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mardi 7 avril 2026

Le premier voyage

Le regard est un magicien ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.


De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.



Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…


Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.



Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.


Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan.  En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.



En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.


En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.


Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.



jeudi 15 septembre 2022

Mister Mammoth 2

La vie est imparfaite. Ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre.


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut donc avoir lu premier avant : Mammoth T01. Sa première édition date de 2022. Matt Kindt a écrit le scénario, il a été dessiné et mis en couleur par Jean-Denis Pendanx. La traduction a été réalisée par Sidonie Van den Dries. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Dans la grande mégapole, Weezie est venue rendre visite à Mister Mammoth dans son bureau de détective privé. Ce dernier lui explique les déductions qu’il a faites à partir de la photographie que son client William Carona lui a remise. Celle-ci est une mise en scène : la date prouve qu’elle a été prise il y a plusieurs mois, et non la semaine dernière. On ne le fait pas chanter pour lui soutirer de l’argent. Il n’y a pas de Mr. X. Weezie lui demande pour quelle raison il lui aurait menti. Il explique. Carona pense pouvoir berner Mammoth. C’est typique des gens qui ont de l’argent. C’est l’homme le plus riche de la ville. Mais l’argent c’est comme les empreintes digitales. Les gens peuvent mentir. L’argent, jamais. La peur de la vérité conduit à la dissimulation. Le mensonge est un indice en soi. C’est l’espace en creux qui dessine les contours de la vérité. Pourvu qu’on sache le voir. Dans la rue, une personne sans domicile fixe dort à même sur le trottoir avec dans sa main gauche un petit sachet en plastique transparent contenant un cachet avec un étrange logo imprimé dans la matière. Dans l’immeuble, Mister Mammoth est monté et visite un appartement en désordre où il trouve un document révélateur.



Sur les quais désertés de la plateforme d’une station de ligne souterraine du métro, le détective privé Quinlan va ouvrir une consigne. À l’intérieur, il trouve plusieurs liasses de billets, quelques petites pochettes plastiques avec des comprimés portant le même logo, et un mot manuscrit : effacer l’ardoise. Le soir, Mister Mammoth remonte une rue pentue et pénètre dans une échoppe portant l’enseigne Fortune Teller. Il rentre dans une pièce éclairée de rouge sombre, décorée avec des tentures rouges et des accessoires ésotériques. Il est accueilli par Julia, la voyante. Mammoth est étonné qu’elle ne soit pas surprise de le voir. Elle lui rappelle qu’elle est une voyante. Il lui montre une photographie où un homme et une femme en blouse de laborantin sont en train de manipuler des tubes à essai et des éprouvettes. Il lui demande si elle connait un dénommé Will. Elle lui répond qu’elle n’aime pas les questions. Elle lui prend sa main droite posée sur sa table ronde, et lui remonte la manche pour lui lire les lignes. Elle découvre cinq cicatrices parallèles qui courent tout le long de son avant-bras. Une image s’impose à l’esprit de Mammoth : un garçon assis sur un siège, un casque avec des électrodes sur sa tête, dans un laboratoire. Julia lui demande si ça va. Une autre image : le même jeune garçon assis tout seul à une table dans une très grande salle de bibliothèque. Une main qui se pose sur son épaule. Une aiguille qui s’enfonce dans son avant-bras.


La première partie est pleine de mystères et de questions, incitant le lecteur à établir par lui-même des liens de cause à effet, de faire des déductions pour donner du sens à l’intrigue, au comportement des personnages, à la suite des séquences, à identifier les schémas narratifs. Ce second tome présente les mêmes caractéristiques narratives que la première moitié. Pour commencer, il se lit avec une facilité déconcertante, à bonne allure, sans pour autant donner l’impression d’être creux. L’artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste, avec un trait de contour assez fin, pas très appuyé, de rares aplats de noir, ce qui les rend très facile à lire. Chaque image semble naturelle et évidente. Au bout de quelques pages, cette facilité finit donner l’impression d’une faible quantité de cases par page, et d’une faible densité d’informations visuelles. Des cases de la largeur de la page, parfois avec un simple visage au centre. Il y a bien quelques cases comme ça, mais en fait le nombre de cases par page varie de deux à neuf le plus souvent entre cinq et sept. Les informations visuelles sont bien présentes, nombreuses et variées. Il suffit de regarder la deuxième planche et ses six cases : le sans domicile fixe allongé, sa couverture, son balluchon, son sac, la chaise à roulette, la borne incendie, la prise d’air, les déchets sur la chaussée, le petit sachet en plastique, le logo sur le comprimé, la façade de l’immeuble avec la gaine métallique, la fenêtre ouverte, la descente d’eau pluviale. La forme du récit incite le lecteur à consacrer un certain temps à la lecture du dessin en pleine page, en vis-à-vis pour repérer des indices.



Comme dans le premier tome, la narration visuelle apporte énormément d’informations de nature variée. Ne serait-ce que pour les lieux, le lecteur éprouve à chaque fois l’impression de s’y trouver aux côtés du ou des personnages : le bureau de détective dans une lumière tamisée, le quai de métro désert un peu inquiétant, le cabinet de madame Julia et sa chaude lumière rouge orangé, le palais où Mammoth apporte sa pierre sous une lumière crue du soleil, la grande pièce toute nue avec le grand tableau noir dans l’institut, le canot à moteur avec lequel Mammoth rejoint l’île sur une mer peu agitée, la salle d’étude et ses grands rayonnages dans le même institut, etc. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit inconsciemment sa lecture à intervalle régulier pour prendre le temps de savourer une case comme la vue du dessus des toits du quartier où se trouve le bureau de Mammoth, l’urbanisme de la rue en pente, les rayonnages de la bibliothèque qui semblent infinis dans le souvenir du garçon, les couleurs du vase en verre, la grande toile noire dans son cadre, accrochée au mur, les créations du verrier qui scintillent au soleil, etc. Sous des dehors doux et simples, les pages racontent énormément de choses, avec une évidence déconcertante. Les personnages disposent tous d’une véritable identité graphique, à commencer par Mister Mammoth avec sa très haute taille et sa carrure imposante, mais aussi Weezie, Quinlan et William Carona. Les gestes et les postures s’inscrivent dans un registre réaliste, sauf pour les scènes relevant du feuilleton télévisé, où ils sont plus gracieux.


Le lecteur est d’autant plus attentif aux dessins qu’il reprend cette histoire, bien décidé à identifier les schémas en relevant les indices, à découvrir le fin mot de l’histoire, tout en savourant l’effet de surprise créé par chaque scène. Première scène : Mister Mammoth se livre à des déductions, prouvant qu’il est le meilleur détective du monde. Puis il va chercher des indices dans une sorte de laboratoire peut-être clandestin, et il va consulter une voyante, remontant la piste de fil en aiguille. Il s’agit bien d’une histoire à base d’enquête. Dès la page neuf, un souvenir resurgit, de ce garçon subissant un traitement éducatif non conventionnel et non consenti. Il ne fait pas beaucoup de doute dans l’esprit du lecteur qu’il s’agit de Mammoth enfant. En pages quinze et seize, Mammoth est de retour dans cet étrange endroit à l’écart, une sorte de grand palais totalement désert qu’il a peut-être construit lui-même. En page dix-sept, la charmante jeune femme héroïne de feuilleton télévisé menace un homme d’un pistolet, dans un grand salon luxueux, et elle l’abat, puis roule son cadavre dans un tapis. Un cartouche de texte précise : son mari l’a obligée à quitter la zone de quarantaine. Ça fait tilt pour le lecteur : effectivement il avait été question de cette histoire et la quarantaine était mentionnée dans la première partie, et il avait même laissée cette femme dans un quartier pouvant être Chinatown ou peut-être Hong-Kong.



C’est sûr : il y a une trame de fond logique sur laquelle s’agencent tous ses événements, mais elle n’est pas accessible par la simple déduction, pour le lecteur. Qu’importe, le récit s’avère riche d’autres composantes. Il y a la dimension polar : le scénariste en manie les codes avec une belle élégance, comme les remarques sur les gens riches et leurs abus, ou celles sur le mensonge, celle sur la vérité qui devient autre chose transformée par les souvenirs et le temps qui passe. Le lecteur relève également des interrogations plus philosophiques. La question sur la contrepartie de l’amour, du bonheur. Le caractère imparfait de la vie : ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre. La manière dont on ne peut pas se débarrasser des choses qui nous déplaisent. Le lecteur note que plusieurs termes écrits directement dans le dessin sont restés en anglais, comme Fortune Teller, Foresight, The perfect frame. Il se dit que la traductrice n’a pas forcément pu rendre compte de la polysémie de certains termes anglosaxons. Par exemple, Perfect Frame peut se concevoir littéralement comme le cadre parfait, un cadre de tableau, ou de manière littérale comme un contexte parfait, celui de l’enquête pour en apprendre plus sur soi, ou de manière imagée comme étant également le piège parfait pour faire porter le chapeau à quelqu’un. Il est vraisemblable que Kindt ait joué sur la polysémie d’autres termes en anglais et que ça ne puisse pas être reproduit à la traduction. Et puis… comme à son habitude le scénariste boucle son récit : avec une scène d’explication comme dans un polar où le détective expose ce qu’il a compris, en montrant littéralement le meilleur détective du monde à l’œuvre, et il tient ses promesses de bien plus de manières que ce à quoi s’attendait le lecteur. Sans oublier de refaire le lien entre les éléments disparates comme ce palais et la situation de l’actrice. Le lecteur peut trouver à redire sur un ou deux détails, comme la mort de l’institutrice que Mammoth aurait dû pouvoir empêcher, mais il est subjugué par les différents niveaux de résolution.


Il ne fait pas de doute que les auteurs ont conçu leur récit d’un seul tenant et que le choix de le publier en deux tomes est celui de l’éditeur pour des questions de viabilité commerciale. Cela ne retire rien au plaisir de la lecture. Jean-Denis Pendanx réalise une narration visuelle épatante par son accessibilité et sa facilité de lecture, et par sa richesse. Matt Kindt a construit un polar comme il sait en mitonner, avec une véritable enquête, avec une accroche irrésistible, celle de voir à l’œuvre le meilleur détective du monde, en manipulant avec dextérité les conventions du genre, tout en développant une réflexion touchante sur la réalité, sur le pouvoir des histoires, sur les limites de la mémoire, avec à la clef un véritable meurtre parfait.



mardi 6 septembre 2022

Mister Mammoth T01

Les histoires sont les meilleurs des médicaments.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Sa première édition date de 2022. Matt Kindt a écrit le scénario, il a été dessiné et mis en couleur par Jean-Denis Pendanx. La traduction a été réalisée par Sidonie Van den Dries. Il compte quarante-cinq pages de bande dessinée. La première édition comprend également un cahier graphique de huit pages, dont une planche avec les esquisses graphiques du personnage réalisées par Kindt.


À New York, le soir, dans un bar appelé The little Montmartre, un téléviseur diffuse un film ou un reportage à la télé : une jeune femme monte à cheval et galope. Elle approche d’un château, et un homme armé d’un pistolet s’avance vers elle se met à courir. Par un beau matin de mai, on aurait pu apercevoir une jeune et svelte cavalière, chevauchant une belle jument alezane dans les avenues fleuries du bois de Boulogne. Elle part pour une mission au cœur de la ville. On aurait pu l’apercevoir si elle ne s’était évertuée à rester dans l’ombre. La zone de quarantaine est interdite aux visiteurs. C’est une mission périlleuse. Et au fond, elle se demande à quoi bon tous ces efforts. Elle a tout de même été chassée, par son propre mari, qui plus est. Les médecins lui avaient diagnostiqué une maladie mentale. Un diagnostic arbitraire, selon elle. Dans le but de l’éloigner, de la contrôler. C’est pourquoi elle prenait tous ces risques. Même celui de tuer. Ce qu’elle avait prévu était un meurtre parfait. Mais comme l’avait mentionné Voltaire, le mieux est l’ennemi du bien. C’était ainsi. Elle ne commettrait pas le crime parfait. Elle voulait juste réussir son coup. En fait le téléviseur se trouve par terre, couché sur le côté, dans la salle où les tables et les chaises ont été renversées par une violente bagarre qui est en train de se poursuivre à l’extérieur.



En bas de l’escalier qui mène à la porte d’accès du bar, une demi-douzaine d’individus gît par terre, en train de se remettre de la dérouillée qu’ils viennent de prendre. Quelques pas plus loin, la bagarre continue de plus belle, avec une autre demi-douzaine d’individus s’en prenant à un individu de grande stature, lui criant dessus qu’ils lui diront qu’ils veulent regarder le match, et il devra les laisser regarder le match. Alors qu’ils s’acharnent sur Mister Mammoth à terre, des sirènes retentissent. Ils décident de mettre les bouts. Celui-ci se redresse péniblement, en marmonnant que ce n’était pas un soap, mais un polar existentiel, une comédie dramatique. Il se relève avec difficulté, il titube quelques pas, il chute lourdement sur le trottoir. Il prononce le mot Maman, comme un petit garçon qui se relève la nuit et qui trouve sa mère inconsciente. Le lendemain, le visage déformé par les hématomes, Mister Mammoth se trouve à son poste, sur son fauteuil dans son bureau d’agence de détective privé. En face de lui se trouve monsieur William Carona. Ce dernier évoque les qualités de Mister Mammoth : son intelligence, la plus remarquable qui se soit jamais soumise au processus de déduction. Il souhaite l’engager pour savoir qui l’a pris en photo et pourquoi.


Matt Kindt est l’auteur complet, scénario & dessins, de la série Mind MGMT (2012-2015), un récit extraordinaire entre espionnage, anticipation et existentialisme, ainsi que de nombreux autres comics. Il s’est associé avec l’éditeur Futuropolis pour écrire sa première bande dessinée dans un format franco-belge, en deux tomes, dessinée par un autre artiste. Comme à son habitude, il inscrit son récit dans un genre bien typé, celui du polar avec un détective privé au physique très imposant, en mettant en œuvre les conventions propres à ce genre : mal-être du personnage principal jusqu’à provoquer une bagarre pour se faire dérouiller, enquête avec un client mystérieux qui lui déclare avoir été suivi sans raison apparente, avec juste un cliché photographique pour le prouver, recherche d’indices en commençant par la provenance de la photographie, puis en confrontant son client avec des informations qu’il avait cachées, une jeune femme déchue d’un haut statut social travaillant comme hôtesse dans un club de jazz. L’artiste joue lui aussi des conventions visuelles du polar : la bagarre de rue avec des coups de poing bien sentis, un peu de sang sans exagération, des individus à l’allure évoquant les séries télé américaines urbaines des années 1970, la silhouette haute et massive, très imposante du privé au visage fermé, avec son feutre mou de rigueur, l’apparent calme détendu du client que lui donne sa richesse, le club de jazz à la lumière orangée, chaude et vénéneuse, la pénombre de la ruelle où se déroule la bagarre fortement contrastée avec la lumière trop forte du jour radieux. Du pur polar dans tout ce qu’il peut avoir d’archétypal.



Toutefois ce registre évident de polar est contrarié dès la première page, avec le premier phylactère : par un beau matin de mai. Cette cavalière sur sa monture, avec des dessins qui ne montrent d’abord qu’une vague silhouette bleutée sur fond vert, pour se faire de plus en plus précis, des images sur un écran de télé, une histoire fictive dans l’histoire de l’enquête. Le lecteur met ces quelques cases quelque part au fond de sa mémoire, pour mieux savourer les conventions du polar. Page 10, il découvre quatre cases avec un petit garçon réveillé la nuit : la mise ne scène lui fait comprendre qu’il s’agit vraisemblablement de Mister Mammoth encore enfant, un souvenir traumatique. D’un autre côté le privé traumatisé par son enfance, cela s’inscrit également dans la liste des conventions du genre. L’enquête commence pour de bon avec le client dans le bureau du détective privé en page 11, pas de femme fatale, mais un décalage entre l’élégance et la décontraction de William Carona, et la tronche salement amochée de Mammoth et son visage dur et fermé. Une nouvelle sortie de route en pages 23 à 27 : Mammoth est sortie de la ville en voiture et il travaille avec masse et burin dans une immense zone dégagée après une forêt luxuriante, pour apporter des pierres à un édifice à la construction déjà bien avancée. De très belles pages, avec des couleurs rendant bien compte des ambiances lumineuses, celle verte et ombragée sous les frondaisons, celle plus lumineuse à découvert, mettant en avant la force physique du personnage, ainsi que la chaleur.


Puis page 37, l’intrigue repasse à la jeune femme du début pendant six pages. Une narration visuelle envoutante avec une progression dans un égout, et une sortie dans un quartier totalement différent de la ville, très inattendu. Le nombre de cases par page n’est pas très élevé : entre trois et sept, donnant de la place à l’artiste qui la met à profit avec des cases présentant une bonne densité d’informations visuelles, et à nouveau un beau travail sur les couleurs pour rendre compte des enseignes au néon, tranchant sur la grisaille des façades des immeubles. Les quatre dernières pages reviennent au petit garçon avec à nouveau une ambiance lumineuse différente, un contraste entre la grisaille différente, plus froide, des appareils technologiques, et le vert plus chaud d’une toile accrochée au mur. Une image très déconcertante qui semble être un visage se surimposant à l’image d’une autre toile, à moins qu’il ne fasse partie de cette même toile. En repassant en revue ces pages, le lecteur prend mieux conscience que derrière la facilité de lecture de chaque case, de chaque page, se trouvent de nombreuses informations visuelles distillées avec une évidence qui relève d’un art consommé de la narration visuelle.



Le lecteur familier de l’œuvre de Matt Kindt ne se retrouve pas déstabilisé par cette alternance inattendue entre l’enquête sur un mode Polar très classique et ce qui semble relever de souvenirs, d’une autre dimension fictionnelle pour les aventures de la jeune femme, ou peut-être de visions oniriques. Il peut également avoir à l’esprit que tous les narrateurs ne sont pas forcément fiables, voire que ce qui est montré peut être trompeur, soit sublimé par rapport à la réalité ou une vue de l’esprit, la façon pour un individu de se voir, en décalage avec la réalité. D’ailleurs, certaines phrases éparses semblent bien lui suggérer ces façons de voir. Les médecins lui avaient diagnostiqué une maladie mentale. Vous devriez vous faire payer une fortune, vivre dans un château. On se construit tous des fictions, des versions améliorées de la vérité. On les bâtit petit à petit. J’aime à penser que ces fictions finissent par refléter une certaine vérité. Ou peut-être… Les histoires sont les meilleurs des médicaments. Ces petites remarques en passant finissent par produire un effet cumulatif : et si ? Qui se raconte une histoire ? Chaque personnage ne se verrait-il pas en héros de sa propre histoire personnelle ? La jeune femme sur son cheval ne serait-elle pas là même que Vera ? D’ailleurs, William Carona se fait des histoires d’avoir reçu une photographie de lui en pleine rue, et qu’en est-il ? D’une certaine manière, Mammoth ne serait-il pas en train de se bâtir un château en Espagne ? La subtilité narrative se trouve dans le fait que ces questionnements proviennent aussi bien de ces quelques petites phrases que d’échos visuels discrets d’une case à une autre.


Une bande dessinée qui se lit très rapidement, des pages très agréables à l’œil d’une simplicité évidente, une histoire d’enquête qui semble aussi cliché que prétexte, pour un premier tome qui semble un peu creux et pas très cohérent. Mais certaines remarques restent en tête du lecteur, et certaines images décalées finissent par prendre sens. Le lecteur se dit que la forme artificielle de la narration et les intrigues secondaires déconnectées se répondent dans une thématique sur la manière de se représenter la réalité. Il se dit que Jean-Denis Pendanx raconte beaucoup de choses avec les images, ce qui donne cette impression de lecture facile, et que Matt Kindt joue avec élégance sur son thème favori qui est celui de la perception partielle et partiale de la réalité par l’être humain, ce qui en induit une compréhension déformée par les émotions et les sensations. Chaque individu se raconte sa propre histoire, ce qui est à la fois une maladie et un médicament.