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jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.



lundi 23 décembre 2024

Le Monstre

Son haleine fétide est déjà sur vous.


Cette anthologie regroupe quatre récits courts de l’auteur. Son édition originale date de 2018. Elles ont été réalisées par Paolo Eleuteri Serpieri (1944-), pour le scénario et les dessins, ainsi que pour la couleur des deux dernières histoires. Ce tome comprend cinquante-et-une pages de bande dessinée.

Trois femmes, paru en 1979, quatorze pages. Un homme bien habillé se tient devant six autres et leur tient ce langage : Messieurs, Raton est encore une ville frontière et la vie n’est pas facile dans ces contrées. C’est pour cela que les pionniers ne voulaient ni femmes, ni enfants, mais la situation a changé, tout est calme. C’est pour cela que leur société a été chargée de trouver des jeunes femmes qui aient le goût de l’aventure et des facultés d’adaptation et qui soient disposées à devenir les compagnes de ces hommes courageux ! Abilene, à la fin du dix-neuvième siècle, c’est désormais une grande ville qui a prospéré grâce à ses marchés aux bestiaux. Dans la ville, deux hommes discutent accoudés à la barrière d’un enclos à bétail. Le premier dit à l’autre que ce troupeau doit arriver sur pieds à Raton, et il lui recommande de ne pas trop les fatiguer, ils payent un demi-dollar la livre et ce n’est pas rien. Son interlocuteur le rassure : il connaît son métier et Allen aussi.



Serpieri est peut-être plus connu pour sa série Druuna, mêlant science-fiction et érotisme. Auparavant, il a réalisé de nombreux récits de western, dont ce tome en présente un échantillon. Le lecteur commence par découvrir des dessins en noir & blanc, un peu austères pleins de textures, avec un niveau de détails impressionnant, bien dosé. Il commence par s’attacher à la représentation des tenues vestimentaires : les hommes d’affaires en habit de ville, les cowboys, et les femmes en robe, en jupe et même une en pantalon. Il apprécie le soin apporté à rendre la texture du tissu, différente pour les jeans et pour les foulards, ou encore pour les Stetsons. Il regarde aussi bien les ceinturons, les holsters et les revolvers que la selle des chevaux, leur harnachement, et les accessoires accrochés comme une gourde. Il remarque que l’artiste préfère dessiner les grands espaces que les zones urbaines, tout en prenant soin de placer le bon accessoire. Le dessinateur sait montrer des individus avec des morphologies diversifiées, des visages uniques, les rendant immédiatement indentifiables, même si tous les personnages ne sont pas nommés.


Cette première nouvelle se base sur un fait réel : l’appel aux femmes pour rejoindre les colons sur la Frontière, une position peu flatteuse pour elles. En effet, elles sont traitées comme du bétail : elles doivent arriver en bon état à la livraison, tout comme les cowboys accompagnant un troupeau de vaches doivent les ménager pour ne pas obérer leur valeur marchande. En peu de pages, l’auteur présente cinq femmes aux origines sociales différentes, aux caractères différents, et aux motivations différentes, une rare efficacité narrative. Le lecteur pressent qu’il s’agit d’une histoire à chute, avec une justice immanente à la clé, ou une fin ironique. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un récit féministe prenant en compte les diktats d’une société accordant beaucoup de valeur à la virilité, ou bien l’introduction à une série qui serait très prometteuse, mais jamais réalisée.


Un vieux peintre de l’ouest, 1979, douze pages. Dans une zone sauvage un cowboy se tient bien droit assis sur un rocher, son chapeau sur les genoux. En face de lui un homme âgé est train de peindre son portrait sur une petite toile posée sur un chevalet. Le cowboy se déclare très satisfait du résultat. Dans le bureau du shérif de Strawan, Buck est interrogé : il répète qu’il ne sait rien de l’attaque de la diligence, ce jour-là il était à Abilene à la foire aux bestiaux. Le shérif lui décoche un coup de poing au visage, puis un crochet du droit dans le ventre. Il exige le nom du complice ; Buck finit par lâcher le morceau : Track Stockie.


Le changement dans la continuité : toujours l’ouest américain et la prédominance des grands espaces sauvages, mais plus aucune femme à l’horizon, sauf dans la foule des curieux venus assister à la pendaison. L’auteur surprend son lecteur d’entrée de jeu avec un personnage à la profession inattendue : un vieil homme exerçant le métier de portraitiste. Quelle curieuse idée, et en même temps pourquoi pas : un peintre itinérant au far-west. Un chasseur de primes un peu trop confiant, et une sombre histoire de vengeance bien tordue, d’une forme différente de celle de la première histoire, un plat qui se mange plus froid. Le lecteur retrouve l’évocation de l’ouest sauvage attendue : des grands espaces, magnifiés par la présence incongrue d’un être humain perdu dans cette immensité, ou par une chevauchée paisible. Les tenues de Western : pantalon en tissu résistant, chemise informe et gilet de rigueur, chapeau pour se protéger du soleil, les bottes, le ceinturon avec les cartouches, le holster et le revolver, la couverture attachée à l’arrière de la selle, tout est conforme à l’imaginaire associé à ce genre. Le lecteur apprécie également le sens du détail : le petit tabouret avec paillage pour le peintre, les gants du chasseur de primes, les tenailles du maréchal-ferrant, la cafetière à même le feu de camp, le tonnelet sur le comptoir, etc.


À nouveau, l’auteur raconte une intrigue bien dense en un nombre compté de pages. Le lecteur le ressent : il faut que ça avance. Pour ça, le scénariste intègre des faits passés dans la discussion, ne pouvant pas tout montrer dans sa narration visuelle. Il joue habilement avec les conventions du genre : le beau chasseur de primes avec une vraie morale, mais peut-être pas si futé que ça, le vieux peintre peut-être pas si inoffensif que ça, et à nouveau une ouverture finale inattendue. L’auteur raconte une histoire surprenante sur la base des conventions de genre Western, avec une narration visuelle consistante assurant une reconstitution historique solide.



L’homme qui n’avait pas de pouces, 1980, dix-neuf pages. L’étrange caravane, à peine visible, avance lentement dans la plaine. Des spectres errant épuisés, sans but, en silence… Angie, une femme blanche habillé en Indienne, repense à son histoire, comment elle en est arrivée là : la dureté de son père fermier, son mariage à Jeune Bison des Crow Absaroka, son viol par Face Jaune… Au temps présent, elle voit arriver un cavalier : un homme à qui il manque les deux pouces.


L’arrivée de la couleur : un changement d’autant plus saisissant que Serpieri mêle élégamment un discret détourage par un trait souvent coloré, et la technique de couleur directe, avec une palette originale. La couleur du ciel oscille entre une approche réaliste et une approche expressionniste. Le rendu de l’herbe de la prairie est incroyable : entre réalisme et composition se mariant avec le ciel, effet monochrome avec nuances d’une même couleur pour le passé (vert d’eau) et expressionnisme pour la rage qui habite Angie pour finir (entre orange et sépia). Les représentations restent dans un registre réaliste et descriptif, composant une reconstitution historique très solide et consistante, habitée par des émotions qui colorent les cases.


Dans un premier temps, le lecteur peut se focaliser sur les aspects sensationnalistes de la narration : des formes de sadisme psychologique, d’humiliation d’une femme et de nudité féminine. Ces composantes sont bien présentes de manière explicite. Dans un second temps, il ressort que ces comportements correspondent à l’époque et au lieu, une société violente, où les conflits se règlent avec des armes à feu. Dans le même temps, le récit est raconté du point de vue d’Angie, qui ne se perçoit pas comme une victime : elle a intégré les conséquences d’un fonctionnement où règne la volonté du plus fort, elle s’y est adaptée, acceptant les relations sexuelles imposées, et elle agit en conséquence. Dans le même temps, le prix à payer par elle, par les autres finit par dicter leur comportement. Un récit qui peut apparaître racoleur en apparence, qui s’avère sophistiqué et intelligent.



Le monstre, 1984, six pages. Dans une zone sauvage montagneuse, Mike et Zeb, deux cavaliers approchent de leur destination. Zeb indique que ce coin lui fiche la trouille, il a comme un pressentiment. L’autre le rembarre sèchement : l’or est tout proche et il ne se laissera pas impressionner par des superstitions. Mike détecte une construction bizarre qui ressemble à un vieux temple mexicain : il est certain qu’il doit cacher l’entrée de la grotte. Zeb sens une odeur, une infection plus ils avancent. Il se demande où sont planqués Jim et Sam.


Le récit le plus court, avec une trame très classique : l’obsession du trésor qui aboutit à la ruine des individus, avec une touche surnaturelle, sans élément érotique. Le rendu du paysage montagneux est magnifique : entre la texture des rochers qu’ils soient naturels ou taillés, la couleur de la roche avec les effets de luminosité qui rehausse les reliefs. La mise en scène est d’une efficacité exemplaire, pour cette scénette avec trois personnages. Leurs visages burinés expriment la dureté de leur vie, et leur personnalité rigide qui en résulte. Le lecteur se sent complètement emporté par la détermination de Mike à aller jusqu’au bout, par le doute de Zeb qui est prêt à renoncer devant le dernier obstacle, par le calme du vieil homme, une assurance et une sagesse qui proviennent de l’expérience. La chute est à la fois sans surprise, et à la fois inéluctable, d’une justesse évidente.


Quatre histoires brèves de type Western : le lecteur y trouve les conventions de genre qu’il vient y chercher, comme les cowboys, les grands espaces, les chevauchées, les (Amér)Indiens, les troupeaux de bétail, et une société où règne la loi du plus fort. Il y trouve également les dessins ciselés de Serpieri, une femme à la beauté incroyable, la réalité d’une violence sadique s’exerçant contre les uns et les autres. Emporté par la consistance de la reconstitution historique, il s’immerge dans des histoires courtes et denses, avec des personnages étoffés, une savante mise en œuvre de la psychologie et de la nature humaine, et des pages magnifiques.



mardi 6 février 2024

Les chevaux

L'amour brisé et la chute


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première publication date de 2023. Cette bande dessinée a été réalisée entièrement par Vincent Vanoli, pour le scénario et les dessins. Elle comprend quatre-vingt-six pages. Il a été publié dans la collection Côtelette de l’Association.


Dans une vaste prairie légèrement vallonée, un cheval avance en toute liberté. Après avoir effectué un petit saut, il redresse la tête et se met à galoper. Il dévale ainsi une douce pente herbue. Il parvient à une petite mare. Il baisse la tête jusqu’au niveau de l’eau et il se met à boire. Le lieu est tranquille et totalement désert, sans autre animal visible. Le ciel se couvre et la luminosité baisse un peu, le cheval continuant à se désaltérer. Il finit par relever la tête et regarder autour de lui. Un détail retient son attention. Il remarque un peu plus loin dans la mare, un petit cheval à bascule en bois, pour enfant, incongru dans cette immensité naturelle. Il relève encore la tête, le museau pointé vers le ciel pour hennir. Il fait quelques pas dans la mare toujours en regardant le ciel, peut-être un vol d’oiseaux. Puis il reprend sa marche au pas, ou au trot, plus calmement en remontant une pente douce. Parvenu au sommet, il jette un coup d’œil alentour comme pour examiner le paysage. Il évoque une peinture rupestre de cheval, à la fois majestueux et énigmatique. Il recommence à avancer et se dirige vers l’orée d’un bois de pins, dépourvus de branche basse. Il se tient devant la première rangée d’arbres, immobile, sans pénétrer à l’intérieur du bois, entre les troncs. Il regarde devant lui, guettant peut-être un signe un mouvement entre les troncs. Il ne distingue rien, rien d’autre que ces troncs dénudés. Il finit par se cabrer dans un mouvement vers l’arrière, et il repart au galop dans la direction d’où il est venu, laissant le bois derrière lui.



Comme par enchantement, des créatures semblent sortir de derrière les troncs : des êtres humains nus des deux sexes, avec une tête de cheval montée sur un large cou. Ils marchent debout sur leurs jambes comme des hommes, se jetant un coup d’œil les uns les autres., posant parfois une main sur un tronc. Ils se mettent à courir d’un commun accord, en prenant la direction empruntée par le cheval. Ce dernier continue d’avancer au pas ou au trot, une mouette semblant le suivre à quelque distance. Il parvient à une zone dépourvue d’herbe, peut-être sablonneuse, sur laquelle se trouve une barque et un navire échoués. Le cheval ralentit l’allure et passe à côté. Il prend conscience d’une présence derrière lui, à quelques dizaines de mètres. Les hommes-chevaux l’ont suivi et se rapprochent à leur tour de deux bateaux échoués. Le cheval se tient immobile les regardant s’approcher. Ils n’ont pas perçu la présence d’une silhouette féminine en robe sur le pont du navire. Le groupe d’hommes-chevaux se tient face au cheval, cinq mètres les séparant. L’un d’eux met les mains en avant comme un signe vers le cheval. Celui-ci rapetisse jusqu’à ne plus faire qu’une dizaine de centimètres de hauteur, devenu un cheval miniature.


Un ouvrage bien curieux qui sort du moule, déjà par sa taille, moitié moindre que celle d’une bande dessinée classique. Ensuite, il est entièrement dépourvu de mots, si ce n’est pour trois unes de journaux vers la fin de l’histoire. Ensuite pour sa mise en page : chaque page comporte deux cases de la largeur de la page, souvent de même taille, parfois une un peu plus haute que l’autre de quelques millimètres. Il n’y a pas d’introduction, ni de texte sur la quatrième de couverture : tout est laissé à l’imagination du lecteur, à l’exception de ces trois titres de journaux. Par ailleurs, le récit commence manière naturaliste en suivant ce cheval qui semble tout à fait ordinaire, pas de capacité physique inattendue, pas de degré de conscience humaine. Et il prend rapidement une tournure fantastique avec ces créatures humanoïdes à tête de cheval, pas des centaures. Le lecteur ne peut pas s’y tromper car des centaures apparaissent à partir de la page trente-quatre, respectant la forme classique d’un tronc, de bras et d’une tête d’être humain sur un corps de cheval. Une dizaine de pages avant, une femme totalement humaine fait son apparition dans le récit, vêtue d’une robe et d’un chapeau d’une autre époque, avec un sac et un parapluie comme accessoires. Elle prend le car à une station-service moderne, et arrive dans une maison isolée où logent des personnes de petite taille. Entre onirisme et fantasmagorie cryptique.



Il est vraisemblable que le lecteur ait été attiré vers cet ouvrage, soit par le créateur dont il a déjà pu apprécier d’autres œuvres, soit par la collection Côtelette dont il sait qu’elle s’écarte des sentiers battus. Dans les deux cas, il est servi, en particulier pour emprunter des chemins narratifs peu fréquentés. Il retrouve aussi certaines caractéristiques des dessins de Vincent Vanoli : des traits de contour semblant parfois mal assurés, des cases qui peuvent sembler chargées, soit par les nuances de gris omniprésentes un peu estompées par un chiffon, soit par une forte densité d’informations visuelles. Ainsi le cheval galope sur la plaine : les nuances de gris dessinent ses formes, le volume de son ventre, complètent l’espace entre les traits qui figurent la forme générale de sa crinière et de sa queue, rendent compte de l’éclairement et des zones d’ombres. Les hautes herbes sont représentées par des traits de crayons plus ou moins rapprochés, à la consistance également renforcée par des zones grisées plus foncées que les parties du cheval au soleil. Dans le lointain, le lecteur distingue des petites montagnes, plus foncées que le cheval, mais plus claires que l’herbe, et dans la partie supérieure de la case le ciel grisé en dégradé, plus clair que la robe du cheval. Certaines cases peuvent également présenter un grand nombre d’informations visuelles, telle celle consacrée à l’intérieure de la gare routière. Dans une seule case, le lecteur y distingue une dizaine de personnes, entre celles debout appuyées sur une table haute pour boire une boisson chaude, la serveuse avec un plateau à la main, un voyageur qui arrive en portant sa valise, un ruban de fanions accroché au plafond, des tabourets hauts pour prendre place au comptoir, etc.


Dans un premier temps, le lecteur connaissant cet auteur se trouve fort surpris qu’il n’ait pas affublé ses personnages de ces nez à la forme si caractéristique évoquant la trompe enroulée d’un papillon. À peine l’artiste a-t-il allongé quelques nez des voyageurs dans l’autocar, même pas ceux des personnes de petite taille. La narration visuelle s’avère fort facile à suivre, avec des liens de cause à effet évidents d’une case à l’autre. Pour commencer, le récit se déroule dans un ordre chronologique du début jusqu’à la fin, avec des cases qui se succèdent à quelques secondes, certaines à plusieurs minutes d’intervalle ou quelques heures, toujours avec une continuité de lieu, ou d’action d’un personnage. La progression du cheval dans ce milieu naturel se déroule de manière linéaire, chaque déplacement s’enchaînant avec le précédent, chaque attitude du cheval se déduisant organiquement de celle de la case précédente. Le lecteur l’observe en train de bouger, se prêtant au jeu. L’absence de mots, la nature animale du personnage incitent le lecteur à s’interroger sur ce qui lui est montré, sur la raison pour laquelle l’auteur lui montre cette séquence, sur l’interprétation qu’il doit en faire, sur les éléments signifiants à retirer de chaque case, de leur succession. N’ayant que le titre pour le guider, il ne sait trop que penser de ce qu’il lit, et il accorde plus d’attention à chaque image pour ne pas rater un élément signifiant. La présence du cheval à bascule pour enfant l’incite à y voir soit un élément onirique, soit la manifestation d’un souvenir, soit encore un objet mis au rebut donnant une indication sur l’environnement. L’apparition des hommes-chevaux oriente son interprétation vers l’onirisme, car rien ne semble pointer vers un mythe ou de la science-fiction. Il s’amuse alors à imaginer des lectures possibles pour ces êtres, mais faute d’indice il se laisse porter par les actions. Il lève les sourcils encore un peu plus quand apparaît le premier personnage pleinement humain, cette femme avec un accoutrement d’un autre temps, son sac à la forme caractéristique, et son parapluie révélateur : un hommage littéral à Mary Poppins, en provenance du film de 1964, réalisé par Robert Stevenson (1905-1986). Le lecteur sourit en découvrant que cette femme, jamais nommée, prend le car, un mode de déplacement déjà évoquant une similaire quand Vincent enfant prend le bus dans La grimace (2021).



Le lecteur quitte presque à regret cette succession de scènes déconcertante avec des moments également déconcertants : la présence du cheval à bascule, l’existence des hommes-chevaux, le cheval qui rapetisse, la transformation en centaure, le franchissement d’une rivière par un canot servant de bac, le voyage en autocar, une dame baissant sa culotte pour faire pipi dans un champ… La solidité du fil narratif principal permet au lecteur de se mettre dans un état entre la lecture automatique et la transe pour favoriser les associations d’idées, pour sortir d’une lecture purement réfléchie et rationnelle, générant un ressenti très agréable, sensiblement différent de l’expérience d’une lecture classique. Dans le dernier quart du récit, il découvre le sens concret de cette balade au fil de l’eau (ou du galop), les faits concrets qui ont suscité cette rêverie. Il y perçoit un hommage à une forme bien particulière de divertissement, peut-être à un artiste spécialisé dans cette forme de création. Puis, il se dit que le plaisir qu’il a pris à laisser son esprit vagabonder était bien réel, et que cette révélation ne l’obère en rien. Voire il reparcourt tout ou partie du début du récit en se rendant compte qu’il peut faire fi de son ancrage dans l’histoire personnelle d’un individu, et y prendre à nouveau autant de plaisir.


Un titre succinct, une image de couverture cryptique avec ces deux créatures chimériques. Une lecture facile et rapide car dépourvue de mots, avec un fil directeur très solide et des liens de cause à effet immédiats d’une case à l’autre. Des dessins qui invitent à la rêverie, qui la stimulent et la nourrissent, mettant le lecteur dans un état d’esprit inhabituel, entre lecture ludique et rêverie éveillée. Une fin qui apporte un sens concret à la balade, sans gâcher son onirisme, sans invalider le plaisir de la fugue.



mardi 6 septembre 2022

Mister Mammoth T01

Les histoires sont les meilleurs des médicaments.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Sa première édition date de 2022. Matt Kindt a écrit le scénario, il a été dessiné et mis en couleur par Jean-Denis Pendanx. La traduction a été réalisée par Sidonie Van den Dries. Il compte quarante-cinq pages de bande dessinée. La première édition comprend également un cahier graphique de huit pages, dont une planche avec les esquisses graphiques du personnage réalisées par Kindt.


À New York, le soir, dans un bar appelé The little Montmartre, un téléviseur diffuse un film ou un reportage à la télé : une jeune femme monte à cheval et galope. Elle approche d’un château, et un homme armé d’un pistolet s’avance vers elle se met à courir. Par un beau matin de mai, on aurait pu apercevoir une jeune et svelte cavalière, chevauchant une belle jument alezane dans les avenues fleuries du bois de Boulogne. Elle part pour une mission au cœur de la ville. On aurait pu l’apercevoir si elle ne s’était évertuée à rester dans l’ombre. La zone de quarantaine est interdite aux visiteurs. C’est une mission périlleuse. Et au fond, elle se demande à quoi bon tous ces efforts. Elle a tout de même été chassée, par son propre mari, qui plus est. Les médecins lui avaient diagnostiqué une maladie mentale. Un diagnostic arbitraire, selon elle. Dans le but de l’éloigner, de la contrôler. C’est pourquoi elle prenait tous ces risques. Même celui de tuer. Ce qu’elle avait prévu était un meurtre parfait. Mais comme l’avait mentionné Voltaire, le mieux est l’ennemi du bien. C’était ainsi. Elle ne commettrait pas le crime parfait. Elle voulait juste réussir son coup. En fait le téléviseur se trouve par terre, couché sur le côté, dans la salle où les tables et les chaises ont été renversées par une violente bagarre qui est en train de se poursuivre à l’extérieur.



En bas de l’escalier qui mène à la porte d’accès du bar, une demi-douzaine d’individus gît par terre, en train de se remettre de la dérouillée qu’ils viennent de prendre. Quelques pas plus loin, la bagarre continue de plus belle, avec une autre demi-douzaine d’individus s’en prenant à un individu de grande stature, lui criant dessus qu’ils lui diront qu’ils veulent regarder le match, et il devra les laisser regarder le match. Alors qu’ils s’acharnent sur Mister Mammoth à terre, des sirènes retentissent. Ils décident de mettre les bouts. Celui-ci se redresse péniblement, en marmonnant que ce n’était pas un soap, mais un polar existentiel, une comédie dramatique. Il se relève avec difficulté, il titube quelques pas, il chute lourdement sur le trottoir. Il prononce le mot Maman, comme un petit garçon qui se relève la nuit et qui trouve sa mère inconsciente. Le lendemain, le visage déformé par les hématomes, Mister Mammoth se trouve à son poste, sur son fauteuil dans son bureau d’agence de détective privé. En face de lui se trouve monsieur William Carona. Ce dernier évoque les qualités de Mister Mammoth : son intelligence, la plus remarquable qui se soit jamais soumise au processus de déduction. Il souhaite l’engager pour savoir qui l’a pris en photo et pourquoi.


Matt Kindt est l’auteur complet, scénario & dessins, de la série Mind MGMT (2012-2015), un récit extraordinaire entre espionnage, anticipation et existentialisme, ainsi que de nombreux autres comics. Il s’est associé avec l’éditeur Futuropolis pour écrire sa première bande dessinée dans un format franco-belge, en deux tomes, dessinée par un autre artiste. Comme à son habitude, il inscrit son récit dans un genre bien typé, celui du polar avec un détective privé au physique très imposant, en mettant en œuvre les conventions propres à ce genre : mal-être du personnage principal jusqu’à provoquer une bagarre pour se faire dérouiller, enquête avec un client mystérieux qui lui déclare avoir été suivi sans raison apparente, avec juste un cliché photographique pour le prouver, recherche d’indices en commençant par la provenance de la photographie, puis en confrontant son client avec des informations qu’il avait cachées, une jeune femme déchue d’un haut statut social travaillant comme hôtesse dans un club de jazz. L’artiste joue lui aussi des conventions visuelles du polar : la bagarre de rue avec des coups de poing bien sentis, un peu de sang sans exagération, des individus à l’allure évoquant les séries télé américaines urbaines des années 1970, la silhouette haute et massive, très imposante du privé au visage fermé, avec son feutre mou de rigueur, l’apparent calme détendu du client que lui donne sa richesse, le club de jazz à la lumière orangée, chaude et vénéneuse, la pénombre de la ruelle où se déroule la bagarre fortement contrastée avec la lumière trop forte du jour radieux. Du pur polar dans tout ce qu’il peut avoir d’archétypal.



Toutefois ce registre évident de polar est contrarié dès la première page, avec le premier phylactère : par un beau matin de mai. Cette cavalière sur sa monture, avec des dessins qui ne montrent d’abord qu’une vague silhouette bleutée sur fond vert, pour se faire de plus en plus précis, des images sur un écran de télé, une histoire fictive dans l’histoire de l’enquête. Le lecteur met ces quelques cases quelque part au fond de sa mémoire, pour mieux savourer les conventions du polar. Page 10, il découvre quatre cases avec un petit garçon réveillé la nuit : la mise ne scène lui fait comprendre qu’il s’agit vraisemblablement de Mister Mammoth encore enfant, un souvenir traumatique. D’un autre côté le privé traumatisé par son enfance, cela s’inscrit également dans la liste des conventions du genre. L’enquête commence pour de bon avec le client dans le bureau du détective privé en page 11, pas de femme fatale, mais un décalage entre l’élégance et la décontraction de William Carona, et la tronche salement amochée de Mammoth et son visage dur et fermé. Une nouvelle sortie de route en pages 23 à 27 : Mammoth est sortie de la ville en voiture et il travaille avec masse et burin dans une immense zone dégagée après une forêt luxuriante, pour apporter des pierres à un édifice à la construction déjà bien avancée. De très belles pages, avec des couleurs rendant bien compte des ambiances lumineuses, celle verte et ombragée sous les frondaisons, celle plus lumineuse à découvert, mettant en avant la force physique du personnage, ainsi que la chaleur.


Puis page 37, l’intrigue repasse à la jeune femme du début pendant six pages. Une narration visuelle envoutante avec une progression dans un égout, et une sortie dans un quartier totalement différent de la ville, très inattendu. Le nombre de cases par page n’est pas très élevé : entre trois et sept, donnant de la place à l’artiste qui la met à profit avec des cases présentant une bonne densité d’informations visuelles, et à nouveau un beau travail sur les couleurs pour rendre compte des enseignes au néon, tranchant sur la grisaille des façades des immeubles. Les quatre dernières pages reviennent au petit garçon avec à nouveau une ambiance lumineuse différente, un contraste entre la grisaille différente, plus froide, des appareils technologiques, et le vert plus chaud d’une toile accrochée au mur. Une image très déconcertante qui semble être un visage se surimposant à l’image d’une autre toile, à moins qu’il ne fasse partie de cette même toile. En repassant en revue ces pages, le lecteur prend mieux conscience que derrière la facilité de lecture de chaque case, de chaque page, se trouvent de nombreuses informations visuelles distillées avec une évidence qui relève d’un art consommé de la narration visuelle.



Le lecteur familier de l’œuvre de Matt Kindt ne se retrouve pas déstabilisé par cette alternance inattendue entre l’enquête sur un mode Polar très classique et ce qui semble relever de souvenirs, d’une autre dimension fictionnelle pour les aventures de la jeune femme, ou peut-être de visions oniriques. Il peut également avoir à l’esprit que tous les narrateurs ne sont pas forcément fiables, voire que ce qui est montré peut être trompeur, soit sublimé par rapport à la réalité ou une vue de l’esprit, la façon pour un individu de se voir, en décalage avec la réalité. D’ailleurs, certaines phrases éparses semblent bien lui suggérer ces façons de voir. Les médecins lui avaient diagnostiqué une maladie mentale. Vous devriez vous faire payer une fortune, vivre dans un château. On se construit tous des fictions, des versions améliorées de la vérité. On les bâtit petit à petit. J’aime à penser que ces fictions finissent par refléter une certaine vérité. Ou peut-être… Les histoires sont les meilleurs des médicaments. Ces petites remarques en passant finissent par produire un effet cumulatif : et si ? Qui se raconte une histoire ? Chaque personnage ne se verrait-il pas en héros de sa propre histoire personnelle ? La jeune femme sur son cheval ne serait-elle pas là même que Vera ? D’ailleurs, William Carona se fait des histoires d’avoir reçu une photographie de lui en pleine rue, et qu’en est-il ? D’une certaine manière, Mammoth ne serait-il pas en train de se bâtir un château en Espagne ? La subtilité narrative se trouve dans le fait que ces questionnements proviennent aussi bien de ces quelques petites phrases que d’échos visuels discrets d’une case à une autre.


Une bande dessinée qui se lit très rapidement, des pages très agréables à l’œil d’une simplicité évidente, une histoire d’enquête qui semble aussi cliché que prétexte, pour un premier tome qui semble un peu creux et pas très cohérent. Mais certaines remarques restent en tête du lecteur, et certaines images décalées finissent par prendre sens. Le lecteur se dit que la forme artificielle de la narration et les intrigues secondaires déconnectées se répondent dans une thématique sur la manière de se représenter la réalité. Il se dit que Jean-Denis Pendanx raconte beaucoup de choses avec les images, ce qui donne cette impression de lecture facile, et que Matt Kindt joue avec élégance sur son thème favori qui est celui de la perception partielle et partiale de la réalité par l’être humain, ce qui en induit une compréhension déformée par les émotions et les sensations. Chaque individu se raconte sa propre histoire, ce qui est à la fois une maladie et un médicament.