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jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.



jeudi 26 février 2026

Sang-de-Lune T02 Sang-Marelle

Il a instauré une sorte de jeu où tous perdent et lui doivent un tribut…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 1 (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part dans le nord du Royaume-Uni, quatre tout jeunes adolescents jouent à la marelle dans la cour de leur collège, un internat. C’est Alfie qui lance le palet qui saute à cloche-pied de case en case. Le palet vient de tomber sur la case quatre, il y saute. Un autre enfant explique qu’il doit passer directement sur le cinq, en un seul coup. Il relance le palet qui atterrit sur la case cinq. Puis il demande comme il la rejoint, cette case qui n’est pas contigüe à celle sur laquelle il se trouve. Le rouquin estime qu’il peut y arriver. Arcombe sort une cigarette d’un étui et lui en propose une. Soap lui fait observer que La Carcasse doit être dans les parages. Arcombe lui répond que si le surveillant les surprend, ils seront punis. L’autre lui rétorque qu’il se demande parfois si ce n’est pas ce qu’il recherche, la punition, le fait d’être puni. Alfie a enfin effectué son saut : il est sur la case cinq, puis sur la six. Il relance le palet, et celui-ci mord sur le bord de la case sept. Les autres le constatent : à deux centimètres près. Logan fait observer qu’il leur doit un gage. Soap demande ce qu’il choisit : la plongée ou le scaphandre. Il choisit le premier. La Carcasse arrive sur ces entrefaites : il surprend Arcombe avec la cigarette au bec. Il lui ordonne de la jeter car elle empuantit l’atmosphère, et de le suivre chez le principal, car ils ne se trompent pas à ses faux airs innocents.



Dans son bureau, le recteur est en train de consulter un parchemin couvert de symboles en forme de Lune, qui semblent évoquer un alphabet. Monsieur Patch explique qu’il a surpris l’élève en train de fumer. Le recteur lui indique qu’il prendra les mesures qui s’imposent, et lui demande de les laisser. Il parle ensuite directement à Arcombe : les vacances se terminent, la nouvelle saison académique commence d’ici peu. Il continue : au sept du mois prochain, il y aura pleine Lune, ce sera la première fois depuis que le jeune homme est ici. Il explique qu’il a bien essayé de reculer la date de la rentrée, mais ce genre de décision appartient au conseil d’administration seul, il n’a malheureusement pas pu les faire changer d’avis à ce sujet. Abercombe demande ce qu’il a à craindre. Le recteur répond : Rien encore, mais il préfèrerait que le garçon garde sa chambre ce jour-là, ne pas se montrer, éviter les rencontres. Alors que l’élève va pour sortir de son bureau, il l’informe d’une dernière chose : le collège va accueillir un nouveau professeur de français, une femme, elle doit se présenter d’ici peu. À la demande d’Abercombe, il répond qu’elle s’appelle Clara de Leyrac. Celle-ci s’est arrêtée sur la plage, devant l’épave d’un navire en bois. Elle descend sur le sable, puis monte sur le pont du bateau car elle a entendu un bruit. Elle pénètre à l’intérieur et y découvre Alfie assis en tailleur, l’air morose.


À l’issue du premier tome, le lecteur avait compris qu’il pèse une malédiction sur les membres mâles de la famille Sang-de-Lune depuis deux siècles, lors du mariage de l’aïeul Ludovic d’Abercombe avec Éléonore Rouge-Vent par suite de la mort du renard Nean de cette dernière. Il en avait également déduit l’importance de la présence d’un renard dans l’environnement des Sang-de-Lune et il avait identifié le rôle de catalyseur d’une belle femme rousse avec un chauffeur, dont il apprend ici les noms : Clara de Leyrac et Guillaume. Il recherche donc les éléments qui apparaissent comme récurrents d’un tome à l’autre, ceux qui participent à l’identité de la série : Clara de Leyrac et Guillaume sont présents, un autre Sang-de-Lune (affublé du surnom de Sang-Marelle) également disposant peut-être d’un pouvoir surnaturel, le renard Nean parcourt la lande à nouveau pris en chasse. Et encore : la date du sept du mois, un serviteur du nom de Carcanpoix. En revanche, il n’est pas question de mariage avant cinquante ans, de l’historique de la malédiction ou de toucher qui gèle tout ce qui vient à son contact. Cette fois, c’est Clara de Leyrac qui semble faire montre d’une capacité surnaturelle, à moins que ce ne soit Nean, le lecteur ayant bien noté que l’une et l’autre apparaissent en même temps dans une même case, et qu’ils semblent donc constituer deux personnages distincts.


Tout naturellement le lecteur se retrouve curieux de découvrir l’intrigue, de savoir quelle est la position de Sang-Marelle, quel genre d’actes répréhensibles ou malfaisants il commet, de comprendre pourquoi il y a un deuxième Carcanpoix, d’en apprendre plus sur Clara de Leyrac, sur la nature de la vengeance qu’elle souhaite accomplir, peut-être sur Guillaume, sur la famille des Sang-de-Lune, sur l’enjeu final de la série. Il s’enfonce dans une histoire assez glauque de groupe d’enfants en maltraitant un autre, d’un surveillant qui fait régner l’ordre par des punitions physiques, d’un recteur ressemblant trait pour trait à un personnage du premier tome pourtant laissé comme définitivement perdu, de gages sadiques et même barbares mettant en jeu l’intégrité physique de ceux qui les subissent, d’un rituel sous forme de marelle… Bizarre, dérangeant et même malsain. Chaque personnage semble disposer de ses propres motivations, par le fait de circonstances qui restent inconnues au lecteur. Le péril risquant de se manifester le sept du mois à l’occasion de la pleine lune reste indéterminé. Le scénariste joue sur ces non-dits, incitant le lecteur à laisser son imagination échafauder des hypothèses et des explications, entremêlant savamment les fils narratifs pour faire surgir une forme de justice immanente déroutante.



La narration visuelle porte elle aussi cette double approche. Le lecteur sourit en voyant cette sorte de parchemin couvert de symboles à base de quartiers de Lune évoquant un alphabet. Il identifie Clara de Leyrac au premier coup d’œil, ainsi que se belle voiture avec chauffeur, et le renard sur ses genoux. Il note en passant que la plaque minéralogique est lisible : HF-26-DR en se demandant s’il se cache là une information codée. Il éprouve un moment de surprise en découvrant le visage du recteur de l’établissement. Il fait l’expérience que le scénariste écrit avec les spécificités de la bande dessinée en tête, en particulier le principe de montrer plutôt que d’écrire dans des cartouches de texte. L’investissement de la dessinatrice se voit dans chaque planche, à commencer par les décors : la grande cour dallée du collège entourée par les bâtiments à trois étages formant comme les murs d’une prison, la petite plage avec l’épave, une croix au loin, des rochers et des mouettes, les moutons sur la lande alors que la voiture avec chauffeur passe en arrière-plan, les longs couloirs vides du collège, la chambre mansardée de La Carcasse, les poutres dans les greniers, les croix celtiques sculptées dans le cimetière, les fourneaux et les plans de travail dans la cuisine, avec les volailles pendues à un anneau, un chemin de terre à travers la lande, et bien sûr la marelle dessinée sur le sol pavé de la cour.


L’artiste apporte la même attention aux accessoires divers et aux tenues vestimentaires : les uniformes des collégiens, la longue badine de Patch pour donner des coups, la boîte à pilules du recteur finement ouvragée, une cheminée avec un beau manteau, les étais pour maintenir l’épave en place, une statue en pied dans un couloir, une toile d’araignée entre deux poutres, le casque d’un scaphandre, les rambardes ouvragées des escaliers, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être transporté dans chaque lieu, que ceux-ci existent au-delà de la bordure de la case. Les personnages se comportent normalement, sans exagération de leurs postures. Leur langage corporel et les expressions de visage font apparaître leur état d’esprit, comme l’exaspération inquiète de Patch ne parvenant par à briser le calme d’Arcombe, le petit sourire de celui-ci en sachant qu’il a eu le dessus tout en subissant les coups de badine, la résignation craintive d’Alfie se soumettant au gage de la plongée, le visage impénétrable de De Leyrac, l’assurance pleine de vie de la jeune fille rousse dans la dernière scène, etc.


Finalement l’intrigue se déroule de manière linéaire, jusqu’à la fin attendue, c’est-à-dire le sort de Sang-de-Marelle. Le lecteur repense à ce qu’il vient de lire. Les auteurs ont pris de la distance avec les termes de la malédiction et son accomplissement. Celle-ci touche visiblement tous les membres de la famille dite Sang-de-Lune : chacun d’entre eux doit payer pour le crime passé d’un de leurs aïeux, une forme d’héritage psychologique qui s’impose à eux. Le jeune adolescent Abercombe impose ses propres règles à ses camarades, en abusant de sa domination, car il est évident qu’il ne se soumet pas aux épreuves qu’il leur impose qu’il ne court aucun risque de devoir passer l’épreuve d’un gage, une forme de domination par son statut social, découlant de celui de sa famille.


Le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’une série, avec des éléments récurrents qui ont bien été posés dans le premier tome, autant pour l’intrigue que sur le plan visuel. Les auteurs présentent un deuxième membre de la famille Sang-de-Lune, plus jeune, dans un collège, avec des valeurs morales corrompues, du sadisme et de la cruauté. Son destin s’apparente à une certitude. Le récit et les dessins emmènent le lecteur dans des lieux aux fortes caractéristiques, avec une narration solide et prenante. La justice immanente fait son œuvre, et bien des mystères restent à découvrir. Intriguant.



jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.