un amant, pas un cadavre. Et elle lève, se drape du voile comme d’une robe, s’équipe d’une épée dans son fourreau ceint à sa taille et sort pour contempler la ville. Elle la découvre en proie aux flammes, les habitants en train d’être massacrés par les Barbares.


Les années ayant passé, les décennies également, le lecteur dispose des informations relatives à ce projet éditorial, au fait que la série ait été laissée inachevée, un second tome ayant vu le jour bien plus tard, dessiné par Igor Kordey, excellent artiste, n’ayant pour seul tort ne pas être Jean-Claude Gal. Les deux derniers tomes n’ont jamais été réalisés. Dans son introduction de janvier 2010, le scénariste évoque sa rencontre avec le dessinateur, la série Arn scénarisée par Jean-Pierre Dionnet, et l’accord qu’il obtient de l’artiste lui-même de réaliser une série en couleurs. Puis il raconte que : Les trois premiers albums de Gal racontant les aventures de guerriers virils, il a décidé dans sa recherche sacrée de la différence de créer une héroïne, Diosamante, une femme hors du commun, qui réunit en son âme la sagesse et la beauté. Il a imaginé une histoire en quatre tomes. Dans le premier, Diosamante rencontre son amour, un saint homme avec qui elle aura trois fils. Dans le deuxième tome, elle sauve le premier d’entre eux. Dans les deux derniers tomes, elle libère ses autres enfants et retrouve sa vie d’avant la guerre. Et voilà tout est dit, le lecteur découvre que l’histoire est exactement conforme à ce qu’annonce le scénariste.



Il est possible que le lecteur entame ce tome avec une petite arrière-pensée irrépressible du genre : Ça va être compliqué. Il peut avoir en tête d’autres ouvrages de ce même scénariste à forte teneur mystique ou ésotérique, ou enfilant des horreurs insoutenables l’une après l’autre. Il éprouve la sensation que ses a priori s’avèrent fondés en découvrant la première page : un texte avec une illustration courant au pied et sur la partie gauche de la page. Or la page de texte constitue un repoussoir réflexe pour qui est venu lire une bande dessinée. Dans les faits, cette introduction se lit facilement, amenant à une scène d’action dès la deuxième planche, le lecteur soupire, tout va bien se passer. L’ensemble du récit illustré par Gal se compose de cinq chapitres avec les titres suivants : L’ascension de l’Âme, Les contraires unis par l’Amour, La Vérité de l’Illusion, Rien n’est fait pour durer et toujours sur lui-même le Monde se referme, La force de l’Amour triomphe de toutes les épreuves. Les quatre premiers chapitres s’ouvrent avec une citation de Blaise Pascal (1623-1662), puis de Angelus Silesius (1624-1677), El Topo (personnage principal du film du même nom de 1970, réalisé par Jodorowsky), Lao Tseu (VIe ou Ve siècle avant JC). Ces citations sont suivies par un paragraphe commençant par : Le Sage avait raison qui disait… Par exemple pour le premier chapitre : Le Destin conduit celui qui accepte, celui qui refuse, il le traîne…


En fait, une fois passé le texte introductif du premier chapitre, le lecteur en prend plein les yeux et ces considérations se trouvent reléguées au second plan. Quel spectacle ! Il s’agit d’un récit appartenant au genre Heroic Fantasy : il saute immédiatement aux yeux du lecteur que l’artiste (et cette appellation est totalement méritée) veut donner à voir ce monde imaginaire dans ses moindres détails, qu’il soit possible d’éprouver la sensation de le toucher, d’imaginer ce qui se trouve après la bordure de chaque case. Et c’est une réussite exemplaire. En fait, dès la page de texte avec cette illustration, c’est déjà incroyable : la texture de la pierre variant à chaque endroit, la sculpture finement ouvragée, le serpent, la jarre, les rochers, tout mérite que le lecteur y prenne son temps pour observer et scruter. La deuxième planche s’ouvre avec une case de la largeur de la page montrant plusieurs édifices en pierre de la cité, avec ce même soin apporté à définir chaque volume, à retranscrire le matériau dans toutes ses aspérités, avec un serpent au premier plan à gauche, une petite statue d’une déesse, les façades sculptées dans la pierre des temples… À nouveau il est possible d’y consacrer plusieurs minutes sans épuiser la richesse du dessin. Les parois de la chambre de la reine présentent tout autant de détails, de sculptures finement ouvragées. Les tenues de cérémonie des deux guerriers regorgent de détails. Etc. C’est un festin à chaque case.



Il est impossible de rendre compte de la munificence de chaque planche, chaque case étant un spectacle à elle seule. Visiblement le scénariste en a pleinement conscience, car il laisse les images porter la narration, en se faisant moins dissert qu’à son habitude. Alors le lecteur se laisse emmener dans ces lieux pleinement réalisés et ces séquences tangibles : attaque des Barbares, combats sanglants, magnificence de l’enceinte de la cité de Sarabba, beauté baroque du palais d’Urbal avec le trône gigantesque à l’extrémité d’un pont surplombant un bassin, ruine d’une autre cité où deux clans se font la guerre avec l’extermination mutuelle comme seule issue envisageable, temple perdu dans les montagnes avec ses statues de moines méditant, navire voguant sur les flots, etc. L’investissement et la minutie de l’artiste sont totaux et sans compromission de la première à la dernière case, un travail de titan. Dans son introduction, le scénariste indique qu’il avait accepté de travailler avec l’artiste sous réserve que celui-ci relève le défi de travailler en couleurs, ce qu’il a fait. Il sait coloriser les formes sans jamais les noyer, tout en travaillant pour aboutir à une ambiance pour chaque scène, en conservant la sensation d’une approche réaliste, du grand art.


Émerveillé par la narration visuelle enchanteresse et extraordinaire, le lecteur laisse l’intrigue passer au second plan. Fidèle à lui-même, le scénariste imagine une suite d’épreuves terribles et parfois sadiques comme métaphore de la progression spirituelle de son héroïne. Celle-ci avait littéralement le monde à ses pieds, et elle doit cheminer vers l’humilité, l’éveil spirituel, pour pouvoir obtenir ce que son cœur désire plus que tout : un mari et des enfants… Bon un peu plus que ça. Comme tous les héros mâles du scénariste, elle doit souffrir dans sa chair, et se faire humilier jusqu’au dernier degré, Jodorowsky se montrant d’une cruauté inventive quel que soit le genre des personnages. Le décès de l’artiste met un terme aux aventures avant qu’elle ne puisse sauver ses trois enfants et regagner son foyer. Toutefois, elle aura progressé sur le chemin de l’amélioration personnelle cher au scénariste, devant apprendre la leçon de l’humilité de manière répétée et à chaque fois plus humiliante.


Le lecteur sait en commençant cette série qu’elle n’a pas eu de fin. S’il commence par l’introduction du scénariste, il en découvre l’issue qu’il voulait lui donner, en même temps qu’une version synthétique des pages qu’il va lire. Rien ne peut le préparer à la solidité du monde dans lequel il va s’immerger, à la méticulosité des planches approchant le photoréalisme pour un monde imaginaire d’une richesse visuelle inouïe. Alors que tous les hommes tombent amoureux de Diosamante, lui tombe amoureux de la puissance incroyable des lieux et des personnages. Une trame narrative classique pour Jodorowsky, sublimée par la narration visuelle de Jean-Claude Gal. Un voyage inoubliable, qui importe plus que la destination.



mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



lundi 5 mai 2025

L'abbé Pierre, un homme engagé

Mais le coupable le plus grand, c’est l’inactif.


Il s’agit d’un ouvrage mêlant éléments biographiques, réflexions sur la spiritualité et ressenti de l’auteur. Son édition originale date de 1994, et il a bénéficié d’une réédition en 2024, après que la vérité ait été exposée concernant les crimes sexuels commis par l’abbé Pierre. Il a été réalisé par Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’un ouvrage en noir & blanc. Il comporte cinquante-neuf pages de bande dessinée. Cet ouvrage ne fait pas état des accusations de violences sexuelles sur des femmes, y compris sur des mineurs.


C’est en 1992-93 qu’Edmond Baudoin a été contacté pour faire une bande dessinée dont le héros serait l’abbé Pierre. Il était honoré et étonné. Étonné parce qu’à son avis, il était difficile de trouver plus mécréant dans le monde de la B.D. En effet, de plus loin que Baudoin se souvienne, jamais l’existence de Dieu ne l’a effleuré. À l’époque, l’abbé voulait laisser quelque chose de son testament philosophique en trois livres. L’un avec Bernard Kouchner, un livre pour le grand public. Un autre avec le professeur Albert jacquard, plus intellectuel. Et le troisième en bandes dessinées pour les enfants. Pour les enfants !!? Edmond n’était pas le bon cheval. Il était donc étonné qu’on le choisisse pour ce travail. Alors il a demandé pourquoi ? Et l’explication était : Son illustration de Théorème de Pier Paolo Pasolini, chez Futuropolis–Gallimard. Les chemins qui mènent à Dieu sont impénétrables. En 1993, dans les rues de Paris, Céline, une jeune femme accompagnée de son amie, remarque une personne à la rue allongée à même le sol sur le trottoir, face contre terre. Elle s’en approche, et s’agenouille, mais n’ose pas la toucher. Elle se relève, son amie lui demande s’il est mort, Céline ne sait pas.


1949. C’était il y a plus de quarante ans, c’était un suicidé… rescapé. C’était un assassin. Vingt ans avant, il avait tué son père dans un moment de colère désespéré. Gracié après vingt ans de bagne, la situation familiale qu’il retrouvait était atroce. Il tenta de se tuer. On appela l’abbé Pierre à l’aide. C’est alors que leur Emmaüs est né. Parce que dans la réflexion, l’abbé a agi au-delà de la bienfaisance. Au lieu de dire à l’autre qu’il était malheureux et qu’il allait lui donner un logement, du travail et de l’argent, les circonstances ont fait dire à l’abbé exactement le contraire. Il ne put dire au suicidé que ce dernier était horriblement malheureux, et que lui, l’abbé, ne pouvait rien lui donner car il n’avait que des dettes. Il a donc proposé à son interlocuteur de donner son aide pour aider les autres. Ce fut la naissance d’Emmaüs. 28 mars 1993, résultats des élections législatives françaises, l’abbé Pierre effectue un discours à la télévision. Il déclare qu’il est français, mais il est aussi européen et planétaire. Si on pouvait faire l’unanimité sur l’inventaire des souffrances de ces neuf pourcents de mal-logés et de ces trois millions de chômeurs, quatre cent mille sans-abri… C’est dingue ! Et il est malheureux que douze pourcents des Français se fassent duper par quelqu’un qui éditait des chants nazis. Il y en a marre !



Une étrange idée de rééditer cette bande dessinée, juste après la révélation au grand public des exactions commises par Henry Grouès (1912-2008), dit l’abbé Pierre. Le lecteur remarque que les noms de Georges Carpentier et d’Alain Royer ont disparu de l’ouvrage, ils ne sont plus cités comme auteurs. En revanche le texte de la quatrième couverture a été conservé en l’état, identique à la première édition, rendant hommage aux valeurs d’humilité et de partage de l’abbé Pierre, surtout ses combats pour protéger les plus démunis. Le lecteur peut s’interroger sur ce qui a motivé l’éditeur à proposer une nouvelle édition de cet ouvrage, forcément lu différemment à la lumière des agissements de l’individu dont l’auteur brosse un portrait respectueux et admiratif. En fonction de son seuil de tolérance, la tolérance du lecteur est soumise à plus ou moins grande épreuve à (re)découvrir ces déclarations et ces pensées philosophiques, en contradiction avec une partie des actes de ce monsieur, et en phase avec une autre partie de sa vie. Cela génère un effet contradictoire, entre la répulsion contre l’hypocrisie de ses propos, et l’admiration sincère d’un homme comme Edmond Baudoin, réellement en empathie avec le vieil homme, impressionné par la cohérence entre ses actes et ses valeurs, alors même que l’auteur se présente comme le premier des mécréants. Sous réserve qu’il puisse faire fi de cette contradiction, le lecteur côtoie un homme pour le moins singulier.


Dès la première page, la liberté de ton narrative saute aux yeux du lecteur : du texte manuscrit avec des lettres en capitale, trois illustrations sans bordure, quatre phylactères avec du texte en lettres en minuscule. Puis une forme narrative classique : des cases rectangulaires alignées en bande. Et dans le même temps, des représentations à base de traits de contour très gras, de visages esquissés, de dessins pouvant aller vers l’expressionnisme, des phylactères en cartouche de textes tapés à la machine à écrire, avec des modifications apportées à l’écriture manuscrite, et quelques panoramas prenant la forme de dessins en double page. La personnalité d’Edmond Baudoin exsude de chaque case, de chaque trait, et de chaque phrase, aussi bien dans la forme que dans le contenu. Pour autant, il se plie à l’exercice biographique, réalisant des segments intégrés dans d’autres composantes de la narration. Ainsi le lecteur voit apparaître l’abbé Pierre en planche quatre pour sa déclaration à l’issue des élections législatives françaises de 1993, puis le premier entretien entre lui et l’auteur en août 1993 à Esteville jusqu’à la prière devant un autel improvisé avec une lampe de poche, l’été 1942 en Suisse et l’aide apportée à deux Juifs pour fuir, l’engagement dans la Résistance, le travail dans la maison de retraite d’Esteville en 1993, l'appel du premier février 1954. Dans chaque situation, le lecteur y regarde à deux fois tellement la ressemblance de l’abbé Pierre est frappante : lorsqu’il s’y arrête il voit un assemblage de traits de pinceau donnant une sensation d’esquisse, et dans le même temps un tout d’une incroyable justesse, tellement vivant. De la même manière, les éléments visuels faisant œuvre de reconstitution historique semblent épars, parfois dissociés, parfois fondus ensemble, et pris dans leur ensemble ils deviennent un lieu singulier et une autre époque.


L’auteur l’annonce dès la première page : il est vraisemblablement le plus grand des mécréants des bédéastes. Il enfonce le clou quelques pages plus lors d’un dialogue avec l’abbé : l’idée de l’existence de Dieu ne l’a jamais effleuré, même enfant. Plus loin il écrit qu’il n’aime pas beaucoup les religions, qu’il les déteste même quelquefois. Or il converse avec un homme qui a prononcé ses vœux, et qui croit en Dieu. Baudoin respecte cet aspect de la personnalité de celui dont il brosse le portrait, et il l’inclut dans sa bande dessinée, tout en conservant sa propre sensibilité. Il rend donc compte de la spiritualité de l’abbé Pierre, dans la mesure de ce dont il perçoit, en effet Baudoin n’éprouve pas de doute sur la sincérité de son interlocuteur lors de leurs entretiens. Il est donc question de religion : la prière à genou devant l’hostie pour une demi-heure quotidienne d’adoration, les sept années passées chez les Capucins, le fait que l’abbé emploie rarement le mot de Dieu, parlant plutôt de l’éternel qui est amour, l’esprit (Spiritus) qu’il voit comme le vent (Le vent, c’est ce qui n’est rien s’il cesse de bouger, s’il cesse d’aller.), la possibilité d’un vrai œcuménisme, etc. À nouveau, la narration visuelle reste à un niveau pragmatique, descriptif, parfois avec de simples têtes en train de parler. Dans le même temps, les dessins contiennent en eux la sensibilité d’Edmond Baudoin, son empathie pour ses interlocuteurs qui lui permet d’en saisir la personnalité, son regard sur le monde et sa propre personnalité.



Le récit contient également l’exposé de valeurs, celles de la morale chrétienne bien sûr, exprimées par l’abbé Pierre. Aussi, cela dépasse les simples notions de partage et d’amour. L’abbé raconte cette rencontre avec une personne ayant tenté de se suicider, à qui il n’a rien à donner, et à qui il propose d’aider plus démuni que lui. Cette forme d’entraide constitue le cœur de ses valeurs (celles qu’il affiche), une démarche ultime qui fonde sa démarche publique. L’abbé évoque également sa conviction que l’humain va vers du Un. Bien sûr, Edmond Baudoin, étant ce qu’il est, raconte, lui aussi à sa manière, intégrant un exemple très actuel (à la date de réalisation de la bande dessinée) d’entraide. Au travers de Céline et de ses amis, il commence par opposer la vie aliénante dans les cités de béton, et la sérénité générée par la contemplation de la mer, dans un milieu naturel. Il devient beaucoup plus simple d’être aimant dans ce cadre apaisant. Pour autant, les sentiments de Céline vont l’amener plus loin que cette amélioration procurée par le changement d’environnement. La narration comprend encore d’autres expressions très personnelles de la sensibilité de l’auteur, de sa façon d’habiter le monde, de la forme de relation qu’il lie avec autrui. Le lecteur peut être déconcerté par une page dans laquelle Baudoin parle à une vache, pour autant un moment révélateur de sa relation au monde, tout comme il peut être enchanté par ces dessins en double page où l’abbé marche dans un paysage de campagne, illustrations magnifiques de naturel et d’évidence.


Si sa sensibilité lui permet de lire un ouvrage non critique sur l’abbé Pierre, le lecteur peut garder à l’esprit les crimes qu’il a commis et prendre cette bande dessinée comme un témoignage de l’engagement public de cet homme et de ce qu’il irradiait. Il découvre alors un récit qui comprend des composantes biographiques, religieuses, spirituelles, d’engagement, philosophiques, dans une narration visuelle qui est l’expression même de la personnalité d’Edmond Baudoin, d’une justesse et d’une force incroyables. Une expérience de lecture très étrange, entre voyage spirituel pragmatique et effarement de la dichotomie entre personnage public et individu méprisable. Choquant.