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mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !



mercredi 20 août 2025

Alef-Thau T06 L'homme sans réalité

C’est bien joli tout ça, mais on est encore des illusions !?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T05: L'Empereur boiteux (1989), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Où sont les belles prédictions ? Un vaisseau et une demi-douzaine de sphères sont en approche au-dessus du château de Tehetete. Dans l’enceinte fortifiée, se tiennent les gnomes, ainsi qu’Alef-Thau, Diamante, Louroulou. Le vieil immortel dépasse la tête en bas de la partie inférieure d’une sphère. Il ordonne à Diamante de rentrer chez elle, et tout de suite ! Elle répond qu’il n’en est pas question : elle ne veut plus jamais retourner là-haut, et elle demande à Alef-Thau de faire quelque chose. Le vieil immortel éclate de rire : il meurt d’impatience de voir ce que cette pauvre illusion qu’est Alef-Thau peut faire. Ce dernier s’adresse à la jeune femme : il est conscient qu’il ne peut rien faire et que le mieux est qu’elle parte, ça ne sert à rien qu’elle reste. Diamante se met à courir pour s’enfuir, suivie par Holibanoum. Les gnomes du château bandent leur arc et décochent des flèches en direction du vieil immortel, malgré les avertissements d’Alef-Thau. Celui-ci rit alors qu’il est touché : il est immortel et les blessures qu’il reçoit se répercutent sur ceux qui ont décoché les flèches. Diamante est parvenue à monter sur le chemin de ronde, toujours suivie par Holibanoum. Deux sphères tirent de petits missiles qui atteignent la muraille de plein fouet. Les robots entament la phase de récupération. Alors que Diamante et le gnome reprennent leurs esprits dans les décombres, un rayon provenant d’une sphère les font léviter et les aspire.



Voyant Diamante s’élever vers la sphère, Alef-Thau tombe à genou, l’épée de cristal à la main, totalement démuni. Alors que la jeune femme est avalée à l’intérieur de la sphère, le rayon disparaît et Holibanoum tombe dans l’eau d’une fontaine. Le vieil immortel donne l’ordre du rassemblent de toutes les unités, dans le vaisseau -mère. À l’intérieur de la sphère il accueille Diamante : il l’attendait et elle va assister à un beau spectacle. Elle lui rétorque qu’elle en a assez, qu’elle n’a plus rien à faire ici, que sa place est en bas, avec Alef-Thau. Il répond que son héros n’est qu’un guignol, et que l’immortalité il n’y a que ça de vrai. Elle se moque de lui en lui demandant s’il s’est vu avec son immortalité, un vrai macchabée ! Alors que ses compagnons lui ont appris à aimer, et que ça c’est la plus belle chose qui ait pu lui arriver. Le vieil immortel donne l’ordre de détruire Mu-Dhara. Le vaisseau-mère commence à produire une vibration et le château s’écroule en ruines. Les gnomes et Alef-Thau commencent littéralement à fondre, se liquéfiant chacun en une flaque de fluide vital. Bientôt seule la tête de d’Alef-Thau dépasse encore de sa flaque, ainsi que son épée.


À l’issue du tome précédent, le sort du mentor est pratiquement réglé, puisqu’il avait quitté sa forme physique et s’était réconcilié avec une personne importante. Dans le même temps, Alef-Thau est réuni avec Diamante, qualifiée de seule personne réelle de ce monde, et il dispose de deux bras et deux jambes, ce qui le rend plus valide qu’il n’a jamais été. C’est le moment que choisit le vieil immortel pour passer à l’action. Il s’agit d’un personnage mystérieux qui incarne la composante science-fiction du récit. Il a servi de mentor, ou plutôt de figure d’autorité pour Diamante lui dictant ce qu’elle doit faire, édictant sa raison d’être, à savoir régner sur cette planète appelée Mu-Dhara. La première séquence fait prendre conscience au lecteur qu’il a un point commun majeur avec la jeune femme : l’appellation Immortel est à prendre au pied de la lettre, ceux qui s’en prennent physiquement à lui subissent la blessure qu’ils ont infligée en retour, alors que lui reste indemne. Le scénariste continue de mener son intrigue tambour battant : le vieil immortel parvient à son but, c’est-à-dire faire enlever Diamante et la ramener dans le vaisseau-mère, en parallèle Alef-Thau se lance dans une quête pour délivrer sa bien-aimée. Le lecteur arrive à la dernière page totalement pris dans l’histoire, et il découvre la mention Fin du premier cycle en bas de la dernière case. Il peut s’en trouver quelque peu déstabilisé puisqu’il sait qu’il ne reste plus que deux tomes, ce qui fait un deuxième cycle beaucoup plus court.



Le lecteur retrouve également avec grand plaisir les personnages, à commencer par Alef-Thau. Celui-ci agit toujours comme le héros au cœur pur, se lançant dans l’aventure sans coup férir, accompagné d’un faire-valoir (non, ce n’est pas Diamante). Il a l’allure d’un jeune homme athlétique, ayant gagné en muscles. Il porte un costume à la couleur neutre, un haut sans manche assorti à son pantalon, une ceinture toute simple sans boucle apparente, et des sortes de chausses lacées par des bandelettes sur le mollet. Son apparence est complétée par sa belle tignasse blonde quelque peu rebelle, et sa longue natte qui lui descend jusqu’aux chevilles, se terminant par la feuille tranchante de l’arbre de sagesse, dont il ne fait pas usage dans ce tome. C’est un jeune homme plein de vitalité, vaillant et courageux, parfois en proie au doute. Le lecteur éprouve le plaisir indicible de le voir enfin complet sur le plan physique, en planche vingt-sept. Il a pleinement conscience qu’il s’agit vraisemblablement d’un état précaire et réversible, ce qui ne l’empêche pas de partager la joie du jeune homme. Il se rend compte qu’en planche quatorze il assiste à la résurrection du jeune homme, un processus récurrent dans la série. Alef-Thau est accompagné dans ses tribulations par le petit gnome Louroulou, servant de respiration comique de temps à autre, et très attachant par sa détermination parfois enfantine.


Les autres personnages s’inscrivent également dans la mémoire du lecteur. Grâce à un processus développé dans le tome précédent, Diamante continue de grandir plus vite que la normale, et elle atteint l’âge de jeune femme. Les auteurs se tiennent à l’écart de toute sexualisation à des fins de titillations gratuites à destination de jeunes lecteurs adolescents mâles. Elle est vêtue d’une manière similaire à celle d’Alef-Thau, avec une tunique qui lui laisse les jambes nues. Elle passe une partie de ce tome inconsciente, et donc en train d’être secourue par le héros, pour autant les rôles aurait pu être inversés, et Alef-Thau secouru par elle. Du fait de son rôle plus important, le lecteur prête plus d’attention au vieil immortel : un homme âgé décharné au torse nu (et l’avant-dernière séquence montre qu’il est entièrement nu), aux yeux globuleux, dont il manque la partie supérieure du crâne car son cerveau ainsi décalotté est relié à l’ordinateur ou aux commandes de sa sphère spatiale. Tout cela lui donne une allure de vieille momie manipulatrice et toxique, une sorte de vestige d’un autre âge qui aurait oublié de passer l’arme à gauche. Dans sa sphère, il est continuellement la tête en bas. Cette bizarrerie est expliquée lorsqu’il se retrouve désarmé face au héros : il explique que pour lui l’envers c’est l’endroit. Le lecteur prend cette déclaration dans un sens métaphorique, le sens des valeurs de cet individu étant inversé par rapport à celui des héros.



C’est reparti pour l’aventure : attaque d’un château-fort par des petits vaisseaux volants en forme de sphère, enlèvement de la belle jeune femme, destruction d’une planète, mort de la population, traversée d’un lac de fluide vital peuplé de créatures ectoplasmiques, infiltration du vaisseau-mère spatial, affrontement final contre le grand méchant, etc. Tout y est ! Comme à leur habitude, les auteurs mettent en œuvre les composantes récurrentes de la série : résurrection sous une forme ou une autre, corps astral pour échapper à une situation périlleuse, utilisation morbide de l’immortalité (Diamante se soumet au feu de soldats et même de chars, sachant qu’elle n’en mourra pas et que ses assaillants seront mortellement frappés en retour). Cette fois-ci les épreuves ne semblent pas passer par les quatre éléments (eau, terre, feu, air). En revanche, il est à nouveau question de la nature de ce monde. Pour commencer, le titre lui-même désigne ce questionnement : L’homme sans réalité. Ensuite, Alef-Thau est armée de son épée tout du long, et le lecteur se souvient qu’il s’agit de l’épée de cristal, qui s’est présentée comme la lumière, le seul être réel de cette planète. Le fluide vital joue à nouveau un rôle capital dans l’intrigue : le lecteur y voit plus une forme d’étincelle de vie de l’individu, qu’un fluide corporel reproductif… même s’il est question d’insémination d’un personnage et de sursemence. La dernière séquence amène effectivement une forme de clôture, pour ce premier cycle, tout en laissant en suspens la question de l’immortalité de Diamante, et l’interrogation sur la nature de la réalité, ou son corollaire sur ce qui est illusion. Toutefois, le lecteur se trouve bien incapable de deviner ce qu’il manque encore à Alef-Thau pour être complet.


Un tome qui marque la fin du premier cycle, avec des aventures haut en couleurs, une narration claire, inventive et divertissante. Des thèmes récurrents tels que la résurrection après des épreuves et une question sous-jacente de classe entre les immortels et le commun des mortels. Une promesse finale : d’ici peu, les personnages iront tous à la recherche d’une réalité.



mercredi 6 août 2025

Alef-Thau T05: L'Empereur boiteux

La beauté physique n’a qu’une durée limitée. Le temps finit toujours par la détrôner.


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 4 : Le seigneur des illusions (1988), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1989. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-deux pages de bande dessinée.


Chant Un : toujours à la recherche de Tehetete. Voilà le petit groupe d’aventuriers sur un gros tronc emporté par le fort courant d’une rivière. Alef-Thau, son mentor Hogl, Diamante et Malkouth observent l’évolution d’un nuage composé de micro-Hugres. Hogl explique qu’il faut ne surtout pas qu’ils bougent car c’est le mouvement qui les attire. Sur la berge, ils voient un rhinodile qui s’enfuit. Il est immédiatement repéré par les insectes cannibales dont la nuée l’enveloppe instantanément et le dévore en un clin d’œil. Hogle explique qu’il s’agit d’une forme de virus hypertrophié qui détruit n’importe quel organisme vivant. La petite troupe éprouve un soulagement : ils s’éloignent. Voilà que le petit gnome Holibanoum sort de la besace de Diamante et s’agite. Les autres ne le maîtrisent pas assez rapidement et le nuage de micro- Hugres arrive pour les dévorer. Diamante convainc les autres de se jeter à l’eau, et elle reste bien accessible sur le tronc : comme elle est immortelle, ce seront ses attaquants qui vont y laisser la vie. Les autres sont emportés par le courant trop fort pour qu’ils puissent gagner la berge. Le tronc emporté par les flots se heurte à un rocher, et Diamante bascule à l’eau se noyant.



Bien sûr, son don d’immortalité sauve Diamante, et c’est la rivière qui disparaît instantanément pour avoir tenté de la noyer. Un peu plus loin en aval, les autres aventuriers se retrouvent sur le lit asséché de la rivière. Alef-Thau, Malkouth, Hogl et Holibanoum s’apprêtent à se remettre en marche quand ils aperçoivent le gnome aux yeux globuleux sur le dos de Mirra, les rejoignant. Ils remontent le lit de la rivière en appelant Diamante. Ils l’aperçoivent un peu plus haut sur une berge, mais elle refuse de les rejoindre. Hogl s’avance pour lui parler : elle explique que les micro-Hugres l’ont défigurée, et son visage est effectivement couvert de boutons. Le mentor la rassure en lui disant que tout sera parti dans deux ou trois jours. Ils retournent vers les autres en contrebas, et Malkouth se moque de la tête de Diamante. Celle-ci se précipite sur la guerrière et Alef-Thau doit retenir cette dernière pour qu’elle ne l’attaque pas. Ils finissent par s’arrêter pour manger un morceau, la nuit tombant. Le lendemain, ils reprennent leur marche, souffrant de la soif, et constatant qu’il en va de même pour les animaux tous venus chercher un peu d’humidité dans ce qui fut hier encore le lit de la rivière, maintenant asséché. Hogl contemple cet état de fait et déclare qu’il faut faire quelque chose. Il déclare qu’ils vont ramener la rivière. Tout le petit groupe s’assoit en cercle pour méditer, même Holibanoum une fois que Hogl lui a expliqué qu’ils vont faire un bel orage avec des éclairs et du tonnerre.


La suite des aventures d’Alef-Thau, la suite de sa quête vers… Le lecteur reste dans l’expectative quant à la finalité de la quête du héros. Elle semble se confondre avec celle de Diamante, entre complémentarité et opposition, un destin commun. Il anticipe le plaisir de découvrir les épreuves auxquelles vont être confronté les personnages. Le duo de créateurs pioche dans les situations classiques du genre : faune cannibale (la nuée de moustiques dévoreurs), les dissensions internes au groupe, la traversée de zones sauvages (des marais où la petite troupe s’enfonce jusqu’à mi-cuisse), des chauves-souris géantes prédatrices, une chute d’eau monumentale, un voyage sur une petite embarcation, un monstre marin gigantesque, un château fort déserté. L’artiste organise des plans de prise de vue construits, rendant ces moments cohérents avec un déroulement logique. La manière dont les membres de la troupe se jettent à l’eau pour que la nuée de micro-Hugres fondent sur Diamante, la disparition soudaine de l’eau de la rivière, le langage corporel des uns et des autres qui montre leur agacement ou leur énervement, la pluie trempant les habits, les ailes acérées des chauves-souris, des ruines de pierres englouties dans la végétation, les tentacules pleins de ventouses dans un dessin en pleine planche pour le monstre marin, les vues du ciel du château fort permettant d’en apprécier l’ampleur et le parc intérieur, etc.



Le lecteur apprécie la coordination, la complicité même entre les deux créateurs. Par exemple pour l’expression du pouvoir de Diamante, toujours aussi troublant. Cette jeune femme est immortelle : toute personne s’attaquant à elle et lui portant un coup mortel, décède et la jeune femme s’en sort indemne. Dans la première occurrence, le lecteur voit la nuée de points noirs dans un halo vert fondre sur Diamante : la narration visuelle montre la situation de manière limpide, le dessinateur montre un personnage acceptant son sort, que le lecteur devine être douloureux, malgré l’issue heureuse assurée. La deuxième occurrence intervient dans la page suivante alors qu’elle tombe à l’eau et risque la noyade. Seule une main dépasse de la surface de l’eau, et dans les cases suivantes montrent l’effet immédiat sur les cinq autres aventuriers emportés par le flot : imparable. La suivante correspond à une tentative avortée : Malkouth se jette sur Diamante, l’épée à la main, sous le regard angoissé d’Alef-Thau révulsé par cette forme de suicide. La dernière démonstration de ce pouvoir dans ce tome fait naître un sourire sur le visage du lecteur : la petite troupe a été avalée par le monstre marin tentaculaire, avec Diamante très calme car elle est assurée de s’en sortir et de causer la mort de cette pieuvre gigantesque. Le scénariste évoque régulièrement, comme ça en passant, le fait que la nature réelle de ce personnage est différente de celle des autres, d’où cette capacité extraordinaire. Pour autant, cette dernière comprend une composante morbide bien mise en lumière ici : la survie des compagnons repose souvent sur la perspective de la mort de Diamante, ou en tout cas d’une attaque mortelle.


L’esprit du lecteur se met tout naturellement à repérer les autres éléments récurrents de la série. En particulier, il se demande si la représentation des quatre éléments fera également partie de ce tome. Le thème de l’Eau est présent à deux reprises avec la rivière et le marais. Il est possible d’assimiler l’attaque des chauves-souris au thème de l’Air. En revanche les éléments Terre et Feu semblent absents de ce tome. Il prête également attention aux titres des quatre chapitres (chants) pour y rechercher un sens : Toujours à la recherche Tehetete, La mort de Malkouth, En suivant le corps astral, La véritable beauté. Ils semblent uniquement descriptifs de l’intrigue. Sa curiosité s’exerce aussi sur les évolutions corporelles du personnage principal, qualifié d’empereur boiteux. Les dessins le montrent en pleine possession de ses moyens, sans différence notable entre la partie où il a encore une jambe de bois et celle où il a récupéré une deuxième jambe organique. Il prend conscience que les relations interpersonnelles évoluent de manière significative, et qu’il s’est attaché à ces personnages. Il sourit en voyant Diamante qui continue de se conduire parfois comme une enfant gâtée, ce qui transparaît à la fois dans ses expressions de visage et dans son langage corporel. Il voit Malkouth beaucoup plus directe et nature, parfois impulsive, avec des gestes plus vifs. Il voit que les mouvements de Hogl sont plus mesurés, en cohérence avec son âge. Il apprécie l’usage plus mesuré du corps astral dans ce tome, évitant l’effet deus ex machina. Il sourit en voyant Diamante faire une crise (très subite) de croissance. Il se sent émue devant l’évolution du triangle amoureux entre elle, Malkouth et Alef-Thau. Et tout aussi empli d’émotions en découvrant l’issue d’une relation amoureuse dans un couple du troisième âge.



Comme à leur habitude, les auteurs savent concocter des moments mémorables qui peuvent prendre des allures de conte ou de métaphore. Tous ces animaux, prédateurs et proies qui se retrouvent assoiffés, dans le lit desséché de la rivière, ainsi mis à égalité. La petite troupe accueillie dans une communauté d’estropiés, avec la morale un peu basique : La beauté physique n’a qu’une durée limitée, le temps finit toujours par la détrôner. Il est à nouveau question de destin, quand Hogl lance ses os divinatoires. Il interprète ces derniers comme disant qu’il faut forcer le destin afin qu’ils se rendent plus solidaires les uns des autres, qu’il faut devancer la vision qu’il a eu précédemment. Un étrange mélange de prédestination inéluctable et de réappropriation de leur liberté après être passés par les fourches caudines de l’inéluctable. Il faut savoir faire avec ce qui ne peut être évité, ce sur quoi l’individu ne dispose pas des moyens d’influer. Tout au long de ces pages, il plane donc la perspective de la mort, celle que Diamante en vient à rechercher pour triompher de ses ennemis, celle de Malkouth qui prend la forme d’un suicide assuré, comme elle l’avait déjà tenté dans le tome précédent, cette fois-ci pour une raison plus altruiste, ce qui amène Hogl à tancer Alef-Thau, en exigeant qu’il fasse en sorte que le sacrifice de son amie ne soit pas inutile. Ce choix de se défaire de sa vie revient encore une fois dans l’avant dernière scène au cours de laquelle deux personnages souhaitent quitter ce plan de vie corporelle. Le lecteur garde à l’esprit que ces actes revêtent peut-être une signification différente, en se souvenant qu’il a été mentionné à plusieurs reprises un monde d’illusion.


Une nouvelle série d’épreuves à traverser pour les héros qui poursuivent leur quête quelque peu étrange : permettre à Diamante de devenir le maître de ce monde. La narration visuelle conserve son haut de niveau de qualité, avec une lisibilité exemplaire, une belle inventivité, et une osmose impeccable entre dessinateur et scénariste. La succession de périls constitue un divertissement de choix, et dans le même temps, le lecteur sent bien qu’il se joue d’autres choses, en particulier sur le plan spirituel, sur le rapport à la valeur de la vie, à la manière de la vivre.



mercredi 23 juillet 2025

Alef-Thau T04: Le Seigneur des illusions

Comme ça, son corps physique restera en catalepsie, donc vulnérable !


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 3 : Le roi borgne (1986), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1988. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Dans la grande maison de Hogl, Malkouth n’en peut plus d’attendre le retour d’Alef-Thau et elle a décidé de se pendre, ne voyant pas d’autre issue à sa situation. Pour ce faire, elle a attaché une corde à une poutre, elle a fait un nœud coulant qu’elle a déjà passé autour de son cou. Elle resserre le nœud autour de son cou, et elle se prépare à ce qu’on enlève le petit tabouret sous ses pieds. Louroulou lui demande de ne pas faire ça, car Alef-Thau reviendra. Elle lui rétorque sèchement qu’il ne reviendra plus, le satellite l’a avalé pour toujours, de toute façon elle n’a jamais existé à ses yeux. Un autre intervient à son tour, conseillant à la jeune femme d’attendre au moins le retour de Hogl, ça fait des jours qu’il est parti dans les montagnes à la recherche d’un antidote au philtre d’amour. Elle lui retourne qu’aucun philtre d’amour ne pourrai lui faire oublier Alef-Thau. Elle demande que le tabouret soit enlevé. Holibanoum le fait, et elle se balance au bout de la corde. Les petites fées se précipitent et soutiennent son corps, empêchant ainsi que le nœud coulant ne l’asphyxie. C’est le moment où Alef-Thau franchit la porte de la maison, avec son épée dans sa main droite, et un bébé dans le bras gauche. Il coupe vivement la corde et Malkouth chute à terre. Elle lui demande ce que c’est que ce bébé, et comment il se fait qu’il ait un deuxième bras. Il se met à raconter son histoire.



Après que la boule auxiliaire du satellite natal de Diamante ait aspiré Alef-Thau, Diamante et Louroulou, elle a rejoint le satellite et atterrit au milieu d’une grande salle vide. Alef-Thau porte Diamante sur ses épaules, et il sort prudemment de la boule auxiliaire. Un groupe de robots s’approche et attaque Alef-Thau. Celui-ci se défend et en décapite un avec son épée. Un robot a réussi à le déborder, et à passer derrière lui, il récupère le corps de Diamante et s’en va avec. L’affrontement contre les robots se poursuit : Alef-Thau en décapite un autre, Louroulou réussit à en déconnecter un en trifouillant dans ses câbles. Les deux héros partent en courant, et ils parviennent à se cacher sur une poutrelle en hauteur, les trois robots humanoïdes les dépassant sans les voir. Alef-Thau et Loruoulou poursuivent leur avancée dans l’immense bâtiment. Ils voient passer des gnomes poussant des wagonnets, surveillés par d’autres robots, dont un maniant le fouet. Ils décident de suivre les rails, et ils parviennent dans une immense salle. Les robots les repèrent, alors que les deux aventuriers découvrent le corps de Diamante sur un plateau, prête à être incinérée dans un four crématoire. Alef-Thau s’élance pour la sauver. La voix du vieil immortel lui intime de s’arrêter. Le sage se met à parler et il explique ce qui est vraiment en train de se passer.


Une nouvelle phase des aventures de ce héros improbable, né enfant-tronc. Après avoir été manchot, puis borgne, il réapparait en nettement meilleure forme : il a deux bras et deux jambes, mais toujours un seul œil. En cours de tome, il perd à nouveau une jambe qui d’ailleurs était une jambe de bois. Décidément, il y a toujours un prix physique à payer pour les personnages de Jodorowsky… encore que dans ce tome Alef-Thau n’est plus du tout affecté par son état physique. Il avait même été doté d’une longue natte avec une feuille tranchante comme un rasoir à son extrémité, et il n’a pas besoin d’y avoir recours ici. Toutefois d’autres personnages souffrent dans leur chair. Malkouth a soigneusement préparé son suicide par pendaison, les dessins montrant bien la solidité de la corde et de son attache. Ils montrent également qu’elle a décidé d’en finir devant toute la maisonnée, donnant ainsi à son acte une forme de rite public. Diamante subit une transformation tout aussi bizarre que métaphorique. Comme dans les tomes précédents, certains rebondissements semblent sortir du chapeau, avec des conséquences peu importantes. Le corps de Diamante est incinéré, cependant le scénariste informe le lecteur dans les pages précédentes qu’elle va en réchapper, mais dans une autre forme. Est-ce un effet de l’immortalité de Diamante ? Toujours est-il qu’elle renaît sous la forme d’un nouveau-né grandissant trois fois plus vite que le rythme normal de croissance. À nouveau une résurrection dans cette série.



Cette fois encore, le lecteur sent qu’il tourne les pages rapidement, un rythme soutenu, et aussi une histoire rapide. Il ressent que ce rythme découle également de la narration visuelle d’une clarté admirable. Cette première séquence s’avère en fait complexe à mettre en scène : à la fois du fait de la plausibilité à donner au suicide, à la fois du fait du nombre de personnages. En deux pages, le lecteur peut voir la structure de la grande salle (espace libre, mobilier, poutres, forme des vitres), une quinzaine de participants (Malkouth, Louroulou, Holibanoum, une autre demi-douzaine de nains, une demi-douzaine de fées), le lecteur en oublierait presque de remarquer trois chats. Il reste encore de la place pour l’arrivée d’Alef-Thau, avec le nouveau-né. Dès la planche quatre, l’environnement change du tout au tout, avec l’arrivée de la boule auxiliaire sur le satellite, les grands bâtiments de la base sur le satellite, puis les robots. À nouveau, le lieu apparaît clairement, en particulier la taille des bâtiments, le positionnement respectif des différentes salles, la logique de l’acheminement des wagonnets. Puis vient le temps pour les héros de partir à la recherche du mentor Hogl : le lecteur retrouve les sensations de la forêt traversée dans le premier tome, et la clairière des roches mouvantes rappelle les plantes des marais de Hoor-Paar-Kraat dans le tome trois.


L’artiste continue également de donner à voir l’exotisme de ce monde imaginaire, des éléments de Fantasy, pouvant basculer dans la science-fiction. S’il y est sensible, le lecteur peut consacrer une partie de son attention sur l’amure de Malkouth toujours cohérente avec le tome précédent, les petites fées avec leurs petites ailes, les nains différenciés par leurs vêtements, et par les yeux globuleux pour l’un d’eux, l’étrange mobilier en matériaux bruts (essentiellement du bois), la forêt avec ses arbres aux formes étranges pour un effet expressionniste, et le bric-à-brac dans l’atelier de travail d’Alef-Thau. Le dessinateur conçoit des prises de vue très parlantes pour les différentes phases d’affrontement opposant Hogl à Alef Thau pendant une vingtaine de pages. Il s’amuse bien avec le visage démoniaque changeant de Hogl, avec ses transformations corporelles, une sorte de géant difforme, et ses nervis qualifiés de Hombies. Comme anticipé, Alef-Thau utilise à nouveau ses pouvoirs mentaux pour faire apparaître son corps ectoplasmique, un très beau combat contre celui de Hogl en un peu plus d’une page, et des couleurs plus vive pour rendre compte de l’intensité de ces formes et de la confrontation brute entre ces énergies.



Car le lecteur a pris l’habitude de ces moments où un personnage ou deux sortent de leur corps physique pour faire apparaître leur avatar mental, la force de leur esprit. Première des deux occurrences dans ce tome, Alef-Thau crée un bouclier ectoplasmique autour de sa demeure, pour empêcher que les hordes de Hombies d’approcher. Cela semble ne lui demander aucun effort particulier : il interdit l’accès à sa demeure par la seule force de sa volonté, la barrière ectoplasmique pouvant être considérée comme la manifestation physique de son droit de propriété. Deuxième occurrence : l’affrontement entre Hogl et Alef-Thau sur le plan astral, tournant rapidement à l’avantage du premier. Le lecteur peut y voir une métaphore de la relation mentor – élève, du fait que Alef Thau a tiré sa connaissance des leçons de son maître, qu’il a fait le choix de relire tous ses livres (Cette décision incroyable de contre-attaque quand il déclare que pour lutter, il va lire). Cela semble sous-entendre que les capacités du héros restent toutes entières contenues dans celle de Hogl, qu’il n’a pas encore acquis assez d’expérience par lui-même pour en savoir plus ou différemment.


D’un côté, le lecteur peut trouver qu’il s’agit d’une aventure rondement menée, avec une intrigue un peu décompressée, faisant la part belle à l’action, et à l’exotisme de la Fantasy et de la Science-fiction. D’un autre côté, il peut continuer à lire cette série comme une quête initiatique, et spirituelle : le héros acquérant un peu plus de sagesse à chaque épreuve, en même temps que son intégrité physique évolue. Il peut aussi s’interroger sur le titre de ce tome qui rompt avec la progression des trois premiers : L’enfant-tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Le présent titre, Le seigneur des illusions, attire son attention sur une remarque déjà présente dans le tome précédent, et répétée dans celui-ci : Alef-Thau explique à Diamante qu’il est une illusion, comme tout ce qui est sur cette planète, un monde d’illusions créé par le satellite dans le seul but de la mettre à l’épreuve. Avec cette idée en tête, le lecteur s’interroge sur la réalité de ce qu’il lit, sur ce qu’il doit prendre pour argent comptant, et sur ce qui n’est qu’illusion, un monde virtuel qui se trouve dans l’esprit de Diamante, ou peut-être encore dans la conscience d’un autre personnage… en tout cas dans l’imagination du scénariste et du dessinateur.


Un récit d’aventure mené tambour battant dans un monde de Fantasy mâtiné de Science-fiction, avec une narration visuelle limpide et gracieuse. Une quête aussi bien physique que spirituelle, des jeux d’esprit qui vont sûrement au-delà de ce qui se trouve sur chaque planche. Ensorcelant.



mercredi 9 juillet 2025

Alef-Thau T03: Le Roi borgne

Et tu m’étouffes avec ta générosité !!


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 2 : Le prince manchot (1984), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Possédant maintenant une jambe organique, une jambe prothèse, un bras organique, une longue natte avec une feuille acérée à son extrémité, mais un seul œil, Alef-Thau est en plein combat avec une épée à la main, contre un groupe de créatures-lézards anthropoïdes ailées, sur les remparts d’une place forte. Il vient d’en occire un, mais ils sont encore à six contre lui, et l’un d’eux réussit à le toucher à l’épaule droite avec la lame de sa lance. Il se jette depuis le haut de la muraille dans l’eau eu contrebas, une dizaine d’hommes-lézards se jettent après lui. Il parvient à en blesser un et il nage sous l’eau plus vite qu’eux. Il en ressort avec un peu d’avance et s’élance dans les rochers. Profitant de leurs ailes, ses ennemis ont tôt fait de le rattraper et l’un d’eux l’emmène dans les airs avec lui. Alef-Thau le blesse et ils chutent au sommet du rempart, le héros se servant du corps de l’ennemi pour amortir sa chute. Il est attendu par Diamante et deux gardes du corps. Sa rage intacte, il s’élance sur elle en clamant qu’elle va payer.il la transperce avec son épée, mais son bras disparaît. Il s’élance à nouveau sur elle, lui décochant un coup de pied dans la mâchoire, et ses jambes disparaissent. Il estime que mieux vaut mourir et il parvient à se laisser tomber vers le sol depuis le haut de la muraille.



Dans une petite maison recouverte de neige, Alef-Thau hurle dans son sommeil. Hogl lui enjoint de se réveiller, car il s’agit d’un cauchemar, en lui apportant un bol de tisane chaude : cela devra calmer sa fièvre. Il ajoute que le jeune homme n’a pas cesser de délirer depuis qu’ils sont revenus. Alef-Thau se relève vivement : il ne délire pas, c’est la vérité, il ne mérite pas de vivre, tout est vain puisqu’elle ne l’aime pas. Il sort de la maison, avance péniblement dans la haute neige et se jette du sommet du ravin des crevasses. Sa chute est amortie par la neige, Hogl et Mirra lui viennent en aide, et le ramènent inconscient dans la maison, tout en constatant qu’il a cassé sa jambe de bois. Alors que la nuit est tombée et que la neige a recommencé à tomber, Alef-Thau indique à Hogl qu’il a besoin de savoir la vérité : si tout est illusion, qu’est-ce qui est vrai sur cette planète ? Son mentor lui répond qu’il n’y a que l’arbre de Sagesse qui puisse lui répondre, il est le seul à détenir la connaissance. Il ajoute que toutefois son protégé doit savoir ce qu’il lui en coûtera. Son interlocuteur lui répond que peu importe, il veut savoir, ils doivent y aller. Ils se mettent en route le lendemain : Alef-Thau, Hogl, Mirra, Louroulou et son compagnon. Ils arrivent bientôt devant l’arbre de Sagesse.


La scène d’ouverture confirme que ce troisième tome continue dans la lignée des deux précédents : aventures, part significative de la narration portée par les dessins, héroïsme, incomplétude physique du héros. Décidément, Alef-Thau n’a pas fini d’affronter des épreuves physiques dangereuses pour sa vie, de se battre, sans aucune certitude pouvoir un jour acquérir quatre membres, ou retrouver l’œil qu’il a sacrifié en échange de connaissances. Le récit s’ouvre avec deux pages dépourvues de texte, de tout mot : une séquence d’affrontement physique parfaitement lisible avec un déroulement qui la rend plausible, quand bien même il manque un bras au héros, et qu’une de ses jambes est une prothèse, sans oublier qu’il est borgne. L’artiste va mettre en scène d’autres combats : sur un pont alors que le héros est attaqué par un guerrier en armure, dans un défilé rocheux alors qu’il est attaqué par un groupe d’Orks, dans une caverne où il est attaqué par des monstres, et enfin face à ces créatures-lézards ailées et armées de lance. Arno épate le lecteur par sa mise en scène : un déroulement logique et plausible des combats, avec les attaques et les déplacements des uns et des autres, les capacités physiques limitées d’Alef-Thau compensées par la tactique et par son agilité. Comme dans le tome précédent, il met également en scène deux batailles avec des dizaines de combattants, la prise d’une citadelle par Diamante et son armée, l’affrontement de la même armée contre celle des Orks à Hoor-Paar-Kraat, deux scènes à la prise de vue claire et parlante.



Le lecteur retrouve les éléments visuels qui rendent ce monde si particulier : les races extraterrestres avec une sorte de croisement entre des elfes et des gnomes pour Louroulou, des petites fées ailées avec des ailes minuscules dont Rhil qui vole à dos de papillon, Mirra une espèce de gerbille de la taille d’un âne, les Orks sorte de croisement entre des hommes et des rats avec un museau difforme, et les monstres-lézards ailés. Il constate que l’artiste prend un vrai plaisir à concevoir de nouveaux éléments, par exemple le masque et les gants vraiment très réussis de Malkouth, guerrière qui affronte Alef-Thau sur un pont dont la pile centrale est un arbre à la forme particulièrement torturée. Le scénariste lui offre également l’occasion de s’amuser avec le principe des dinosaures, avec une variation inventive à partir des brontosaures. Le dessinateur prend visiblement plaisir également à jouer avec la flore : l’arbre de Sagesse déjà présent dans le tome deux, la mousse qui recouvre la lande, les plantes au milieu du marais capables de déployer des tentacules en quelques secondes, etc. De temps à autre, le lecteur peut déceler l’influence de Mœbius dans l’épure élégante d’un décor ou dans la forme de l’œil d’un monstre.


La quête d’Alef-Thau se poursuit avec ses épreuves, et avec ses transitions parfois heurtées. Pour être sûr d’accrocher le lecteur, le scénariste ouvre ce tome in media res, avec un combat déjà en cours qui arrive à son terme, se terminant avec la confrontation contre Diamante. Le lecteur se souvient que cette femme est immortelle, pour une raison qui reste à révéler, et que chaque opposant qui parvient à lui porter un coup fatal en meurt en retour, alors qu’elle ne s’en porte pas plus mal. En passant, Jodorowsky sait en mettre à profit le potentiel comique, quand elle s’avance ingénument vers ses adversaires. Comme dans le tome précédent, le héros doit à nouveau acquérir des connaissances pour déterminer ses prochaines actions, afin d’atteindre son but qui est maintenant d’exterminer Diamante. Sur les conseils de son mentor, il se tourne vers l’arbre de Sagesse, tout en connaissant déjà le prix à payer : sacrifier son œil gauche, sachant qu’il a déjà sacrifié le droit. Après une marche risquée et une série d’épreuves, il parvient enfin à l’arme qui pourra lui permettre d’occire Diamante. Certaines transitions peuvent sembler abruptes : le refus de l’aide de Hogl, mais l’acceptation de celle de Mirra et Louroulou, la survenance de l’attaque des Orks, la capacité de Malkouth à tailler une nouvelle prothèse de jambe à Alef-Thau. De la même manière, certains rebondissements arrivent à point nommé, que ce soit la capacité de Hogl de suivre le déroulement des événements à distance lui permettant ainsi de surveiller son protégé, ou encore le recours à la forme ectoplasmique, avec plus de restreinte quand même que dans le tome précédent.



Le lecteur relève d’autres ressemblances avec le tome précédent : le retour à l’arbre de Sagesse pour acquérir une nouvelle connaissance, l’usage du corps ectoplasmique, et une épreuve au déroulement a priori étrange. Celle-ci se déroule très rapidement en quelques pages, chaque situation dangereuses étant résolues en deux coups de cuillère à pot. Il lui faut un peu de temps pour mettre le doigt sur la structure de ces épreuves réparties sur deux chapitres. Puis ça apparaît : traverser des marécages avec des tentacules qui sortent de l’eau, affronter des créatures tapies dans une grotte sous la terre, échapper à une coulée de lave c’est à dire des matériaux en feu, ne pas se laisser emporter par un tourbillon d’air. Un, deux, trois et quatre : le compte y est, ce sont les quatre éléments, l’hypothèse selon laquelle tous les matériaux constituant le monde seraient composés de ces quatre éléments. À nouveau, cette épreuve revêt un caractère symbolique qui incite le lecteur à considérer cette série d’épreuves comme une quête initiatique. À nouveau, vu sous cet angle, les bizarreries narratives perdent leur caractère de maladresse et font sens.


Dans ce tome, Alef-Thau est motivé par sa haine contre Diamante, estimant qu’elle l’a trahi, et il se met en quête d’une arme à la propriété magique : il s’agit d’une épée. Se trouvant devant elle, il indique à Malkouth qu’il n’y a que lui qui puisse la tuer avec son épée. Étant en passé en mode analytique, le lecteur se trouve fortement tenté d’assimiler l’épée à un symbole phallique et l’acte de tuer à une métaphore de la défloration. Le scénariste développe également le principe de troisième corps, c’est-à-dire le corps astral celui qui peut être généré par le corps ectoplasmique. À première vue, cela ressemble à un artifice narratif spectaculaire et idiot, une surenchère de corps astral de deuxième niveau. En revanche s’il le lie à la deuxième phase de connaissance transférée par l’arbre de Sagesse, le lecteur y voit un deuxième niveau d’éveil, une nouvelle élévation dans le développement spirituel du héros. À l’aide de ce corps astral, Alef-Thau peut ainsi accéder à l’esprit qui anime l’épée de cristal et qui lui fait une singulière révélation : cet esprit est la lumière, le seul être réel de cette planète. Cette déclaration entre en résonnance avec la manière dont Diamante appelle Alef-Thau : elle lui a donné le qualificatif d’Illusion. Cela laisse subodorer une vertigineuse mise en abîme qui… attendra les prochains tomes pour être pleinement révélées.


L’aventure continue, la quête se poursuit, pour ce héros incomplet physiquement. La narration visuelle raconte avec clarté et exotisme les affrontements et les attaques, dans des environnements entre Fantasy et science-fiction. Le scénariste développe ses thèmes favoris, les handicaps d’Alef-Thau étant autant de métaphores d’étapes qui restent à franchir à son esprit pour atteindre sa plénitude le héros étant considéré comme incomplet spirituellement.



mercredi 25 juin 2025

Alef-Thau T02: Le Prince manchot

Peux-tu nous dire dans quel cas la main t’empoigne sans te retenir ?


Ce tome fait suite à Les aventures d’Alef-Thau T01: L'Enfant tronc (1983), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1984. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Dans l’arène de la ville de Pourroucta, Alef-Thau, disposant maintenant d’une jambe organique et d’une jambe prothèse, affronte deux combattants totalement valides, alors que lui est toujours dépourvu de bras. Grâce à une manœuvre habile, il parvient à les estourbir tous les deux et à sortir vainqueur. Il se redresse et va récupérer auprès de deux charmantes créatures dont l’une lui propose d’aspirer la fumée et de se laisser envahir par le plaisir. Mais un autre combattant s’approche de lui et l’attaque sans plus de cérémonie. Il le prend dans ses bras et le jette dans l’arène. Alef-Thau gît au sol, sans connaissance. Un peu plus tard, son mentor Hogl vient le récupérer, alors que son protégé est adossé à un pilier, le derrière dans l’eau, à croupir. Il le fait monter sur Mirra, Touroulou veillant sur lui. Ils regagnent ainsi leur abri précaire en bordure d’océan. Alef-Thau avoue à son mentor qu’il a trop fumé et qu’il a perdu la mémoire, il lui demande de l’aider. Hogl l’aide à se souvenir : quand ils ont su que Diamante se trouvait dans l’Endocentre, leur seule chance était d’aller voir l’arbre de Sagesse pour qu’il leur indique la voie.



Une fois Hogl et Alef-Thau devant l’arbre de sagesse, ce dernier a intimé au manchot de l’approcher, en le qualifiant de petite illusion. Il savait déjà pourquoi l’infirme était là. Il l’a informé que pour obtenir ce qu’il désire, l’arbre lui demandait un œil, car sa connaissance se paye. Alef-Thau répondit qu’il ne voulait rien pour rien : il accepta. Une fine branche vient lui prendre son œil gauche. Alef-Thau s’assoit dans le tronc de l’arbre de Sagesse, et il laisse celui-ci se refermer sur lui. L’arbre de Sagesse prononce des paroles rassurantes. Il conseille à Alef-Thau de se rappeler que où qu’il aille il pourra s’en sortir. Que tout ce qui attaque Alef-Thau vient de lui. Les flammes lèchent le manchot mais ne le brûlent pas. Il sent l’eau qui envahit ses poumons mais il ne se noie pas. La terre s’ouvre mais elle ne l’ensevelit pas. Le vent l’emporte mais ne le disperse pas. Et un matin… Le tronc se rouvre, et l’arbre de Sagesse demande à Hogl de l’accoucher. Louroulou s’enquiert de la santé d’Alef-Thau. Hogl répond que tout va bien. L’arbre s’adresse au manchot : il lui indique qu’au bout de sa natte Alef-Thau accrochera l’unique feuille de l’arbre, plus forte que le meilleur des aciers, plus coupante que la plus fine des épées. Puis dans une de ses branches, il taillera une jambe. Enfin l’arbre indique à Alef-Thau qu’il doit se rendre à Pourroucta, le dernier coin du monde. De là, le barquier le mènera à l’Endocentre… à condition qu’il soit le plus fort. Hogl a fini le récit des événements passés, et rappelle à Alef-Thau que ce dernier doit gagner !


D’une certaine manière le sort du héros s’améliore puisqu’il a récupéré, ou plutôt acquis une jambe à l’issue du tome un : il est passé de stade d‘enfant tronc à celui de prince manchot. Bien sûr, il n’est pas au bout de ses épreuves, et il va continuer à souffrir sous la plume du scénariste dont l’un des thèmes récurrents de ses récits est que le héros devient meilleur en surmontant des épreuves, de préférence traumatisantes. Il commence par souffler le chaud et le froid avec la scène introductive : avec maintenant deux jambes (dont une prothèse), le héros peut se battre physiquement, et son intelligence lui permet même de triompher de deux assaillants à la fois… mais cette victoire est de courte durée, puisque dès la page suivante il mord la poussière. Comme si ça ne suffisait pas, voilà que ce brave jeune homme au courage méritoire (d’autant plus au vu ses infirmités) passe un nouveau rite initiatique, en sacrifiant un œil en toute connaissance de cause, en plein consentement. La narration visuelle raconte posément ces moments. Alef-Thau rend inconscients les deux combattants grâce à un mouvement plausible : le lecteur se surprend à croire qu’un manchot peut avoir le dessus sur deux hommes valides. Le nouveau combattant prend le héros par surprise, et le lecteur se dit à la vue des cases qu’il en aurait été autrement si cette attaque s’était déroulée à la loyale. L’arbre de la Sagesse, partiellement humanisé avec une bouche et des yeux, devient également cohérent avec le monde de Mû-Dhara, ainsi que sa manière de prendre un œil.



Comme le premier tome, celui-ci se compose de cinq chapitres appelés des chants, intitulés : Le dernier coin du monde, Océan vivant, Trahison, L’éveil de la haine, Maremagnum. Dès le premier, le lecteur ressent que le scénariste se repose plus sur le dessinateur pour raconter l’histoire. Cela commence avec les affrontements, celui dans l’arène et celui dans les loges : la suite de cases montre les affrontements, sans commentaire sur les mouvements ou les attaques et les parades. Puis Jodorowsky accompagne d’une courte phrase la suite des cinq vignettes montrant le héros soumis aux flammes, à l’eau, à la terre, au vent, à la folie, laissant le ressenti du lecteur se développer face au dessin. Il se déroule un nouveau combat dans l’arène, là encore la narration séquentielle racontant à elle seule ce qui se passe, faisant apparaître la stratégie des deux adversaires. Ainsi l’artiste prend à sa charge le récit dans la majeure partie des séquences, souvent spectaculaires : Alef-Thau entraîné dans les flots, une attaque de drones sur une frêle embarcation, l’incroyable salle monumentale abritant la matrone et ses innombrables œufs disposés en cercles concentriques, l’action de Diamante pour s’emparer du sceptre matronal tenu par une main géante, le dessin en pleine page montrant la multitude de soldats d’Astral combattant les guerriers dhariens dans les montagnes de l’Endocentre, l’éclosion des œufs, l’inondation de l’Endocentre, etc. Arno a un peu épuré ses dessins, se focalisant sur les éléments structurants, pour une lisibilité immédiate et un impact accru.


Le dessinateur sait marier les éléments de genre littéraire différent : Heroic Fantasy, science-fiction. Il continue de développer visuellement le monde créé dans le premier tome, à la fois en maintenant la cohérence avec les éléments déjà présentés (les tenues vestimentaires, les races fantastiques, les accessoires technologiques), à la fois en montrant de nouveaux endroits, de nouvelles armes. L’amateur prend plaisir à voir comment l’artiste conçoit les cités : Pourroucta une citadelle en bord d’océan, l’Endocentre au milieu d’une île rocheuse. À détailler les créatures exotiques : Mirra et Louroulou compagnons présents dès le début, la matrone, le sorcier blanc, les trois gardiens de la main, etc. À examiner les éléments inattendus comme le sceptre matronal, le fauteuil volant d’Astral ou encore la boule auxiliaire dépêchée par le satellite natal de Diamante. Il peut à nouveau relever de ci de là l’influence graphique Mœbius dans une forme, ou dans un cadrage. Il se sent emporté par le souffle de l’aventure que la mise en scène apporte : le combat à main nue (sauf pour Alef-Thau qui n’en a pas) comme des gladiateurs, l’océan qui se soulève en gigantesques vagues s’unissant jusqu’à former un labyrinthe qualifié de cathédrales d’eau, le cheminement dans les souterrains, la nage hasardeuse dans des boyaux, l’attaque en règle de la citadelle fortifiée, les projections ectoplasmiques, etc.



La narration visuelle montre à l’évidence de nombreuses situations métaphoriques, des passages ritualistes. Le lecteur le voit bien et il comprend que cette aventure se prête à interprétation, ce qui lui fait dire que ce qui apparaît comme des facilités scénaristiques (le recours à la forme ectoplasmique du héros) ou comme des événements stéréotypés (les épreuves physiques) peuvent être reçus autrement qu’au premier degré. Il identifie facilement les références aux mythes : la perte d’un œil en échange de la sagesse (Odin), l’arbre de la sagesse (Yggdrasil), un bâton symbolique enchâssé dans une main (Excalibur et la Dame du Lac). Il voit bien qu’Alef-Thau se confronte à un destin établi à l’avance, Hogl ayant la vision de son futur, et à des prophéties (L’arbre de Sagesse lui intimant de se rendre à Pourroucta pour être pris en charge par le barquier). Il reconnaît également des éléments ésotériques classiques : lors de l’épreuve au sein de l’arbre de Sagesse, Alef-Thau est confronté d’abord aux flammes, puis l’océan, puis les entrailles de la terre, et enfin une tempête, c’est-à-dire les quatre éléments que sont l’air, le feu, la terre, l’eau. À l’évidence, il est possible d’envisager les tribulations du personnage principal autrement que comme une suite d’aventures dont les enchaînements peuvent sembler abrupts et même arbitraires.


En surface, Alef-Thau accomplit un voyage initiatique, qui le fait grandir, une suite d’épreuves pouvant évoquer le monomythe de Joseph Campbell (1904-1987) dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages (1949). En profondeur, le lecteur perçoit la spécificité de l’approche de Jodorowsky, qui va au-delà de l’importance de la souffrance pour transcender son caractère. Il retrouve son outrance : le héros commence son voyage, sans bras ni jambe. Ensuite il se confronte à des mythes existants et les dépasse avec une forme de nouvelle naissance : lorsqu’il est recraché de l’arbre de la Sagesse qui demande à Hogl de l’aider à accoucher, une seconde fois quand Alef-Thau est recraché par l’océan comme une expulsion du liquide matriciel. Il se produit d’ailleurs un écho quand Diamante, elle aussi, doit triompher d’une épreuve sous-marine. Le lecteur comprend également que le voyage du héros est d’ordre spirituel. Dans le premier tome, il avait dû trouver la solution à l’énigme posée par le ver géant : Quand est-ce que je ne peux pas te manger ? Ici, il doit résoudre une deuxième énigme posée les gardiens de la Main : Peux-tu nous dire dans quel cas la main t’empoigne sans te retenir ? Plutôt qu’à l’énigme du Sphinx à Œdipe, le lecteur songe à la tradition bouddhique du kōan, c’est-à-dire une question permettant de progresser vers l'éveil. De ce point de vue, le recours au corps astral peut s’envisager comme l’application de la sagesse acquise. Les phrases toutes faites (comme : Tout ce qui t’attaque vint de toi…, ou : Tu es allé avec de la haine… Tu as obtenu de la haine !! Ouvre ton cœur et devient le cœur du cœur…) agissent comme une formule de résonnance de la progression dans la compréhension du héros. La remarque de l’Immortel relative au monde des illusions dépasse le stade du cliché pour évoquer à nouveau cette spiritualité.


Au premier niveau, le lecteur apprécie cette aventure inventive à la narration visuelle d’une clarté et d’une évidence remarquable, rendant accessible toutes les situations les plus farfelues. En se faisant la réflexion que certaines péripéties semblent s’enchaîner à la va-comme-je-te-pousse, le lecteur prend simultanément conscience de leur forte teneur symbolique et initiatique : le héros effectue un voyage métaphorique bien singulier. Éveil de la conscience.



mercredi 11 juin 2025

Alef-Thau T01 L'enfant-tronc

En un instant l’ectoplasme se déploie, formant un raz de marée incandescent.


Ce tome est le premier tome d’une série qui en compte huit, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1983. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Premier chant : le vermisseau. Sur une planète étrangère, deux personnes se reposent par terre adossés à un arbre, dans une forêt. Soudain, un guerrier surgit et égorge l’un des deux. L’autre a le temps de sortir une petite flute et il donne l’alerte. Dans le village à proximité, un ancien termine la cérémonie d’union comme la tradition le veut, au septième mois de grossesse, il unit Ada & Nad, au nom de la grande Geah. Les personnes présentes les acclament. Le célébrant invite alors les nouveaux mariés à fuir et à se cacher dans les montagnes avant que… Trop tard ! Les envahisseurs donnent l’attaque sur le village. Ils exterminent la population, et le chef leur dit de capturer les deux jeunes. Après leur départ, l’ancien constate que la soif de Ner-Ramnus est la loi de ce monde, qu’il ne restera bientôt plus d’espoir de voir s’épanouir une vie sur Mu-Dhara. La troupe d’attaquants effectue le chemin de retour. Après avoir exterminé quelques bêtes sauvages, au crépuscule, ils rejoignent leur campement, au pied d’un vaisseau spatial. À l’intérieur, Diamante explose de colère : elle n’en peut plus, de boire la vie de tous ces êtres la répugne ! Le fer, le feu et le sang, vivre ici est un enfer. Elle rappelle qu’elle n’est pas la fille de Ner-Ramnus, car il a tué ses vrais parents de ses sales mains. Astral indique à son maître qu’il ne peut pas lui éclater la tête contre les murs du vaisseau, car elle leur est bien plus utile morte que vivante. Un soldat entre dans la pièce pour indiquer qu’il apporte le dernier chargement.



Au même instant, quelque part dans le vaisseau, les prisonniers sont amenés dans une pièce ronde encerclée par une passerelle à l’étage où un soldat leur explique qu’une fois qu’ils leur auront placé les casques suceurs sur la tête, les prisonniers devront entrer dans les trous situés devant eux. Un autre les avertit de s’apprêter à vivre les derniers instants de leur jeunesse. Tandis que les générateurs se mettent en marche, personne n’a prêté attention à Mirra qui se dirige vers son maître. Les casques suceurs entrent en action, et l’animal familier se met à ronger une canalisation et à absorber le fluide qui y circule. Quelques instants plus tard, le processus est achevé, et les prisonniers, devenus des vieillards, sont relâchés dans la nature, avec l’ordre de rentrer chez eux. Peu après dans la forêt, Ada et Nad retrouvent Mirra qui est devenu énorme. Ada sent que cette fois ça y est et elle s’allonge pour accoucher. Nad l’aide et recueille le nouveau-né : il se lamente car Ada est morte pour enfanter son fils, et celui-ci est né sans bras et sans jambes, tel un vermisseau. Mais les créatures de la forêt approchent et attaquent le père et son fils.


En bande dessinée, la carrière de Jodorowsky débute en 1966 avec Anibal 5, dessiné par Moro. Puis L’œil du chat avec Mœbius en 1978. En décembre 1980, dans la revue Métal Hurlant, paraît le premier chapitre de L’Incal noir, dessiné par Mœbius. Et c’est parti pour une œuvre imposante, diversifiée de la science-fiction à une biographie romancée du mime Marceau (Pietrolino, avec Olivier Boiscommun), en passant par le western ou l’heroic-fantasy. Le lecteur sait qu’il entame un récit daté : paru en 1983, marqué par les caractéristiques de son époque (par exemple la mise en couleurs un peu saturée) et par la très forte personnalité de scénariste. Celui-ci place une forte importance dans la souffrance de ses personnages, comme point de passage obligé pour grandir, pour devenir plus adulte, et peut-être plus sage. Alef-Thau est gâté en l’occurrence : enfant tronc, mère morte en couche, père dévoré sous ses yeux, sa situation ne peut que progresser… à condition qu’il survive. L’auteur aime bien également la notion de sacrifice : en effet, il ne fait pas bon côtoyer le personnage principal, en particulier l’accompagner dans une quête, car les chances de survie sont proches de zéro. Le scénariste aime bien également développer une dimension mystique, une sorte de pensée ésotérique ou magique, qui peut rebuter certains lecteurs. Enfin sa science-fiction n’est pas propre sur elle, elle ne rutile pas : les sociétés et les technologies ont vu des jours meilleurs et ne sont plus de première jeunesse, l’entropie fait son œuvre.



Le récit est structuré en cinq chapitres appelés des Chants, intitulés : Le vermisseau, La chasse au Louth, La tour dieu, L’effroi à grand spectacle, Lorsque l’effroi triomphe. Le lecteur plonge dans le premier : il retrouve des partis pris de colorisation assez classiques pour cette époque pour la revue Métal Hurlant, c’est-à-dire des verts, des oranges, des bleus, une palette qui atteste bien du fait qu’il s’agit d’un monde extraterrestre qui ne saurait être confondu avec la Terre normale. La séquence d’ouverture établit clairement qu’il s’agit d’un récit de genre : des gnomes avec des oreilles pointues, des tenues vestimentaires moyenâgeuses, des lances rudimentaires et des couteaux. L’artiste dessine dans un registre réaliste, avec un bon niveau de détails, des traits de contour fins et nets, une minutie dans la représentation : le tout permet au lecteur de se projeter dans un monde de fiction consistant et tangible. En page cinq, l’un des Dharians sort un pistolet futuriste, et dans la dernière case, qui occupe les deux tiers de la page, le lecteur découvre les bases d’une fusée qui a connu des jours meilleurs. Cela est confirmé dans la page suivante dont la scène se déroule à l’intérieur dudit vaisseau spatial. Arno apporte le même soin à représenter les installations métalliques à l’intérieur, les échelles des coursives. Éventuellement le lecteur contemporain peut trouver que ça manque d’écran et d’ordinateurs, ce qui est assez normal au vu de la date de réalisation de cette BD.


L’esprit du lecteur peut de temps à autre se focaliser sur la ressemblance de telle forme, telle personnage ou tel décor, avec un autre artiste de l’époque, à commencer par Mœbius, mais aussi d’autres auteurs publiés dans Métal Hurlant. Pour autant, il se retrouve vite sous le charme spécifique de l’artiste. Celui-ci semble capable de tout représenter, toutes les idées singulières de Jodorowsky. L’attaque d’un petit village de gnomes paisibles par des guerriers violents, une étrange transformation faisant passer de jeune à vieux en l’espace de quelques instants, la traversée de bois et petits cours d’eau sur une planète extraterrestre, un combat à main nue entre un guerrier et un gros monstre croisement d’un tricératops et d’un insecte, la création d’une projection ectoplasmique avec une belle luminescence bleue, un ver gigantesque digne des pires créatures de Richard Corben, l’attaque d’une citadelle par une foule de pouilleux, le vol de plusieurs dizaines de fées volantes, un vol à dos de chauve-souris géante, etc. Les dessins emmènent le lecteur dans un ailleurs à la fois hétéroclite, à la fois très cohérent dans sa conception, à la lisibilité facile.



En revanche, à l’évidence, la vie ne va pas être facile pour un enfant-tronc : impossible de l’imaginer en valeureux guerrier, en individu pouvant se défendre, ou en meneur d’hommes. Et pourtant… Rendu orphelin dès la première heure de son existence, le personnage principal n’a rien pour lui, et le lecteur commence par nourrir tout juste un soupçon de pitié envers Alef-Thau. Il se doute bien que le récit va emprunter le chemin bien balisé d’une quête initiatique, vraisemblablement sur fonds d’injustice, avec par exemple une rébellion à la clé. Dès la première séquence, il est établi qu’un peuple, les Dhariens, en exploite un autre, les Voulfs, en usant de la violence, de la répression et du pillage d’une de leur ressource, en l’occurrence leur force vitale, ce qui est un peu original. Puis Alef-Thau se trouve dans une position où il doit accomplir une quête, aller à la recherche (et ramener) un objet aux propriétés magiques ou symboliques (l’œil d’or qui est la clé de l’intelligence des Voulfs). C’est parti pour cette quête, forcément menée par trois individus qui portent Alef-Thau et qui combattent à sa place, et dont le sort est fixé à l’avance (Jodorowsky aime bien se montrer cruel envers ses personnages, et en sacrifier régulièrement).


Les auteurs font donc souffrir leur héros… qui ne le montre pas trop. En fait, Alef-Thau ne semble pas plus affecté que ça par sa condition d’homme-tronc. Il garde le sourire, il ne se plaint pas, il n’est pas aigri. Mieux que ça : il sait sourire, il reste constructif et il se montre courageux. À l’opposé d’un ouin-ouin geignard, il accepte sa condition, sans s’y résigner. Il est prêt à apprendre, en particulier le corps éthérique grâce aux leçons de concentration de son mentor Hogl. Il est confiant de sa place dans l’ordre des choses, dans son destin que Hogl lui a révélé à partir de ses visions : Alef-Thau conduisant les Dhariens vers la liberté, et à ses côtés la plus belle des femmes. Il prouve qu’il dispose de ressources, de créativité et de combativité. Alors même que sa condition physique en fait un individu impotent au dernier degré, il influe sur le cours des événements et il y participe, il fait montre d’une volonté à toute épreuve sans être aveugle à ses limites physiques. Il en impose par sa détermination. Pour le scénariste, la force de l’esprit règne en maître, et l’individu peut modeler le monde par son esprit, une belle leçon d’humilité pour les valides.


C’est parti pour une aventure d’Heroic Fantasy… avec des éléments de science-fiction… sans oublier une touche de mysticisme idiosyncrasique propre au scénariste. De manière surprenante, la narration visuelle et les designs ne font pas leur âge, ayant conservé toute leur solidité et leur attrait. Le lecteur se retrouve entraîné dans le sillage de cet adolescent-tronc, devant parfois faire des efforts pour tenir son rythme. Une quête merveilleuse, étrange, exotique, très intrigante.