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mercredi 16 septembre 2026

Les chevaliers d'Héliopolis T04 Citrinitas, l'œuvre au jaune

Ni un homme, ni une femme, juste un fou de plus parmi les fous…


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 03: Rubedo, l'Œuvre au rouge (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-trois planches de bande dessinée.


À Londres en 1888, dans un pub au sein d’un quartier populaire, une prostituée dit à ses amis qu’elle paye sa tournée, car cette nuit est sa nuit, elle va revenir dans une heure, un client généreux l’attend. Une autre professionnelle lui recommande d’être prudente, et de ne pas y aller seule, un autre lui dit qu’elle pourrait demander à Chulo de l’accompagner, une dernière ajoute que son client, c’est peut-être l’éventreur. Elle répond qu’il n’y a pas à s’inquiéter, son client est une cliente. Elle sort du Red Owl et se rend à son rendez-vous. Dans une zone déserte, elle retrouve une jeune femme masquée et l’enlace. La cliente sort discrètement un scalpel et lui tranche la gorge d’un geste vif et précis. Puis elle l’éventre et récupère une partie de ses viscères. Le lendemain, les crieurs de journaux annonce : Jack l’Éventreur a assassiné une autre prostituée ! Comme d’habitude, il lui a arraché les ovaires !!



Ailleurs, dans la chaîne de montagnes des Pyrénées espagnoles, où se trouve la nouvelle Héliopolis, Fulcanelli présente une petite fiole métallique à Asiamar en lui commentant : L’huile pure réalisée à partir de la couronne de Marie-Josèphe est enfin prête, ces trente gouttes sont un élixir de longue vie. Chaque goutte, c’est mille années de vie. Mais il ne peut en boire qu’une à la fois. S’il en avale plus d’une, son corps explosera. Fulcanelli lui demande s’il veut mettre sa vie en jeu. Asiamar répond que bien sûr qu’il veut, il a cent-dix ans et plus grand-chose à perdre. C’est au tour de Tadeo de s’adresser à lui : Au sommet de la montagne sacrée, Asiamar boira l’élixir alchimique. XVII répond qu’il craint ne plus avoir la force de l’escalader. Son interlocuteur le rassure : il n’a plus à prouver sa force, c’est Beto qui va le hisser jusqu’en haut. Il a déjà accompagné certains d’entre eux. Il lui dira comment accomplir le rituel de Citrinitas, l’œuvre au jaune. Le grand gorille doté de conscience s’élance avec Asiamar accroché à son dos, et il atteint rapidement le sommet. Il installe le jeune chevalier au centre d’un tracé labyrinthique en forme de cercle, en lui répétant que s’il veut vivre ses premières mille années, il doit accomplir le rituel Citrinas. Il énonce les consignes : Mettre une seule goutte sur sa langue, sans l’avaler. S’il avale la goutte avant, son corps se désintègrera… Il sera seul pour lutter contre lui-même. À son soleil intérieur, il lui faut ajouter la puissance du soleil extérieur, et pour cela, vaincre son ouragan ardent, et s’immerger en lui. Il arrivera en son centre et là, il passera vingt-deux jours à absorber cette inimaginable chaleur. S’il résiste à tout cela, alors seulement, il pourra avaler la goutte sacrée… et son corps flétri rajeunira. Le corps astral d’Asiamar se trouve attiré par une énorme boule de feu.


Dernier tome de cette tétralogie, l’horizon d’attente du lecteur comprend une résolution de l’intrigue principale en bonne et due forme, et de préférence l’aboutissement également des intrigues secondaires. En effet, le récit aboutit à une résolution claire, d’une certaine envergure, ouvrant vers un futur à construire, les chevaliers d’Héliopolis pouvant potentiellement apporter leur pierre à l’édifice, voire conduire l’humanité sur le chemin de la progression spirituelle collective et personnelle, en l’accompagnant dans un processus de transformation alchimique, en passant par les quatre étapes Nigredo, Albedo, Rubedo et Citrinitas, dans cet ordre un peu anticonformiste. Le dessinateur et le coloriste continuent à faire des merveilles, un enchantement visuel, avec le souffle du grand spectacle et de l’élan romantique de la jeunesse. Toujours très en verve, le scénariste continue d’introduire de nouveaux éléments, pas forcément attendus, comme le célèbre tueur en série œuvrant à Londres en 1888, ou en revenant dans le passé alors qu’un chevalier d’Héliopolis rencontre Louis XV (1710-1774), puis la reine de France Marie-Caroline-Sophie-Félicité Leszczynska (1703-1768). En cohérence avec les tomes précédents, il s’empare de l’Histoire pour mieux la plier aux besoins de son scénario, avec entrain et sans remords, que ce soient les détails des mutilations monstrueuses perpétrées par Jack l’éventreur, ou la descendance de la reine de France.



De manière tout aussi cohérente, le dessinateur poursuit dans sa veine réaliste et détaillée, descriptive avec de belles ambiances lumineuses. Cela commence par des tons entre ocre et sépia pour le pub, puis des très belles nuances de bleus dans le terrain de vague de nuit. Le haut de la page suivante met en avant la grisaille londonienne rendue encore plus cafardeuse par l’annonce d’une nouvelle victime de l’éventreur, et sans transition, sur la même page, c’est l’air pur d’une chaîne montagneuse avec des nuages cotonneux, avant de basculer vers un ciel plus brun au sommet de la montagne, permettant de glisser naturellement vers les oranges bruns du soleil et le bleu plus pâle et plus froid du corps astral. En fonction de ses goût personnels, le lecteur se sentira plus touché par le bleu gris de la première rencontre, également nocturne, entre Asiamar et Vénus, la nuée de corbeaux dont le corps noir est enveloppé de flammes, les teintes verdâtres de l’asile de Bedlam, des verts plus sombres pour le laboratoire industriel de Vénus, ou encore la teinte mordorée quand… Oups ! Non, pas un tel divulgâcheur… À nouveau, le dessinateur se donne sans retenue pour donner à voir toutes les péripéties du récit, des éléments quasi gore (le coup de scalpel tranchant net le cou et la jugulaire, les mains de l’éventreur fouaillant l’abdomen ouvert de sa victime pour en extraire…), le combat acrobatique entre Asiamar et Vénus dans des échafaudages, une scène incroyable où les mains de Vénus façonnent un matériau primordial pour en faire une silhouette féminine, un acte de création déconcertant, ou encore cette scène finale dans cette teinte mordorée où… Oups ! À nouveau un faux pas qui se serait avéré un commentaire trop révélateur…


Quel que soit son degré de surprise à découvrir que le récit se nourrisse de la légende de Jack l’Éventreur, le lecteur se trouve à nouveau projeté dans ce monde, dans ces lieux si concrets, si palpables. Il prend le temps d’observer la table grossière en bois du pub, les deux bougies posées sur de simples coupelles, le sol en pierre, les carreaux de verre épais et ne laissant passer qu’une partie de la lumière, le tonneau près du comptoir, etc. À nouveau, en fonction de ses préférences, il va prendre son temps pour plus détailler la tenue de Jack l’Éventreur, la texture de la roche dans les Pyrénées espagnoles, le bouillonnement de l’énergie du soleil, les mouvements de la fourrure de gorille de Beto, la minutie du détail des éléments de Tower Bridge en construction, la beauté du jardin devant le petit Trianon, les câbles et les tuyauteries des éprouvettes de gestation à taille humaine, les débris de Londres sous les bombes en 1941, ou la forme du vaisseau spatial (Oups ! le morceau est lâché…). Le bédéaste fait preuve d’un investissement de chaque séquence, chaque planche, concevant une prise de vues et un découpage spécifique à chaque action ou chaque discussion, afin de mette aussi bien en valeur l’enchaînement logique des mouvements lors d’un affrontement physique, que les gestes machinaux lors d’une conversation et ceux plus révélateurs.



Donc, le scénariste pilote son intrigue de manière à arriver à une résolution apportant la satisfaction de l’aboutissement. Mais quand même… En cours de route, le lecteur en vient à ressentir des émotions contradictoires. Avec un peu de recul, phagocyter les crimes de Jack l’Éventreur s’avère totalement en phase avec le reste de la série, qui a déjà intégré des éléments comme la couronne de Marie-Josèphe, la main de Napoléon Bonaparte sous son gilet, ou encore la retraite de Russie, un tigre, la guillotine, etc. Toutefois à une deux reprises, il se dit que le ton de la narration dépare du tout. Il y a la révélation énorme sur la véritable nature de Fuxi qui pousse le bouchon vraiment très loin, qui constitue une sorte d’accélération de l’intrigue jusqu’à des ellipses monumentales et des cases qui donnent la sensation d’une présentation condensée qui aurait dû faire l’objet de plusieurs pages. Même sensation de déphasage avec la révélation de ce que les Chevaliers d’Héliopolis ont fait subir à Vénus Blavatsky (un hommage à Helena Blavastki, 1831-1891, une occultiste, cofondatrice de la Société théosophique et théoricienne de la théosophie) : une abjection peut-être pire qu’un viol. Dans le fil du récit, cet aveu ne passe pas : trop sadique, trop en décalage avec le reste… Même un lecteur indulgent éprouve des difficultés à accepter que cet acte ignominieux soit raccord avec la politique pratiquée sur Sirius. C’est comme si la série avait été raccourcie d’un tome ou deux et que le scénariste avait dû condenser son intrigue au point qu’elle en perde sa cohérence faute de pouvoir étoffer certains choix. De fait, cette narration accélérée a pour effet de cantonner les femmes à un rôle purement décoratif, et de faire-valoir pour les chevaliers d’Héliopolis. Un comble quand dans le tome précédent, le caractère hermaphrodite d’Asiamar semblait constituer l’évolution logique du processus de transformation alchimique. Et d’ailleurs où est passé Napoléon Bonaparte ?


Un dernier tome à la narration visuelle toujours aussi solide et enchanteresse, substantielle, inventive et pleine d’entrain. Une intrigue qui continue de se nourrir d’éléments historiques arrangés à la sauce du scénariste. Traditionnellement la troisième phase du Grand Œuvre alchimique que le scénariste a ici placée en dernier : la transmutation solaire et de l'épuration, affiner et de recombiner les éléments épurés… Alors qu’il s’était tenu à l’écart de ses excès sadiques habituels, le scénariste en met en scène un (les éventrations et mutilations) et en évoque un second ignoble, tout en surenchérissant dans les rebondissements improbables. Pour conclure sur la formation d’une équipe de surhumains (presque une équipe de superhéros)… dont les aventures ne seront jamais contées. Le lecteur en ressort avec le sourire aux lèvres devant une telle accumulation virant au kitsch, et le regret que cette conclusion détonne par rapport aux trois précédents tomes.



mercredi 2 septembre 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T03 Rubedo, l'œuvre au rouge

Les mots ne sont pas ce qu’ils décrivent. Les faits sont les faits.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 02: Albedo, L'Œuvre au blanc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château de Saint-Cloud, Napoléon se réveille dans son lit en hurlant. Joséphine Beauharnais se trouve sortie de son sommeil et fait remarquer que ça fait un mois qu’il se réveille toutes les nuits en sursaut. Elle estime qu’il devrait consulter un médecin. Il élude la question : Juste un cauchemar. Elle le reprend : un cauchemar qui l’empêche de la satisfaire, depuis qu’il s’est couronné empereur, il se comporte avec elle comme un impuissant, pas comme l’amant dont elle a besoin. Il lui répond sèchement, l’enjoignant à arrêter de se plaindre, car tout Paris goberge de ses incartades avec ses jeunes officiers. La discussion s’envenime, lui espérant que l’un de ces opportunistes saura l’engrosser car c’est le rôle de l’épouse de lui donner un fils pour créer une dynastie. Elle lui répond qu’elle tombe de sommeil. L’empereur décide de sortir.



Napoléon Bonaparte enjambe le bord de la fenêtre et saute vers une voiture à cheval qui l’attend. Le sergent Lemorpion l’attend en uniforme, tenant les rênes. L’empereur le traite de crétin : Était-ce trop pour sa cervelle de crapaud que de lui demander de s’habiller aussi en civil ? Le soldat se rattrape en l’informant qu’il a accompli sa mission : Madame Coquelicot a reçu le sac de pièces d’or que Bonaparte lui a envoyé, elle attend le cœur grand ouvert. L’empereur fixe un loup sur son visage et répond que le cocher aura sa récompense de cent bouteilles de vin. Arrivé à destination, il descend de la voiture, et pénètre dans la maison close, vide de tout autre client, et est accueilli par la Madame qui lui confirme que vingt filles l’attendent comme convenu. Il les essaye une par une dans la chambre mise à sa disposition, à raison d’une minute chacune. Autant d’échecs : il cherche un baiser avec une âme. Il repart en claquant la porte et rejoint la voiture. Il fait quelques confidences à Lemorpion : Pour trouver ce qu’il cherche, il faudrait qu’il embrasse son propre cerveau, personne ne comprendra jamais. Son cœur vit dans un autre monde, les baisers de toutes les femmes sont vides. La seule qui puisse le satisfaire est une véritable reine, elle a engagé la bataille contre lui. Il continue : Les batailles contre les femmes sont les seules qui se gagnent en fuyant, il oubliera cette reine en combattant le monde entier… Sur une montagne dans le Nord de l’Espagne, Asiamar est en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, assis dans la position du lotus. Sa concentration est rompue par l’arrivée de maître Tadeo chevauchant un condor géant. Celui-ci lui crie qu’en se cachant ainsi pour trouver une réponse à son problème, Asiamar gâche les trente mille années qu’il pourrait vivre. XVII lui dit que sa réponse pourrait être de se jeter dans le vide…


La séquence d’ouverture vient confirmer que le véritable antagoniste du récit n’est autre que… Napoléon Bonaparte. Belle ambition pour le scénariste, d’autres auteurs s’y sont essayé, s’inclinant en cours d’intrigue devant l’ampleur insurpassable de son destin, par exemple Jean Dufaux dans Double Masque, six tomes de 2006 à 2013, avec Martin Jamar. Ici, les auteurs parviennent à s’accommoder de ce destin écrasant… en faisant encore plus fort. Ils le présentent comme un homme assez jeune, svelte, avec la main sous le gilet (l’explication a été établie dans le tome précédent), avec un visage assez dur. Ils s’amusent à le montrer comme un individu athlétique, capable de sauter de la fenêtre d’un premier étage, un homme tragique s’exprimant à haute voix sur une terrasse de Notre-Dame, charismatique, limite gourou pour haranguer ses soldats et leur faire supporter la faim et le froid. Le lecteur comprend vite qu’il lit une fable plutôt qu’une reconstitution historique. Le grand homme a succombé aux charmes d’une belle inconnue, et faute de pouvoir en faire sa reine (le terme qu’il utilise, car il y a déjà une impératrice), il décide de conquérir le monde pour évacuer sa frustration (chacun sa méthode). Le lecteur prend grand plaisir à le voir se battre en duel à l’épée contre XVII, ou encore à assister à sa mise en bière à Sainte-Hélène dans des circonstances aménagées par rapport à la réalité historique. La soudaineté de l’arrivée du Général Hiver donne lieu à une splendide double page, trois cases de la hauteur de la page par planche, une vue de l’esprit aussi amusante que fatale.



Dès la première séquence, le lecteur ressent la confiance que le scénariste porte à l’artiste : il se repose sur lui pour faire souffler un vent d’aventures, avec des touches de dramatisation, et d’autres de farce (le scénariste affuble un personnage du patronyme de Lemorpion). Le lecteur prend un plaisir simple au premier degré de la silhouette de Bonaparte bondissant vers le sol, du même ajustant son loup sur son visage, de la petite silhouette solitaire de XVII en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, des grands arabesques dessinées par une chaîne métallique maniée par un chevalier, du combat à mains nues contre un tigre dans une arène, d’un second vol à dos d’un condor géant au-dessus Paris, du zeppelin steampunk dans un ciel d’orage, de l’improbable berceau formé par les racines d’un arbre majestueux, etc. Les auteurs ont le sens du spectacle. L’artiste sait intensifier la tension d’une scène par sa mise en couleur : les flammes rouge orangé lors de l’accouplement du roi rouge et de la reine blanche, l’aura bleutée du corps astral de XVII, la luminosité gris-bleu de la nuit depuis la terrasse de Notre-Dame, le retour du rouge orangé pour les incendies de Moscou, les nuances de vert entre sauge et épinard baignant la crypte alchimique, etc. Il y a également ces pages muettes splendides : Asiamar méditant devant le paysage des sommets d’une chaîne de montagne, avec une couche nuageuse en contrebas, ces six cases verticales réparties sur deux planches en vis-à-vis où frappe le Général Hiver faisant des morts par centaines dans les rangs de l’armée napoléonienne, ou encore Beto ouvrant les portes de la crypte pour aller réveiller XVII.


La narration visuelle inscrit ainsi le récit dans l’aventure spectaculaire et fantastique tout en soignant la reconstitution historique. Si le cœur lui en dit, le lecteur sent son regard s’attarder sur de nombreux détails : la façade du château de Saint-Cloud, l’uniforme du sergent Lemorpion, la décoration intérieure de la maison close, le pavage des rues de Paris, l’architecture intérieure du temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, la beauté de la cathédrale Notre-Dame de Paris, quelques monuments de Moscou, les uniformes napoléoniens, etc. L’artiste sait faire ressortir aussi bien les moments merveilleux (un corps astral, l’attaque fulgurante du scarabée de jade), que les situations complexes (Asiamar jugé par les neuf chevaliers d’Héliopolis, le général britannique Hudson Lowe délivrant sa sentence de mort à Napoléon). Les dessins plongent donc le lecteur dans une époque historique bien identifiée, à partir d’environ 1810 à 1823, puis dix-neuf années après le décès de Napoléon Bonaparte, apportant un ancrage à cette fantaisie historique.



Le lecteur se prépare à ce troisième stade de la transformation alchimique, Rubedo, c’est-à-dire l'achèvement de la grande œuvre, l'union mystique et la réalisation de la totalité, symbole de l'illumination, de la sagesse ultime. Il peut être un peu décontenancé par ce choix du scénariste de placer cette phase en troisième, avant Critinitas généralement qualifiée de troisième phase. Il relève qu’en cours de récit, Asiamar lui-même explicite les transformations par lesquelles il est passé : Avec Nigredo, il a vaincu son chaos mental, son armure émotionnelle, sa lâcheté animale, l’obscurité qui assombrissait son âme. Avec Albedo, il est parvenu à la pureté spirituelle, la vertu lumineuse, faite de beauté et de bonté. Et devant les Chevaliers d’Héliopolis, il s’interroge : Que lui manque-t-il ? La réponse d’Imhotep prend autant le lecteur au dépourvu que le héros lui-même : Asiamar ne connaît que la bonté féminine, il lui faut découvrir la cruauté féminine. Comme le scénariste n’est pas renommé pour sa fibre féministe, le lecteur craint le pire… et c’est moins pire qu’il était en droit de le redouter… voire la cruauté dont fait preuve Asiamar ne se trouve pas liée à la féminité… Bref… L’intrigue poursuit son cours : alors que le personnage principal semble intégrer ses deux facettes dans toutes leurs nuances, il apparaît que Napoléon n’est pas en mesure de faire preuve d’une telle discipline, une forme de reflet déformé du héros, un cheminement conduisant à l’échec. Le lecteur retient donc plutôt cette perspective de l’intrigue et les valeurs qui s’en trouvent mises en avant : la capacité de s’adapter et de progresser, d’accepter ses qualités et ses défauts, de s’intégrer à un groupe, illustrant la maxime que : Tout seul on va plus vite (ce que fait Napoléon Bonaparte) et qu’à plusieurs on va plus loin (Asiamar acceptant les enseignements des Chevaliers d’Héliopolis et intégrant leurs rangs).


Ce récit d’aventures continue avec élégance, adresse et une pointe d’amusement. Le dessinateur fait preuve d’une implication sans faille pour toutes les dimensions de la narration visuelle : reconstitution historique, mises en scène vivantes, éléments fantastiques, scènes d’action, avec une sensation enjouée communicative. Le scénariste s’amuse avec l’Histoire, avec le Grand œuvre alchimique, le héros surmontant les épreuves et progressant ainsi dans la spiritualité. Entrainant.



mercredi 19 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T02 Albedo, l'œuvre au blanc

Les planètes sont des globes de pierre et de terre et pourtant elles sont vivantes.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 01: Nigredo, l'œuvre au noir (2017) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée.


Les Chevaliers d’Héliopolis. Neuf alchimistes qui, en confectionnant l’élixir de longue vie, peuvent vivre trois cents siècles. Fuxi, né en 2852 avant J.-C., l’un des premiers rois de Chine, inventeur de l’écriture et des hexagrammes du Yi King. Imhotep, né en 270 avant J.-C., grand prêtre de la cité sacrée d’Héliopolis, en Égypte. Auteur des plus vieux textes scientifiques, et médecine et astronomie. Lao Tseu, né au IVe siècle avant J.-C., le plus grand philosophe de l’Histoire chinoise, a écrit le Tao Te King, œuvre essentielle du taoïsme. Ezequiel, né en 595 avant J.-C. un prophète hébreu, auteur du livre d’Ezequiel, où il fait d’importantes révélations sous forme de visions symboliques. Jean l’apôtre, auteur de l’Apocalypse (Nouveau Testament). Disciple le plus jeune et le plus aimé de Jésus. Nostradamus, né en 1503, médecin et astrologue d’origine juive, auteur de prophéties dans lesquelles il prédit plusieurs catastrophes dans le monde, de 1555 à 3797. Le comte de Saint-Germain, né en 1712, de nationalité inconnue, parlait onze langues à la perfection, portait sur lui de nombreux diamants, dont il se servait comme d’argent, fut conseiller de Louis XV. Fulcanelli, d’âge inconnu, auteur de livre d’alchimie, restaurateur de cathédrales gothiques en France. Tadeo, origine et âge inconnus, maître en arts martiaux. Il pourrait être l’apôtre Judas Thaddée, que les Évangiles présentent comme le frère de Jésus. Ces alchimistes immortels ont fait construire un refuge secret, la Nouvelle Héliopolis, dans les montagnes au nord de l’Espagne.



Asiamar se trouve à l’extérieur de la forteresse : fini sa retraite obligatoire, quarante jours enfermé sans voir personne. De nouveau, il sent la caresse des montagnes et de l’air pur de la révérée Héliopolis. Il est rejoint sur les pentes de la montagne par maître Tadeo, à qui il indique que le parfum de ces pierres lui manquait, elles qui l’ont autrefois lavé des odeurs du château de Versailles, cette luxueuse demeure sans latrines. Le maître lui demande quelle est son arme préférée. L’élève répond qu’il n’en pas. Tadeo explique qu’il existe une arme immatérielle, invisible, plus puissante que toute autre, il va la lui montrer. Enfin, elle, il ne la verra pas, seulement ce qu’elle provoque. Tout en marchant, ils sont arrivés à proximité d’une demi-douzaine de boucs. Tadeo se rapproche encore des animaux, s’arrête et ferme les yeux. Il pousse un cri dévastateur et les boucs tombent raides morts. Il explique : l’onde de choc provoquée par son cri a tué un animal, puis, comme la peste, s’est répandue pour tuer les autres. Asiamar reconnaît qu’il s’agit d’une arme remarquable mais utilisée de façon cruelle, pauvres boucs. La leçon n’est pas finie : Tadeo pousse un autre cri qui leur redonne vie.


Le scénariste sent que le lecteur manque de contexte, et il commence par un trombinoscope d’une page, présentant les neufs chevaliers d’Héliopolis avec un portrait en plan poitrine, leur nom et un court texte les situant chronologiquement. Ce mélange entre personnages historiques et personnages de légende indique au lecteur comment situer le récit : une fiction empruntant à l’Histoire de manière libérale, sans prétention de véracité. Cette façon de faire se trouve confirmée dans ce tome par le traitement réservé à Napoléon Bonaparte (1769-1821) et au général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800). Le principe selon lequel ces neuf individus sont des alchimistes qui ont confectionné un élixir qui leur confère une espérance de vie de trois cents siècles le confirme, si le lecteur avait encore entretenu un doute. L’alchimie se trouve toujours au cœur du récit : après l’œuvre au noir (mort sous l’influence de Saturne), voici l’œuvre au blanc c’est-à-dire purification, lavage sous l’influence de la Lune. Voilà Napoléon Bonaparte à la recherche du processus qui lui permettra d’accéder à la vie éternelle, en Égypte, puis à Nazareth. Lors de cette quête, il acquiert une abeille de Jade, et le lecteur découvre pour quelle raison il se tient souvent avec une main dans son gilet. Le personnage principal subit une nouvelle épreuve transformatrice, et lui-même met à l’œuvre sa propre capacité à se transformer : son hermaphrodisme, un individu alchimique.



Ainsi bien conscient de la nature du récit, avant tout des aventures, le lecteur se laisse entraîner par sa dimension spectaculaire, et par la qualité de sa narration visuelle. Comme dans le tome précédent, le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et le dessinateur se montre à la hauteur de chaque séquence. Une fois passé la planche du trombinoscope, quatre pages dans les montagnes autour de la citadelle des Chevaliers d’Héliopolis. Les couleurs habillent les contours encrés : l’impression donnée par l’herbe plutôt sèche, se mêlant aux roches, chacune avec leur texture particulière. En planche cinq, le vert de la végétation se fait plus consistant alors que les deux personnages sont descendus vers l’entrée d’une grotte, et les roches se font plus massives, les couleurs accompagnant ce passage de la haute montagne à une zone plus basse et plus accueillante. Tout du long de ce second tome, les couleurs vont établir une ambiance par séquence, rehausser les reliefs de chaque surface détourée, apporter des textures et aller jusqu’à la couleur directe pour certains éléments de décors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plutôt subjugué par les pierres de taille à l’intérieur de la citadelle, les teintes dorées de la crypte alchimique, les jaunes plus d’élavés des déserts égyptiens, qui se teintent d’orange puis de rouge lors de l’affrontement de l’armée française contre les Mamelouks, ceux tirant vers le brun dans la chambre intérieure du Sphinx, le vert de gris tirant vers le prasin pour le rayon lumineux s’abattant sur le sommet de la pyramide de Kheops la nuit, ou encore le bleu Tiffany luminescent alors que XVII sort par la fenêtre des appartements de Napoléon Bonaparte de nuit.


Tout du long, le dessinateur a le sens du spectacle : l’onde de choc du cri qui tue, Beto, un énorme gorille doté de conscience, abattant de toutes ses forces sa masse sur la couronne de Marie-Josèphe, archiduchesse d’Autriche et reine de Pologne, Asiamar s’enfonçant dans l’eau vu en contreplongée, l’armada de Bonaparte sur la Méditerranée dans une magnifique illustration en pleine page, une nuée d’abeilles formant un cercle autour de la tête de Napoléon nourrisson, la danse de Nadia, des chevaux galopant dans une mer de sang (après l’exécution de trois mille Mamelouks), une planche constituée de cinq cases de la largeur de la page montrant un voyage à toute allure pour rejoindre la pyramide de Kheops, le sacre de Napoléon Bonaparte en empereur, un affrontement entre XVII et Beto d’un côté, contre une quinzaine de soldats de l’autre. C’est un vrai plaisir de lecture que de voyager ainsi, d’accompagner le très calme et très efficace Asiamar, de voir la détermination quasi obsessionnelle sur le visage et dans les gestes de Napoléon, d’assister à la fureur déchaînée de Beto. Le lecteur met son esprit critique en veille et profite de sa place privilégiée pour ces aventures hautes en couleurs.



Le titre du premier album contenait déjà la trame du récit : la transformation alchimique en quatre étapes : Nigredo, Albedo, Critinitas, Rubedo. Celui-ci se situe dans la droite lignée de cette tétralogie conçue comme un tout. Les aventures d’Asiamar ne prennent leur sens que dans le processus de la transformation. Comme il s’y attendait, le lecteur voit la particularité physique du héros jouer un rôle dans ce deuxième tome. Au-delà des remarques d’ordre politique, cela constitue l’aspect le plus transgressif du récit, bien plus que la dimension fantastique de l’alchimie, ou que les libertés prises avec la réalité historique. Asiamar défie les stéréotypes du genre et de genre, avec le sourire, une certaine assurance de séducteur et un naturel confondant. En toute simplicité évidente, le scénariste met en scène un personnage principal politiquement incorrect au possible, ou au contraire d’un rare niveau d’inclusivité. Le lecteur pourrait même ne pas en prendre conscience, entièrement captivé par les péripéties de l’intrigue et leur rythme. Il lui arrive même de ne pas savoir trop ou donner de la tête. Faut-il prendre au premier degré cette histoire de cri qui tue ? Sans même parler du cri qui redonne la vie ! Mais quel est donc l’objectif de ces neuf chevaliers d’Héliopolis ? Dans un premier temps, Napoléon Bonaparte est montré comme un stratège extraordinaire, comme un conquérant hors pair, sachant galvaniser ses troupes, manipuler les foules conquises, et très adroit à l’épée en duel. Puis la réalité de l’horreur des massacres et celle de la soif de pouvoir apparaissent en pleine lumière, dans toute leur atrocité et leur horreur. Enfin les auteurs réalisent une séquence d’anthologie en deux parties : l’attente de l’arrivée de Letizia Bonaparte (1750-1836) pour le sacre, puis le baiser aussi gratuit que spontané, mais sans consentement, entre Napoléon et…


À l’évidence, les deux créateurs s’amusent : les libertés prises avec la réalité historique, la caractérisation de Napoléon Bonaparte, l’explication de sa main glissée sous son manteau, la transposition du Grand Œuvre appliqué au voyage du héros, la mise en couleurs splendide, la narration visuelle solide et vivante. Parfait. Sans avoir l’air d’y toucher, ils réalisent une évolution de l’archétype du héros d’aventure, transformant radicalement ce qu’il incarne. Formidable.



mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mercredi 1 avril 2026

Diosamante

Diosamante ouvre les yeux, et par ses yeux c’est l’Univers qui regarde…


Cet ouvrage rassemble le premier tome de la série, ainsi que la vingtaine de pages du deuxième resté inachevé : La Passion de Diosamante (1992) et Les enfants de Diosamante. Sa première édition date de 2010. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Jean-Claude Gal (1942-1992) pour les dessins et les couleurs. Cette intégrale comprend soixante-quatorze pages de bande dessinée, cinquante-cinq pour le tome 1, dix-neuf pour le début du tome 2. La série a été interrompue suite au décès du dessinateur. Le scénariste a réalisé la suite : La parabole du fils perdu (2002) avec Igor Kordey.


Chapitre 1 L’ascension de l’âme. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé. – Pascal. Le sage avait raison qui disait : Le Destin conduit celui qui accepte, celui qui refuse, il le traîne… Diosamante, reine d’Arhas, lui opposa un tel déni que le Destin lui fit tout perdre en l’espace d’un instant. Dans le même temps, par le fait même qu’une telle perte équivalait à une renonciation infinie, il lui faisait regagner l’essentiel : son impénétrable Vérité. Diosamante était d’une beauté si intense qu’en Arhas, toutes les autres femmes ne furent bientôt qu’insignifiantes ombres domestiques et que les hommes, partageant un seul et même rêve ne vivaient plus que pour devenir un jour son amant. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, nobles ou serfs, abandonnant tout autre activité, s’employaient à acquérir force et adresse dans le maniement des armes, avec l’espoir de triompher lors de la Joute et d’être le Champion qui, pendant la première nuit du Nouvel An, mériterait de partager la Couche Royale pour accepter ensuite qu’au cours du derniers mois, à l’occasion du Solstice d’Hiver, elle lui arrachât le cœur, en guise d’atroce démonstration d’amour, afin d’en dévorer un morceau et de précipiter le reste de la dépouille encore palpitante entre les crocs de ses hyènes noires. Voilà pourquoi de farouches guerriers, après avoir abandonné des épouses aux yeux secs, avancent à présent en trébuchant sur les rats téméraires des ruelles désertées, ivres de haine et de désir, vers le Palais Ardent où les attend l’unique femelle du Royaume, nue et luisante telle la lune en son plein… Voilà pourquoi des fossoyeurs souriants creusent d’innombrables sépultures : aujourd’hui est la première nuit du Nouvel An.



Dans la cité d’Arhas, les deux servantes de la reine lui ôtent son voile, et elles se retrouve nue dans son immense chambre. Elle va s’allonger sur sa couche, congédiant les deux jeunes filles, et regardant les deux prétendants s’affronter en ombre chinoise derrière le voile tendu devant l’entrée. Les deux guerriers combattent à l’épée, vantant la force suprême de leur amour pour la reine, malgré sa cruauté. L’un des deux triomphe et décapite son adversaire pour offrir sa tête tranchée à Diosamante qui l’accueille avec volupté dans sa couche… Et il s’écroule sur elle, mort, un morceau d’épée planté dans son dos. Elle repousse le corps en disant qu’elle voulait un amant, pas un cadavre. Et elle lève, se drape du voile comme d’une robe, s’équipe d’une épée dans son fourreau ceint à sa taille et sort pour contempler la ville. Elle la découvre en proie aux flammes, les habitants en train d’être massacrés par les Barbares.


Les années ayant passé, les décennies également, le lecteur dispose des informations relatives à ce projet éditorial, au fait que la série ait été laissée inachevée, un second tome ayant vu le jour bien plus tard, dessiné par Igor Kordey, excellent artiste, n’ayant pour seul tort ne pas être Jean-Claude Gal. Les deux derniers tomes n’ont jamais été réalisés. Dans son introduction de janvier 2010, le scénariste évoque sa rencontre avec le dessinateur, la série Arn scénarisée par Jean-Pierre Dionnet, et l’accord qu’il obtient de l’artiste lui-même de réaliser une série en couleurs. Puis il raconte que : Les trois premiers albums de Gal racontant les aventures de guerriers virils, il a décidé dans sa recherche sacrée de la différence de créer une héroïne, Diosamante, une femme hors du commun, qui réunit en son âme la sagesse et la beauté. Il a imaginé une histoire en quatre tomes. Dans le premier, Diosamante rencontre son amour, un saint homme avec qui elle aura trois fils. Dans le deuxième tome, elle sauve le premier d’entre eux. Dans les deux derniers tomes, elle libère ses autres enfants et retrouve sa vie d’avant la guerre. Et voilà tout est dit, le lecteur découvre que l’histoire est exactement conforme à ce qu’annonce le scénariste.



Il est possible que le lecteur entame ce tome avec une petite arrière-pensée irrépressible du genre : Ça va être compliqué. Il peut avoir en tête d’autres ouvrages de ce même scénariste à forte teneur mystique ou ésotérique, ou enfilant des horreurs insoutenables l’une après l’autre. Il éprouve la sensation que ses a priori s’avèrent fondés en découvrant la première page : un texte avec une illustration courant au pied et sur la partie gauche de la page. Or la page de texte constitue un repoussoir réflexe pour qui est venu lire une bande dessinée. Dans les faits, cette introduction se lit facilement, amenant à une scène d’action dès la deuxième planche, le lecteur soupire, tout va bien se passer. L’ensemble du récit illustré par Gal se compose de cinq chapitres avec les titres suivants : L’ascension de l’Âme, Les contraires unis par l’Amour, La Vérité de l’Illusion, Rien n’est fait pour durer et toujours sur lui-même le Monde se referme, La force de l’Amour triomphe de toutes les épreuves. Les quatre premiers chapitres s’ouvrent avec une citation de Blaise Pascal (1623-1662), puis de Angelus Silesius (1624-1677), El Topo (personnage principal du film du même nom de 1970, réalisé par Jodorowsky), Lao Tseu (VIe ou Ve siècle avant JC). Ces citations sont suivies par un paragraphe commençant par : Le Sage avait raison qui disait… Par exemple pour le premier chapitre : Le Destin conduit celui qui accepte, celui qui refuse, il le traîne…


En fait, une fois passé le texte introductif du premier chapitre, le lecteur en prend plein les yeux et ces considérations se trouvent reléguées au second plan. Quel spectacle ! Il s’agit d’un récit appartenant au genre Heroic Fantasy : il saute immédiatement aux yeux du lecteur que l’artiste (et cette appellation est totalement méritée) veut donner à voir ce monde imaginaire dans ses moindres détails, qu’il soit possible d’éprouver la sensation de le toucher, d’imaginer ce qui se trouve après la bordure de chaque case. Et c’est une réussite exemplaire. En fait, dès la page de texte avec cette illustration, c’est déjà incroyable : la texture de la pierre variant à chaque endroit, la sculpture finement ouvragée, le serpent, la jarre, les rochers, tout mérite que le lecteur y prenne son temps pour observer et scruter. La deuxième planche s’ouvre avec une case de la largeur de la page montrant plusieurs édifices en pierre de la cité, avec ce même soin apporté à définir chaque volume, à retranscrire le matériau dans toutes ses aspérités, avec un serpent au premier plan à gauche, une petite statue d’une déesse, les façades sculptées dans la pierre des temples… À nouveau il est possible d’y consacrer plusieurs minutes sans épuiser la richesse du dessin. Les parois de la chambre de la reine présentent tout autant de détails, de sculptures finement ouvragées. Les tenues de cérémonie des deux guerriers regorgent de détails. Etc. C’est un festin à chaque case.



Il est impossible de rendre compte de la munificence de chaque planche, chaque case étant un spectacle à elle seule. Visiblement le scénariste en a pleinement conscience, car il laisse les images porter la narration, en se faisant moins dissert qu’à son habitude. Alors le lecteur se laisse emmener dans ces lieux pleinement réalisés et ces séquences tangibles : attaque des Barbares, combats sanglants, magnificence de l’enceinte de la cité de Sarabba, beauté baroque du palais d’Urbal avec le trône gigantesque à l’extrémité d’un pont surplombant un bassin, ruine d’une autre cité où deux clans se font la guerre avec l’extermination mutuelle comme seule issue envisageable, temple perdu dans les montagnes avec ses statues de moines méditant, navire voguant sur les flots, etc. L’investissement et la minutie de l’artiste sont totaux et sans compromission de la première à la dernière case, un travail de titan. Dans son introduction, le scénariste indique qu’il avait accepté de travailler avec l’artiste sous réserve que celui-ci relève le défi de travailler en couleurs, ce qu’il a fait. Il sait coloriser les formes sans jamais les noyer, tout en travaillant pour aboutir à une ambiance pour chaque scène, en conservant la sensation d’une approche réaliste, du grand art.


Émerveillé par la narration visuelle enchanteresse et extraordinaire, le lecteur laisse l’intrigue passer au second plan. Fidèle à lui-même, le scénariste imagine une suite d’épreuves terribles et parfois sadiques comme métaphore de la progression spirituelle de son héroïne. Celle-ci avait littéralement le monde à ses pieds, et elle doit cheminer vers l’humilité, l’éveil spirituel, pour pouvoir obtenir ce que son cœur désire plus que tout : un mari et des enfants… Bon un peu plus que ça. Comme tous les héros mâles du scénariste, elle doit souffrir dans sa chair, et se faire humilier jusqu’au dernier degré, Jodorowsky se montrant d’une cruauté inventive quel que soit le genre des personnages. Le décès de l’artiste met un terme aux aventures avant qu’elle ne puisse sauver ses trois enfants et regagner son foyer. Toutefois, elle aura progressé sur le chemin de l’amélioration personnelle cher au scénariste, devant apprendre la leçon de l’humilité de manière répétée et à chaque fois plus humiliante.


Le lecteur sait en commençant cette série qu’elle n’a pas eu de fin. S’il commence par l’introduction du scénariste, il en découvre l’issue qu’il voulait lui donner, en même temps qu’une version synthétique des pages qu’il va lire. Rien ne peut le préparer à la solidité du monde dans lequel il va s’immerger, à la méticulosité des planches approchant le photoréalisme pour un monde imaginaire d’une richesse visuelle inouïe. Alors que tous les hommes tombent amoureux de Diosamante, lui tombe amoureux de la puissance incroyable des lieux et des personnages. Une trame narrative classique pour Jodorowsky, sublimée par la narration visuelle de Jean-Claude Gal. Un voyage inoubliable, qui importe plus que la destination.



mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.