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mercredi 17 septembre 2025

Alef-Thau T08 Le triomphe du rêveur

Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T07: La Porte de la vérité (1994), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau (2008 & 2009), dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Covial pour les dessins et les couleurs, prenant la suite d’Arno (Arnaud Dombre) décédé en 1996 à l’âge de trente-cinq ans. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part sur la planète Mu-Dhara, Alef-Thau gît à même le sol, allongé sur le ventre dans l’herbe, la main droite dans l’eau du ruisseau, les ruines des murs d’enceinte à quelques mètres de là. Il redresse la tête, des larmes coulent sur son visage, puis il s’assoit. Il se lamente qu’il n’est qu’une illusion. À quoi bon lutter si même l’espoir est vain. Il n’est qu’une illusion comme ce reflet dans l’eau. Deux rapaces, l’un au plumage blanc, l’autre au plumage noir, l’observent perchés sur la même branche. Soudain son nom retentit dans cette clairière, et Diamante apparaît, elle s’agenouille pour le serrer dans ses bras et le réconforter. Elle l’assure qu’elle connaît son tourment. Elle lui conseille de se contenter de ce bonheur qu’il a conquis de ses mains, d’être fier de sa force et de sa volonté. Il se relève, toujours aussi tourmenté, et il lui déclare qu’il veut être réel. Il pointe du doigt le rapace noir : celui-ci se laisse descendre et il passe au travers du corps du jeune homme comme si ce dernier n’avait pas de substance. Puis il se perche sur la tête de la jeune femme et déclare que la vérité est fond des rêves, il intime à Diamante de parler. Celle-ci explique qu’il existe une possibilité : sur la planète des immortels, se trouve la porte de la vérité, cette porte conduit à l’univers réel. Mais il faudra aussi accepter la maladie, la vieillesse, la mort.



Le visage de Diamante se déforme et elle déclare qu’elle doit obéir à la loi des immortels et qu’elle ne peut guider Alef-Thau vers la porte de la Vérité. Elle l’abandonne et s’en va en courant. Puis Bébé, Holibanoum, et enfin Louroulou lui apparaissent, ce dernier tenant l’épée de cristal brisée entre ses mains. Enfin Alef-Thau se réveille de ce cauchemar : il se trouve dans le vaisseau spatial, aux côtés de Diamante. Ils traversent un champ d’astéroïdes peu dense, avec une gigantesque statue de lézard flottant dans le vide. Elle lui explique qu’ils arrivent à Kastus Ignis, sa planète d’origine. Cette sculpture géante a été taillée par les immortels. Ils s’ennuient tellement qu’ils font des roches stellaires des œuvres d’art ! Chacune d’elles leur a demandé des siècles de travail ! Il va maintenant voir le fruit de milliers d’années. Toujours dans le vide de l’espace, Alef-Thau voit une femme géante assise sur un siège, il s’exclame que c’est Diamante. Cette dernière explique que ce n’est pas elle, mais le modèle essentiel. Tous les immortels, elle comprise, sont issus des mêmes gênes ; ils sont pareils à elle. Enfin la planète Kastus-Ignis devient visible à travers le hublot. Le jeune homme constate qu’il n’y a rien, que c’est une boule lisse. La jeune femme explique qu’il voit là l’hémisphère austral, que Cité-Nesga est sur l’autre face.


La fin de l’épopée, du voyage du héros, toujours accompagnée par l’héroïne. Alef-Thau a conservé son intégrité physique, possédant tous ses membres corporels, tout en souffrant toujours de la même douleur existentielle. Il sait qu’il n’est qu’une illusion, que la seule personne réelle est Diamante. Après le décès d’Arno (1961-1996) le dessinateur de la série, les lecteurs ont dû se demander s’ils connaîtraient un jour la fin de l’histoire (après un moment de recueillement pour un être humain parti trop vite, à un très jeune âge). En découvrant cet ultime tome, ils constatent que le héros et l’héroïne arrivent à la fin de leur quête dont l’objectif était subtilement annoncé dès le premier tome, que la résolution, ou plutôt l’aboutissement de leur voyage présente une parfaite cohérence avec les tomes précédents. Dans le même temps, accompagné par un nouvel artiste, le scénariste réussit le tour de force de rendre hommage à Arno de très belle manière, dans le récit lui-même, sans solution de continuité avec la trame de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le scénariste ou peut-être l’éditeur ont fait appel à un dessinateur œuvrant dans un registre très proche de celui d’Arno, et ami de celui-ci également : Alain Boussillon, surnommé Al Covial. Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles de la série : l’apparence des personnages, du petit vaisseau spatial, de l’épée de cristal, du corps ectoplasmique, des gnomes.



Le scénariste conserve la même forme de récit : une aventure allant de l’avant, des héros confrontés à des dangers, un but à atteindre, ce qui donne de l’allant à l’histoire, un mouvement les obligeant à aller de l’avant. Le lecteur retrouve Alef-Thau en pleine crise existentielle, et un petit peu différent. Covial rend hommage avec respect à son ami décédé, tout en conservant certaines caractéristiques graphiques qui lui sont propres. Ses traits de contour sont un petit peu plus rugueux, moins lissés. Il épure moins ses cases, évoquant ainsi plus l’esthétique des premiers tomes de la série, que les deux tomes précédents. Le lecteur s’y habitue rapidement, oubliant au bout de quelques pages qu’il ne s’agit plus du même dessinateur. Le nouvel artiste va plus loin que de reprendre les éléments graphiques récurrents de la série (personnages, vêtements et accessoires), il parvient à reproduire le langage corporel des personnages, en particulier celui des trois gnomes Holibanoum, Bébé et Louroulou.


L’artiste se montre également à la hauteur des épreuves et des situations imaginées par le scénariste, toujours aussi inventif. Après la découverte des statues géantes flottant dans l’espace, les deux héros débarquent dans la Cité Nesga, sur la planète Kastus-Ignis. Ils n’y trouvent aucun habitant, en revanche ils sont pris à parti par l’incarnation de la cité elle-même. Celle-ci les informe qu’ils vont être soumis à des épreuves, et que tout échec les condamne à une mort dans d’atroces souffrances. Dans les faits, il revient à Alef-Thau de trouver comment résoudre des énigmes qui semblent impossibles. L’inventivité de Jodorowsky n’est plus à louer, que ce soit dans des associations psychédéliques, ou dans la cruauté. L’artiste sait donner forme à chaque exubérance : il les rend plausibles dans le cadre de ce récit de science-fiction, cohérentes avec l’environnement, acceptables sans besoin d’augmentation de suspension d’incrédulité consentie chez le lecteur. Ce dernier prend plaisir à découvrir la cité futuriste dépourvue d’habitants, l’hologramme flottant de la tête de ladite cité, l’architecture baroque de certains bâtiments, des créatures aux réactions improbables (la créature féline qui grandit jusqu’à être géante), un usage vif et percutant de la feuille de l’arbre de la Vérité au bout de la longue tresse d’Alef-Thau, une armée de bonhommes de neige pas commodes, une course de fuite digne d’Indiana Jones dans le temple maudit, un déplacement sur un tapis volant sous une nuée de flèches, un puit de lave en ébullition, et bien sûr le changement de registre graphique inattendu pour la dernière scène.



Les auteurs reprennent donc les éléments récurrents de la série. Le lecteur sourit de bon cœur quand le héros réfléchit et déduit des épreuves qu’il doit exister un quatrième chemin pour s’échapper d’une impasse. Son analyse l’amène à se dire que les gnomes ont été confrontés sur un sentier au feu, sur l’autre à l’eau et sur le troisième la terre. En effet les quatre éléments de la cosmologie de Platon ont régulièrement été à l’origine d’épreuves dans les tomes précédents. Par ailleurs, le scénariste reprend le principe de l’immortalité de Diamante qui veut toute personne qui l’assaille voit son attaque se retourner contre elle, et que l’héroïne s’en sort indemne. Très conscient de cette propriété, Alef-Thau commence par l’utiliser comme bouclier humain contre la nuée de flèches, puis il n’hésite pas à la lancer dans le puit de lave, une démarche bien morbide. Pour finir, c’est Diamante elle-même qui tire parti des conséquences d’un acte suicidaire de sa part. Le lecteur y voit bien là l’expression de toute la philosophie sous-jacente du scénariste : pour pouvoir progresser sur le chemin de la vie, dans l’éveil, il faut savoir mettre en jeu son intégrité physique, se mettre en danger physique, jouer sa vie même.


Ce dernier tome apporte encore plus que les précédents. Il peut se lire comme une aventure au premier degré, la quête pour devenir réel, et une résolution logique, plus qu’une simple pirouette élégante. Il peut également se lire comme la dernière étape de la quête d’Alef-Thau dans son devenir d’être humain, une pulsion irrépressible d’aller vers la vérité. Le lecteur remarque alors que les épreuves auxquelles la Cité-Nesga le soumet sont d’abord d’ordre intellectuel, avant de nécessiter des capacités physiques. Tout commence d’ailleurs par un Kōan : Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ? Il y a également la question de savoir si un verre sur un présentoir est à moitié plein ou à moitié vide. En considérant ces aventures sur un plan spirituel, les gnomes deviennent alors des incarnations des états d’esprit d’Alef-Thau, caractérisés par leur comportement, mus par une émotion principale. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur le statut très déconcertant des deux principaux personnages. Alef-Thau ressent qu’il n’est qu’une illusion dans son environnement : il souhaite atteindre le monde réel, et pour cela il affronte des épreuves qu’il ne peut résoudre qu’en reconsidérant le sens du langage et en pensant autrement pour dépasser une façon de pensée trop littérale. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la nature de Diamante, et sur son rôle. Son immortalité semble indiquer qu’il est possible de la considérer comme l’incarnation d’une idée, d’un concept immatériel et de ce fait immortel. Il fait alors sens que le héros la mette en danger, ou plutôt la mette à l’épreuve des risques qu’il prend pour elle. D’un autre point de vue, les possibilités d’action de Diamante en deviennent limitées par sa nature d’idée, de principe, de valeur : elle ne peut exister qu’à travers les actions d’un être humain qui la met en pratique, qui poursuit cet idéal.


Le lecteur aborde ce dernier tome avec tristesse, conscient de la disparition de son artiste, décédé à un jeune âge. Il sait gré au scénariste et à l’éditeur d’avoir mené à son terme la série, et au nouveau dessinateur d’avoir accepté de prendre le relais de son ami. Il se rend compte que la narration visuelle reprend les caractéristiques de celle d’Arno, respectueusement, avec la même capacité pour donner à voir ces aventures. Les auteurs savent mener à son terme cette quête de recherche de la vérité, d’atteinte de la réalité, avec une révélation élégante et pleine de sens à la fin, et des épreuves distrayantes et pénétrantes. Un peu plus près de la réalité.



mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !



mercredi 20 août 2025

Alef-Thau T06 L'homme sans réalité

C’est bien joli tout ça, mais on est encore des illusions !?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T05: L'Empereur boiteux (1989), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Où sont les belles prédictions ? Un vaisseau et une demi-douzaine de sphères sont en approche au-dessus du château de Tehetete. Dans l’enceinte fortifiée, se tiennent les gnomes, ainsi qu’Alef-Thau, Diamante, Louroulou. Le vieil immortel dépasse la tête en bas de la partie inférieure d’une sphère. Il ordonne à Diamante de rentrer chez elle, et tout de suite ! Elle répond qu’il n’en est pas question : elle ne veut plus jamais retourner là-haut, et elle demande à Alef-Thau de faire quelque chose. Le vieil immortel éclate de rire : il meurt d’impatience de voir ce que cette pauvre illusion qu’est Alef-Thau peut faire. Ce dernier s’adresse à la jeune femme : il est conscient qu’il ne peut rien faire et que le mieux est qu’elle parte, ça ne sert à rien qu’elle reste. Diamante se met à courir pour s’enfuir, suivie par Holibanoum. Les gnomes du château bandent leur arc et décochent des flèches en direction du vieil immortel, malgré les avertissements d’Alef-Thau. Celui-ci rit alors qu’il est touché : il est immortel et les blessures qu’il reçoit se répercutent sur ceux qui ont décoché les flèches. Diamante est parvenue à monter sur le chemin de ronde, toujours suivie par Holibanoum. Deux sphères tirent de petits missiles qui atteignent la muraille de plein fouet. Les robots entament la phase de récupération. Alors que Diamante et le gnome reprennent leurs esprits dans les décombres, un rayon provenant d’une sphère les font léviter et les aspire.



Voyant Diamante s’élever vers la sphère, Alef-Thau tombe à genou, l’épée de cristal à la main, totalement démuni. Alors que la jeune femme est avalée à l’intérieur de la sphère, le rayon disparaît et Holibanoum tombe dans l’eau d’une fontaine. Le vieil immortel donne l’ordre du rassemblent de toutes les unités, dans le vaisseau -mère. À l’intérieur de la sphère il accueille Diamante : il l’attendait et elle va assister à un beau spectacle. Elle lui rétorque qu’elle en a assez, qu’elle n’a plus rien à faire ici, que sa place est en bas, avec Alef-Thau. Il répond que son héros n’est qu’un guignol, et que l’immortalité il n’y a que ça de vrai. Elle se moque de lui en lui demandant s’il s’est vu avec son immortalité, un vrai macchabée ! Alors que ses compagnons lui ont appris à aimer, et que ça c’est la plus belle chose qui ait pu lui arriver. Le vieil immortel donne l’ordre de détruire Mu-Dhara. Le vaisseau-mère commence à produire une vibration et le château s’écroule en ruines. Les gnomes et Alef-Thau commencent littéralement à fondre, se liquéfiant chacun en une flaque de fluide vital. Bientôt seule la tête de d’Alef-Thau dépasse encore de sa flaque, ainsi que son épée.


À l’issue du tome précédent, le sort du mentor est pratiquement réglé, puisqu’il avait quitté sa forme physique et s’était réconcilié avec une personne importante. Dans le même temps, Alef-Thau est réuni avec Diamante, qualifiée de seule personne réelle de ce monde, et il dispose de deux bras et deux jambes, ce qui le rend plus valide qu’il n’a jamais été. C’est le moment que choisit le vieil immortel pour passer à l’action. Il s’agit d’un personnage mystérieux qui incarne la composante science-fiction du récit. Il a servi de mentor, ou plutôt de figure d’autorité pour Diamante lui dictant ce qu’elle doit faire, édictant sa raison d’être, à savoir régner sur cette planète appelée Mu-Dhara. La première séquence fait prendre conscience au lecteur qu’il a un point commun majeur avec la jeune femme : l’appellation Immortel est à prendre au pied de la lettre, ceux qui s’en prennent physiquement à lui subissent la blessure qu’ils ont infligée en retour, alors que lui reste indemne. Le scénariste continue de mener son intrigue tambour battant : le vieil immortel parvient à son but, c’est-à-dire faire enlever Diamante et la ramener dans le vaisseau-mère, en parallèle Alef-Thau se lance dans une quête pour délivrer sa bien-aimée. Le lecteur arrive à la dernière page totalement pris dans l’histoire, et il découvre la mention Fin du premier cycle en bas de la dernière case. Il peut s’en trouver quelque peu déstabilisé puisqu’il sait qu’il ne reste plus que deux tomes, ce qui fait un deuxième cycle beaucoup plus court.



Le lecteur retrouve également avec grand plaisir les personnages, à commencer par Alef-Thau. Celui-ci agit toujours comme le héros au cœur pur, se lançant dans l’aventure sans coup férir, accompagné d’un faire-valoir (non, ce n’est pas Diamante). Il a l’allure d’un jeune homme athlétique, ayant gagné en muscles. Il porte un costume à la couleur neutre, un haut sans manche assorti à son pantalon, une ceinture toute simple sans boucle apparente, et des sortes de chausses lacées par des bandelettes sur le mollet. Son apparence est complétée par sa belle tignasse blonde quelque peu rebelle, et sa longue natte qui lui descend jusqu’aux chevilles, se terminant par la feuille tranchante de l’arbre de sagesse, dont il ne fait pas usage dans ce tome. C’est un jeune homme plein de vitalité, vaillant et courageux, parfois en proie au doute. Le lecteur éprouve le plaisir indicible de le voir enfin complet sur le plan physique, en planche vingt-sept. Il a pleinement conscience qu’il s’agit vraisemblablement d’un état précaire et réversible, ce qui ne l’empêche pas de partager la joie du jeune homme. Il se rend compte qu’en planche quatorze il assiste à la résurrection du jeune homme, un processus récurrent dans la série. Alef-Thau est accompagné dans ses tribulations par le petit gnome Louroulou, servant de respiration comique de temps à autre, et très attachant par sa détermination parfois enfantine.


Les autres personnages s’inscrivent également dans la mémoire du lecteur. Grâce à un processus développé dans le tome précédent, Diamante continue de grandir plus vite que la normale, et elle atteint l’âge de jeune femme. Les auteurs se tiennent à l’écart de toute sexualisation à des fins de titillations gratuites à destination de jeunes lecteurs adolescents mâles. Elle est vêtue d’une manière similaire à celle d’Alef-Thau, avec une tunique qui lui laisse les jambes nues. Elle passe une partie de ce tome inconsciente, et donc en train d’être secourue par le héros, pour autant les rôles aurait pu être inversés, et Alef-Thau secouru par elle. Du fait de son rôle plus important, le lecteur prête plus d’attention au vieil immortel : un homme âgé décharné au torse nu (et l’avant-dernière séquence montre qu’il est entièrement nu), aux yeux globuleux, dont il manque la partie supérieure du crâne car son cerveau ainsi décalotté est relié à l’ordinateur ou aux commandes de sa sphère spatiale. Tout cela lui donne une allure de vieille momie manipulatrice et toxique, une sorte de vestige d’un autre âge qui aurait oublié de passer l’arme à gauche. Dans sa sphère, il est continuellement la tête en bas. Cette bizarrerie est expliquée lorsqu’il se retrouve désarmé face au héros : il explique que pour lui l’envers c’est l’endroit. Le lecteur prend cette déclaration dans un sens métaphorique, le sens des valeurs de cet individu étant inversé par rapport à celui des héros.



C’est reparti pour l’aventure : attaque d’un château-fort par des petits vaisseaux volants en forme de sphère, enlèvement de la belle jeune femme, destruction d’une planète, mort de la population, traversée d’un lac de fluide vital peuplé de créatures ectoplasmiques, infiltration du vaisseau-mère spatial, affrontement final contre le grand méchant, etc. Tout y est ! Comme à leur habitude, les auteurs mettent en œuvre les composantes récurrentes de la série : résurrection sous une forme ou une autre, corps astral pour échapper à une situation périlleuse, utilisation morbide de l’immortalité (Diamante se soumet au feu de soldats et même de chars, sachant qu’elle n’en mourra pas et que ses assaillants seront mortellement frappés en retour). Cette fois-ci les épreuves ne semblent pas passer par les quatre éléments (eau, terre, feu, air). En revanche, il est à nouveau question de la nature de ce monde. Pour commencer, le titre lui-même désigne ce questionnement : L’homme sans réalité. Ensuite, Alef-Thau est armée de son épée tout du long, et le lecteur se souvient qu’il s’agit de l’épée de cristal, qui s’est présentée comme la lumière, le seul être réel de cette planète. Le fluide vital joue à nouveau un rôle capital dans l’intrigue : le lecteur y voit plus une forme d’étincelle de vie de l’individu, qu’un fluide corporel reproductif… même s’il est question d’insémination d’un personnage et de sursemence. La dernière séquence amène effectivement une forme de clôture, pour ce premier cycle, tout en laissant en suspens la question de l’immortalité de Diamante, et l’interrogation sur la nature de la réalité, ou son corollaire sur ce qui est illusion. Toutefois, le lecteur se trouve bien incapable de deviner ce qu’il manque encore à Alef-Thau pour être complet.


Un tome qui marque la fin du premier cycle, avec des aventures haut en couleurs, une narration claire, inventive et divertissante. Des thèmes récurrents tels que la résurrection après des épreuves et une question sous-jacente de classe entre les immortels et le commun des mortels. Une promesse finale : d’ici peu, les personnages iront tous à la recherche d’une réalité.



jeudi 15 septembre 2022

Mister Mammoth 2

La vie est imparfaite. Ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre.


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut donc avoir lu premier avant : Mammoth T01. Sa première édition date de 2022. Matt Kindt a écrit le scénario, il a été dessiné et mis en couleur par Jean-Denis Pendanx. La traduction a été réalisée par Sidonie Van den Dries. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Dans la grande mégapole, Weezie est venue rendre visite à Mister Mammoth dans son bureau de détective privé. Ce dernier lui explique les déductions qu’il a faites à partir de la photographie que son client William Carona lui a remise. Celle-ci est une mise en scène : la date prouve qu’elle a été prise il y a plusieurs mois, et non la semaine dernière. On ne le fait pas chanter pour lui soutirer de l’argent. Il n’y a pas de Mr. X. Weezie lui demande pour quelle raison il lui aurait menti. Il explique. Carona pense pouvoir berner Mammoth. C’est typique des gens qui ont de l’argent. C’est l’homme le plus riche de la ville. Mais l’argent c’est comme les empreintes digitales. Les gens peuvent mentir. L’argent, jamais. La peur de la vérité conduit à la dissimulation. Le mensonge est un indice en soi. C’est l’espace en creux qui dessine les contours de la vérité. Pourvu qu’on sache le voir. Dans la rue, une personne sans domicile fixe dort à même sur le trottoir avec dans sa main gauche un petit sachet en plastique transparent contenant un cachet avec un étrange logo imprimé dans la matière. Dans l’immeuble, Mister Mammoth est monté et visite un appartement en désordre où il trouve un document révélateur.



Sur les quais désertés de la plateforme d’une station de ligne souterraine du métro, le détective privé Quinlan va ouvrir une consigne. À l’intérieur, il trouve plusieurs liasses de billets, quelques petites pochettes plastiques avec des comprimés portant le même logo, et un mot manuscrit : effacer l’ardoise. Le soir, Mister Mammoth remonte une rue pentue et pénètre dans une échoppe portant l’enseigne Fortune Teller. Il rentre dans une pièce éclairée de rouge sombre, décorée avec des tentures rouges et des accessoires ésotériques. Il est accueilli par Julia, la voyante. Mammoth est étonné qu’elle ne soit pas surprise de le voir. Elle lui rappelle qu’elle est une voyante. Il lui montre une photographie où un homme et une femme en blouse de laborantin sont en train de manipuler des tubes à essai et des éprouvettes. Il lui demande si elle connait un dénommé Will. Elle lui répond qu’elle n’aime pas les questions. Elle lui prend sa main droite posée sur sa table ronde, et lui remonte la manche pour lui lire les lignes. Elle découvre cinq cicatrices parallèles qui courent tout le long de son avant-bras. Une image s’impose à l’esprit de Mammoth : un garçon assis sur un siège, un casque avec des électrodes sur sa tête, dans un laboratoire. Julia lui demande si ça va. Une autre image : le même jeune garçon assis tout seul à une table dans une très grande salle de bibliothèque. Une main qui se pose sur son épaule. Une aiguille qui s’enfonce dans son avant-bras.


La première partie est pleine de mystères et de questions, incitant le lecteur à établir par lui-même des liens de cause à effet, de faire des déductions pour donner du sens à l’intrigue, au comportement des personnages, à la suite des séquences, à identifier les schémas narratifs. Ce second tome présente les mêmes caractéristiques narratives que la première moitié. Pour commencer, il se lit avec une facilité déconcertante, à bonne allure, sans pour autant donner l’impression d’être creux. L’artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste, avec un trait de contour assez fin, pas très appuyé, de rares aplats de noir, ce qui les rend très facile à lire. Chaque image semble naturelle et évidente. Au bout de quelques pages, cette facilité finit donner l’impression d’une faible quantité de cases par page, et d’une faible densité d’informations visuelles. Des cases de la largeur de la page, parfois avec un simple visage au centre. Il y a bien quelques cases comme ça, mais en fait le nombre de cases par page varie de deux à neuf le plus souvent entre cinq et sept. Les informations visuelles sont bien présentes, nombreuses et variées. Il suffit de regarder la deuxième planche et ses six cases : le sans domicile fixe allongé, sa couverture, son balluchon, son sac, la chaise à roulette, la borne incendie, la prise d’air, les déchets sur la chaussée, le petit sachet en plastique, le logo sur le comprimé, la façade de l’immeuble avec la gaine métallique, la fenêtre ouverte, la descente d’eau pluviale. La forme du récit incite le lecteur à consacrer un certain temps à la lecture du dessin en pleine page, en vis-à-vis pour repérer des indices.



Comme dans le premier tome, la narration visuelle apporte énormément d’informations de nature variée. Ne serait-ce que pour les lieux, le lecteur éprouve à chaque fois l’impression de s’y trouver aux côtés du ou des personnages : le bureau de détective dans une lumière tamisée, le quai de métro désert un peu inquiétant, le cabinet de madame Julia et sa chaude lumière rouge orangé, le palais où Mammoth apporte sa pierre sous une lumière crue du soleil, la grande pièce toute nue avec le grand tableau noir dans l’institut, le canot à moteur avec lequel Mammoth rejoint l’île sur une mer peu agitée, la salle d’étude et ses grands rayonnages dans le même institut, etc. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit inconsciemment sa lecture à intervalle régulier pour prendre le temps de savourer une case comme la vue du dessus des toits du quartier où se trouve le bureau de Mammoth, l’urbanisme de la rue en pente, les rayonnages de la bibliothèque qui semblent infinis dans le souvenir du garçon, les couleurs du vase en verre, la grande toile noire dans son cadre, accrochée au mur, les créations du verrier qui scintillent au soleil, etc. Sous des dehors doux et simples, les pages racontent énormément de choses, avec une évidence déconcertante. Les personnages disposent tous d’une véritable identité graphique, à commencer par Mister Mammoth avec sa très haute taille et sa carrure imposante, mais aussi Weezie, Quinlan et William Carona. Les gestes et les postures s’inscrivent dans un registre réaliste, sauf pour les scènes relevant du feuilleton télévisé, où ils sont plus gracieux.


Le lecteur est d’autant plus attentif aux dessins qu’il reprend cette histoire, bien décidé à identifier les schémas en relevant les indices, à découvrir le fin mot de l’histoire, tout en savourant l’effet de surprise créé par chaque scène. Première scène : Mister Mammoth se livre à des déductions, prouvant qu’il est le meilleur détective du monde. Puis il va chercher des indices dans une sorte de laboratoire peut-être clandestin, et il va consulter une voyante, remontant la piste de fil en aiguille. Il s’agit bien d’une histoire à base d’enquête. Dès la page neuf, un souvenir resurgit, de ce garçon subissant un traitement éducatif non conventionnel et non consenti. Il ne fait pas beaucoup de doute dans l’esprit du lecteur qu’il s’agit de Mammoth enfant. En pages quinze et seize, Mammoth est de retour dans cet étrange endroit à l’écart, une sorte de grand palais totalement désert qu’il a peut-être construit lui-même. En page dix-sept, la charmante jeune femme héroïne de feuilleton télévisé menace un homme d’un pistolet, dans un grand salon luxueux, et elle l’abat, puis roule son cadavre dans un tapis. Un cartouche de texte précise : son mari l’a obligée à quitter la zone de quarantaine. Ça fait tilt pour le lecteur : effectivement il avait été question de cette histoire et la quarantaine était mentionnée dans la première partie, et il avait même laissée cette femme dans un quartier pouvant être Chinatown ou peut-être Hong-Kong.



C’est sûr : il y a une trame de fond logique sur laquelle s’agencent tous ses événements, mais elle n’est pas accessible par la simple déduction, pour le lecteur. Qu’importe, le récit s’avère riche d’autres composantes. Il y a la dimension polar : le scénariste en manie les codes avec une belle élégance, comme les remarques sur les gens riches et leurs abus, ou celles sur le mensonge, celle sur la vérité qui devient autre chose transformée par les souvenirs et le temps qui passe. Le lecteur relève également des interrogations plus philosophiques. La question sur la contrepartie de l’amour, du bonheur. Le caractère imparfait de la vie : ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre. La manière dont on ne peut pas se débarrasser des choses qui nous déplaisent. Le lecteur note que plusieurs termes écrits directement dans le dessin sont restés en anglais, comme Fortune Teller, Foresight, The perfect frame. Il se dit que la traductrice n’a pas forcément pu rendre compte de la polysémie de certains termes anglosaxons. Par exemple, Perfect Frame peut se concevoir littéralement comme le cadre parfait, un cadre de tableau, ou de manière littérale comme un contexte parfait, celui de l’enquête pour en apprendre plus sur soi, ou de manière imagée comme étant également le piège parfait pour faire porter le chapeau à quelqu’un. Il est vraisemblable que Kindt ait joué sur la polysémie d’autres termes en anglais et que ça ne puisse pas être reproduit à la traduction. Et puis… comme à son habitude le scénariste boucle son récit : avec une scène d’explication comme dans un polar où le détective expose ce qu’il a compris, en montrant littéralement le meilleur détective du monde à l’œuvre, et il tient ses promesses de bien plus de manières que ce à quoi s’attendait le lecteur. Sans oublier de refaire le lien entre les éléments disparates comme ce palais et la situation de l’actrice. Le lecteur peut trouver à redire sur un ou deux détails, comme la mort de l’institutrice que Mammoth aurait dû pouvoir empêcher, mais il est subjugué par les différents niveaux de résolution.


Il ne fait pas de doute que les auteurs ont conçu leur récit d’un seul tenant et que le choix de le publier en deux tomes est celui de l’éditeur pour des questions de viabilité commerciale. Cela ne retire rien au plaisir de la lecture. Jean-Denis Pendanx réalise une narration visuelle épatante par son accessibilité et sa facilité de lecture, et par sa richesse. Matt Kindt a construit un polar comme il sait en mitonner, avec une véritable enquête, avec une accroche irrésistible, celle de voir à l’œuvre le meilleur détective du monde, en manipulant avec dextérité les conventions du genre, tout en développant une réflexion touchante sur la réalité, sur le pouvoir des histoires, sur les limites de la mémoire, avec à la clef un véritable meurtre parfait.