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mercredi 6 août 2025

Alef-Thau T05: L'Empereur boiteux

La beauté physique n’a qu’une durée limitée. Le temps finit toujours par la détrôner.


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 4 : Le seigneur des illusions (1988), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1989. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-deux pages de bande dessinée.


Chant Un : toujours à la recherche de Tehetete. Voilà le petit groupe d’aventuriers sur un gros tronc emporté par le fort courant d’une rivière. Alef-Thau, son mentor Hogl, Diamante et Malkouth observent l’évolution d’un nuage composé de micro-Hugres. Hogl explique qu’il faut ne surtout pas qu’ils bougent car c’est le mouvement qui les attire. Sur la berge, ils voient un rhinodile qui s’enfuit. Il est immédiatement repéré par les insectes cannibales dont la nuée l’enveloppe instantanément et le dévore en un clin d’œil. Hogle explique qu’il s’agit d’une forme de virus hypertrophié qui détruit n’importe quel organisme vivant. La petite troupe éprouve un soulagement : ils s’éloignent. Voilà que le petit gnome Holibanoum sort de la besace de Diamante et s’agite. Les autres ne le maîtrisent pas assez rapidement et le nuage de micro- Hugres arrive pour les dévorer. Diamante convainc les autres de se jeter à l’eau, et elle reste bien accessible sur le tronc : comme elle est immortelle, ce seront ses attaquants qui vont y laisser la vie. Les autres sont emportés par le courant trop fort pour qu’ils puissent gagner la berge. Le tronc emporté par les flots se heurte à un rocher, et Diamante bascule à l’eau se noyant.



Bien sûr, son don d’immortalité sauve Diamante, et c’est la rivière qui disparaît instantanément pour avoir tenté de la noyer. Un peu plus loin en aval, les autres aventuriers se retrouvent sur le lit asséché de la rivière. Alef-Thau, Malkouth, Hogl et Holibanoum s’apprêtent à se remettre en marche quand ils aperçoivent le gnome aux yeux globuleux sur le dos de Mirra, les rejoignant. Ils remontent le lit de la rivière en appelant Diamante. Ils l’aperçoivent un peu plus haut sur une berge, mais elle refuse de les rejoindre. Hogl s’avance pour lui parler : elle explique que les micro-Hugres l’ont défigurée, et son visage est effectivement couvert de boutons. Le mentor la rassure en lui disant que tout sera parti dans deux ou trois jours. Ils retournent vers les autres en contrebas, et Malkouth se moque de la tête de Diamante. Celle-ci se précipite sur la guerrière et Alef-Thau doit retenir cette dernière pour qu’elle ne l’attaque pas. Ils finissent par s’arrêter pour manger un morceau, la nuit tombant. Le lendemain, ils reprennent leur marche, souffrant de la soif, et constatant qu’il en va de même pour les animaux tous venus chercher un peu d’humidité dans ce qui fut hier encore le lit de la rivière, maintenant asséché. Hogl contemple cet état de fait et déclare qu’il faut faire quelque chose. Il déclare qu’ils vont ramener la rivière. Tout le petit groupe s’assoit en cercle pour méditer, même Holibanoum une fois que Hogl lui a expliqué qu’ils vont faire un bel orage avec des éclairs et du tonnerre.


La suite des aventures d’Alef-Thau, la suite de sa quête vers… Le lecteur reste dans l’expectative quant à la finalité de la quête du héros. Elle semble se confondre avec celle de Diamante, entre complémentarité et opposition, un destin commun. Il anticipe le plaisir de découvrir les épreuves auxquelles vont être confronté les personnages. Le duo de créateurs pioche dans les situations classiques du genre : faune cannibale (la nuée de moustiques dévoreurs), les dissensions internes au groupe, la traversée de zones sauvages (des marais où la petite troupe s’enfonce jusqu’à mi-cuisse), des chauves-souris géantes prédatrices, une chute d’eau monumentale, un voyage sur une petite embarcation, un monstre marin gigantesque, un château fort déserté. L’artiste organise des plans de prise de vue construits, rendant ces moments cohérents avec un déroulement logique. La manière dont les membres de la troupe se jettent à l’eau pour que la nuée de micro-Hugres fondent sur Diamante, la disparition soudaine de l’eau de la rivière, le langage corporel des uns et des autres qui montre leur agacement ou leur énervement, la pluie trempant les habits, les ailes acérées des chauves-souris, des ruines de pierres englouties dans la végétation, les tentacules pleins de ventouses dans un dessin en pleine planche pour le monstre marin, les vues du ciel du château fort permettant d’en apprécier l’ampleur et le parc intérieur, etc.



Le lecteur apprécie la coordination, la complicité même entre les deux créateurs. Par exemple pour l’expression du pouvoir de Diamante, toujours aussi troublant. Cette jeune femme est immortelle : toute personne s’attaquant à elle et lui portant un coup mortel, décède et la jeune femme s’en sort indemne. Dans la première occurrence, le lecteur voit la nuée de points noirs dans un halo vert fondre sur Diamante : la narration visuelle montre la situation de manière limpide, le dessinateur montre un personnage acceptant son sort, que le lecteur devine être douloureux, malgré l’issue heureuse assurée. La deuxième occurrence intervient dans la page suivante alors qu’elle tombe à l’eau et risque la noyade. Seule une main dépasse de la surface de l’eau, et dans les cases suivantes montrent l’effet immédiat sur les cinq autres aventuriers emportés par le flot : imparable. La suivante correspond à une tentative avortée : Malkouth se jette sur Diamante, l’épée à la main, sous le regard angoissé d’Alef-Thau révulsé par cette forme de suicide. La dernière démonstration de ce pouvoir dans ce tome fait naître un sourire sur le visage du lecteur : la petite troupe a été avalée par le monstre marin tentaculaire, avec Diamante très calme car elle est assurée de s’en sortir et de causer la mort de cette pieuvre gigantesque. Le scénariste évoque régulièrement, comme ça en passant, le fait que la nature réelle de ce personnage est différente de celle des autres, d’où cette capacité extraordinaire. Pour autant, cette dernière comprend une composante morbide bien mise en lumière ici : la survie des compagnons repose souvent sur la perspective de la mort de Diamante, ou en tout cas d’une attaque mortelle.


L’esprit du lecteur se met tout naturellement à repérer les autres éléments récurrents de la série. En particulier, il se demande si la représentation des quatre éléments fera également partie de ce tome. Le thème de l’Eau est présent à deux reprises avec la rivière et le marais. Il est possible d’assimiler l’attaque des chauves-souris au thème de l’Air. En revanche les éléments Terre et Feu semblent absents de ce tome. Il prête également attention aux titres des quatre chapitres (chants) pour y rechercher un sens : Toujours à la recherche Tehetete, La mort de Malkouth, En suivant le corps astral, La véritable beauté. Ils semblent uniquement descriptifs de l’intrigue. Sa curiosité s’exerce aussi sur les évolutions corporelles du personnage principal, qualifié d’empereur boiteux. Les dessins le montrent en pleine possession de ses moyens, sans différence notable entre la partie où il a encore une jambe de bois et celle où il a récupéré une deuxième jambe organique. Il prend conscience que les relations interpersonnelles évoluent de manière significative, et qu’il s’est attaché à ces personnages. Il sourit en voyant Diamante qui continue de se conduire parfois comme une enfant gâtée, ce qui transparaît à la fois dans ses expressions de visage et dans son langage corporel. Il voit Malkouth beaucoup plus directe et nature, parfois impulsive, avec des gestes plus vifs. Il voit que les mouvements de Hogl sont plus mesurés, en cohérence avec son âge. Il apprécie l’usage plus mesuré du corps astral dans ce tome, évitant l’effet deus ex machina. Il sourit en voyant Diamante faire une crise (très subite) de croissance. Il se sent émue devant l’évolution du triangle amoureux entre elle, Malkouth et Alef-Thau. Et tout aussi empli d’émotions en découvrant l’issue d’une relation amoureuse dans un couple du troisième âge.



Comme à leur habitude, les auteurs savent concocter des moments mémorables qui peuvent prendre des allures de conte ou de métaphore. Tous ces animaux, prédateurs et proies qui se retrouvent assoiffés, dans le lit desséché de la rivière, ainsi mis à égalité. La petite troupe accueillie dans une communauté d’estropiés, avec la morale un peu basique : La beauté physique n’a qu’une durée limitée, le temps finit toujours par la détrôner. Il est à nouveau question de destin, quand Hogl lance ses os divinatoires. Il interprète ces derniers comme disant qu’il faut forcer le destin afin qu’ils se rendent plus solidaires les uns des autres, qu’il faut devancer la vision qu’il a eu précédemment. Un étrange mélange de prédestination inéluctable et de réappropriation de leur liberté après être passés par les fourches caudines de l’inéluctable. Il faut savoir faire avec ce qui ne peut être évité, ce sur quoi l’individu ne dispose pas des moyens d’influer. Tout au long de ces pages, il plane donc la perspective de la mort, celle que Diamante en vient à rechercher pour triompher de ses ennemis, celle de Malkouth qui prend la forme d’un suicide assuré, comme elle l’avait déjà tenté dans le tome précédent, cette fois-ci pour une raison plus altruiste, ce qui amène Hogl à tancer Alef-Thau, en exigeant qu’il fasse en sorte que le sacrifice de son amie ne soit pas inutile. Ce choix de se défaire de sa vie revient encore une fois dans l’avant dernière scène au cours de laquelle deux personnages souhaitent quitter ce plan de vie corporelle. Le lecteur garde à l’esprit que ces actes revêtent peut-être une signification différente, en se souvenant qu’il a été mentionné à plusieurs reprises un monde d’illusion.


Une nouvelle série d’épreuves à traverser pour les héros qui poursuivent leur quête quelque peu étrange : permettre à Diamante de devenir le maître de ce monde. La narration visuelle conserve son haut de niveau de qualité, avec une lisibilité exemplaire, une belle inventivité, et une osmose impeccable entre dessinateur et scénariste. La succession de périls constitue un divertissement de choix, et dans le même temps, le lecteur sent bien qu’il se joue d’autres choses, en particulier sur le plan spirituel, sur le rapport à la valeur de la vie, à la manière de la vivre.



mercredi 23 juillet 2025

Alef-Thau T04: Le Seigneur des illusions

Comme ça, son corps physique restera en catalepsie, donc vulnérable !


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 3 : Le roi borgne (1986), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1988. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Dans la grande maison de Hogl, Malkouth n’en peut plus d’attendre le retour d’Alef-Thau et elle a décidé de se pendre, ne voyant pas d’autre issue à sa situation. Pour ce faire, elle a attaché une corde à une poutre, elle a fait un nœud coulant qu’elle a déjà passé autour de son cou. Elle resserre le nœud autour de son cou, et elle se prépare à ce qu’on enlève le petit tabouret sous ses pieds. Louroulou lui demande de ne pas faire ça, car Alef-Thau reviendra. Elle lui rétorque sèchement qu’il ne reviendra plus, le satellite l’a avalé pour toujours, de toute façon elle n’a jamais existé à ses yeux. Un autre intervient à son tour, conseillant à la jeune femme d’attendre au moins le retour de Hogl, ça fait des jours qu’il est parti dans les montagnes à la recherche d’un antidote au philtre d’amour. Elle lui retourne qu’aucun philtre d’amour ne pourrai lui faire oublier Alef-Thau. Elle demande que le tabouret soit enlevé. Holibanoum le fait, et elle se balance au bout de la corde. Les petites fées se précipitent et soutiennent son corps, empêchant ainsi que le nœud coulant ne l’asphyxie. C’est le moment où Alef-Thau franchit la porte de la maison, avec son épée dans sa main droite, et un bébé dans le bras gauche. Il coupe vivement la corde et Malkouth chute à terre. Elle lui demande ce que c’est que ce bébé, et comment il se fait qu’il ait un deuxième bras. Il se met à raconter son histoire.



Après que la boule auxiliaire du satellite natal de Diamante ait aspiré Alef-Thau, Diamante et Louroulou, elle a rejoint le satellite et atterrit au milieu d’une grande salle vide. Alef-Thau porte Diamante sur ses épaules, et il sort prudemment de la boule auxiliaire. Un groupe de robots s’approche et attaque Alef-Thau. Celui-ci se défend et en décapite un avec son épée. Un robot a réussi à le déborder, et à passer derrière lui, il récupère le corps de Diamante et s’en va avec. L’affrontement contre les robots se poursuit : Alef-Thau en décapite un autre, Louroulou réussit à en déconnecter un en trifouillant dans ses câbles. Les deux héros partent en courant, et ils parviennent à se cacher sur une poutrelle en hauteur, les trois robots humanoïdes les dépassant sans les voir. Alef-Thau et Loruoulou poursuivent leur avancée dans l’immense bâtiment. Ils voient passer des gnomes poussant des wagonnets, surveillés par d’autres robots, dont un maniant le fouet. Ils décident de suivre les rails, et ils parviennent dans une immense salle. Les robots les repèrent, alors que les deux aventuriers découvrent le corps de Diamante sur un plateau, prête à être incinérée dans un four crématoire. Alef-Thau s’élance pour la sauver. La voix du vieil immortel lui intime de s’arrêter. Le sage se met à parler et il explique ce qui est vraiment en train de se passer.


Une nouvelle phase des aventures de ce héros improbable, né enfant-tronc. Après avoir été manchot, puis borgne, il réapparait en nettement meilleure forme : il a deux bras et deux jambes, mais toujours un seul œil. En cours de tome, il perd à nouveau une jambe qui d’ailleurs était une jambe de bois. Décidément, il y a toujours un prix physique à payer pour les personnages de Jodorowsky… encore que dans ce tome Alef-Thau n’est plus du tout affecté par son état physique. Il avait même été doté d’une longue natte avec une feuille tranchante comme un rasoir à son extrémité, et il n’a pas besoin d’y avoir recours ici. Toutefois d’autres personnages souffrent dans leur chair. Malkouth a soigneusement préparé son suicide par pendaison, les dessins montrant bien la solidité de la corde et de son attache. Ils montrent également qu’elle a décidé d’en finir devant toute la maisonnée, donnant ainsi à son acte une forme de rite public. Diamante subit une transformation tout aussi bizarre que métaphorique. Comme dans les tomes précédents, certains rebondissements semblent sortir du chapeau, avec des conséquences peu importantes. Le corps de Diamante est incinéré, cependant le scénariste informe le lecteur dans les pages précédentes qu’elle va en réchapper, mais dans une autre forme. Est-ce un effet de l’immortalité de Diamante ? Toujours est-il qu’elle renaît sous la forme d’un nouveau-né grandissant trois fois plus vite que le rythme normal de croissance. À nouveau une résurrection dans cette série.



Cette fois encore, le lecteur sent qu’il tourne les pages rapidement, un rythme soutenu, et aussi une histoire rapide. Il ressent que ce rythme découle également de la narration visuelle d’une clarté admirable. Cette première séquence s’avère en fait complexe à mettre en scène : à la fois du fait de la plausibilité à donner au suicide, à la fois du fait du nombre de personnages. En deux pages, le lecteur peut voir la structure de la grande salle (espace libre, mobilier, poutres, forme des vitres), une quinzaine de participants (Malkouth, Louroulou, Holibanoum, une autre demi-douzaine de nains, une demi-douzaine de fées), le lecteur en oublierait presque de remarquer trois chats. Il reste encore de la place pour l’arrivée d’Alef-Thau, avec le nouveau-né. Dès la planche quatre, l’environnement change du tout au tout, avec l’arrivée de la boule auxiliaire sur le satellite, les grands bâtiments de la base sur le satellite, puis les robots. À nouveau, le lieu apparaît clairement, en particulier la taille des bâtiments, le positionnement respectif des différentes salles, la logique de l’acheminement des wagonnets. Puis vient le temps pour les héros de partir à la recherche du mentor Hogl : le lecteur retrouve les sensations de la forêt traversée dans le premier tome, et la clairière des roches mouvantes rappelle les plantes des marais de Hoor-Paar-Kraat dans le tome trois.


L’artiste continue également de donner à voir l’exotisme de ce monde imaginaire, des éléments de Fantasy, pouvant basculer dans la science-fiction. S’il y est sensible, le lecteur peut consacrer une partie de son attention sur l’amure de Malkouth toujours cohérente avec le tome précédent, les petites fées avec leurs petites ailes, les nains différenciés par leurs vêtements, et par les yeux globuleux pour l’un d’eux, l’étrange mobilier en matériaux bruts (essentiellement du bois), la forêt avec ses arbres aux formes étranges pour un effet expressionniste, et le bric-à-brac dans l’atelier de travail d’Alef-Thau. Le dessinateur conçoit des prises de vue très parlantes pour les différentes phases d’affrontement opposant Hogl à Alef Thau pendant une vingtaine de pages. Il s’amuse bien avec le visage démoniaque changeant de Hogl, avec ses transformations corporelles, une sorte de géant difforme, et ses nervis qualifiés de Hombies. Comme anticipé, Alef-Thau utilise à nouveau ses pouvoirs mentaux pour faire apparaître son corps ectoplasmique, un très beau combat contre celui de Hogl en un peu plus d’une page, et des couleurs plus vive pour rendre compte de l’intensité de ces formes et de la confrontation brute entre ces énergies.



Car le lecteur a pris l’habitude de ces moments où un personnage ou deux sortent de leur corps physique pour faire apparaître leur avatar mental, la force de leur esprit. Première des deux occurrences dans ce tome, Alef-Thau crée un bouclier ectoplasmique autour de sa demeure, pour empêcher que les hordes de Hombies d’approcher. Cela semble ne lui demander aucun effort particulier : il interdit l’accès à sa demeure par la seule force de sa volonté, la barrière ectoplasmique pouvant être considérée comme la manifestation physique de son droit de propriété. Deuxième occurrence : l’affrontement entre Hogl et Alef-Thau sur le plan astral, tournant rapidement à l’avantage du premier. Le lecteur peut y voir une métaphore de la relation mentor – élève, du fait que Alef Thau a tiré sa connaissance des leçons de son maître, qu’il a fait le choix de relire tous ses livres (Cette décision incroyable de contre-attaque quand il déclare que pour lutter, il va lire). Cela semble sous-entendre que les capacités du héros restent toutes entières contenues dans celle de Hogl, qu’il n’a pas encore acquis assez d’expérience par lui-même pour en savoir plus ou différemment.


D’un côté, le lecteur peut trouver qu’il s’agit d’une aventure rondement menée, avec une intrigue un peu décompressée, faisant la part belle à l’action, et à l’exotisme de la Fantasy et de la Science-fiction. D’un autre côté, il peut continuer à lire cette série comme une quête initiatique, et spirituelle : le héros acquérant un peu plus de sagesse à chaque épreuve, en même temps que son intégrité physique évolue. Il peut aussi s’interroger sur le titre de ce tome qui rompt avec la progression des trois premiers : L’enfant-tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Le présent titre, Le seigneur des illusions, attire son attention sur une remarque déjà présente dans le tome précédent, et répétée dans celui-ci : Alef-Thau explique à Diamante qu’il est une illusion, comme tout ce qui est sur cette planète, un monde d’illusions créé par le satellite dans le seul but de la mettre à l’épreuve. Avec cette idée en tête, le lecteur s’interroge sur la réalité de ce qu’il lit, sur ce qu’il doit prendre pour argent comptant, et sur ce qui n’est qu’illusion, un monde virtuel qui se trouve dans l’esprit de Diamante, ou peut-être encore dans la conscience d’un autre personnage… en tout cas dans l’imagination du scénariste et du dessinateur.


Un récit d’aventure mené tambour battant dans un monde de Fantasy mâtiné de Science-fiction, avec une narration visuelle limpide et gracieuse. Une quête aussi bien physique que spirituelle, des jeux d’esprit qui vont sûrement au-delà de ce qui se trouve sur chaque planche. Ensorcelant.



mercredi 9 juillet 2025

Alef-Thau T03: Le Roi borgne

Et tu m’étouffes avec ta générosité !!


Ce tome fait suite à Les Aventures d'Alef-Thau, tome 2 : Le prince manchot (1984), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Possédant maintenant une jambe organique, une jambe prothèse, un bras organique, une longue natte avec une feuille acérée à son extrémité, mais un seul œil, Alef-Thau est en plein combat avec une épée à la main, contre un groupe de créatures-lézards anthropoïdes ailées, sur les remparts d’une place forte. Il vient d’en occire un, mais ils sont encore à six contre lui, et l’un d’eux réussit à le toucher à l’épaule droite avec la lame de sa lance. Il se jette depuis le haut de la muraille dans l’eau eu contrebas, une dizaine d’hommes-lézards se jettent après lui. Il parvient à en blesser un et il nage sous l’eau plus vite qu’eux. Il en ressort avec un peu d’avance et s’élance dans les rochers. Profitant de leurs ailes, ses ennemis ont tôt fait de le rattraper et l’un d’eux l’emmène dans les airs avec lui. Alef-Thau le blesse et ils chutent au sommet du rempart, le héros se servant du corps de l’ennemi pour amortir sa chute. Il est attendu par Diamante et deux gardes du corps. Sa rage intacte, il s’élance sur elle en clamant qu’elle va payer.il la transperce avec son épée, mais son bras disparaît. Il s’élance à nouveau sur elle, lui décochant un coup de pied dans la mâchoire, et ses jambes disparaissent. Il estime que mieux vaut mourir et il parvient à se laisser tomber vers le sol depuis le haut de la muraille.



Dans une petite maison recouverte de neige, Alef-Thau hurle dans son sommeil. Hogl lui enjoint de se réveiller, car il s’agit d’un cauchemar, en lui apportant un bol de tisane chaude : cela devra calmer sa fièvre. Il ajoute que le jeune homme n’a pas cesser de délirer depuis qu’ils sont revenus. Alef-Thau se relève vivement : il ne délire pas, c’est la vérité, il ne mérite pas de vivre, tout est vain puisqu’elle ne l’aime pas. Il sort de la maison, avance péniblement dans la haute neige et se jette du sommet du ravin des crevasses. Sa chute est amortie par la neige, Hogl et Mirra lui viennent en aide, et le ramènent inconscient dans la maison, tout en constatant qu’il a cassé sa jambe de bois. Alors que la nuit est tombée et que la neige a recommencé à tomber, Alef-Thau indique à Hogl qu’il a besoin de savoir la vérité : si tout est illusion, qu’est-ce qui est vrai sur cette planète ? Son mentor lui répond qu’il n’y a que l’arbre de Sagesse qui puisse lui répondre, il est le seul à détenir la connaissance. Il ajoute que toutefois son protégé doit savoir ce qu’il lui en coûtera. Son interlocuteur lui répond que peu importe, il veut savoir, ils doivent y aller. Ils se mettent en route le lendemain : Alef-Thau, Hogl, Mirra, Louroulou et son compagnon. Ils arrivent bientôt devant l’arbre de Sagesse.


La scène d’ouverture confirme que ce troisième tome continue dans la lignée des deux précédents : aventures, part significative de la narration portée par les dessins, héroïsme, incomplétude physique du héros. Décidément, Alef-Thau n’a pas fini d’affronter des épreuves physiques dangereuses pour sa vie, de se battre, sans aucune certitude pouvoir un jour acquérir quatre membres, ou retrouver l’œil qu’il a sacrifié en échange de connaissances. Le récit s’ouvre avec deux pages dépourvues de texte, de tout mot : une séquence d’affrontement physique parfaitement lisible avec un déroulement qui la rend plausible, quand bien même il manque un bras au héros, et qu’une de ses jambes est une prothèse, sans oublier qu’il est borgne. L’artiste va mettre en scène d’autres combats : sur un pont alors que le héros est attaqué par un guerrier en armure, dans un défilé rocheux alors qu’il est attaqué par un groupe d’Orks, dans une caverne où il est attaqué par des monstres, et enfin face à ces créatures-lézards ailées et armées de lance. Arno épate le lecteur par sa mise en scène : un déroulement logique et plausible des combats, avec les attaques et les déplacements des uns et des autres, les capacités physiques limitées d’Alef-Thau compensées par la tactique et par son agilité. Comme dans le tome précédent, il met également en scène deux batailles avec des dizaines de combattants, la prise d’une citadelle par Diamante et son armée, l’affrontement de la même armée contre celle des Orks à Hoor-Paar-Kraat, deux scènes à la prise de vue claire et parlante.



Le lecteur retrouve les éléments visuels qui rendent ce monde si particulier : les races extraterrestres avec une sorte de croisement entre des elfes et des gnomes pour Louroulou, des petites fées ailées avec des ailes minuscules dont Rhil qui vole à dos de papillon, Mirra une espèce de gerbille de la taille d’un âne, les Orks sorte de croisement entre des hommes et des rats avec un museau difforme, et les monstres-lézards ailés. Il constate que l’artiste prend un vrai plaisir à concevoir de nouveaux éléments, par exemple le masque et les gants vraiment très réussis de Malkouth, guerrière qui affronte Alef-Thau sur un pont dont la pile centrale est un arbre à la forme particulièrement torturée. Le scénariste lui offre également l’occasion de s’amuser avec le principe des dinosaures, avec une variation inventive à partir des brontosaures. Le dessinateur prend visiblement plaisir également à jouer avec la flore : l’arbre de Sagesse déjà présent dans le tome deux, la mousse qui recouvre la lande, les plantes au milieu du marais capables de déployer des tentacules en quelques secondes, etc. De temps à autre, le lecteur peut déceler l’influence de Mœbius dans l’épure élégante d’un décor ou dans la forme de l’œil d’un monstre.


La quête d’Alef-Thau se poursuit avec ses épreuves, et avec ses transitions parfois heurtées. Pour être sûr d’accrocher le lecteur, le scénariste ouvre ce tome in media res, avec un combat déjà en cours qui arrive à son terme, se terminant avec la confrontation contre Diamante. Le lecteur se souvient que cette femme est immortelle, pour une raison qui reste à révéler, et que chaque opposant qui parvient à lui porter un coup fatal en meurt en retour, alors qu’elle ne s’en porte pas plus mal. En passant, Jodorowsky sait en mettre à profit le potentiel comique, quand elle s’avance ingénument vers ses adversaires. Comme dans le tome précédent, le héros doit à nouveau acquérir des connaissances pour déterminer ses prochaines actions, afin d’atteindre son but qui est maintenant d’exterminer Diamante. Sur les conseils de son mentor, il se tourne vers l’arbre de Sagesse, tout en connaissant déjà le prix à payer : sacrifier son œil gauche, sachant qu’il a déjà sacrifié le droit. Après une marche risquée et une série d’épreuves, il parvient enfin à l’arme qui pourra lui permettre d’occire Diamante. Certaines transitions peuvent sembler abruptes : le refus de l’aide de Hogl, mais l’acceptation de celle de Mirra et Louroulou, la survenance de l’attaque des Orks, la capacité de Malkouth à tailler une nouvelle prothèse de jambe à Alef-Thau. De la même manière, certains rebondissements arrivent à point nommé, que ce soit la capacité de Hogl de suivre le déroulement des événements à distance lui permettant ainsi de surveiller son protégé, ou encore le recours à la forme ectoplasmique, avec plus de restreinte quand même que dans le tome précédent.



Le lecteur relève d’autres ressemblances avec le tome précédent : le retour à l’arbre de Sagesse pour acquérir une nouvelle connaissance, l’usage du corps ectoplasmique, et une épreuve au déroulement a priori étrange. Celle-ci se déroule très rapidement en quelques pages, chaque situation dangereuses étant résolues en deux coups de cuillère à pot. Il lui faut un peu de temps pour mettre le doigt sur la structure de ces épreuves réparties sur deux chapitres. Puis ça apparaît : traverser des marécages avec des tentacules qui sortent de l’eau, affronter des créatures tapies dans une grotte sous la terre, échapper à une coulée de lave c’est à dire des matériaux en feu, ne pas se laisser emporter par un tourbillon d’air. Un, deux, trois et quatre : le compte y est, ce sont les quatre éléments, l’hypothèse selon laquelle tous les matériaux constituant le monde seraient composés de ces quatre éléments. À nouveau, cette épreuve revêt un caractère symbolique qui incite le lecteur à considérer cette série d’épreuves comme une quête initiatique. À nouveau, vu sous cet angle, les bizarreries narratives perdent leur caractère de maladresse et font sens.


Dans ce tome, Alef-Thau est motivé par sa haine contre Diamante, estimant qu’elle l’a trahi, et il se met en quête d’une arme à la propriété magique : il s’agit d’une épée. Se trouvant devant elle, il indique à Malkouth qu’il n’y a que lui qui puisse la tuer avec son épée. Étant en passé en mode analytique, le lecteur se trouve fortement tenté d’assimiler l’épée à un symbole phallique et l’acte de tuer à une métaphore de la défloration. Le scénariste développe également le principe de troisième corps, c’est-à-dire le corps astral celui qui peut être généré par le corps ectoplasmique. À première vue, cela ressemble à un artifice narratif spectaculaire et idiot, une surenchère de corps astral de deuxième niveau. En revanche s’il le lie à la deuxième phase de connaissance transférée par l’arbre de Sagesse, le lecteur y voit un deuxième niveau d’éveil, une nouvelle élévation dans le développement spirituel du héros. À l’aide de ce corps astral, Alef-Thau peut ainsi accéder à l’esprit qui anime l’épée de cristal et qui lui fait une singulière révélation : cet esprit est la lumière, le seul être réel de cette planète. Cette déclaration entre en résonnance avec la manière dont Diamante appelle Alef-Thau : elle lui a donné le qualificatif d’Illusion. Cela laisse subodorer une vertigineuse mise en abîme qui… attendra les prochains tomes pour être pleinement révélées.


L’aventure continue, la quête se poursuit, pour ce héros incomplet physiquement. La narration visuelle raconte avec clarté et exotisme les affrontements et les attaques, dans des environnements entre Fantasy et science-fiction. Le scénariste développe ses thèmes favoris, les handicaps d’Alef-Thau étant autant de métaphores d’étapes qui restent à franchir à son esprit pour atteindre sa plénitude le héros étant considéré comme incomplet spirituellement.



mercredi 25 juin 2025

Alef-Thau T02: Le Prince manchot

Peux-tu nous dire dans quel cas la main t’empoigne sans te retenir ?


Ce tome fait suite à Les aventures d’Alef-Thau T01: L'Enfant tronc (1983), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1984. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Dans l’arène de la ville de Pourroucta, Alef-Thau, disposant maintenant d’une jambe organique et d’une jambe prothèse, affronte deux combattants totalement valides, alors que lui est toujours dépourvu de bras. Grâce à une manœuvre habile, il parvient à les estourbir tous les deux et à sortir vainqueur. Il se redresse et va récupérer auprès de deux charmantes créatures dont l’une lui propose d’aspirer la fumée et de se laisser envahir par le plaisir. Mais un autre combattant s’approche de lui et l’attaque sans plus de cérémonie. Il le prend dans ses bras et le jette dans l’arène. Alef-Thau gît au sol, sans connaissance. Un peu plus tard, son mentor Hogl vient le récupérer, alors que son protégé est adossé à un pilier, le derrière dans l’eau, à croupir. Il le fait monter sur Mirra, Touroulou veillant sur lui. Ils regagnent ainsi leur abri précaire en bordure d’océan. Alef-Thau avoue à son mentor qu’il a trop fumé et qu’il a perdu la mémoire, il lui demande de l’aider. Hogl l’aide à se souvenir : quand ils ont su que Diamante se trouvait dans l’Endocentre, leur seule chance était d’aller voir l’arbre de Sagesse pour qu’il leur indique la voie.



Une fois Hogl et Alef-Thau devant l’arbre de sagesse, ce dernier a intimé au manchot de l’approcher, en le qualifiant de petite illusion. Il savait déjà pourquoi l’infirme était là. Il l’a informé que pour obtenir ce qu’il désire, l’arbre lui demandait un œil, car sa connaissance se paye. Alef-Thau répondit qu’il ne voulait rien pour rien : il accepta. Une fine branche vient lui prendre son œil gauche. Alef-Thau s’assoit dans le tronc de l’arbre de Sagesse, et il laisse celui-ci se refermer sur lui. L’arbre de Sagesse prononce des paroles rassurantes. Il conseille à Alef-Thau de se rappeler que où qu’il aille il pourra s’en sortir. Que tout ce qui attaque Alef-Thau vient de lui. Les flammes lèchent le manchot mais ne le brûlent pas. Il sent l’eau qui envahit ses poumons mais il ne se noie pas. La terre s’ouvre mais elle ne l’ensevelit pas. Le vent l’emporte mais ne le disperse pas. Et un matin… Le tronc se rouvre, et l’arbre de Sagesse demande à Hogl de l’accoucher. Louroulou s’enquiert de la santé d’Alef-Thau. Hogl répond que tout va bien. L’arbre s’adresse au manchot : il lui indique qu’au bout de sa natte Alef-Thau accrochera l’unique feuille de l’arbre, plus forte que le meilleur des aciers, plus coupante que la plus fine des épées. Puis dans une de ses branches, il taillera une jambe. Enfin l’arbre indique à Alef-Thau qu’il doit se rendre à Pourroucta, le dernier coin du monde. De là, le barquier le mènera à l’Endocentre… à condition qu’il soit le plus fort. Hogl a fini le récit des événements passés, et rappelle à Alef-Thau que ce dernier doit gagner !


D’une certaine manière le sort du héros s’améliore puisqu’il a récupéré, ou plutôt acquis une jambe à l’issue du tome un : il est passé de stade d‘enfant tronc à celui de prince manchot. Bien sûr, il n’est pas au bout de ses épreuves, et il va continuer à souffrir sous la plume du scénariste dont l’un des thèmes récurrents de ses récits est que le héros devient meilleur en surmontant des épreuves, de préférence traumatisantes. Il commence par souffler le chaud et le froid avec la scène introductive : avec maintenant deux jambes (dont une prothèse), le héros peut se battre physiquement, et son intelligence lui permet même de triompher de deux assaillants à la fois… mais cette victoire est de courte durée, puisque dès la page suivante il mord la poussière. Comme si ça ne suffisait pas, voilà que ce brave jeune homme au courage méritoire (d’autant plus au vu ses infirmités) passe un nouveau rite initiatique, en sacrifiant un œil en toute connaissance de cause, en plein consentement. La narration visuelle raconte posément ces moments. Alef-Thau rend inconscients les deux combattants grâce à un mouvement plausible : le lecteur se surprend à croire qu’un manchot peut avoir le dessus sur deux hommes valides. Le nouveau combattant prend le héros par surprise, et le lecteur se dit à la vue des cases qu’il en aurait été autrement si cette attaque s’était déroulée à la loyale. L’arbre de la Sagesse, partiellement humanisé avec une bouche et des yeux, devient également cohérent avec le monde de Mû-Dhara, ainsi que sa manière de prendre un œil.



Comme le premier tome, celui-ci se compose de cinq chapitres appelés des chants, intitulés : Le dernier coin du monde, Océan vivant, Trahison, L’éveil de la haine, Maremagnum. Dès le premier, le lecteur ressent que le scénariste se repose plus sur le dessinateur pour raconter l’histoire. Cela commence avec les affrontements, celui dans l’arène et celui dans les loges : la suite de cases montre les affrontements, sans commentaire sur les mouvements ou les attaques et les parades. Puis Jodorowsky accompagne d’une courte phrase la suite des cinq vignettes montrant le héros soumis aux flammes, à l’eau, à la terre, au vent, à la folie, laissant le ressenti du lecteur se développer face au dessin. Il se déroule un nouveau combat dans l’arène, là encore la narration séquentielle racontant à elle seule ce qui se passe, faisant apparaître la stratégie des deux adversaires. Ainsi l’artiste prend à sa charge le récit dans la majeure partie des séquences, souvent spectaculaires : Alef-Thau entraîné dans les flots, une attaque de drones sur une frêle embarcation, l’incroyable salle monumentale abritant la matrone et ses innombrables œufs disposés en cercles concentriques, l’action de Diamante pour s’emparer du sceptre matronal tenu par une main géante, le dessin en pleine page montrant la multitude de soldats d’Astral combattant les guerriers dhariens dans les montagnes de l’Endocentre, l’éclosion des œufs, l’inondation de l’Endocentre, etc. Arno a un peu épuré ses dessins, se focalisant sur les éléments structurants, pour une lisibilité immédiate et un impact accru.


Le dessinateur sait marier les éléments de genre littéraire différent : Heroic Fantasy, science-fiction. Il continue de développer visuellement le monde créé dans le premier tome, à la fois en maintenant la cohérence avec les éléments déjà présentés (les tenues vestimentaires, les races fantastiques, les accessoires technologiques), à la fois en montrant de nouveaux endroits, de nouvelles armes. L’amateur prend plaisir à voir comment l’artiste conçoit les cités : Pourroucta une citadelle en bord d’océan, l’Endocentre au milieu d’une île rocheuse. À détailler les créatures exotiques : Mirra et Louroulou compagnons présents dès le début, la matrone, le sorcier blanc, les trois gardiens de la main, etc. À examiner les éléments inattendus comme le sceptre matronal, le fauteuil volant d’Astral ou encore la boule auxiliaire dépêchée par le satellite natal de Diamante. Il peut à nouveau relever de ci de là l’influence graphique Mœbius dans une forme, ou dans un cadrage. Il se sent emporté par le souffle de l’aventure que la mise en scène apporte : le combat à main nue (sauf pour Alef-Thau qui n’en a pas) comme des gladiateurs, l’océan qui se soulève en gigantesques vagues s’unissant jusqu’à former un labyrinthe qualifié de cathédrales d’eau, le cheminement dans les souterrains, la nage hasardeuse dans des boyaux, l’attaque en règle de la citadelle fortifiée, les projections ectoplasmiques, etc.



La narration visuelle montre à l’évidence de nombreuses situations métaphoriques, des passages ritualistes. Le lecteur le voit bien et il comprend que cette aventure se prête à interprétation, ce qui lui fait dire que ce qui apparaît comme des facilités scénaristiques (le recours à la forme ectoplasmique du héros) ou comme des événements stéréotypés (les épreuves physiques) peuvent être reçus autrement qu’au premier degré. Il identifie facilement les références aux mythes : la perte d’un œil en échange de la sagesse (Odin), l’arbre de la sagesse (Yggdrasil), un bâton symbolique enchâssé dans une main (Excalibur et la Dame du Lac). Il voit bien qu’Alef-Thau se confronte à un destin établi à l’avance, Hogl ayant la vision de son futur, et à des prophéties (L’arbre de Sagesse lui intimant de se rendre à Pourroucta pour être pris en charge par le barquier). Il reconnaît également des éléments ésotériques classiques : lors de l’épreuve au sein de l’arbre de Sagesse, Alef-Thau est confronté d’abord aux flammes, puis l’océan, puis les entrailles de la terre, et enfin une tempête, c’est-à-dire les quatre éléments que sont l’air, le feu, la terre, l’eau. À l’évidence, il est possible d’envisager les tribulations du personnage principal autrement que comme une suite d’aventures dont les enchaînements peuvent sembler abrupts et même arbitraires.


En surface, Alef-Thau accomplit un voyage initiatique, qui le fait grandir, une suite d’épreuves pouvant évoquer le monomythe de Joseph Campbell (1904-1987) dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages (1949). En profondeur, le lecteur perçoit la spécificité de l’approche de Jodorowsky, qui va au-delà de l’importance de la souffrance pour transcender son caractère. Il retrouve son outrance : le héros commence son voyage, sans bras ni jambe. Ensuite il se confronte à des mythes existants et les dépasse avec une forme de nouvelle naissance : lorsqu’il est recraché de l’arbre de la Sagesse qui demande à Hogl de l’aider à accoucher, une seconde fois quand Alef-Thau est recraché par l’océan comme une expulsion du liquide matriciel. Il se produit d’ailleurs un écho quand Diamante, elle aussi, doit triompher d’une épreuve sous-marine. Le lecteur comprend également que le voyage du héros est d’ordre spirituel. Dans le premier tome, il avait dû trouver la solution à l’énigme posée par le ver géant : Quand est-ce que je ne peux pas te manger ? Ici, il doit résoudre une deuxième énigme posée les gardiens de la Main : Peux-tu nous dire dans quel cas la main t’empoigne sans te retenir ? Plutôt qu’à l’énigme du Sphinx à Œdipe, le lecteur songe à la tradition bouddhique du kōan, c’est-à-dire une question permettant de progresser vers l'éveil. De ce point de vue, le recours au corps astral peut s’envisager comme l’application de la sagesse acquise. Les phrases toutes faites (comme : Tout ce qui t’attaque vint de toi…, ou : Tu es allé avec de la haine… Tu as obtenu de la haine !! Ouvre ton cœur et devient le cœur du cœur…) agissent comme une formule de résonnance de la progression dans la compréhension du héros. La remarque de l’Immortel relative au monde des illusions dépasse le stade du cliché pour évoquer à nouveau cette spiritualité.


Au premier niveau, le lecteur apprécie cette aventure inventive à la narration visuelle d’une clarté et d’une évidence remarquable, rendant accessible toutes les situations les plus farfelues. En se faisant la réflexion que certaines péripéties semblent s’enchaîner à la va-comme-je-te-pousse, le lecteur prend simultanément conscience de leur forte teneur symbolique et initiatique : le héros effectue un voyage métaphorique bien singulier. Éveil de la conscience.