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lundi 31 août 2026

Karma

Conditionnement & Discipline


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Simon Bogojević pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Celle-ci présente la particularité d’être dépourvue de tout texte : ni phylactère, ni cellule de texte.


Dans un bureau, un homme et une femme, assis face à face, sont concentrés sur leur écran respectif et sont en train de taper sur leur clavier, rédigeant un rapport. Soudain, ils lèvent la tête simultanément : la lumière au-dessus de la porte vient de s’allumer, ils sont convoqués dans la grande salle de réunion. Ils se lèvent de concert et marchent rapidement dans les larges couloirs. Leur responsable hiérarchique les attend avec un dossier papier, un avis émis par une banque. La femme prend le dossier et ils sortent. Très efficaces, peu de de temps après ils sonnent à la porte d’un petit appartement. Une vieille femme apeurée leur ouvre, ils pénètrent dans l’appartement où se trouvent également le mari âgé et une jeune fille. Les deux employés leur signifient leur expulsion immédiate, et font signer le document officiel au vieil homme, ce qu’il fait sans discuter. Ils remontent ensuite dans leur berline, sans se retourner, alors que la famille est sortie sur le trottoir, et que la jeune fille pleure. Au loin, sur l’herbe d’une colline, un bouc observe la scène en silence.



Quelques jours plus tard, la lumière s’allume à nouveau dans le bureau des deux employés. Ils se rendent incontinent dans la salle de réunion. Quatre responsables très agités leur expliquent d’une voix forte l’importance de la nouvelle éviction à réaliser. Les deux employés écoutent avec concentration, bien conscients de la difficulté de la mission. Ils partent sur la route dans leur berline sans tarder, alors que la nuit commence à tomber et que le ciel est couvert. Alors qu’ils s’éloignent de la ville, le système de guidage se brouille jusqu’à se trouver hors service. L’homme éprouve des difficultés à se repérer avec la carte papier, pendant que la conductrice perd également patience. L’indicateur au tableau de bord indique que le réservoir approche de zéro. Effectivement, ils tombent en panne d’essence, et sont contraints de continuer à avancer à pied sur chemin de terre, dans une zone sauvage dégagée. Ils croisent un individu effectuant une randonnée, portant un masque étrange au long nez effilé qui leur indique la direction à prendre. Ils parviennent enfin devant un long et imposant mur d’enceinte, avec une entrée en forme de porche sous une construction imposante à l’architecture très élaborée. Ils vérifient l’adresse : 29/35, c’est la bonne. L’homme appuie sur le bouton de la sonnette, sans effet apparent. L’homme qui leur avait indiqué le chemin passe non loin et les salue. Ils sonnent à nouveau, la femme constate que le téléphone portable ne fonctionne pas, pas de connexion. Ils s’assoient sur les marches, et attendent. Après un temps assez long, ils se lèvent pour s’étirer et entendent qu’un panneau a été ouvert dans la porte : la tête d’un individu avec un masque de clown les regarde, la tête à l’envers. Ils se précipitent sur la porte pour taper dessus, mais le panneau est déjà refermé. Après plusieurs heures, ils voient une échelle basculer par-dessus le mur d’enceinte.


D’un côté, le lecteur sait qu’une bande dessinée dépourvue de texte se lit rapidement ; de l’autre, tout repose sur la narration visuelle, et cela induit une participation de sa part d’une certaine manière plus active. L’absence de mots nécessite une solide maîtrise de la part de l’auteur pour s’assurer d’être compris, que les interprétations du lecteur correspondent aux éléments nécessaires à l’intelligibilité de l’intrigue. Or l’école de Constance explique qu’il y a autant de lectures d’une œuvre, qu’il y a de lecteurs, chacun venant avec sa culture, son milieu social, ses expériences de vie, sa personnalité, des facteurs qui influent sur sa réception de l’œuvre, du message, sur ce qu’il déduit de ce qu’il voit. Autre particularité de la narration exclusivement visuelle : elle nécessite plus de pages du fait de devoir tout montrer. Dès les premières pages, le lecteur constate le haut degré d’implication de l’auteur : des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé. Le lecteur absorbe tout naturellement les informations visuelles, sans avoir besoin de les verbaliser. À commencer par la tenue formelle des deux employés, la froideur des locaux, et leur taille qui indiquent une société prospère, le contraste avec le petit appartement encombré et les vêtements plus ordinaires des deux adultes âgés et de la petite fille. Et l’élément incongru : le bouc.



L’intrigue est rapidement posée : d’un côté les deux huissiers expulseurs se retrouvent dans un lieu baroque habité par une communauté anarchiste aux mœurs non-conformistes, et de l’autre le sort de la petite famille expulsée qui se retrouve à la rue du jour au lendemain, livrée à la précarité et au dénuement. La narration visuelle raconte de manière claire et explicite l’histoire, avec des dessins compréhensibles au premier coup d’œil, des éléments et des détails très parlants, des séquences à l’enchainement logique et plausible. L’empathie du lecteur fonctionne très bien, grâce à l’expressivité des visages, la justesse du langage corporel, les plans de prise de vue, et les nombreux éléments visuels, des accessoires, comme des lieux. L’efficacité froide et professionnelle, sans âmes des huissiers est immédiatement apparente, avec leur conviction chevillée au corps d’accomplir leur devoir en faisant respecter le droit de la propriété. Ils manifestent des émotions pour la première fois quand ils comprennent que leur efficacité ne sera pas maximale pour cette deuxième adresse. Pour comprendre les situations, le lecteur scrute les visages, par exemple ceux de la communauté excentrique derrière le mur. Également l’évolution des expressions qui apparaissent sur le visage de l’enfant, puis adolescente, puis adulte. L’artiste apporte le même soin aux décors : le site où vit la communauté, le petit appartement familial, le campement de fortune à la rue pour ladite famille, le jardin, le cachot, la riche demeure où la jeune fille suit des cours de violon, la magnifique salle de concert, etc.


Du fait de l’absence de textes et de mots, la narration est indissolublement liée aux dessins. L’artiste utilise les nuances de gris comme de la couleur, au point que la page de titre indique qu’il a réalisé la couleur, pour communiquer des informations sur le moment de la journée et la luminosité, pour accentuer le relief des surfaces détourées, pour inciter l’imagination du lecteur à apporter ses propres déductions. Par exemple, il est évident que l’huissière est bonde, que certains membres de la communauté portent des vêtements aux couleurs vives pouvant évoquer le Flower Power, ou encore établir un contraste entre la lumière naturelle et la lumière artificielle, etc. Dans cette immense propriété, les deux employés vont être soumis aux pires humiliations, torturés, agressés, violentés et violés. Ces actes ignominieux ne laissent place à aucun doute, même si le dessinateur a pris le parti de ne pas représenter les parties intimes des deux victimes, se tenant à l’écart de la nudité frontale, bannissant ainsi le racolage ou le voyeurisme. Ces scènes conservent toute leur intensité éprouvante pour les personnages et pour le lecteur, mêlant une débauche baroque imposée avec sadisme, avec des accessoires aisément reconnaissables qu’il s’agisse de godemichets ou de tenues cuir, de baillons-boule. Le contraste joue à plein avec les séquences consacrées à la jeune fille, le dénuement des personnes à la rue, puis la rigueur de l’apprentissage musical qui lui est imposé.



L’auteur expose en quatre pages le professionnalisme dénué de sentiment des deux huissiers, puis ils sortent de la ville et de sa normalité régulée par les lois, pour s’aventurer dans un environnement défiant la logique et les lois. L’artiste se montre exubérant dans son inventivité visuelle : les costumes fait de bric et de broc, de pièces hétéroclites, d’accessoires venus de tous horizons et souvent détournés, de nombreux masques, et un comportement refusant toute forme d’autorité. Cette société se montre agressive et cruelle envers ces deux représentants d’une autorité qu’ils ne reconnaissent pas, sadiques et brutaux. En page dix-huit, ils font manger l’avis d’expulsion à l’expulseur, tout en déshabillant et pinçant vigoureusement l’expulseuse. En vis-à-vis, page dix-neuf, le lecteur voit la violence institutionnelle s’exercer de manière tout aussi brutale sur les deux personnes âgées et la demoiselle, alors que la police les expulse de leur appartement, mettant leurs affaires sur le trottoir. Tout du long du récit, les brutalisations, avilissements et autres humiliations violentes en tout genre vont se succéder sur les deux expulseurs, avec une certaine inventivité et sans relâche dans l’objectif de briser leur esprit afin de les forcer à remettre en cause leur conditionnement social. En parallèle, avec la jeune fille, il s’agit également d’un récit d’apprentissage et d’évolution dans un milieu qui exerce aussi sa propre violence, faisant fi à sa manière du consentement, même si elle prend une forme fort différente, une discipline stricte par opposition à une débauche protéiforme, tout en étant tout autant imposée. La conclusion du récit apporte une résolution à la fois pour les expulseurs et pour la jeune femme, mettant en avant l’inéluctabilité d’un conditionnement social pour chaque être humain, ainsi que des conséquences diamétralement opposées en fonction de sa nature, et des émotions pouvant s’exprimer, à commencer par l’empathie.


Un récit sans paroles, très noir, à déconseiller aux âmes sensibles. L’artiste réussit un tour de force narratif exclusivement visuel, dans un registre réaliste et descriptif, avec des émotions violentes, et des exactions parfois insoutenables. Il met en scène le conditionnement social imposé à chaque être humain, la capacité de le questionner parfois sous la contrainte, l’apprentissage de la discipline imposée ou consentie, et ses effets délétères pour l’âme, ou la préservant. Bouleversant.



mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



lundi 19 janvier 2026

La vallée des oubliées

La justice et la vengeance sont des choses différentes, petit…

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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Pierre Dubois pour le scénario Alain Henriet pour les dessins, et Usagi (Patricia Tilkin) pour la mise en couleurs. Il comprend cent-quarante-deux pages de bande dessinée.


Quand, à travers les vallées perdues, on voit au loin chevaucher deux cavaliers, l’un derrière l’autre, on sait que l’un poursuit l’autre. À moins qu’il ne soit qu’une ombre, un fantôme que le premier veut fuir… Sur un large chemin dans une vallée arborée, un jeune cavalier avance à une allure tranquille. Il passe au milieu d’un troupeau de paisibles vaches Highland. Il finit par entrer dans Sabbath City, une petite ville avec sa rue principale en terre et les bâtiments en bois. Il remarque les trois montures attachées à la barre devant le saloon. Il y attache la sienne et y pénètre. Il se rend au comptoir et demande un whisky qu’il boit tranquillement, tout en examinant le reflet de la salle dans le grand miroir. Il repère un individu bien portant en train de lever son verre et tenant une dame de petite vertu par la taille, il se vante d’être en train de gagner aux cartes, et il offre sa tournée. Clark pose son verre et dirige vers sa table. Il salue Hart en lui demandant s’il triche toujours. Son interlocuteur ne se démonte pas, reste tranquillement assis et lui rappelle les faits : le fait que Clark ait déçu Winter, leur employeur, qu’il a récolté ce qu’il a semé, œil pour œil et dent pour dent, vengeance sur vengeance. Le jeune cowboy répond qu’il y a eu des coups de trop, et que ce n’était plus la guerre ; il veut savoir où se trouve Winter. Hart se lève et propose de conclure la discussion, tout en mettant sa main sur la crosse de son revolver. Soudain Wells, un autre membre de la bande, fait irruption en disant qu’il est temps de partir. Clark abat Hart et tire sur Wells sans le toucher, ce dernier ressortant.



Lorsqu’il se retrouve à l’extérieur, Clark voit la bande s’enfuir en galopant. Une personne leur tire dessus en disant qu’ils ont pillé la banque. Avec fracas, l’attelage de quatre chevaux blancs passe, en tirant la diligence couchée sur le côté. Le shérif arrive à cheval en expliquant qu’il a envoyé Harvey chercher du renfort, et qu’il fait appel aux volontaires : il faut faire vite ou ils les perdront. Mais les fuyards ont mis le feu à une cariole et des caisses en bois, qui forment un barrage au milieu de la grand-rue et l’incendie menace déjà de se propager aux bâtiments : il faut s’en occuper de toute urgence. Clark décide de fausser compagnie à la foule en prenant une ruelle transversale, partant en passant par le cimetière. Il finit par rejoindre la route et il remarque un foulard rouge attaché à un arbre : il comprend que Winter a laissé ce souvenir à son attention. Il avance tranquillement sur le chemin, et se rend compte que les habitants de Sabbath City sont déjà aux trousses des pillards. Il quitte la route principale pour prendre de la hauteur et il comprend que la bande a laissé quelques gars derrière en guet-apens pour couvrir la retraite. Les villageois vont tomber dans le piège.


Un beau jeune homme, Clark, au passé condamnable, s’étant révolté contre Winter un chef d’une bande de pillards, sanguinaire, sans foi ni loi, habile avec une arme à feu, et solitaire dans sa quête de vengeance, le lecteur comprenant que sa famille a été massacrée sur les ordres de Winter. C’est parti pour une histoire de vengeance avec un héros mâle et fringuant, téméraire et plus futé que les autres. Au bout d’un trentaine de pages, il sauve un Amérindien, Shee-Ke-Ah, grièvement blessé, et au bout d’une quarantaine de pages, il est lui-même grièvement blessé. Et recueilli par un groupe de femmes vivant à l’écart dans la vallée des oubliées. Une trame classique avec un personnage principal tenant un premier rôle tout aussi classique. La première planche offre un spectacle très sympathique au lecteur : superbe paysage, avec le relief particulier de cet endroit, une végétation identifiable, une succession de paysages invitant à la promenade, ou à la balade à cheval, ce très beau relief vallonné, le large chemin dans la forêt clairsemée, le troupeau de vaches avec ces longues cornes si caractéristiques, le village de l’Ouest avec ses baraques en bois. Par la suite, les auteurs vont encore offrir de belles promenades au lecteur : le cimetière aux tombes très sommaires, de nouvelles chevauchées dans d’autres paysages naturels, la découverte du village fortifié de la vallée des oubliées, etc.



Certes, il est question de violence, des coups de feu sont échangés, des hommes meurent, des victimes innocentes sont abattues sans état d’âme. D’un autre côté, la narration visuelle apparaît très propre sur elle : traits de contour précis et réguliers, rehaussés par des traits tout aussi propres pour marquer les textures et renforcer le relief à l’intérieur des formes délimitées. L’artiste montre les choses de manière factuelle, sans verser dans l’expressionnisme ou l’impressionnisme, des représentations descriptives minutieuses et détaillées. Le lecteur peut ainsi s’attarder sur la végétation et les plantes, les poches sur la selle du cheval, la forme des bouteilles au comptoir, les différences de morphologie des troncs d’arbre, la variété des robes de ces dames oubliées à l’exception de la salopette pour la jeune adolescente Do, les accessoires et outils visibles au fur et à mesure de la découverte du village fortifié, le bardas du colporteur Scurly et sa toque de fourrure, la nourriture du petit-déjeuner à la table de Ma Joe, l’ameublement sommaire de la chambre d’hôtel à Warlock, etc. Ce rendu graphique donne l’impression que tout est propre, neuf même si parfois rustique, et souvent bien rangé, bien ordonné. Toutefois…


Toutefois, cette bande dessinée raconte et montre des moments durs dont l’apparence propre des dessins n’atténuent pas la brutalité. Certes, en page treize quand Clark abat Hart, il est en état de légitime défense, et la petite touche rouge qui apparaît dans le dos du pillard semble plus une convention visuelle qu’une description factuelle. De même l’incendie en pleine rue impressionne par la hauteur des flammes, sans vraiment dégager une chaleur intense ou donner la sensation d’être menaçant au point de se propager rapidement. Le ressenti du lecteur se trouve modifié en page vingt-deux quand il voit de manière toute aussi factuelle une balle traverser la tempe droite d’un homme et le sang gicler de l’autre côté du visage. L’extraction, sans anesthésie bien sûr, de la balle dans le torse de Shee-Ke-Ah, conscient tout du long, s’avère également visuellement éprouvante. Quand les bushwhackers à cheval tirent calmement sur deux femmes puis un enfant à quelques mètres, leur cruauté et leur manque d’empathie frappent le lecteur de plein fouet : la violence a perdu son caractère aseptisé et propre, pour devenir des actes ignominieux sur des individus sans défense, la manifestation immonde de l’exercice de la force par des individus dépourvus de toute considération pour n’importe quel autre être humain, une abomination abjecte.



Le lecteur prend ainsi conscience de la qualité d’une narration visuelle impeccable. L’artiste dessine avec un souci des éléments concrets, de montrer chaque environnement de manière détaillée, qu’il s’agisse d’un moment bucolique ou poétique, ou d’actes barbares dans une lutte sans merci, ou une action d’extermination. Il n’y a qu’à voir la quarantaine de pillards chargeant à cheval sur le village fortifié de Ladies’ Valley, chacun différent de l’autre, tous positionnés de manière à ce que les autres disposent d’assez de place pour évoluer : une vraie composition prenant en compte les paramètres concrets d’une telle situation. Dans le même ordre d’idée, l’assaut sur Ladies’ Valley se déroule pendant une vingtaine de pages, et la conception du plan de prise de vues intègre la disposition relative de chaque bâtiment, le déplacement de chacun, la progression du groupe, la formation de poches de résistance, les modalités d’attaque en fonction des constructions et de leur fonction. Une séquence qui doit sa qualité narrative aussi bien au scénariste qu’au dessinateur.


Rapidement, le lecteur se rend compte que l’intrigue présente des caractéristiques qui la différencie d’un récit classique d’un héros viril prompt à sauver la veuve et l’orphelin, et à châtier les prédateurs. Clark se révèle incapable de tout arrêter tout seul, voire il sait quand son intervention sera inefficace, et il évite alors de se mettre en danger. Alors qu’il vient de faire la preuve qu’il connaît bien la stratégie habituelle de Winter et de ses bushwhackers, il se fait quand même avoir dans un guet-apens similaire en tout point. Il ne doit son salut qu’à l’intervention des femmes de Ladies’ Valley, entre autres à une adolescente et une squaw âgée. Il découvre même qu’elles tirent à l’arme à feu, aussi bien que lui. Il se fait avoir une autre fois par une femme qui l’a mené par le bout du nez. Il a également beaucoup de choses à apprendre de Scurly, aventurier chevronné. Il se montre impitoyable et agressif, qualités qui lui permettent de survivre et de mener sa vengeance à son terme, et même d’envisager sa poursuite… pas tout à fait le héros au cœur pur et aux valeurs morales irréprochables. Le lecteur familier du scénariste remarque qu’en toile de fonds, il reprend le principe du riche propriétaire terrien (ici il s’appelle Henry Adams Martineau) qui harcèle les petits fermiers, jusqu’à les éliminer si nécessaire pour agrandir son exploitation, intrigue similaire à celle de Texas Jack (2018) avec Dimitri Armand.


Un western dont les dessins clairs et propres donnent l’impression d’une lecture tout public, pour une intrigue linéaire mettant en scène un héros au cœur pur. À la lecture, le récit prend plus de saveurs, apparaît plus adulte, entre ce jeune homme vaillant et intrépide, animé par un solide désir de vengeance, ne devant sa survie qu’à un groupe de femmes et un mentor plus âgé, des dessins qui montrent toute l’horreur des tueries et des exécutions sommaires, contrastant avec la beauté et la richesse des paysages. Une chevauchée mouvementée, conflictuelle, sous l’emprise de la loi du plus fort.



mardi 20 mai 2025

Un été indien

Et les fous sont sacrés car ils rêvent les yeux ouverts…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1987. Il a été réalisé par Hugo Pratt pour le scénario, et Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux auteurs, qui sera suivi d’une seconde : El Gaucho (1995). Il comprend cent-quarante-quatre pages de bande dessinée. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman en 1987, les planches paraissent dans les numéros 1 à 5, puis 7 à 10 de la revue Corto Maltese entre mai 1985 et juillet 1986. Cette bande dessinée a reçu le prix du Meilleur album étranger du festival international de la bande dessinée d’Angoulême 1987.


La baie de Massachusetts, début du XVIIe siècle, sur la côte de l’océan, des mouettes dans un ciel avec des nuages. Deux jeunes indiens, un Hollandais et le neveu de Squando, repèrent une jeune femme en contemplation immobile devant l’océan. Ils s’en approchent. Le Hollandais la plaque au sol, elle se débat. Ils finissent par la maîtriser et ils la violent. Ils vont ensuite s’ébattre dans l’eau, également pour se laver. Un coup de fusil retentit : le Hollandais est stoppé net dans son mouvement, et il s’écroule dans les bras de son ami. Dans l’eau, l’Indien se tient immobile, interdit. Sur la plage, la jeune femme s’est relevée et n’ose pas bouger, se demandant ce qui vient de se passer. Les mouettes volent toujours dans le ciel. Abner a rechargé son fils et un deuxième coup de feu retentit : l’Indien s’écroule dans les flots à son tour. Sortant de l’abri des dunes, Abner se montre à découvert. Il tire le corps du Hollandais des flots et il le scalpe sous les yeux de Shevah. Il lui remet le scalp et elle se met à hurler sans fin. Il la gifle pour qu’elle se calme et il l’emmène. Elle finit par dire qu’elle ne peut pas retourner au village. Il la regarde à nouveau, et il finit par lui dire d’avancer. Elle reste immobile. Il retourne sur ses pas et il l’embrasse à pleine bouche, elle lui rend son baiser alors que les mouettes virevoltent autour d’eux. Elle perd conscience, il la porte dans ses bras et l’emmène.



Toujours portant Shevah, Abner parvient à la demeure isolée de la famille Lewis. La mère Abigail Lewis les voit arriver depuis la fenêtre. Elle se précipite pour ouvrir la porte. Abner indique à sa mère que des Indiens ont violé la jeune femme toujours inconsciente qu’il porte dans ses bras. Il ajoute qu’il s’agit de leurs voisins, la tribu de Squano. Elle réagit immédiatement : elle ordonne à Abner de faire chauffer de l’eau en quantité, puis de courir chercher sa sœur Phillis, pour lui demander de rapporter de la corne d’élan, il faut aussi qu’il prévienne ses frères. Il obéit promptement, après avoir déposé Shevah sur un lit. Puis il sort en courant à travers champ, faisant s’envoler les corbeaux. Il parvient au champ où Eliah appuie sur la charrue pendant que Jérémie tire le bœuf pour qu’il avance. Il leur annonce que leur mère leur demande de rentrer à la maison, et il continue en annonçant qu’il a tué deux Indiens pour défendre une fille du village, et qu’elle est à la maison. Eliah rétorque que le Hollandais lui devait deux peaux de renard, il veut savoir comment il va les récupérer maintenant.


L’association de deux créateurs de très grand renom, une bande dessinée créée en plein dans une phase de maturation de ce médium, confirmant son accession à l’âge adulte, tant dans la façon de s’exprimer que pour son lectorat. Le lecteur peut partir avec l’a priori que cette œuvre va cumuler les caractéristiques caricaturales de l’un et l’autre auteur : une forme de poésie hermétique sur fond de faits historiques pointus et des jeunes femmes dans des poses lascives pour un oui pour un non. Il découvre la première séquence, enchanté : neuf pages dépourvues de tout mot, d’une lecture facile, avec des dessins magnifiques et une narration visuelle impeccable. Le lecteur est le témoin des violences physiques faites à Shevah, sans voyeurisme, le viol restant masqué par les dunes. Indubitablement, le récit est inscrit dans une époque et un lieu très précis : il est question de cohabitation entre les colons et les Amérindiens, de tensions entre les Yankees et les Britanniques, et de chasse aux sorcières. Abigail Lewis raconte à ses enfants le procès en sorcellerie de Dorothy Talbye, avec l’épreuve de vérité (le supplice) d’être immergée ligotée dans une rivière, puis d’être menée à la potence. Ils mettent également en scène les pasteurs puritains en habit noir, et la pratique de marquer au fer rouge, le visage d’une femme d’une lettre infâmante comme Hester Pryne dans La Lettre écarlate (1850) de Nathaniel Hawthorne (1804-1864).



En effet, la narration visuelle est enchanteresse de bout en bout, et l’artiste restreint son inclination à dénuder les femmes dans des pratiques avilissantes. Il s’investit dans la reconstitution historique et le lecteur en savoure chaque détail. Cela commence doucement avec la tenue des Amérindiens, puis la robe et les bas de Shevah, la tenue de pionnier d’Abner Lewis et le modèle de son fusil. Puis le lecteur pénètre dans la maison des Lewis, : il en regarde son architecture, les poutres, l’âtre en pierre, le mobilier simple en bois, les ustensiles de cuisine, etc. Il fait de même dans les autres intérieurs : les fortifications de New Canaan avec les canons sur les tours, la demeure de Black père, la demeure de Pilgrim Black, la maison dans laquelle se sont réfugiés les Lewis pour se défendre contre l’attaque des Amérindiens, etc. Il prête la même attention aux costumes, c’est-à-dire les tenues vestimentaires aussi bien des Lewis, que des soldats à New Canaan, et celles des Amérindiens, y compris leurs parures. Ou encore le mécanisme des fusils. Manara semble prendre un grand plaisir à représenter chaque détail, avec son trait fin et élégant.


Les paysages réjouissent tout autant la rétine du lecteur. D’abord, les dunes, les vagues calmes de l’océan, la rare végétation, et le vol des mouettes. Puis les champs de maïs avec les corbeaux, l’étendue d’eau en pleine forêt avec l’écorce marquée des arbres, les racines apparentes, les feuilles tombant doucement, les champignons abondants et mêmes un cygne. Une prairie avec des papillons. Une nouvelle séquence en forêt dense, sur la rive d’une rivière, avec une vue du ciel sur les méandres du cours d’eau et la cime des arbres. Les flammes qui ravagent le champ de maïs. Le magnifique arbre à l’intérieur du mur d’enceinte de New Canaan. Bon, c’est vrai, les personnages féminins sont superbes comme à l’habitude de cet artiste, leurs expressions de visage peuvent paraître décalées quand elles sont soumises à la contrainte et la violence sous toutes ses formes. D’un autre côté, la nudité se trouve restreinte à un minimum, deux séquences faisant ressortir le regard masculin qui considère d’une part Phillis, de l’autre Shevah, comme des objets de plaisir. Comme à son habitude, il joue sur l’ambiguïté de montrer tout en condamnant ou en mettant en avant la perversité éhontée du personnage masculin. C’est d’ailleurs plutôt cette façon de voir que retient le lecteur dans le contexte d’un récit avec des personnages au comportement malsain, et des scènes complexes et impressionnantes. Le dessinateur parvient à donner à voir des scènes d’affrontement avec plusieurs points de vue des événements ponctuels, avec une clarté exemplaire.



Des personnages malsains : le scénariste s’attache à une cellule familiale assez déconcertante. Dans un premier temps, l’empathie du lecteur est tout acquise à la jeune femme violée, également à son sauveur Abner, toutefois dans une moindre mesure. Pour quelle raison a-t-il scalpé les deux violeurs après les avoir tués ? Côté de la famille des Lewis, une aide inconditionnelle est apportée à la victime. Côté village de New Canaan, le capitaine Brewster a l’air normal et animé de bonnes intentions, surtout par opposition au pasteur Pilgrim Black pervers assouvissant ses pulsions sur sa nièce, en toute impunité. Rapidement, les auteurs laissent sous-entendre des secrets par des paroles chargées d’implicite, par des attitudes légèrement décalées par rapport à la normale. En effet, le comportement d’Abner acquiert une dimension obsessionnelle, et il est révélé qu’il a eu des relations avec un autre membre de la famille. Suite à l’assaut donné par les Amérindiens, Abigail Lewis révèle l’histoire de famille à ses enfants, dévoilant ses aspects sordides. C’est pas mal non plus dans la famille Black.


Au cours de cette aventure de grande ampleur, avec attaque d’Amérindiens, incendie, charge contre le village fortifié, les auteurs mettent en scène la violence de la société faite aux femmes, souvent utilisées comme étant soumises à la volonté et aux caprices des hommes. Or cet asservissement occasionne des contrecoups pour tous : la maltraitance et les viols marquent durablement les femmes et leurs familles, sans oublier ceux qui les commettent. D’un côté, les hommes trouvent que c’est la voie de la nature que d’assouvir leurs envies printanières, de l’autre le consentement est inexistant. D’un côté le désir sexuel est mis en scène comme une pulsion irrépressible ; de l’autre côté la violence provoque des dommages irréparables et durables, brisant les individus. Le lecteur finit par mettre en parallèle cette violence des rapports imposés par les hommes aux femmes, avec la violence des affrontements entre les colons et les Amérindiens, comme deux expressions d’une unique force de destruction. Dans le même temps, il se souvient de son sourire en découvrant un Amérindien déclarer que : L‘amitié dure tant qu’on ne la brise pas. Une phrase faussement profonde qui semble contenir une dose d’autodérision, comme si les auteurs ne prenaient pas entièrement leur récit au sérieux, et qu’ils suggéraient qu’il s’agit avant tout d’une aventure.


L’union d’Hugo Pratt et Milo Manara fait hésiter le lecteur : va-t-il trouver deux puissances créatrices qui se neutralisent, ou un récit tellement ambitieux que le sens risque de lui en échapper ou que la forme soit trop absconse ? La première séquence le rassure d’entrée : une dizaine de pages muettes et magnifiques, et un acte immonde. Il s’immerge dans un récit historique, un conflit entre colons et Amérindiens, une narration visuelle formidable, superbe. L’association de ces deux créateurs semble avoir neutralisé leurs tendances les plus idiosyncrasiques, au profit d’un récit d’aventure élégant, et de thèmes sous-jacents adultes et provocateurs. Belle réussite.