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mardi 21 juillet 2026

Mimésia

Jarnicoton !


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hughes Micol, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix planches de bande dessinée. Il commence par un court paragraphe introductif dans lequel l’éditeur Sébastien Gnaedig explique que : À l’origine de cette histoire, il y a une invitation. Celle de Fabrice Douar, éditeur au musée du Louvre, et créateur de la collection Cartes blanches à des autrices et des auteurs de bandes dessinées, à Hughes Micol, auteur enthousiaste à l’idée de visiter le musée et ses zones réservées. Ensemble, ils ont sillonné les allées, les traverses, les réserves à la recherche de l’inspiration. Une première piste d’histoire a été élaborée, qu’Hughes Micol voulait virulente face à la marchandisation à l’œuvre dans ces grandes structures culturelles. L’idée n’a pas convaincu. Et puis, la direction a changé et avec elle, les priorités se sont déplacées. Et Fabrice avec elles… Dans cette nouvelle configuration, Hughes s’est senti libre de partir lui aussi dans une tout autre direction… dans un futur lointain, très lointain… d’autres galaxies… il en a rapporté le récit suivant.


Il fut un temps où le chaos déployait sa nappe d’ombre dans toute la galaxie. Puis l’algorithme définitif mit fin au désordre et débuta la suprême gouvernance du Canon. Bientôt tous : humanoïdes augmentés, Cyanoïdes de Ganijia, Tétratologiens de Rasik, Kushmates de Turue, insectoïdes de Parthiba… interconnectés dans une même conscience. Actifs, productifs, performatifs. Alignés dans l’ordre du Canon. Au cœur de l’innovation perpétuelle en marche vers l’ultime croissance. Blend City – Galaxie nord-ouest. Siège du Canon. Population d’environ 350 millions. Une majorité d’humanoïdes augmentés et d’humains assistés par ordinateur, entoure une petite poignée de réfractaires. Autrement appelés : agrestes.



Dans cette immense mégalopole, l’androïde Tin-E_103 entraine une demi-douzaine de personnes au jogging. Il leur donne la cadence, il leur donne des conseils sur la respiration, inspirer par le nez en comptant jusqu’à deux et expirer en comptant jusqu’à deux, et finir en étirant ses ischios jambiers. À la fin de la séance, il leur donne rendez-vous le lendemain à quinze heures à la piscine fluviale. Puis il retourne à son casier de Technicien-Instructeur-Normalisé-E_103. Dans la tour du pouvoir, le technicien Caliban rend compte à Canon : Les réfractaires ont été localisés, il s’agit de trois insuffisants, ils ont pris possession de l’artefact, l’Appareil va lancer deux opérateurs à leur poursuite, cela devrait aller vite. Au même instant deux individus équipés d’une combinaison leur permettant de voler se rapprochent des cibles, elles sont en mouvement. La durée avant le contact est estimée à neuf minutes. Au moment prévu, ils établissent un contact visuel. Les trois petits bougres se hâtent pour essayer de s’échapper et ils parviennent aux installations sur le fleuve. Au cours d’une dispute sur quoi faire de l’artefact, celui-ci tombe à l’eau. Ils parviennent à se cacher et à échapper aux deux policiers.


Au début du récit, le lecteur est dans l’expectative ne sachant pas trop sur quel pied danser : à l’évidence un récit de science-fiction, une planète qui n’est pas nommée, des races extraterrestres, des êtres humains augmentés, une dictature totalitaire et omniprésente, des androïdes, plus tard des vaisseaux spatiaux, une intelligence artificielle régissant la société, et un élément disruptif, en l’occurrence un buste sculpté d’une grande beauté. En ayant le paragraphe introductif de l’éditeur, il sait aussi qu’il y a un lien, peut-être très lâche avec le musée du Louvre. Une narration visuelle très riche en détail, en couleurs, en textures, une science-fiction visuelle parfois baroque dans son mélange des inspirations et des références. Des clins d’œil à d’autres œuvres. La première planche présente un petit goût de Philippe Druillet avec une image imposante en arrière-plan, quatre cercles en insert dont un contenant du texte, un symbole peut-être ésotérique avec l’œil de l’intelligence artificielle dans une pyramide. Les trois petits bougres qui peuvent aussi bien faire penser aux pieds nickelés (Croquignol, Filochard, Ribouldingue) qu’aux trois Stooges (Moe, Larry, Curly). Le passage par une base spatiale évoquant la cantina de Chalmun à Mos Eisley sur Tatooine, ou encore la traîtrise d’un personnage évoquant la trahison de Lando Calrissian, baron administrateur de la Cité des Nuages de Bespin. Il s’agit de simples hommages, intégrés de manière organique dans l’intrigue.



L’aventure et le spectacle sont au rendez-vous dès la première planche, et ils offrent un divertissement de qualité au lecteur. L’auteur complet ne lésine pas, avec un investissement impressionnant dans la narration visuelle. Tout commence avec cette vue du ciel de Blend City : une mégalopole avec ses innombrables immeubles aux formes diverses et variées. Puis une petite séance jogging permettant d’en apprécier l’architecture sous d’autres angles, de se rapprocher des bâtiments d’un quartier, de voir passer quelques petits aéronefs dans le ciel, l’équivalent de voitures volantes, la large voie piétonne passant au-dessus des immeubles, le métro aérien avec son design futuriste et son carénage transparent. Puis survient la traque des trois petits bougres qui emmène le lecteur dans d’autres quartier de la ville en nocturne : sur les quais, sur une sorte de quartier flottant. Retour sur les quais, de jour cette fois, avec une étrange structure cubique pouvant faire penser au réseau d’Urbicande par certains aspects. Tout du long du récit, le lecteur se trouve immergé dans des environnements concrets et pleinement réalisés, présentant un mélange de science-fiction, d’anticipation et de familiarité dans des prises de vue les mettant en valeur : deux policiers brisant une verrière de toit pour pénétrer dans un appartement, une double page mettant en valeur les étranges races et humains augmentés par une vue du dessus en biais, la fuite de la cité dans aéronef traversant de gigantesques tunnels évoquant un dédale de matières organiques, une ceinture d’astéroïdes autour d’une planète, un passage en outre-espace (une variante de l’hyper-espace) dans un dessin en double page superbe avec des effets de distorsion évoquant la déformation de l’espace-temps, la visite d’un musée dont la somptuosité des salles et leurs dorures font penser à Versailles, le Louvre conservé sous un immense champ de force en forme de pyramide, ou encore cette assimilation en vitesse accélérée de nombreuses œuvres jusqu’à une planche comptant soixante-et-onze cases avec de nombreuses œuvres d’art aisément identifiables. Quel voyage spectaculaire !


Le lecteur ressent également le naturel de la fluidité de la narration visuelle, y compris dans des scènes complexes : le déroulement du jogging, le mépris des pilotes de navettes face à Pépé Oldungur dans la cantina, le vol autonome de Caliban dans les ailes du Louvre, etc. Il réussit avec la même maîtrise et la même élégance les moments de dialogue, par exemple une terrible scène d’intimidation ou deux policiers montrent à quel point un revendeur de matériels recyclés se trouve à leur merci, alors qu’ils s’en prennent à sa marchandise en toute impunité. L’artiste utilise de nombreuses techniques en les intégrant de manière organique, au point que le lecteur ait la sensation de dessins encrés et peints, alors même que certaines pages sont le fruit d’une réalisation plus sophistiquée. Il se rend compte que tout lui paraît naturel, y compris les éléments les plus incongrus ou improbables : la tête géante de l’intelligence artificielle, l’architecture du bâtiment qui l’abrite, le costume d’Elvis période Las Vegas porté par un extraterrestre à la peau verte, la perruque du juge, les ailes de chauve-souris de Caliban, etc. C’est un festival d’inventivité baroque, de plans de prise de vue à la construction sophistiquée et évidente, de direction d’acteurs adaptée, pour des aventures échevelées.



Le lecteur comprend que le personnage principal est cet androïde à la batterie défectueuse : Tin-E_103… que son ami Alain appelle Tin… ce qui fait immédiatement tilt. En cours de route, l’acronyme TIN est explicité : Technicien Instructeur Normalisé. Soit. Quand Alain l’appelle Tin, cela provoque immédiatement un rapprochement dans l’esprit du lecteur : la moitié de Tintin. Voilà que cet innocent se retrouve avec une œuvre d’art sur les bras, un artefact proscrit dans cette société, une anomalie pour Canon l’intelligence artificielle, pour qui tout doit être répertorié, normalisé et utilitaire. Canon explicite les menaces qu’une telle sculpture fait peser sur sa société : Parce qu’un groupe d’agrestes réfractaires est en train d’accumuler des ouvrages anciens pour les réunir dans un sanctuaire. Loin de son autorité. Première menace. Ces réalisations ont un lien transcendant avec la matière. Elle est la puissance numérique. La matière doit rester triviale et utilitaire. Seconde menace. Leur ambition est de faire histoire. Le passé est une fiction qui s’oppose à la permanence de Canon. Troisième menace. Plus grave, ces objets possèdent un mystère qui défie sa norme. Quatrième menace. Avant de les détruire, elle veut assimiler ces objets pour les intégrer à sa data base afin d’en absorber la substance. Avec cette dernière phrase, le lecteur détecte une critique explicite des entreprises qui nourrissent leur IA avec des créations culturelles, sans aucun égard pour les artistes. Autre thème : quand les policiers arrêtent le recycleur, ils indiquent que : Les objets inemployables doivent être détruits, le recyclage est un commerce néfaste qui nuit à la production nominale, ce qui impacte la demande effective, et par conséquent fait baisser la demande et les débouchés. Avec pour effet la création d’une boucle de rétroaction qui entraîne une récession liée à une situation déflationniste. Et puis il y a cet homme simplement appelé Alain qui explique la fonction de l’art à Tin. Alain, comme le philosophe ? Émile-Auguste Chartier (1868-1951), philosophe français, peut-être. Il explique la notion de Mimésis : Apprécier les représentations est une attitude très humaine, on commence par imiter pour apprendre. La beauté, ici, ce n’est pas le sujet mais la façon de représenter le sujet. C’est une véritable création. Une œuvre d’art sert à être admiré. C’est la recherche d’un idéal. Un prolongement du vivant à travers un matériau transformé. Une émotion, une puissance.


Futuropolis publie un récit de science-fiction : en effet avec toutes les conventions de genre qui forment l’horizon d’attente afférent, que le bédéaste met en œuvre avec talent et inventivité, entre autres dans des courses-poursuites haletantes. Un buste sculpté en guise de McGuffin ? Bien plus que cela : une réflexion sur la place de l’art dans l’humanité, et aussi une crique de son déclassement au statut de marchandise et de produit servant à nourrir des intelligences artificielles littéralement sans âme. Une aventure spectaculaire tout public avec une âme et une déclaration d’amour aux musées. Formidable.



mercredi 29 avril 2026

Megalex

Patience, technique adéquate, espoir infini…


Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique.


Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah !



Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex.


Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle.



D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases.


L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels.



Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour.


À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.



mercredi 15 avril 2026

Anibal Cinq

Les femmes sont l’être supérieur !


Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes.


Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot.



La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies.


Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis.



À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc.


L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes.



Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs.


Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.



mercredi 18 mars 2026

La saga d'Alandor

Il faut sept religieuses vibratiles pour alimenter son énergie.


Ce tome constitue l’intégrale de ladite sage, regroupant le premier tome Le dieu jaloux (1984) et le second L’Ange carnivore (1991), une histoire presque complète. L’édition originale de ce recueil date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Silvio Cadelo pour les dessins et les couleurs. Le premier livre comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée, le second également. L’intégrale comporte une carte répertoriant les différents continents et zones de ce monde : zone nord Teut, continent Uron et le palais du roi, continent Aouralis avec le marais sacré, continent Uslman, continent Inghing, la ville sacrée du Sumo X, le refuge secret des chevaliers du Saint-Axe, les ruines du temple des Géants, et quelques peuples et individus comme l’abbesse de Maldiccia, les fanatiques inghins adorateurs de Br-Tse le médiateur suprême, les habitants d’Usliman adorant le prophète Ram’Aldar. Elle se termine avec un cahier graphique reproduisant les demi-pages encrées des prémices du tome trois.


Lorsque Karnar (la planète prodige créée, pour de divines raisons, sous forme d’une pyramide parfaite irradiant des ondes lumineuses qui baignaient les cent cinquante-trois autres planètes du système trisolaire) explosa en quatre misérables fragments, des milliards de millions d’êtres pensants, à travers toute la Galaxie, éclatèrent en sanglots. Cette plainte immense, figea, le temps d’une courte seconde, la rotation des trois soleils sur leur axe. Immobilisation fatale qui devait inaugurer l’Ère Obscure au cours de laquelle les quatre règnes naturels, le minéral, le végétal, l’animal et l’ectoplasmique, devinrent tout à la fois voraces, faibles et infidèles.



La faute en incombait aux Géants : ceux-ci eurent le front de désobéir à Aour, l’Entité Divine qui, dans un cri d’amour infini, façonna la planète-pyramide pour en faire le centre de spiritualité de la Galaxie ! Ils souhaitèrent dominer la Puissance Négative, cette face cachée et ténébreuse de tout Dieu ! Ils éveillèrent l’Andragorus ! Vanité, suffisance, prétentions insensées ! Ils furent réduits en fumée. Leurs cendres volèrent vers le firmament en même temps que ces quatre cailloux que sont aujourd’hui les îles-continents maudites de Karnar : Urok, la Sophistiquée, avec sa zone brumeuse au Septentrion (Teut) et son midi tempéré (Naria)… Aouralis, la Sublime, la plus sainte d’entre toutes, puisque tous les Dieux y naquirent, et dont la terre atteinte de purulence s’était transformée en marais putréfiés… Uslimane, la Profonde, immense étendue de sable hérissée de cactus et brûlée par les vents… Inghing, l’Énigmatique, vaste roc uniquement peuplé de montagnes de glace. Certains racontent qu’Aour, après cette hécatombe, emprisonna l’Andragorus dans un cristal géant, avant de l’immerger sous les eaux des marais d’Aouralis. D’autres encore prétendent qu’il gît au fond d’un puits. Mais tous s’accordent à dire que cette abomination attend qu’à nouveau d’autres fous téméraires – la folie des êtres de raison ne connaissant pas de limite – le retrouvent et le libérant, lui offrant ainsi l’opportunité de pervertir un peu plus la Matière Universelle issue du cri d’amour de Dieu.


Houlà là ! Ça commence fort avec une page de texte, puis des races extraterrestres dans une sorte de ballon dirigeable, puis une autre page de texte, puis retour au ballon dirigeable avec le titre de la première épitre : L’Andragorus. Puis une autre page de bande dessinée, suivie par une page occupée aux trois quarts par la suite du texte, et une bande de cases. Etc. La dernière page de texte se situe en planche huit. Le scénariste développe tout un monde avec des noms aux consonances bizarres et imprononçables, le dessinateur s’en donne à cœur joie avec des apparences grotesques pour ces races exotiques, toutes basées sur une morphologie humanoïde à la base, c’est plus pratique pour la cohabitation. Il est possible que le lecteur souffre un peu avec les couleurs, en particulier les déclinaisons de rose bonbon déjà sucé, jurant sur le jaune vif et le bleu Cœruleum. Ça s’arrange dans la deuxième moitié avec des formes plus abouties, des cases donnant une sensation moins surchargée, et une technologie qui a évolué pour les couleurs, offrant la possibilité de plus nuances à l’artiste, qui se restreint (un peu), tout en n’ayant rien perdu de son inventivité dans les formes extraterrestres et grotesques, avec une imagination intense et perturbante, même si les décors se raréfient un peu.



Il est possible que le lecteur se trouve captivé par la richesse de cet univers imaginé par le scénariste, auquel l’artiste donne une apparence des plus particulières, qu’il soit fasciné par cette guerre entre plusieurs factions à la recherche d’une sorte d’artefact qui assurera un pouvoir absolu à celui qui le maîtrisera. Cela peut également requérir un effort significatif pour tout retenir, pour s’investir assez pour donner de la consistance et ajouter un peu de sens à tout cette situation imaginaire complexe. Cependant, très vite, il se trouve également fasciné par les visuels. Il y a d’abord ces apparences qui semblent relever de difformités tératologiques impossibles : torse beaucoup trop large, crânes trop allongés, couleur de peau impossible (Ce jaune !), appendice nasal trop aplati, trois seins au lieu de deux, deux tibias par jambe en-dessous de la rotule ce qui donne quatre pieds et un seul bras pour cette race-là, sorte d’appendice partant du milieu du front, le catalogue des difformités semble sans fin. La faune présente elle aussi des particularités morphologiques impossibles, entre monstruosité et divagations physiques entre naïveté et poésie. Un festival graphique dans les deux tomes, avec un trait plus élégant et plus léger dans le deuxième ajoutant une touche d’onirisme.


Régulièrement, l’artiste laisse également son imagination prendre les rênes pour les accessoires et les environnements. En vrac : des armures massives, un dieu enchâssé dans un cristal, des sabres d’une longueur trop importante pour être facilement maniables, des tenues d’apparat psychédéliques, des armes pas toujours facilement compréhensibles dans leur destination, des roches cristallines aux formes tordues, etc. Le dessinateur prend bien soin d’établir les caractéristiques de chaque lieu en début de séquence, sans forcément les représenter systématiquement par la suite, jouant sur les couleurs pour des effets spéciaux. Là encore il fait preuve d’une imagination très personnelle, où il est possible de détecter l’influence de certains artistes de science-fiction de l’époque, complétement assimilées et intégrées. Parmi ces lieux hautement exotiques : la porte de la Ghéassa l’Abime de l’Éternel Châtiment et sa chapelle centrale, la chaîne rocheuse permettant d’accéder à Maldiccia la cité-état capitale religieuse du continent d’Urok, la crypte des visions (une salle d’un noir impénétrable), des champs en fleurs dont l’apparence de texture évoque du pollen, le pont-levis du château de pierres lépreuses d’Aria-His ainsi que sa salle de banquet pour les noces d’Alandor et Vanessa, ses souterrains, le ghetto des malades atteints de la main-péché, la salle du conseil du royaume, la forêt pétrifiée, le temple du monastère des navigateurs du Saint-Axe, etc.



Le lecteur peut aussi approcher cette histoire sur un plan plus mythologique ou métaphorique, sans s’agripper aux appellations des différentes factions, comme s’il s’agissait plus d’un récit conceptuel que factuel. S’il est familier de l’œuvre du scénariste, il trouve rapidement ses repères. Un personnage principal destiné à devenir le héros en surmontant des obstacles qui le marquent dans sa chair. Ça ne rate pas : Alandor ne tarde pas à contracter une maladie des plus répugnantes, faisant de lui un réprouvé : ses noces sont annulées sur le champ et il est banni de son propre royaume. Ayant bénéficié d’une aide extérieure pour guérir, il décide de guérir les autres et pour cela il doit développer sa foi en subissant des épreuves. La première est d’être enterré pendant trois jours (terre), la seconde l’oblige à marcher sur le feu (feu), et la troisième à sauter dans le vide (air). Le lecteur identifie tout de suite cette confrontation à trois des quatre éléments (il manque l’eau), concept développé à l’Antiquité. Il ne lui faut pas attendre longtemps pour que quelques pages plus loin Alandor doive sauter dans l’eau, le quatrième élément. Il relève également le titre des dix épitres assurant la fonction de chapitrage : L’Andragorus, Le règne le pouvoir et la gloire, L’hérésie de la main-péché, La voie de la dissolution, L’attentat sacrilège, L’âme et le feu, L’ermite, L’initiation, Temps d’écroulement, le cœur couronné. Le scénariste use d’un vocabulaire religieux, et également mystique, des thèmes qu’il chérit. Les épreuves physiques revêtent alors un sens ésotérique, dans la mythologie très personnelle de l’auteur. Le héros progresse sur le chemin de la spiritualité, alors que les autres factions sont aveuglées par leurs croyances, incapables d’évoluer, de s’adapter à la réalité. Son cheminement spirituel fait de lui le sauveur.


Plonger dans la première partie de la carrière de bédéaste d’Alejandro Jodorowsky peut s’avérer intimidant : des récits baroques dont l’intelligibilité a pu s’émousser avec les décennies passées. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut appréhender ce qu’il va trouver dans cette série interrompue après le deuxième tome. En effet l’expérience est au rendez-vous, tout d’abord visuelle du fait de la forte personnalité graphique de Silvio Cadelo, peut-être encore un peu brut pour le premier tome, proprement enchanteresse pour le second. L’intrigue peut sembler très linéaire et relever d’une formule souvent utilisée par le scénariste. Toutefois, s’il se laisse porter par le charme brut et poétique de la narration, le lecteur se laisse gagner par la séduction très particulière de cette quête spirituelle haute en couleurs. Particulier.



lundi 16 février 2026

Des Lendemains sans nuages

Il faut produire, produire sans cesse, c’est ça la clé du succès.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Fabien Vehlmann pour le scénario, par Ralph Meyer et Bruno Gazzotti pour les dessins, avec une mise en couleurs de Bernard Devillers. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il a été réédité en 2009 dans la collection Signé, de l’éditeur Le Lombard.


La manière dont F.G. Wilson a asservi le monde a été des plus insidieuses. Il ne s’est pas imposé par un coup d’état. Il n’a pas non plus été élu, à vrai dire. Wilson n’est même pas un homme politique. C’est un marchand. Et c’est librement que les citoyens ont choisi d’adhérer au confort technologique qu’il proposait : prothèses biomécaniques, organes synthétiques… Wilson a lui-même déjà 115 ans et pas une ride. Qui refuserait cette forme d’immortalité ? Quand Technolab a lancé l’implant cérébral, une organi-puce optimisant les capacités physiques et mentales, nul n’aurait songé à s’en priver. On les pose maintenant dès la naissance, dans le monde entier. Et quoi de plus naturel que cet implant comporte une clause neuronale interdisant à son porteur de nuire à F.G. Wilson ? Voilà comment il est devenu impossible de contredire ses décisions. Voilà comment les citoyens ont créé un tyran à leur mesure : immortel et omnipotent. Nolan Ska va pourtant tenter de changer le cours de l’histoire. Il est ingénieur. Ses recherches clandestines vont lui permettre d’être le premier homme à remonter le temps.



Nolan Ska se retrouve dans le passé : il doit retrouver Wilson, pas pour le tuer, son implant cérébral le lui interdit. Mais il a soigneusement étudié les archives de Technolab et il a appris que Wilson n’avait pas toujours rêvé d’être marchand. Sa première passion était l’écriture. Il était doué et il aurait pu devenir un écrivain célèbre si un incident imprévisible n’en avait décidé autrement. Le 12 mai, au café Paris, Wilson se fait voler l’unique manuscrit de son premier roman. Sans le sou, découragé par ce vol, il abandonnera l’écriture et sera engagé comme comptable chez Technolab, jeune firme dont il gravira tous les échelons. Nolan Ska est arrivé devant le café en question, juste au bon moment, et il stoppe le voleur, récupérant ainsi le manuscrit, et faisant la connaissance du jeune Wilson. Il l’aide à ramasser les pages éparpillées par terre, et il découvre des phrases bourrées de fautes et sans imagination.


Dès le départ, le récit s’inscrit à mi-chemin dans deux genres littéraires, majoritairement la science-fiction, avec une touche d’anticipation par moment. En surface, il s’agit d’une histoire de voyage dans le temps. Cet aspect est réglé en trois coups de cuillère à pot : en trois cases littéralement. Les dessins montrent un personnage en train de bricoler dans son atelier, vraisemblablement en sous-sol de son pavillon et c’est parti, aucune tentative de techno-charabia, direct dans le cœur du récit. Le lecteur remarque ensuite que Wilson a écrit son premier roman avec un stylo sur des feuilles de papier, et par la suite Ska utilise un ordinateur portable. Visiblement Internet n’est pas encore omniprésent, ni même les téléphones portables dans ce passé du récit, ce qui est cohérent avec le fait que cette bande dessinée date de 2001. Ensuite, les auteurs vont raconter la relation entre l’aspirant écrivain et celui qui devient son mentor et son prête-plume, ainsi que plusieurs histoires que ce dernier écrit pour son protégé. Ainsi le lecteur découvre six nouvelles de science-fiction, écrites par quelqu’un qui vient du futur : La méthode 100% décrivant une prison parfaite, Le big flush racontant une intervention dans les égouts peu de temps avant la mi-temps du Super Bowl, Le jour des morts avec l’unique employé gérant une station spatiale, Un homme pressé mettant en scène un individu au métabolisme augmenté par les médicaments, Le jugement de Salomon sur un enfant génétiquement modifié, Space Conquest II pour une partie décisive de jeux vidéo en ligne.



Le lecteur comprend qu’il plonge dans une bande dessinée à sketchs, sur une trame générale, la transition entre chaque nouvelle se faisant par une courte scène mettant en scène l’évolution de la relation entre F.G. Wilson et son prête-plume, avec l’attente de savoir si l’avenir totalitaire sous le joug de la technologie de Technolab sera évité. Les crédits de l’album ne précisent pas si les deux dessinateurs ont travaillé à quatre mains sur chaque planche, ou s’il y a eu répartition des planches, l’un réalisant celles consacrées à Wilson et Ska, l’autre les histoires dans l’histoire. Quoi qu’il en soit, les planches de ces deux fils narratifs distincts présentent de fortes similarités graphiques, les auteurs ayant choisi de les montrer sur un plan quasi identique. Cette sensation est renforcée par la palette de couleurs utilisée, sans solution de continuité entre les différentes réalités, sans usage de couleurs plus claires ou brillantes pour la fiction dans la fiction par exemple. Cela induit une forme de même niveau d’existence pour les deux, rappelant au lecteur qu’il s’agit de fictions à part égale, sans hiérarchisation entre l’une et l’autre.


La couverture constitue une belle illustration, laissant à penser qu’un jeune homme admire le talent d’écrivain d’un homme plus âgé, imaginant des récits de science-fiction, entre voyage spatial et conquête par une flotte imposante, une sorte d’hommage à l’écriture et à la science-fiction expansionniste des années 1950 et 1960. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail, et une approche réaliste. Les artistes jouent discrètement sur les ombres portées et le délié des traits de contour pour apporter de la souplesse et de la vie dans les dessins. Dans la première scène, le lecteur peut voir une architecture futuriste dans les formes étonnantes des immeubles, un urbanisme faisant la part belle aux larges avenues, et une technologie de science-fiction proche du bricolage pour la machine à remonter le temps. Par la suite, les artistes créent d’autres décors et accessoires typiques de ce genre littéraire avec des touches originales qui les élèvent au-dessus de décors en carton-pâte génériques : la vue d’ensemble de la prison au beau milieu d’une zone désertique, l’aéroglisseur pour se déplacer dans les émissaires des égouts, un navire spatial et une base spatiale, la flotte de conquête dans la dernière histoire, etc.



Au temps présent du récit (enfin dans le passé… C’est-à-dire probablement au tout début des années 2000), les dessinateurs représentent un quotidien banal, pas encore envahi par la technologie d’Internet, sans téléphones portables. Le lecteur peut reconnaître un café parisien. Wilson et Ska sont reçus dans un bureau à l’ancienne chez l’éditeur Metropolis. Au départ et pendant un certain temps, l’écrivain en herbe habite dans un appartement mansardé de type chambre de bonne avec un vieux plancher. Alors qu’il commence à gagner de l’argent, ses finances lui permettent de s’offrir un séjour dans un relais château. La dernière séquence montre une magnifique villa avec piscine le temps d’une page. Il se dégage de ces passages une forme de dénuement matériel associé à l’artiste sans le sou, une sorte de banalité évoquant la mythologie de l’artiste fauché de la fin du dix-neuvième siècle, alors que les écrits (livres et scénarios) de Wilson rencontrent un succès grandissant. Cela peut évoquer un autre postulat : Que se serait-il passé si Adolf Hitler avait poursuivi ses velléités de devenir un artiste peintre ?


D’un côté, l’évolution de l’intrigue en toile de fonds peut sembler très linéaire et prévisible, c’est-à-dire les répercussions du succès grandissant des œuvres du prête-plume. De l’autre côté, chaque nouvelle de science-fiction est divertissante pour elle-même, avec une chute de type justice poétique bien trouvée. Et à chaque fois une scène d’une ou deux pages revient sur la relation entre Wilson et Ska montrant la montée du succès et le sacrifice du prête-plume. En y repensant avec un peu de recul, le lecteur se dit que la notion de prison dont on ne peut s’échapper décrite dans La méthode 100% se transpose directement à la situation de Nolan Ska : il est devenu celui qui écrit à la place de Wilson, une fonction dont il ne peut s’échapper. Il est possible d’établir un parallèle de même nature avec la deuxième nouvelle, Wilson se conduisant comme un enfant gâté vis-à-vis de Ska. Pareil avec la troisième où Ska se trouve condamné à produire toujours plus de récits, jusqu’à ce que la mort vienne le délivrer de ce calvaire, sans que lui-même n’ait conscience de ce processus. Il en va de même avec les nouvelles suivantes qui relèvent autant d’une transposition fictive de ce dont Nolan Ska a pu être témoin ou qu’il a lu dans des livres d’histoire et qui deviennent des récits de science-fiction maintenant qu’il vit dans le passé, que d’histoires avec une chute qui s’applique à sa propre situation. Cela produit un deuxième effet de mise en abîme. Les auteurs mettent en scène un écrivain (Nolan Ska) parlant ainsi de leur propre art, et les histoires dans l’histoire (les nouvelles de science-fiction) constituent une réflexion partielle de la propre situation de cet écrivain fictif, agissant comme un miroir partiel.


De prime abord, une bande dessinée bien faite : une narration visuelle solide qui assume ses références, et une suite d’histoires courtes de science-fiction avec un entracte suivant la vie de l’écrivain qui agit comme prête-plume pour un jeune homme. Le lecteur apprécie pour elles-mêmes les histoires courtes et s’attache à cet étrange duo, espérant que Nolan Ska pourra atteindre son objectif altruiste. Il se rend progressivement compte du jeu de miroir entre le thème de chaque nouvelle et la situation dans laquelle se trouve Ska, et il prend la mesure de la conclusion de ce fil narratif directeur qui se conclut par : L’humanité n’aura que ce qu’elle mérite…



mercredi 17 septembre 2025

Alef-Thau T08 Le triomphe du rêveur

Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T07: La Porte de la vérité (1994), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau (2008 & 2009), dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Covial pour les dessins et les couleurs, prenant la suite d’Arno (Arnaud Dombre) décédé en 1996 à l’âge de trente-cinq ans. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part sur la planète Mu-Dhara, Alef-Thau gît à même le sol, allongé sur le ventre dans l’herbe, la main droite dans l’eau du ruisseau, les ruines des murs d’enceinte à quelques mètres de là. Il redresse la tête, des larmes coulent sur son visage, puis il s’assoit. Il se lamente qu’il n’est qu’une illusion. À quoi bon lutter si même l’espoir est vain. Il n’est qu’une illusion comme ce reflet dans l’eau. Deux rapaces, l’un au plumage blanc, l’autre au plumage noir, l’observent perchés sur la même branche. Soudain son nom retentit dans cette clairière, et Diamante apparaît, elle s’agenouille pour le serrer dans ses bras et le réconforter. Elle l’assure qu’elle connaît son tourment. Elle lui conseille de se contenter de ce bonheur qu’il a conquis de ses mains, d’être fier de sa force et de sa volonté. Il se relève, toujours aussi tourmenté, et il lui déclare qu’il veut être réel. Il pointe du doigt le rapace noir : celui-ci se laisse descendre et il passe au travers du corps du jeune homme comme si ce dernier n’avait pas de substance. Puis il se perche sur la tête de la jeune femme et déclare que la vérité est fond des rêves, il intime à Diamante de parler. Celle-ci explique qu’il existe une possibilité : sur la planète des immortels, se trouve la porte de la vérité, cette porte conduit à l’univers réel. Mais il faudra aussi accepter la maladie, la vieillesse, la mort.



Le visage de Diamante se déforme et elle déclare qu’elle doit obéir à la loi des immortels et qu’elle ne peut guider Alef-Thau vers la porte de la Vérité. Elle l’abandonne et s’en va en courant. Puis Bébé, Holibanoum, et enfin Louroulou lui apparaissent, ce dernier tenant l’épée de cristal brisée entre ses mains. Enfin Alef-Thau se réveille de ce cauchemar : il se trouve dans le vaisseau spatial, aux côtés de Diamante. Ils traversent un champ d’astéroïdes peu dense, avec une gigantesque statue de lézard flottant dans le vide. Elle lui explique qu’ils arrivent à Kastus Ignis, sa planète d’origine. Cette sculpture géante a été taillée par les immortels. Ils s’ennuient tellement qu’ils font des roches stellaires des œuvres d’art ! Chacune d’elles leur a demandé des siècles de travail ! Il va maintenant voir le fruit de milliers d’années. Toujours dans le vide de l’espace, Alef-Thau voit une femme géante assise sur un siège, il s’exclame que c’est Diamante. Cette dernière explique que ce n’est pas elle, mais le modèle essentiel. Tous les immortels, elle comprise, sont issus des mêmes gênes ; ils sont pareils à elle. Enfin la planète Kastus-Ignis devient visible à travers le hublot. Le jeune homme constate qu’il n’y a rien, que c’est une boule lisse. La jeune femme explique qu’il voit là l’hémisphère austral, que Cité-Nesga est sur l’autre face.


La fin de l’épopée, du voyage du héros, toujours accompagnée par l’héroïne. Alef-Thau a conservé son intégrité physique, possédant tous ses membres corporels, tout en souffrant toujours de la même douleur existentielle. Il sait qu’il n’est qu’une illusion, que la seule personne réelle est Diamante. Après le décès d’Arno (1961-1996) le dessinateur de la série, les lecteurs ont dû se demander s’ils connaîtraient un jour la fin de l’histoire (après un moment de recueillement pour un être humain parti trop vite, à un très jeune âge). En découvrant cet ultime tome, ils constatent que le héros et l’héroïne arrivent à la fin de leur quête dont l’objectif était subtilement annoncé dès le premier tome, que la résolution, ou plutôt l’aboutissement de leur voyage présente une parfaite cohérence avec les tomes précédents. Dans le même temps, accompagné par un nouvel artiste, le scénariste réussit le tour de force de rendre hommage à Arno de très belle manière, dans le récit lui-même, sans solution de continuité avec la trame de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le scénariste ou peut-être l’éditeur ont fait appel à un dessinateur œuvrant dans un registre très proche de celui d’Arno, et ami de celui-ci également : Alain Boussillon, surnommé Al Covial. Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles de la série : l’apparence des personnages, du petit vaisseau spatial, de l’épée de cristal, du corps ectoplasmique, des gnomes.



Le scénariste conserve la même forme de récit : une aventure allant de l’avant, des héros confrontés à des dangers, un but à atteindre, ce qui donne de l’allant à l’histoire, un mouvement les obligeant à aller de l’avant. Le lecteur retrouve Alef-Thau en pleine crise existentielle, et un petit peu différent. Covial rend hommage avec respect à son ami décédé, tout en conservant certaines caractéristiques graphiques qui lui sont propres. Ses traits de contour sont un petit peu plus rugueux, moins lissés. Il épure moins ses cases, évoquant ainsi plus l’esthétique des premiers tomes de la série, que les deux tomes précédents. Le lecteur s’y habitue rapidement, oubliant au bout de quelques pages qu’il ne s’agit plus du même dessinateur. Le nouvel artiste va plus loin que de reprendre les éléments graphiques récurrents de la série (personnages, vêtements et accessoires), il parvient à reproduire le langage corporel des personnages, en particulier celui des trois gnomes Holibanoum, Bébé et Louroulou.


L’artiste se montre également à la hauteur des épreuves et des situations imaginées par le scénariste, toujours aussi inventif. Après la découverte des statues géantes flottant dans l’espace, les deux héros débarquent dans la Cité Nesga, sur la planète Kastus-Ignis. Ils n’y trouvent aucun habitant, en revanche ils sont pris à parti par l’incarnation de la cité elle-même. Celle-ci les informe qu’ils vont être soumis à des épreuves, et que tout échec les condamne à une mort dans d’atroces souffrances. Dans les faits, il revient à Alef-Thau de trouver comment résoudre des énigmes qui semblent impossibles. L’inventivité de Jodorowsky n’est plus à louer, que ce soit dans des associations psychédéliques, ou dans la cruauté. L’artiste sait donner forme à chaque exubérance : il les rend plausibles dans le cadre de ce récit de science-fiction, cohérentes avec l’environnement, acceptables sans besoin d’augmentation de suspension d’incrédulité consentie chez le lecteur. Ce dernier prend plaisir à découvrir la cité futuriste dépourvue d’habitants, l’hologramme flottant de la tête de ladite cité, l’architecture baroque de certains bâtiments, des créatures aux réactions improbables (la créature féline qui grandit jusqu’à être géante), un usage vif et percutant de la feuille de l’arbre de la Vérité au bout de la longue tresse d’Alef-Thau, une armée de bonhommes de neige pas commodes, une course de fuite digne d’Indiana Jones dans le temple maudit, un déplacement sur un tapis volant sous une nuée de flèches, un puit de lave en ébullition, et bien sûr le changement de registre graphique inattendu pour la dernière scène.



Les auteurs reprennent donc les éléments récurrents de la série. Le lecteur sourit de bon cœur quand le héros réfléchit et déduit des épreuves qu’il doit exister un quatrième chemin pour s’échapper d’une impasse. Son analyse l’amène à se dire que les gnomes ont été confrontés sur un sentier au feu, sur l’autre à l’eau et sur le troisième la terre. En effet les quatre éléments de la cosmologie de Platon ont régulièrement été à l’origine d’épreuves dans les tomes précédents. Par ailleurs, le scénariste reprend le principe de l’immortalité de Diamante qui veut toute personne qui l’assaille voit son attaque se retourner contre elle, et que l’héroïne s’en sort indemne. Très conscient de cette propriété, Alef-Thau commence par l’utiliser comme bouclier humain contre la nuée de flèches, puis il n’hésite pas à la lancer dans le puit de lave, une démarche bien morbide. Pour finir, c’est Diamante elle-même qui tire parti des conséquences d’un acte suicidaire de sa part. Le lecteur y voit bien là l’expression de toute la philosophie sous-jacente du scénariste : pour pouvoir progresser sur le chemin de la vie, dans l’éveil, il faut savoir mettre en jeu son intégrité physique, se mettre en danger physique, jouer sa vie même.


Ce dernier tome apporte encore plus que les précédents. Il peut se lire comme une aventure au premier degré, la quête pour devenir réel, et une résolution logique, plus qu’une simple pirouette élégante. Il peut également se lire comme la dernière étape de la quête d’Alef-Thau dans son devenir d’être humain, une pulsion irrépressible d’aller vers la vérité. Le lecteur remarque alors que les épreuves auxquelles la Cité-Nesga le soumet sont d’abord d’ordre intellectuel, avant de nécessiter des capacités physiques. Tout commence d’ailleurs par un Kōan : Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ? Il y a également la question de savoir si un verre sur un présentoir est à moitié plein ou à moitié vide. En considérant ces aventures sur un plan spirituel, les gnomes deviennent alors des incarnations des états d’esprit d’Alef-Thau, caractérisés par leur comportement, mus par une émotion principale. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur le statut très déconcertant des deux principaux personnages. Alef-Thau ressent qu’il n’est qu’une illusion dans son environnement : il souhaite atteindre le monde réel, et pour cela il affronte des épreuves qu’il ne peut résoudre qu’en reconsidérant le sens du langage et en pensant autrement pour dépasser une façon de pensée trop littérale. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la nature de Diamante, et sur son rôle. Son immortalité semble indiquer qu’il est possible de la considérer comme l’incarnation d’une idée, d’un concept immatériel et de ce fait immortel. Il fait alors sens que le héros la mette en danger, ou plutôt la mette à l’épreuve des risques qu’il prend pour elle. D’un autre point de vue, les possibilités d’action de Diamante en deviennent limitées par sa nature d’idée, de principe, de valeur : elle ne peut exister qu’à travers les actions d’un être humain qui la met en pratique, qui poursuit cet idéal.


Le lecteur aborde ce dernier tome avec tristesse, conscient de la disparition de son artiste, décédé à un jeune âge. Il sait gré au scénariste et à l’éditeur d’avoir mené à son terme la série, et au nouveau dessinateur d’avoir accepté de prendre le relais de son ami. Il se rend compte que la narration visuelle reprend les caractéristiques de celle d’Arno, respectueusement, avec la même capacité pour donner à voir ces aventures. Les auteurs savent mener à son terme cette quête de recherche de la vérité, d’atteinte de la réalité, avec une révélation élégante et pleine de sens à la fin, et des épreuves distrayantes et pénétrantes. Un peu plus près de la réalité.



mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !