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jeudi 9 juillet 2026

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T02 L'Île rouge

Un chien bien dressé ne mord jamais la main de son maître. Jamais…


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut avoir lu la première partie avant : 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta - Tome 01 - L'Apothicaire du diable (2022). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-trente-six pages de bandes dessinées. Il s’ouvre avec une citation d’Edmund Burke : Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe. Suit un résumé du premier tome en deux parties : vingt-huit octobre 1628 pour le départ du navire Le Jakarta des Provinces-Unies à destination de Java, et quatre juin 1629 pour le naufrage du navire au large des îles Albrolhos. Vient ensuite un planisphère sur deux pages des routes maritimes, montrant la voie normale et la voie empruntée par le Jakarta. Il se termine par une note des auteurs, indiquant que : Bien qu’inspirée de faits réels, cette histoire n’en reste pas moins très librement adaptée. Les auteurs signalent ici que si certaines libertés ont été prises, notamment avec les scènes de cruauté ou de meurtres, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, pour rendre la réalité plus dramatique, voire grand-guignolesque… mais malheureusement le contraire. En horreur aussi, dans cette histoire incroyable, la réalité dépassa de loin leur humble fiction.


Au début, il paraît qu’il y eut l’Eden et, allez savoir pourquoi, Dieu y envoya un serpent sournois. L’île sur laquelle les naufragés se sont échoués au large de la Terra Australia aurait tout aussi bien pu leur donner un petit goût de paradis ; on pouvait y trouver des eaux de pluie dans les crevasses, y chasser les oiseaux de mer, parfois des otaries, et même y récolter des coquillages… Mais Dieu avait à nouveau décidé d’y envoyer un tentateur… dommage que ça n’ait pas été un serpent… Alors que les survivants s’affairent pour regrouper les morceaux d’épave et ce qui a pu être récupéré, deux d’entre eux arrivent avec un brancard de fortune. Ils amènent Jéronimus Cornélius, évanoui, sous le regard apeuré du gabier Wiebe Hayes et de la dame Lucrétia Hans.



Sous la tente de fortune où le subrécargue adjoint est allongé, Lucrétia indique à Wiebe qu’il faut le tuer. Le gabier répond que toucher à un seul cheveu du plus haut gradé de la VOC sur cette île, c’est le gibet, pour elle comme pour lui. Sans compter qu’il n’a pas envie de devenir comme Cornélius. Le chirurgien et le pasteur arrivent dans la tente et elle retente sa proposition : il faut se débarrasser de lui, elle suggère au médecin de raconter comment Jéronimus a tenté d’empoisonner Pelsaert avant de lancer une mutinerie à bord du Jakarta. Celui-ci admet que le subrécargue a été très malade, mais personne ne peut affirmer qu’il a été empoisonné. Peut-être des miasmes ou une nourriture avariée… Qui sait ? Le pasteur indique qu’il n’a rien entendu et lui ordonne de remettre le subrécargue adjoint sur pied : les hommes ont besoin de retrouver l’autorité de la VOC et de l’Église !


À l’issue du premier tome, le lecteur se doutait bien que le second ne serait pas de tout repos… Il était loin du compte… Très loin. Le point de départ est assez simple : quelques dizaines de rescapés se retrouvent isolés sur une île déserte, deux cent sept âmes, sans réserve ou vivres. Parmi eux des marins au comportement violent, voire des repris de justice. Des femmes, des enfants. Une dame issue de la noblesse. Et pour aggraver encore la situation : le commandant du navire Francisco Pelsaert est parti pour demander qu’un bâtiment vienne à la rescousse, laissant les naufragés sans représentant désigné de l’autorité. Dès la troisième page, cette absence est palliée par le sauvetage du subrécargue adjoint. À l’issue du premier tome, le lecteur savait qu’il allait retrouver la narration visuelle très solide et documentée, agréable et facile d’accès… Il était loin du compte… Très loin. Le récit s’ouvre une illustration en double planche, avec huit cases en insert : magique. Certes, le premier tome l’a familiarisé avec les caractéristiques de l’artiste, toutefois il n’est pas prêt à une évidence organique et élégante. La mise en couleurs apparaît plus naturelle, en particulier pour l’aspect sans cesse changeant de la mer. L’horizon semble plus ouvert que jamais, induisant chez le lecteur cette sensation d’isolement loin de tout. Les personnages vaquent tout naturellement aux occupations attendues pour des naufragés. L’esprit du lecteur intègre inconsciemment le fait que Wiebe Hayes est littéralement en train de porter sa croix.



Le phénomène s’avère étrange : les dessins consistants et descriptifs ont conservé leurs caractéristiques de BD franco-belge de type réaliste, avec certains traits encrés un peu appuyés et irréguliers pour apporter une sensation d’âpreté et de dureté des conditions de vie qui laissent leurs marques sur les êtres humains. Dans le même temps, la narration visuelle, découpage des planches et plans de prise de vue, semble plus personnelle et plus sophistiquée. Le lecteur en ressent plus fortement les émotions et les enjeux pour les individus. Dans la double planche d’ouverture, Hayes porte ces deux madriers reliés à angle droit dans une posture évoquant celle du Christ sur le chemin de Croix. Quelques pages plus loin, une simple case montre le grand mât encore dressé de l’épave avec une vergue et des cordages avec quelques poulies, une image que le lecteur perçoit immédiatement comme un écho des madriers. Il tourne la page et découvre ce qu’il reste de la carcasse du navire éventré avec ce grand mât assez haut : l’association visuelle fonctionne en mode automatique, une église surmontée d’une croix. En début du chapitre II, La terre promise, un personnage tourne le dos au lecteur, assis à une table rudimentaire, la prise de vue se rapproche de lui jusqu’à un plan taille : les images font penser à un prêtre tourné vers l’autel dos aux fidèles, accomplissant les gestes du rituel, fonctionnant comme un message subliminal. Aussi lorsque Lucrétia Hans reprend connaissance à l’intérieur de cet édifice de fortune, l’inconscient du lecteur commence par l’associer à une vierge sacrificielle, puis plus tard il la voit rentrer dans cette immense bâtisse en tenant la main du subrécargue adjoint comme une future épouse conduite à l’autel.


Conscient ou non de la dimension symbolique de certaines mises en scène, le lecteur entame ce tome avec l’envie de savoir ce qu’il va advenir des personnages, comment ils vont survivre au séjour sur une île déserte, si les repris de justice vont se rendre maître des survivants et les exploiter de manière dictatoriale. Il découvre des pages qui fleurent bon le récit d’aventures, ancré dans une réalité solide. Il ressent la qualité de la reconstitution historique au travers de chaque accessoire, chaque tenue, chaque façon de se comporter ou les vêtements portés de manière un peu plus lâche que l‘exigeait le respect de l’étiquette et de la discipline à bord lors de la traversée, les différents objets et débris récupérés après le naufrage, les petites barques, les activités très basiques comme tuer des oiseaux et les plumer ou ramasser des coquillages, un radeau avec une voile de fortune, le campement fait de toiles tendues, la fosse commune pour les défunts, les armes primitives composées de morceaux de métal liés par des lianes à des manches en bois, des phoques sur la plage, des équipages dans un canot avec une lanterne la nuit, etc. Cette réalité concrète et exotique de par son éloignement dans le temps et dans l’espace évoque les grands explorateurs le thème de l’île déserte, la dimension Aventure étant augmentée par ces individus à la mine patibulaire et à l’allure de pirates, par un trône fortune avec de riches draperies, et des coffres remplis d’or attisant une convoitise sans borne. La narration visuelle raconte en étant parfaitement au diapason de ce premier degré teinté de romanesque, avec le sens aussi bien de l’horreur que de la beauté, un groupe de six marins dont le goût pour la violence se trouve conforté par l’arrivée du subrécargue adjoint (une case terrifiante pour ce qu’elle promet comme souffrance aux survivants), ou ce moment sublime où ayant retenu sa respiration Wiebe se laisse porter sous l’eau avec le spectacle magnifique offert par les coraux, la flore sous-marine et les poissons exotiques, sous le miroitement de la surface de l’eau.



Le dessinateur sait à la fois insuffler la vie dans ses personnages, et une personnalité, dans un registre réaliste, sans exagération romanesque ou théâtrale. Le lecteur se rend compte qu’il scrute aussi bien le visage de Lucrétia que celui de Jéronimus, celui du pasteur ou des hommes de main pour apprécier leur état d’esprit. Au premier degré le récit rend compte de cette histoire de survie rendue encore plus léthale par le fait que la communauté soit dirigée par un pervers narcissique dépourvu d’empathie, de remords et de code moral. Il met également en scène la question de la gouvernance et l’autorité. Dans ce lieu perdu et désolé, les individus reproduisent les schémas de servitude de leur société. La nécessité d’avoir un chef se pose comme une évidence, ainsi que celle de la légitimité. Lucrétia propose et entreprend des actions découlant de valeurs morales telles l’aide apportée aux plus faibles et la solidarité. La présence du subrécargue adjoint incarne la continuité des intérêts de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, VOC), l’autorité que cette entreprise capitaliste confère à ses représentants en tant que protecteur de ses possessions matérielles, et de ses intérêts financiers. Le scénariste intègre également l’autorité religieuse au travers d’un pasteur très conscient de pouvoir ainsi conserver des privilèges. Les auteurs font de Jéronimus Cornélius un individu toxique, impitoyable, machiavélique, tout en restant totalement plausible, un fin stratège capable de penser avec plusieurs coups d’avance, et d’utiliser les émotions des autres à son profit, tout en se préservant lui-même. Le lecteur a peine à croire à ses succès, tout en se trouvant lui-même subjugué par son calme, son assurance, se perspicacité, un tour de force narratif. Aussi enthousiasmant que désespérant. Il est aussi ballotté que les personnages, cherchant lui aussi une échappatoire à ce rapport de force vicieux, tout aussi contraint et prisonnier que les autres par l’exercice de la force, par le comportement de groupe en société. Une horreur épouvantable et inexorable.


Cette deuxième moitié emporte tout sur son passage, éprouvant les nerfs du lecteur tout du long. L’artiste accomplit des merveilles de mise en scène, de découpage de planche, de moments horrifiques, d’autres merveilleux, faisant respirer le grand air de l’océan et la pestilence de l’oppression arbitraire. Les auteurs comblent l’horizon d’attente d’avoir la suite de l’intrigue jusqu’à son dénouement, de reconstitution historique, et de drame implacable. La narration manie avec élégance une symbolique sous-jacente, et des thèmes d’actualité sur la soumission à l’autorité, l’emprise, l’oppression systémique, la toxicité, la nature de la responsabilité individuelle et collective, la possibilité de la résistance. Exceptionnel.



mercredi 29 avril 2026

Megalex

Patience, technique adéquate, espoir infini…


Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique.


Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah !



Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex.


Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle.



D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases.


L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels.



Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour.


À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



mercredi 26 novembre 2025

Face de lune T02

La graine doit mourir pour que naisse le fruit.


Ce tome est le second d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Il fait suite à Face de Lune T01 qu’il faut avoir lu avant. Cette édition date de 2019, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990, et le dernier tome état paru en 2004. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. Ce tome contient les albums intitulés La Pierre de faîte, La Femme qui vient du ciel, L'Œuf de l'âme. La réédition de 2019 comprend un dossier de vingt-six pages, réalisé par Antoine Maurel, intitulé : Une cathédrale aux multiples résonances, avec les chapitres : La subversion de la foi, Science sans conscience, La langue du divin, Le mystère des cathédrales, Élévation finale. Ce tome compte cent-trente-neuf pages de bande dessinée.


Sur une falaise en bordure de l’océan, Bézaléel contemple les ruines de la cathédrale, en demandant à Isha qui les aidera à la reconstruire. Il continue : Voilà trois jours que Face de Lune a rallumé le phare, là-haut, et personne ne vient, si comme le prétend la légende seuls les cœurs purs peuvent apercevoir sa lueur. Isha ironise qu’il ne doit plus rester beaucoup de cœurs purs sur cette île. Tout en les écoutant distraitement, Borrado a commencé à grimper le long d’un pilier encore debout. Il atteint le sommet où il a installé la veille le tube de totranium. Il le saisit dans ses mains et il le casse en deux. Bézaléel commente le geste : En brisant le tube de totrane, il a ouvert l’arcane, maintenant tous vont apercevoir la lumière, ils vont débarquer comme des mouches sur un pot de miel. Il continue : Tout attirés qu’ils seront par l’énergie du totrane, ils convoiteront l’effet plutôt que d’admirer la cause. Face de Lune est redescendu et il se sert du langage des nœuds pour dire que : Les meilleurs passeront, les mauvais seront rejetés.



Au loin dans la ville de Damanuestra, les évêques regardent la diffusion de cette puissante lumière, en comprenant qu’il s’agit du totrane. L’un d’eux commente que Ces crapules se sont réfugiées là-bas et ont réactivé le phare des âmes avec l’énergie de la capsule de totranium. Ils ont compris que cette stratégie consiste à attirer l’attention du peuple sur une nouvelle religion. Un autre estime qu’ils sont diaboliques : En s’emparant de la cathédrale, ils vont tenter de raviver les anciennes superstitions, ils vont piéger la crédulité du peuple par sa soif d’irrationnel. Les évêques décident de faire donner l’armée, pour éteindre ce feu avant qu’il embrase toute l‘île. Alors qu’une dense colonne de gens du peuple se dirige vers les ruines de la cathédrale, un char emprunte la même route, tout en respectant les marcheurs. Le général dans la tourelle du char rappelle que leur objectif, c’est la capture du monstre et la récupération de la capsule de totrane. Les pèlerins s’agenouillent à la lisière de la cathédrale, puis quelques-uns s’aventurent à franchir la barrière lumineuse : la lumière les laisse passer. À leur tour, les militaires s’avancent et ils sont annihilés par la barrière lumineuse.


C’est reparti pour des aventures de haut vol, sans temps mort, avec une inventivité impressionnante, et une narration visuelle aussi lisible que sophistiquée. Les auteurs font montre d’une verve sans temps mort, et le lecteur se trouve pris par surprise à chaque scène, par des grands moments d’action. Il passe ainsi d’une course-poursuite avec des fuyards pourchassés par un hélicoptère, au péril de sables mouvants, puis il admire les capacités de mimétismes de Face de Lune confinant à la manifestation d’un véritable superpouvoir, une véritable randonnée dans de magnifiques canyons, la rencontre pacifique avec des fourmis géantes à carapace dure et mat, le déferlement d’une première vague encore plus gigantesque que dans le tome précédent emportant tout sur son passage, une séance de torture des plus insoutenables impliquant un testicule, l’avancée d’une colonne de chars, un homme commandant aux oiseaux, une chasse au cétacé en pleine mer, un individu dont les membres se détache spontanément de son corps comme d’affreuses mutilations, la fabrication de vitraux, la lévitation de la vierge, un immense élevage de volailles, un duel se terminant par l’un des combattants étouffé avec une poule, une deuxième vague digne du déluge, un tremblement de terre, des avions militaires furtifs, des résurrections à gogo, une crise d’épilepsie, etc.



Le lecteur se retrouve ainsi dans un film à grand spectacle, une superproduction au budget illimitée, ce qui est à la fois l’avantage de la bande dessinée, et aussi la preuve du talent du dessinateur. À aucun moment, le lecteur n’a l’impression de s’enfiler une suite de clichés visuels, ou d’images insipides et sans âme, prêtes à l’emploi. L’artiste avait déjà fait la preuve dans le premier tome de son degré d’investissement dans la conception des lieux, dans la cohérence de ce monde, entre l’architecture, les tenues vestimentaires, les véhicules et les accessoires. Ici, il réalise des planches et des séquences saisissantes. Le lecteur s’attend bien sûr à assister une nouvelle fois au spectacle de la vague gigantesque s’abattant avec fracas sur l’île : le phénomène se produit à trois reprises, un véritable tsunami avec cette masse d’eau levée au-dessus de la ville, de la cathédrale, et retombant de tout son poids, accompagnée par les pas de danse de Face de Lune, toujours aussi gracieux dans ses mouvements. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plus impressionné par un moment ou un autre, plus ému aussi : les chasseurs éventrant un téohuacan (une sorte de baleine) avec leurs harpons, la magnificence des piliers de la cathédrale avec les plantes grimpantes intriquées autour, la forteresse en forme d’œuf, la séquence hallucinée du tourbillon de fragments de vitraux colorés autour de Borrado, le grand hall clos étouffant saturé de poules et de leurs plumes, le catafalque de la vierge emporté par les eaux, les mouettes volant en formation serrée pour porter un groupe de quatre humains dans une scène aussi onirique que mystique, l’horreur des sables mouvants, la tempête de sable, etc.


Porté par une narration visuelle magistrale et élégante, l’intrigue s’envole littéralement. Le temps est venu pour les héros de reconstruire la cathédrale qui avait été détruite. Les péripéties s’enchaînent avec un ton mêlant anticipation et conte : cette société vivant presque en autarcie, avec un gouvernement dictatorial, et un clergé tirant les ficelles en arrière-plan. D’un côté, le scénariste semble se laisser guider par la dynamique du récit, s’autorisant des facilités, et oubliant ce dont il n’a plus l’utilité en cours de route. Par exemple, Borrado fait montre de talents insoupçonnés, quasiment des superpouvoirs dans cela sert l’avancée du récit : capacité de mimétisme allant jusqu’à une métamorphose physique, possibilité d’être mutilé allant jusqu’à la perte de membres, une forme de télépathie lui permettant de s’exprimer par la bouche d’une autre ou de faire s’exprimer des traumas profondément refoulés chez autrui. Jusqu’à ce moment presque délirant où ses bras s’allongent jusqu’à devenir une sorte de corde de plusieurs mètres qu’il lance vers un compagnon de route en train de s’enfoncer dans des sables mouvants. D’un autre côté, l’auteur laisse de côté le personnage du chef-cuisinier Tatoum Benayoum, alors qu’il semblait destiné dans le premier tome à rejoindre la petite troupe accompagnant de Face de Lune.



Jodorowsky répond à l’attente de ses admirateurs, en mode presque autocaricatural. C’est sans surprise que le lecteur retrouve sa propension à faire souffrir ses personnages par des traumatismes physiques ou psychiques, comme l’ablation d’un testicule lors d’une séance de torture, la révélation d’un inceste, la force de la spiritualité permettant de modeler la réalité. Il met également en scène le concept des quatre éléments composant la matière, à la fois de manière littérale (la terre pour bâtir la cathédrale, l’eau des vagues gigantesques, le feu irradiant du totrane, l’air traversé par les mouettes), à la fois de manière métaphorique avec des personnages incarnant ces éléments Borrado pour l’air, Séraphino pour la terre, Louzbel pour le feu, Isha pour l’eau. Il met en scène une variation d’autres thèmes qui lui sont chers comme la subversion de la foi, la science sans conscience, et la présence de la langue du divin forcément inaccessible au commun des mortels, incompréhensible et déformée par voie de conséquence.


Comme l’évoquait le dossier du premier tome, les auteurs continuent également de sonder les éléments mythologiques et symboliques de la foi catholique. Ils évoquent plusieurs des caractéristiques symboliques des cathédrales, à commencer par le fait que cette structure peut être aussi bien lue comme un mouvement descendant des Cieux venant toucher la terre et les mortels, qu’un mouvement ascendant accompagnant les âmes vers le Ciel, dans une élévation finale. L’attention du lecteur peut également être attirée par un nom ou deux. En particulier celui du gardien des ruines de la cathédrale : Bézaléel, une déformation de Béséléel, personnage biblique du livre de l’Exode, architecte en chef du tabernacle. Et aussi dans ce second tome, Abhavah, une femme sorcière dont le nom hébreu évoque à la fois le désir et la calamité, avec les nuances de mal, perte, malice, méchanceté, ravages, méchants, avidité. D’autres symboles sont plus immédiatement accessibles comme la pierre de faîte (titre de la dernière partie), ou l’église comme sanctuaire. Comme le conclut Antoine Maurel dans le dossier de début : Boucq & Jodorowsky ont érigé un réseau symbolique complexe, aux résonances universelles.


Quelle aventure ! Spectaculaire à souhait, avec des rebondissements et des situations typiques des récits à haute teneur en action, avec des visuels à couper le souffle, et une narration visuelle en tension montrant des moments incroyables et mémorables. Une ambition mariant divertissement, évocation de symboles de la religion catholique, thèmes récurrents du scénariste (à commencer par les quatre éléments), et mysticisme catholique exprimé à la fois par la cathédrale, les vagues dignes du déluge, les résurrections, la vierge, et bien d’autres composantes. Un sacré voyage spirituel.



mercredi 12 novembre 2025

Face de lune T01

Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit…


Ce tome est le premier d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Son édition originale date de 2018, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. La réédition de 2018 comprend un dossier de trente pages, intitulé La rencontre de deux géants du 9e art. Il y est évoqué la rencontre à Amiens entre les deux auteurs après plusieurs tentatives avortées, le point de départ de cette histoire (une île en proie à des vagues gigantesques) et l’architecture qui en a découlé, la structure en forme de course sans fin sur un nombre pléthorique de pages, les délais très courts de production pour le dessinateur, le défi de concevoir visuellement un personnage sans visage, la géométrie sacrée et le mysticisme occidental.


Malheur à qui bâtit une ville dans le sang et fonde une cité sur l’injustice, car la violence le submergera… Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit… Une nuée de mouettes survolent la côte de l’île de Damanuestra, puis passe au-dessus de la grande cité composée de bâtiments ressemblant à des bunkers. Une sirène d’alarme stridente retentit avec force dans toutes les rues. Les citoyens se précipitent en courant pour rejoindre l’abri le plus proche. Un enfant observe que les sirènes tuent les oiseaux, qui tombent morts sur la chaussée. De leur côté, les pêcheurs regagnent le plus rapidement possible la plage pour se mettre à l’abri dans les tubes. Au pied du palais du Kondukator, un soldat referme la coque autour d’une statue pour la protéger : la vague gigantesque s’apprête à déferler sur la cité.



Dans le palais, Oscar Lazo, le Kondukator, est énervé parce qu’il juge immonde le plat qu’on lui a servi. À l’autre bout de la grande table, Lili Lazo, son épouse et la Kondukatrice, intervient pour le calmer : Est-ce la vague qui le met dans cet état ? Le chef d’état rétorque que ce n’est pas la vague, mais l’œuf qu’on lui a servi : Comment ont-ils eu l’audace de lui servir cette chose répugnante ? Il ne supporte pas les œufs et le département diétético-gastronomique est censé ne rien négliger de ses dilections. Il ordonne qu’on déporte illico le chef-cuisinier et toute sa clique. Lili tempère son ordre en rappelant que le précédent chef a été déporté la semaine passée. Elle continue : son suppléant n’a pas encore été mis au courant, et il doit s’imaginer que, parce que l’œuf est leur emblème officiel, le couple en mange à tous les repas. Oscar Lazo est toujours hors de lui : il répond que nul n’est censé ignorer la loi, et il ordonne qu’on inflige à toute la valetaille une peine de cent décharges électriques. Son épouse se lève et le rassure en lui disant qu’elle va elle-même lui préparer à manger. À la télévision, le journaliste introduit l’invité d’aujourd’hui, Monseigneur Groïssman, qui va donner son avis sur ce déferlement ininterrompu de vagues gigantesques. L’homme d’Église établit que jusqu’alors il n’avait jamais été observé de raz de marée à ce point monstrueux. Il semblerait qu’un processus de croissance continue soit à l’œuvre.


Ouvrir un ouvrage de ce scénariste constitue la certitude d’effectuer une expérience spirituelle. Le dossier initial évoque les circonstances de la genèse de cette série : la rencontre plusieurs fois reportée entre les deux créateurs, les envies de l’un et de l’autre (mysticisme occidental & géométrie sacrée), la dynamique initiale du récit (une course sans fin, sur un nombre pléthorique de pages), la demande du rédacteur en chef Jean-Paul Mougin de remplacer Hugo Pratt dans les numéros de rentrée du magazine (À suivre) peu de temps avant la parution, ce qui entraîne une course contre la montre pour le dessinateur pendant six mois. Le lecteur ressent immédiatement l’effet divertissant en découvrant une aventure spectaculaire, à un rythme rapide, dans un environnement de science-fiction dystopique. Une société insulaire, une économie basée sur la vente d’œufs, un régime dictatorial, des rebelles, une architecture spécifique pour la cité, et un phénomène météorologique destructeur et hors de contrôle. Les auteurs ont choisi un personnage principal, Borrado, très particulier : des traits de visage minimalistes, et muet, diminuant d’autant le processus d’empathie et d’identification par le lecteur. Il est accompagné par une rebelle, Isha, très compétente et combattante. En cours de route, ils sont rejoints par l’ancien cuisinier Tatoum Benayoum, un personnage à l’aspect afro-américain à la limite de la caricature.



Au début des années 1990, l’artiste a déjà une décennie d’expérience, et réalisé de nombreux albums en solo (par exemple les aventures de Jérôme Moucherot, assureur-explorateur en costume léopard), ou avec Jerome Charyn (par exemple Little Tulip, 2014). Dans le dossier introductif, le lecteur apprend que ce dessinateur trouve également le temps de se consacrer aux arts martiaux et à l’étude de la géométrie sacrée. Ce sujet le passionne depuis qu’un radiesthésiste érudit est venu frapper à sa porte pour ausculter sa maison, puis lui a présenté son maître, un chanoine auscitain, qui a ouvert à Boucq les portes d’une science dont il a depuis arpenté inlassablement les étages jusqu’à posséder une vue d’ensemble du bâtiment. À la découverte de ces précisions, le lecteur sent bien que c’est du lourd… et il savoure une narration visuelle fluide rythmée, riche et spectaculaire. Il se souvient également du principe de fuite en avant, dans un monde solidement construit. Il en fait l’expérience tout du long du récit : l’urbanisme et l’architecture de la ville pensées pour résister au déferlement des gigantesques masses d’eau.


La couverture offre déjà un moment et même un voyage exceptionnel avec le langage corporel qui accompagne l'élévation des piliers de la cathédrale dans un phénomène inexpliqué (que l’on découvre à la fin de ce premier tome). L’attention du lecteur ainsi attiré sur le mouvement de Face de Lune, le lecteur l’enregistre inconsciemment au cours du récit : en effet ce personnage prend des poses, et en fait c’est plus que ça, ses mouvements sont gracieux. Il donne parfois l’impression de danser, pas de manière artificielle ou exagérée, plutôt naturellement, comme l’expression de sa sérénité intérieure. Cela se marie très bien avec son visage proche de celui d’un smiley, et ses expressions radieuses et honnêtes. C’est un innocent, ça se voit dans ses gestes. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va ainsi absorber des détails présents tout naturellement dans les cases, sans ostentation ni effet de manche, donnant à voir un monde d’une grande richesse. Il peut s’agir d’éléments architecturaux qui font sens comme la forme des bâtiments pour résister aux vagues qui s’abattent, des évocations de structures métalliques, la gamme de vaisselle de la table du palais, la mode vestimentaire datée, le monorail, le mur d’écrans de télévision, la forme des lames de harpon pour la chasse à la baleine, l’étole du prêtre, les modèles d’armes, l’aménagement de la grande salle de la maison close, etc.



La narration visuelle est pensée et conçue dans sa globalité : l’environnement de science-fiction, les éléments du quotidien imprégnés de la culture de la société, les modes de transport, etc. Ces caractéristiques sont présentes dans chaque page, à des degrés divers donnant une cohérence d’ensemble extraordinaire, et une sensation d’immersion intégrale. Les scènes d’action offrent un spectacle formidable : que ce soit les flots se déchaînant dans une tempête titanesque, la vague s’abattant avec force et fracas, la course-poursuite et la confrontation armée dans un nuage d’une myriade de mouches, l’étonnante cérémonie religieuse avec la déesse vierge, ou encore la terrifiante descente de la goutte d’énergie tellurique à l’état pur. Il s’agit peut-être d’une fuite narrative en avant, ou du moins le récit a été perçu comme telle lors de sa sérialisation, toutefois à la lecture en album la progression dramatique est impeccable et dépourvue de solution de continuité.


Le scénariste maîtrise le rythme et le dosage à la perfection, servi par une narration visuelle de haut vol. Le lecteur se retrouve pris dans une aventure exotique et baroque, pour un peu, il en oublierait presque les thèmes sous-jacents. Borrado : l’innocent à l’âme pure dont les agissements et l’existence même annihilent l’ordre établi. Son pouvoir extraordinaire qui lui permet de commander aux éléments, en tout cas de plier le mouvement de la vague à sa volonté, tel le simple d’esprit autour duquel les lois de la nature s’adaptent. La rébellion contre un état totalitaire par des gangs ayant choisi de drôles de nom : les 1.000 Négations, les Catins bleues, Bouddhas Putrides, Ultra Névroses, Neurones de Titane. L’élite (en l’occurrence le couple Oscar & Lili Lazo) persuadée d’œuvrer pour le bien du peuple, sachant mieux qu’eux ce qui est bien pour eux. La science destructrice dépourvue de conscience. Le rituel hallucinant de la chasse à la baleine où les pêcheurs s’automutilent pour contrebalancer la facilité avec laquelle ils mettent à mort leur gigantesque proie, dans une forme d’expiation, et de compensation morale d’un triomphe sans gloire suite à un combat sans péril. L’étrange cuisinier déporté proche de la caricature raciste, dont la culture animiste est également incompatible avec le régime politique en place. Et bien sûr, la promesse tenue : des éléments plus mystiques que mythologiques de la culture et de la foi catholiques qui aboutissent à cette cathédrale de l’élément Eau figurant en couverture.


Quel voyage ! Deux créateurs d’exception s’associent pour une histoire extraordinaire. Ils se sont concertés avant, à la fois sur les thèmes qu’ils souhaitent mettre en scène, à la fois sur la forme de l’aventure. Le dessinateur est dans une forme éblouissante, que ce soit en termes de narration visuelle, ou de spectacle. Le scénariste raconte une aventure de science-fiction très divertissante, avec un héros atypique, une grande inventivité, et des thèmes discrets et forts. Formidable et enthousiasmant.