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jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.



mardi 10 décembre 2024

La Tigresse bretonne

Il faut frapper les esprits, en faire des machines de guerre tout droit sorties de l’enfer !


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Frédéric Blier pour les dessins, et par Florence Fantini pour la mise en couleurs. Ce tome comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Automne 1343, au large des côtes bretonnes, un grand navire vogue toutes voiles dehors. À son bord, un soldat en cottes de maille fait observer au seigneur que ces côtes sont dangereuses, car la plupart des Bretons leur sont désormais hostiles. Le noble répond que certes, mais qu’ils n’oseront pas attaquer une nef royale lourdement armée. La vigie signale une voile à bâbord. Le soldat remarque qu’ils hissent un pavillon : un lion blanc sur fond rouge. Un deuxième navire à voile rouge apparaît et se rapproche du premier navire. Le capitaine de celui-ci ordonne à ses soldats de se préparer au combat. Il craint qu’il ne s’agisse pas d’Anglais, mais pire, des pirates qui ne feront pas de quartier. L’équipage du premier navire à voile rouge commence par envoyer une pluie nourrie de flèches qui font des ravages. À Paris quelques mois plus tôt, près de la forteresse du Châtelet, Jeanne de Belleville marche incognito dans la rue aux côtés de Guillaume Bérard. Elle lui rappelle qu’elle avait supplié son époux Olivier de Clisson de ne pas participer au tournoi. Elle se demande comme il a pu faire confiance au roi Philippe VI, tout le monde sait que ce Valois n’a pas d’honneur. Son interlocuteur lui dit qu’elle a raison : la fidélité d’Olivier à la couronne est incontestable, son arrestation est une grande injustice.



La conversation continue et Jeanne dit qu’elle craint le pire, il faut tirer son époux Olivier des griffes de Philippe avant qu’il ne soit trop tard. Guillaume répond que le plus urgent est de lui faire parvenir un message, et il pense avoir trouvé l’homme qu’il leur faut. Il ajoute que c’est son devoir d’écuyer, et qu’il est de son devoir d’épauler Jeanne et lui apporter son aide. Ils arrivent devant la boutique de Bertrand Clermont, un ami de la famille. Celui-ci les accueille chaleureusement à l’intérieur. Il les conduit dans son arrière-boutique : là les attend Pierre Nicolas, sergent du roi. Ce personnage a ses entrées au grand Châtelet, et il a accepté de les aider. Jeanne de Belleville lui demande s’il peut la mener secrètement à son époux. Le sergent répond que c’est impossible, car sur ordre du roi le sieur de Clisson est privé de toute visite. Il ajoute qu’elle-même a pris beaucoup de risques en venant dans la capitale. Si le roi Philippe l’apprenait, il pourrait fort bien donner l’ordre de l’arrêter. Jeanne ne se laisse pas impressionner et elle lui demande comme il peut l’aider elle. Il répond que pour dix pièces d’or, il peut faire passer un message à Olivier. Elle écrit un bref billet dans lequel elle annonce à son époux son intention de le faire évader. Le sergent indique qu’elle aura la réponse dans deux jours. Après cet entretien, elle va passer voir Thibaut de Parthenay, l’héritier d’une famille alliée aux Belleville.


Jeanne de Belleville (1300-1359) est un personnage historique ayant réellement existé : elle épouse en 1312 Geoffroy seigneur de Châteaubriant, puis après sa mort vient un second mariage qui sera annulé par le Pape Jean XXII, la troisième union sera avec Olivier de Clisson (1300-1343) avec qui elle aura quatre enfants Maurice, Olivier, Guillaume et Jeanne. L’image de couverture montre une femme guerrière portant un haubert et une gorgière de maille, à la tête d’une dizaine d’individus armés jusqu’aux dents sur le pont d’un navire avec une voile rouge, ornée d’un lion que l’on peut supposer blanc. Le paragraphe de la quatrième de couverture la désigne comme première femme pirate de l’Histoire, ayant livré une guerre sans merci au Royaume de France, en se montrant d’une cruauté implacable, ce qui lui vaudra ainsi le surnom de Tigresse bretonne. Le surnom de Lionne sanglante lui sera attribué au XIXe siècle. En fonction de sa connaissance sur le sujet, le lecteur en déduit que le scénariste va exposer une version ménageant la chèvre et le chou, en vérité historique attestée, et légende populaire. Après une introduction en mer, il entame son récit en 1343, alors que Olivier de Clisson est déjà prisonnier du roi à Paris, et que son épouse Jeanne essaye d’organiser une tentative d’évasion. Il élude ainsi la question de la situation de la famille Clisson avant le tournoi, et la situation est essentiellement exposée par le point de vue de Jeanne de Belleville, avec ses partis pris.



Au vu de la couverture et du thème du récit, l’horizon du lecteur correspond à un récit présentant une solide reconstitution historique. Tout commence avec un beau navire, toutes voiles dehors sur l’océan. Le lecteur observe les différents mâts, la coque, les écussons sur la proue, une bannière peut-être un peu trop longue. D’un autre côté, le lecteur peut apprécier les différentes activités au premier plan sur les berges de la Seine à Paris : le lavage du linge, le débarquement de ballots, le stockage de tonneaux, un palan avec une roue pour décharger des charges plus lourdes. Dans la case en-dessous, une vue subjective d’une rue de Paris, avec le caniveau central et un habitant qui jette le contenu de son seau directement dans le caniveau depuis sa porte, la cour du château de Philippe VI et sa chambre de torture, une vue générale du château de Clisson, une autre du château de Touffou, un magnifique pont en bois avec des maisons dessus jeté au-dessus de la Seine à Paris, le château fort de l’île d’Yeu, la citadelle de l’Aber-Wrac’h et son port, et bien sûr des combats maritimes. Le lecteur prend également le temps de regarder les tenues vestimentaires, ainsi que les armes et les protections des combattants, les armes des navires, les harnachements des chevaux, etc. Sans oublier la manière dont Jeanne de Belleville elle-même s’habille pour mener ses hommes au combat. Il peut ainsi apprécier l’investissement de l’artiste pour donner à voir cette époque.


Le scénariste a pris le parti de raconter cette histoire avec le point de vue de la tigresse de bretonne : ainsi est-elle présente visuellement dans quarante-deux pages sur soixante-deux, présente implicitement dans une demi-douzaine d’autres, le reste étant consacré à ses ennemis ou à son époux au début. Par comparaison avec d’autres bande dessinées historiques, le lecteur fait l’expérience qu’en effet les auteurs privilégient l’histoire personnelle de cette femme, plutôt que de verser dans un cours d’Histoire. Ils se cantonnent à la période correspondant à l’accomplissement de sa vengeance, à partir de l’emprisonnement de son époux, jusqu’à son terme. En fonction de son appétence, le lecteur peut se renseigner plus avant sur le règne de Philippe VI, sur les connaissances historiques consolidées sur cette veuve, sur le passé d’Olivier de Clisson, ou encore sur les relations entre l’Angleterre et de la France à cette époque, et entre Édouard III (1312-1377) et Olivier de Clisson. Jeanne de Belleville prononce son vœu de vengeance en page vingt-quatre. D’une certaine manière, ce choix narratif fait de Jeanne de Belleville, l’héroïne de sa propre vie et du récit. D’un autre côté, les auteurs montrent que cette femme mérite son surnom de Lionne sanglante, illustrant la phrase de Friedrich Nietzsche : “Dans la vengeance et en amour, la femme est plus barbare que l'homme. (Par-delà le bien et le mal).



En recevant la tête de feu son époux dans une cassette, Jeanne déclare : que les Clisson n’ont pas de larmes, mais des armes, que son époux hurle vengeance et qu’ils vont le venger, que le blason des Clisson a été souillé par la trahison et le déshonneur, et qu’elle va lui rendre son éclat en le lavant dans le sang frais. Le lecteur observe un personnage fidèle à sa réputation ou à sa légende : elle fait tuer les messagers, puis les prisonniers. Elle mène la prise du château de Touffou et après la victoire, elle en fait exécuter tous les habitants. Après la première victoire maritime, elle ordonne que les survivants aient les mains et les pieds tranchés, et qu’ils soient jetés par-dessus bord. Le dessinateur assume lui aussi cette caractéristique de la veuve en représentant la violence de manière explicite : visage tuméfié d’Olivier de Clisson alors qu’il est torturé, flèche transperçant la gorge d’un soldat, ou se fichant au beau milieu du front d’un autre, mêlées brutales entre cavaliers et fantassins, décapitation d’un chef à genou présentant son épée en signe de reddition, épée tranchant à moitié un crâne, épée s’enfonçant dans une cuisse, cadavres déposés par la marée avec les pieds et les mains tranchés, etc. La vengeance de Jeanne de Belleville est sanglante et sans pitié. Elle prend part aux combats, et fait systématiquement achever tous les survivants. Elle mène ses hommes au combat comme un guerrier. Elle entraîne ses jeunes fils à peine adolescents voire encore enfants avec elle, sur son navire. Il s’agit d’une véritable vengeance : la destruction de navires du royaume pour obtenir réparation, une véritable riposte plutôt qu’une vengeance. Elle est guidée par une volonté de destruction, habitée par sa colère, s’y donnant corps et âme, et elle en paye le prix.


Un album de bande dessinée bien troussé qui aborde la légende de la tigresse bretonne sur le plan humain, avec ce qu’il faut de reconstitution historique pour que le contexte soit consistant, sans qu’il ne prenne le pas sur la dimension humaine. L’artiste prend plaisir à donner à voir les châteaux, Paris et les combats navals. Jeanne de Belleville se montre une meneuse d’hommes fougueuse, et sans pitié. Une belle évocation.



mercredi 12 juin 2024

L'Héritage d'Émilie T05 L'Arcane


Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur (2006), dernier tome d'une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Quelque part sur Thétys, John Hatciff a consommé des cristaux à l’état pur et il avance dans une immense cité déserte. Un observateur se demande combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle. Un autre constate que Hatcliff commence à rêver et qu’ils doivent se concentrer pour arriver à le suivre. L’homme voit une jeune fille en train de jouer du pipeau. Elle lève la tête, descend de son perchoir et se met à courir, il court après elle. Ils finissent par aboutir dans le cabinet de l’Arcane. Celle-ci accueille le visiteur avec empressement et elle lui dit qu’elle sait ce qu’il veut, car elle est l’Arcane. Mais son aide a son prix. Il répond qu’il est prêt à lui offrir tout ce qu’elle voudra. Elle lui demande de se souvenir, elle va lui dire l’histoire d’une reine et d’un guerrier, de leur amour perdu… aussi celle d’un trésor dont la plus belle pierre était fruit défendu. Pendant ce temps-là, le domaine d’Hatcliff est recouvert de neige. Bran demande à Christopher Jenkins s’il est sûr qu’Arkhos dort. Son interlocuteur lui répond que la mort n’entre pas ici, pas encore, mais Arkhos en a pour un moment car les tisanes de Nancy sont très efficaces. Bran s’esclaffe : Vaincu par une tisane, plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Jenkins ajoute que rien n’est perdu car Émilie a deviné où se trouve l’entrée du labyrinthe. Ils rentrent dans la cuisine et Nancy les informe que Lady Darkmooth est à faire peur et que Meghan refuse de partir.



Émilie sort la montre qu’elle a récupérée auprès d’Arkhos en indiquant que c’est la clé du labyrinthe. Les quatre personnes sortent au dehors et se dirigent vers le kiosque. Émilie monte seule sur le plateau du kiosque et elle fait jouer la musique de la montre. Cela a pour effet de déclencher un mécanisme et le plateau descend de quatre mètres, révélant l’existence d’une salle circulaire souterraine, avec des étagères, une table de travail, une échelle pour pouvoir en sortir. Nancy, Bran et Jenkins l’empruntent pour rejoindre Émilie. Ils empruntent la porte et accèdent ainsi à au réseau d’immenses cavernes sous le domaine. Après une longue marche, Jenkins et Nancy n’en peuvent plus, et le petit groupe fait une halte. Nancy désigne Jenkins comme partiellement responsable de leur situation. À la demande d’Émilie, il raconte comme il a aidé Hatcliff à quitter le domaine. Ce dernier voulait qu’on le croie mort et garder le secret du passage… Alors, le soir de son départ, Hatcliff et Jenkins ont mystifié tout le monde ! Ce n’est pas une, mais deux explosions qui ont eu lieu en même temps ! Une charge avait été placée sous la souche et une autre dans la fusée qui devait être le clou de la fête… Hatcliff y a pris place sous les yeux de la foule… avant de s’éclipser discrètement par derrière.


A priori, la résolution de l’intrigue s’annonce plutôt simple : les personnages vont réussir à franchir la porte, avec l’aide de la gardienne ou à son insu, et tout va rentrer dans l’ordre. Dans le détail, le lecteur pressent que c’est un peu plus compliqué, entre Émilie qui a perdu de vue son objectif (le lecteur également), le visiteur (Arkhos) qui souhaite renter chez lui-même si cette notion a perdu de son sens car sa planète d’origine a beaucoup évolué, Louis-André Bertin (John Hatcliff) qui souhaite revenir sur Terre dans son domaine dont il pourrait assurer le renouveau et la pérennité, Nancy et Christopher Jenkins que les décennies sont en passe de rattraper, Lady Darkmooth et Meghan au seuil de la mort, sans oublier encore Dorothy, Alex et le troisième larron. Et puis, l’autrice continue de développer son récit dans de nouveaux territoires, comme elle l’a fait à chaque tome, continuant à créer plutôt que de se contenter de relier les différents fils narratifs entre eux et de révéler les mystères. Le lecteur s’en trouve fort aise car il se posait encore de nombreuses questions sur l’Arcane, le personnage qui donne son nom au titre de l’album. Il en apprend de belles tout du long de ce dernier tome, à la fois sur la nature de cette Sophie (l’autrice anticipant de quinze ans l’importance d’une innovation technologique majeure et inquiétante), à la fois sur celle d’Arkhos (énorme surprise), ou encore sur celle des leprechauns.



Alors que les précédents tomes l’y avaient habitué, le lecteur reste pris par surprise par la volonté de l’autrice de continuer à enrichir son récit, aussi bien sur le plan de l’intrigue que visuellement. Le voyage se poursuit, revisitant des lieux familiers du lecteur, et l’emmenant dans de nouveaux. En ouverture, un dessin occupant les deux tiers de la page : une magnifique vue des temples avec une architecture d’inspiration gréco-romaine, d’une dimension monumentale. Dès la page trois, Hatcliff pénètre dans le cabinet de Sophie, une diseuse de bonne aventure, avec une décoration puisant son inspiration à la fois dans les contes et les légendes, à la fois dans le folklore des gens du voyage. Le lecteur est venu pour ça, et il prend le temps d’observer chaque détail : les masques de type loup, la bouilloire négligemment posée par terre, la nappe étoilée, la boule de la diseuse de la voyante, les chats installés à leur aise, les cages à oiseau, le confortable fauteuil agrémenté de moelleux coussins, les bibelots sur les étagères, les grandes draperies rouges à liseré doré, un hibou perché, une urne, une guirlande végétale, une tasse à café, tout cela en une seule image. Il sait qu’il va se régaler dans ce tome encore. En effet, en suivant les personnages, il retourne dans le domaine enneigé, dans le réseau de cavernes monumentales sous le domaine, dans le château d’Hatcliff de plus en plus lugubre à mesure que la vie s’en retire.


L’artiste crée de nouveaux lieux, de nouveaux paysages enchanteurs. Devenu rêveur sous l’effet des cristaux, Hatcliff va consulter l’Arcane dans ce qui a l’apparence d’une grande fête foraine à ciel ouvert : stand de tir, stand avec une roue à tourner, montagnes russes, grande roue, la roulotte de Sophie, un immense chapiteau dans lequel il découvre une danseuse, des équilibristes, une créature ailée jouant de la harpe, un prestidigitateur faisant sortir des papillons de son chapeau, d’étranges petits quadrupèdes domestiqués et affublés d’un costume de scène, des ballons colorés, un trapèze, un câble de funambule, etc. Le lecteur pénètre également dans un grand hall animé par une fête du petit peuple, une scène comportant également un luxe de détails. Il patiente avec Émilie et Bran au pied d’un immense arbre dans une forêt magique, dont le tronc comporte une porte avec deux battants de plusieurs mètres de hauteur. Une cité fantastique abritant une tour où se trouve la porte. Etc. Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, peut constater leur géographie, leur aménagement, leurs éléments spécifiques, la manière dont es individus l’habitent. Il ressent le fait que chacun de ces lieux est à la fois concret et tangible pour l’artiste qu’ils existent dans son esprit, qu’elle s’y est souvent rendue, ce qui lui permet de les décrire dans leur cohérence, de les donner à voir au lecteur.



Transporté dans chacun de ces ailleurs si palpables, le lecteur devient tour à tour un voyageur, un explorateur, un habitant, en fonction des circonstances et des personnages concernés. Il perçoit inconsciemment que l’ensemble présente une solide logique, tout en découvrant de nouvelles informations qui s’emboîtent sans solution de continuité, et prenant conscience de pans entiers inattendus de ce récit, ayant tenu pour acquis que ce qu’il ignorait était insignifiant ou qu’il avait deviné ce qu’il en était (en particulier pour le fonctionnement des portes, ou pour la civilisation ayant réduit à néant l’empire d’Arkhos). L’autrice reste cohérente avec les grands principes de la série : il n’y a pas de héros au sens classique et altruiste du terme, Émilie ne fait pas soudainement montre de capacités extraordinaires physiques ou mentales. Il sourit en voyant que les sbires d’Arkhos (Dorothy, Alex et leur comparse) se retrouvent sur le bord de la route, totalement inutiles. Il sourit également en voyant Nancy et Christopher Jenkins faire leur âge et s’arrêter pour attendre le retour des jeunes (Émilie et Bran) tout en picolant un peu pour passer le temps. Il relève de ci de là des remarques en passant, dénotant un humour discret et piquant. Par exemple : Combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle ? Un peu d’ironie sur l’effet des substances hallucinogènes. Autre exemple, une gentille moquerie : Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Troisième exemple : Inconséquence féminine ! Elle plaisante quand la mort nous guette !! Enfin, de par le rôle de l’Arcane, le rapprochement avec l’autrice elle-même apparaît comme une évidence : elle incarne la créatrice elle-même, et elle conclut le récit par ces mots Le cœur bat encore pour commencer une autre histoire.


Le lecteur était parti avec un a priori sur la base de la couverture : une simple série d’une jeune femme découvrant le monde des fées, avec des dessins doux à l’œil. De tome en tome, il a découvert une intrigue explorant un monde d’une richesse visuelle inattendue, se développant dans des directions surprenantes, s’enrichissant à la fois de nouveaux éléments à chaque tome, et de lieux où l’autrice à l’habitude de s’y rendre régulièrement, par le pouvoir de son imagination. Il a été enchanté par les transports de l’aventure, par l’humanité et les failles de chaque personnage, par leurs manières simples, par l’amour de l’autrice pour les conventions de genre, et par la gentillesse et l’honnêteté avec lesquelles elle les nourrit.




mercredi 29 mai 2024

L'héritage d'Émilie T04 Le rêveur

La rêveuse me ramènera.


Ce tome fait suite à L'héritage d'Émilie T03 L'exilé (2004), quatrième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans la cité principale de la planète Thétys, un riche responsable écoute un rapport. Son agent lui indique que le guetteur est formel : l’étranger venait de la Terre. Le dignitaire se gausse : Encore ! Et on dit que leurs portes sont closes ! Ah ! Le rapporteur garde tout son sérieux, indiquant que son interlocuteur a tort d’en rire, car son laxisme finit par devenir gênant. L’autre explique que l’étranger a déjà quitté la ville à bord d’un transporteur, néanmoins il l’abandonne à l’agent, si jamais il en revient vivant. Dans l’immense forêt jouxtant la ville, Bran a pris place sur une longue barque menée par Finn. Ils abordent le rivage herbu sur lequel a été construit une maison dont les pilotis sont des troncs d’arbre. Ils sont accueillis par John Hatcliff qui houspille sa main d’œuvre de petite taille aux oreilles pointues, en les qualifiant de minus. À une table, Bran exhorte son interlocuteur à se souvenir car il y va de la vie de plusieurs personnes, dont celle de son arrière-arrière-arrière-petite-nièce. L’autre exige qu’il l’appelle Capitaine, car Bran fait partie de son équipage. Ce dernier insiste ce qui provoque une réponse énervée de Capitaine : il l’a embauché pour remplacer son second dont la seule qualité était d’être insomniaque, ce qui aurait évité à Capitaine de veiller cette nuit. Sur ce, il va se coucher dans son hamac.



Bran s’assoit au bord de la terrasse, les pieds pendant dans le vide. Il discute avec deux marins : il leur indique que le passage à rendu amnésique John Hatcliff. Il se souvient de sa propre arrivée dans la cité, comment il a été traqué, et qu’il n’a dû son salut qu’à sa rencontre inopinée avec Finn qui l’a attiré sur le territoire des passeurs, une zone libre, rendant le fuyard intouchable. Au temps présent, Finn indique à Bran qu’il finira par se plaire ici. Son interlocuteur lui répond qu’il n’a pas l’intention de rester, que la rêveuse le ramènera. Capitaine se réveille et décide d’emmener Bran avec lui pour aller chercher des cristaux. Ils montent dans la longue barque, et Bran fait les fonctions de gaffeur. En descendant le fleuve, Bran avise une longue plante très haute à la forme singulière, et il reconnaît une rêveuse. Hatcliff le corrige : il s’agit d’une gardienne, de sacrés dangers, capables de manger une jambe comme amuse-gueule. Ils arrivent enfin dans le territoire des Krills. Bran lève la tête et voit trois cadavres en état de décomposition avancée : Capitaine explique qu’il s’agit d’un simple avertissement, ils ne tolèrent que les passeurs. Et on ne trouve les cristaux que dans leurs nids. Ils pénètrent dans une caverne et mettent pied à terre. Capitaine ramasse une sorte de grosse noix : elle contient quelques cristaux, des résidus de poussière d’étoile.


Le lecteur anticipe le plaisir de repartir pour le domaine d’Hatcliff en Irlande, avec ce manoir gigantesque, le domaine avec son jardin et sa forêt, ainsi que les mystérieux souterrains. Or voilà que ce tome commence sur une planète extraterrestre appelée Thétys, évoquée dans le tome précédent. La première page s’ouvre avec une case occupant les deux tiers de la planche : une vue en contreplongée des immeubles, évoquant une version de New York entre Art Déco et anticipation (en particulier des voitures volantes), et un détail amusant (un té de dessinateur). En planche quatre, Bran court dans les rues de la ville pour échapper aux autorités : le lecteur ouvre grands les yeux pour apprécier l’architecture, entre poutrelles métalliques de type Eiffel, et colonnes bombées, une échoppe évoquant un souk, une voiture volante, des dirigeables, comme un hommage à Metropolis. Le contraste n’en est que plus saisissant avec la forêt luxuriante. Le lecteur la découvre d’abord par sa canopée dans une case de la largeur de la page : un beau ciel avec des lueurs jaune orangé, une demi-douzaine d’oiseau volant, de hauts arbres et des plaines. La case suivante est également de la largeur de la page : sous la canopée, de nombreux troncs d’arbres, un oiseau d’une autre espèce, de hauts arbustes avec un feuillage abondant. Enfin une troisième case de la largeur de la page : la longue barque, le fleuve, le pied des arbres qui apparaissent d’un énorme diamètre rendant minuscules les silhouettes humaines.



Le lecteur va encore bénéficier de deux autres déambulations. Bran parvient à influer sur l’état d’esprit de John Hatcliff et sur ses résolutions. Celui-ci va alors trouver l’Arcane, une rêveuse, car il a besoin d’un rêve. L’artiste emmène alors le lecteur dans de grandes cathédrales de pierre avec quelques vestiges de pont à des hauteurs vertigineuses, la présence d’immenses stalactites et stalagmites, des sources de luminescences, des formations cristallines, une étrange faune souterraine, et la salle du trône cyclopéenne, tout en roche, intégrant harmonieusement les formations naturelles et les éléments taillés et construits par ce peuple, dans un dessin en pleine page qui en impose. Et bien sûr dans la dixième planche, l’autrice ramène le lecteur dans le domaine d’Hatcliff. Celui-ci est recouvert d’un manteau de neige, à la fois la période hivernale (arbres dénudés, arbustes ensevelis), mais aussi une métaphore d’une vie qui s’achemine vers sa fin (Émilie qui remarque un petit oiseau mort à ses pieds). Le froid s’est immiscé dans les plus grandes pièces du château, avec des stalactites de glace visibles au plafond. Le jardin est lui aussi envahi par la neige, la cuisine est insuffisamment éclairée par une poignée de bougies. La dessinatrice sait créer une atmosphère de désolation, d’abandon progressif, qui fend le cœur, une forme de renoncement devant une entropie que rien ne peut arrêter.


La distribution de personnages présente un équilibre bien pensé entre les individus à l’apparence extraordinaires qui font ressortir la normalité des autres, ces derniers disposant de particularités qui les rendent uniques. Dans la première catégorie, il y a cet habitant de Thétys en surcharge pondérale, affalé dans un haut divan garni d’une montagne de coussins, les matelots du Capitaine avec leur tignasse hirsute, leurs habits de paysans et leurs oreilles pointues, la gigantesque créature mi-dinosaure mi-dragon dans les eaux du fleuve, les Krills créatures mi-insectes mi-humains habitant dans les cavernes et gardant les cristaux et leur reine l’Arcane, sans oublier la rêveuse. Dans la deuxième catégorie, le lecteur retrouve la jeune Émilie Bertin et ses jolies toilettes, Dorothy et ses toilettes trop chargées, Alex l’homme de main à la haute stature et son costume impeccable mais d’un autre âge, Nancy avec son grand tablier toujours d’un blanc impeccable, Christopher Jenkins dans son costume confortable, le voyageur dans son long manteau (ou robe de chambre ?) vert, tous les clients de l’auberge (trio de musiciens, enfants en train de courir entre les tables, serveuse, barman, clients). L’artiste a l’art et la manière de faire ressortir à la fois la banalité et les particularités du monde normal, par rapport aux caractéristiques extraordinaires des mondes fantastiques, tout en établissant qu’il s’agit de leur mode de fonctionnement normal et quotidien.



Le lecteur continue de se demander comment l’intrigue va évoluer. Quel sera le sort du domaine Hatcliff ? Quelle population va pouvoir rester, quelle population va devoir partir ? Ou regagner son monde d’origine ? Quel personnage va jouer un rôle essentiel ? Qui va subir et devenir une victime des événements ? Il prend conscience de l’ampleur de l’histoire, des différents fils narratifs intriqués, de l’importance du passé dans la situation actuelle. Il a été impliqué dans cette situation par l’héritage d’Émilie qui lui a permis de découvrir progressivement les faits. En réalité, il en sait plus qu’elle car le premier tome commençait avec la découverte du cairn par le trisaïeul Louis-André Bertin et son compagnon de route Christopher Jenkins. Il y a eu l’histoire de ce mystérieux voyageur, l’existence d’une communauté d’individus de taille plus petite avec des oreilles pointues, les habitants du domaine d’Hatcliff, et ce vieillard alité envoyant ses agents pour faciliter les déplacements d’Émilie. Puis il a été question du sort de John Hatcliff, de l’histoire de son domaine, d’un mystérieux voyageur venu de l’au-delà, et de la rêveuse. Dans le même temps, le déroulement du récit ne correspond pas à celui d’un récit d’aventure, avec un héros providentiel qui brave tous les dangers. Le comportement John Hatcliff n’est pas toujours exemplaire. Émilie Bertin ne devient pas une sauveuse providentielle qui comprend tout par éclairs de lucidité. Le mystérieux voyageur s’en trouve réduit à la dernière extrémité, avec peu de temps à vivre. Voire, dans ce tome, l’action la plus héroïque et la plus inattendue est accomplie par la cuisinière Nancy qui prend l’initiative de mettre un puissant somnifère dans le vin de celui qui avait toutes les caractéristiques pour être le sauveur providentiel, mais animé par des motivations très personnelles antinomiques avec le rôle du héros altruiste.


Plus l’histoire progresse, plus le lecteur se sent emmené loin, dans un monde pleinement abouti et tangible. L’intrigue continue de développer ses ramifications révélant toute sa richesse, bien plus élaborée que la simple découverte d’un domaine visité par le petit peuple. Florence Magnin régale le lecteur avec des lieux très concrets et très différents, allant d’un magnifique domaine au début du vingtième siècle à une lointaine planète, des personnages alliant normalité et unicité, qu’ils soient des êtres humains banals ou des êtres fantastiques. Le récit se révèle plus complexe que la simple histoire d’un héros sauvant la situation par sa bravoure, des actes plus plausibles suite à des décisions très personnelles.



mercredi 15 mai 2024

L'Héritage d'Émilie T03 L'Exilé

Il s’endort ! Et la rêveuse s’éveille !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Emilie, tome 2 : Maeve (2003), troisième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2004. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans une cité futuriste, il était alors le conseiller des dieux, maître des galaxies. Il possédait les neuf planètes et les clés de passages qui les lient. Ses vaisseaux sillonnaient l’espace sans limite. Le narrateur siège sur un trône dans son palais et les hommes viennent se prosterner devant lui. Il était puissant, il était craint. Et puis… Ce fut la guerre : sa cité est attaquée par une flotte de vaisseaux spatiaux. Ce fut la défaite : les conquérants règnent d’une main de fer et le peuple erre dans les ruines en mourant de faim. Le nouveau seigneur délivre sa sentence : le condamné sera dépossédé de ses biens et de ses titres, son nom sera effacé des livres et des pierres, ses serviteurs dispersés. Il poursuit : un transporteur le conduira sur Thétys d’où il quittera ce monde. Le déchu connaît Thétys : la première porte fut créée des milliers d’années auparavant, la porte folle désormais ouverte sur l’inconnu, celle dont aucun condamné n’était jamais revenu pour dire vers quel enfer le hasard l’avait conduit. Quelques temps plus tard, un vaisseau spatial atterrit dans une zone désertique de Thétys le seigneur ordonne de libérer le condamné et il lui indique qu’il lui déconseille de fuir car l’atmosphère de Thétys le tuerait en trois jours. La petite procession entre dans une citadelle de pierre. Elle s’avance sur une passerelle, au milieu d’une énorme installation technologique. Le seigneur précise que la porte ne s’ouvre qu’au coucher du soleil. Il est temps !



Le seigneur enjoint le condamné de s’avancer de lui-même vers la porte et de la franchir. Le déchu tente d’amadouer ses exécuteurs, peine perdue. Il finit par franchir la porte de force. Justice est faite. Dans le domaine Hatciff, à l’intérieur du château, Émilie Bertin claque le couvercle de sa valise. Elle peste contre la pluie qui tombe à verse, et elle prend la montre à gousset, tout ce qui reste de son héritage, de quoi payer un terme ou deux. Elle constate que la montre fonctionne de nouveau. Elle passe devant la cuisine où Nancy est en train de se servir une généreuse rasade de whisky dans son thé, sans remarquer le passage de la jeune femme. Émilie traverse le jardin vers le kiosque où elle retrouve Christopher Jenkins en train de peindre à l’abri. Elle lui souhaite au revoir, ce qui trouble le peintre qui estime que c’est impossible, elle ne peut pas les quitter ainsi. Elle s’emporte un peu : non seulement cet endroit est hanté, mais on y trouve aussi, elle bute sur le mot, des leprechauns. Sans même parler que Jenkins et les autres vivent au-dessus d’un gigantesque labyrinthe qui servait autrefois de passage vers un autre univers.


Avec le tome deux, l’intrigue apparaissait toute dévoilée et prévisible : Émilie Bertin a hérité d’un domaine ayant la propriété de communiquer avec le monde du petit peuple, et elle va servir de catalyseur pour restaurer le monde de la magie ou devenir reine chez les farfadets, euh non, chez les leprechauns. Du coup, le lecteur se retrouve pris à contrepied avec la première scène, de la pure science-fiction avec voyage dans l’espace, race extraterrestre et technologie futuriste. D’accord, il y a une histoire de porte transdimensionnelle : cela fait le lien avec un point de jonction entre le monde des hommes et le monde des fées… Encore que rallier des planètes et rallier un monde magique, cela ne ressort pas vraiment des mêmes conventions de genre. Dans cette première scène, le lecteur retrouve la même façon d’envisager la narration visuelle que dans le monde réel ou les manifestations féériques des deux tomes précédents. Des traits de contour fins et assurés, solides et délicats : les différents éléments sont clairement délimités, avec une forme précise et nette, de nombreux détails pour chaque élément, et en même temps un peu trop propre comme si tout était neuf sans avoir servi. Cet aspect est contrebalancé par la mise en couleurs qui vient apporter la patine du temps, des ombrages, quelques aspérités, attestant qu’il ne s’agit pas d’un décor en toc, mais bien d’endroits habités, utilisés. L’artiste sait rapprocher des éléments disparates (fusées spatiales, statues grotesques, désert de sable, temple à colonne, rayon laser) en un tout cohérent et harmonieux, un véritable environnement de science-fiction.



Avec cette scène d’ouverture, l’autrice développe un personnage qui était resté dans l’ombre jusqu’alors. Voilà donc un individu qui arrive sur terre en 1223 et que le lecteur va suivre dans ses pérégrinations au fil des siècles, jusqu’à rejoindre le fil principal initial de l’intrigue. D’un côté, le lecteur voit que l’autrice met à profit ce vagabondage géographique et temporel pour dessiner des lieux et des situations qui lui plaisent. Les images passent d’un environnement de science-fiction à un environnement historique, au gré de la fantaisie de l’artiste, guidé par l’envie. Le lecteur ressent cette invitation à se projeter ailleurs et il prend le temps d’apprécier ce qui lui est montré. Tout commence avec cette belle cité du futur, entre technologie et architecture antique : un pâté de maisons qui flotte dans les airs, des tourelles élancées avec des bulbes, une soucoupe volante, des voitures volantes flottant doucement entre les bâtiments. Quelques pages plus loin, des religieux prient dans une chapelle à l’occasion d’un office, il ne manque pas un bloc de pierre aux piliers, aux ogives, il ne manque pas une stalle dans le chœur. Le lecteur part alors à la suite du voyageur, détaillant un pont en pierre avec des arches, le fronton d’un temple dédié à une entité démoniaque, les pyramides d’Égypte, les rues et les bâtisses d’une grande cité médiévale densément peuplée, la traversée de l’Atlantique à bord du vaisseau marchand Mayflower en 1620, les rues de Londres en décembre 1806, et une nouvelle cité futuriste dans la dernière page.


À chaque nouvel environnement, le lecteur voit bien que la démarche artistique est animée par l’envie d’inviter le lecteur dans ces endroits, de les rendre les plus concrets possibles, plutôt que d’en mettre plein la vue. La dessinatrice prend le temps de représenter de nombreux détails, comme si elle voulait rendre compte d’une réalité très concrète pour elle. Dans les souterrains de l’abbaye, es moines soumettent le voyageur à la question, et dans cette case, le lecteur peut voir les soupiraux, les chaînes accrochées à des anneaux, les escaliers et les arches, les poulies et les treuils, une cage en fer suspendue, les poutres et les madriers formant la structure qui soutient le chevalet de torture, les cordages et engrenages, et le pauvre supplicié. Un peu plus loin, Meghan tire les cartes du tarot pour Lady Darkmooth, dans la bibliothèque du château Hatcliff : la pièce s’organise autour d’un espace central, avec de nombreuses étagères, des galeries, des escaliers, des échelles permettant d’accéder aux rayonnages les plus hauts, une fenêtre, des piliers, il s’agit d’une description qui va bien au-delà d’une pièce générique avec des livres. Plus loin encore, la reine Maeve se livre à une cérémonie d’invocation dans une pièce là aussi décrite avec minutie et avec le sens du détail : l’autel avec son urne ouvragée, les piliers et les murs avec de la mousse, les bouquets de fleurs au pied de l’autel, le brûle-encens, les nénuphars dans le cours d’eau, Maeve tendue vers les cieux, les prêtresses, un lieu tangible et pleinement concrétisé.



L’enchantement de la narration visuelle agit à plein sur le lecteur entre les scènes du passé, et celles du présent du récit, avec un fond de folklore, Émilie Bertin circulant dans la campagne irlandaise, et Lady Darkmooth passant d’une pièce à l’autre dans le château Hatcliff. L’intrigue prend de l’ampleur avec ce voyageur venu d’un autre monde, en même temps qu’elle gagne en cohérence et en épaisseur, les motivations du mystérieux individu âgé manipulant Émilie à distance s’élevant au-dessus d’un manichéisme entre bons et méchants. Le lecteur peut ressentir ce récit comme une intrigue imaginative, curieux de découvrir comment l’héroïne va s’en sortir, alors qu’elle subit les événements, plus qu’elle ne les anticipe. Il peut aussi prendre un peu de recul et considérer les différents thèmes présents : le pouvoir des vainqueurs sur les vaincus, l’intolérance religieuse, la précaution de vivre caché pour vivre heureux, la force incroyable d’un geste désintéressé (celui de frère Anselme), un étrange regard sur la condition humaine (le voyageur estimant qu’il subit une horrible contagion, alors qu’il devient de plus en plus humain au fil des siècles). Le lecteur relève également quelques touches d’humour bien senties. Par exemple, Émilie décide de quitter ce château dont le domaine est fréquenté par le petit peuple, préférant revenir à une vie urbaine à Paris, alors que le lecteur, lui, n’aspire qu’à profiter de l’évasion que lui procure le fantastique, comme si l’autrice l’asticotait en le menaçant de la priver des éléments spectaculaires de genre.


Le lecteur commence ce tome, sûr de lui, certain d’avoir anticipé le développement de l’intrigue dans ses grandes lignes. D’entrée de jeu, l’autrice lui montre qu’il n’est pas au bout de ses surprises, le séduit avec sophistication et élégance par des lieux d’une grande richesse. En outre, les personnages échappent à une dichotomie bien/mal, et le récit se nourrit de thèmes adultes sous-jacents. Encore une fois la gentillesse de la narration n’induit pas une faiblesse du récit : cette série révèle de nouvelles saveurs à chaque tome.



mercredi 1 mai 2024

L'Héritage d'Emilie, tome 2 : Maeve

Mais la jeunesse est infidèle et la sienne le quittait déjà.


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Emilie, tome 1 : Le Domaine Hatcliff (2002). Sa première édition date de 2003. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Émilie Bertin a franchi les portes du domaine d’Hatcliff et elle avance à pied dans la large allée bordée d’arbres à l’épaisse frondaison, sa valise et son parapluie dans une main, son manteau de l’autre. Elle regarde de part et d’autre, prenant le temps d’admirer les arbres et le statuaire. Elle arrive enfin devant le majestueux château, avec ses tours et ses créneaux, au milieu d’une large clairière. Depuis une fenêtre à l’étage, à l’abri d’une lourde tenture, Christopher Jenkins la regarde s’approcher et il commente son avancée à Lady Darkmooth confortablement installée dans un moelleux fauteuil, sa canne à la main. Émilie pénètre dans la cuisine où elle fait sursauter Nancy la cuisinière qui ne l’avait pas entendu arriver. Elle s’excuse et s’explique : la grille était ouverte, elle s’est permise d’entrer, maître Duclos ne l’avait pas avertie de son arrivée ? Elle se présente de manière plus explicite : elle est l’arrière-arrière-petite-nièce de John Hatcliff et son héritière. La cuisinière joint les mains devant elle, en s’exclamant que Lady Darkmooth avait raison. Nancy invite Émilie à s’assoir, et Nancy continue : ils vivent très retirés, Lady Darkmooth ne sort jamais, et les autres… c’est-à-dire sa dame de compagnie, le docteur et Christopher Jenkins, ce dernier étant le descendant de l’ami d’Hatcliff.



Émilie s’étonne que tous vivent au château. Nancy explique : après la mort d’Hatcliff, il a bien fallu s’occuper des terres. C’est Jenkins qui s’en est chargé. Seulement ses rentes n’y suffisaient pas, c’est que ça coûte une maison pareille ! Heureusement qu’il avait des relations. Les Darkmooth, ce sont eux qui l’ont aidé à garder cet endroit. Ils y venaient l’été. Le reste du temps, un gardien s’occupait du parc. Mais à la fin du siècle, la dernière du nom s’est trouvé ruinée. Plus un sou ! C’est alors qu’elle a décidé de s’installer ici. Aussi, qui aurait pu prévoir qu’on retrouverait Émilie un jour ?! Nancy continue : Émilie fera connaissance avec Lady Darkmooth ce soir, en attendant elle va installer Émilie dans une des chambres. Émilie va pouvoir voir que rien n’a changé depuis l’époque d’Hatcliff. La jeune femme emboîte le pas de la cuisinière. Elles passent par le hall monumental, et montent les marches de l’escalier, recouvertes d’un tapis rouge. Émilie regarde à nouveau autour d’elle, admirant les trophées animaliers accrochés au mur. Puis elle s’installe tranquillement dans sa chambre, pendant que Nancy se hâte d’aller faire son rapport à Lady Darkmooth, Christopher Jenkins, et Meghan sa dame de compagnie. Émilie ressort de sa chambre et monte encore d’un étage par une échelle en bois, aboutissant au grenier. Parmi les malles et les commodes, elle trouve une robe d’un autre siècle qu’elle essaye devant un miroir en pied.


Pas de surprise : le lecteur retrouve exactement la même ambiance que dans le tome un, une forme de douceur et de calme, portée par des dessins posés et détaillés. Émilie Bertin agit comme une jeune femme calme et tranquille, gentille et curieuse. Elle arrive tout naturellement au château, marchant posément, pénétrant par la petite porte, celle de la cuisine. Elle papote avec la cuisinière d’égale à égale, elle s’installe dans sa chambre en toute simplicité, elle en ressort en avançant sereinement dans le couloir, puis en empruntant une échelle de bois. Elle se laisse guider par sa curiosité en essayant une robe. Elle devise poliment avec les autres convives et elle se laisse guider par sa curiosité lors de sa balade du soir, et elle ressort un autre soir, toujours guidée par sa curiosité. Les images montrent une personne avec des gestes posés, des mouvements fluides et confiants. Le lecteur éprouve la sensation de regarder le paysage et les intérieurs avec le calme d’Émilie. Il suit son regard alors qu’elle marche dans la grande allée : les arbres ; les statues et leurs postures, les nombreux ustensiles dans sa cuisine qui n’échappent pas au regard de la jeune femme, l’architecture intérieur de la demeure, les habits dans le grenier, l’aménagement de l’immense parc du château, le village abandonné, les fêtes à l’époque de John Hatcliff, la décoration de l’appartement à Paris, etc.



Dans le même temps, que va découvrir Émilie ? Le lecteur s’en est fait une petite idée dans le tome un et il découvre qu’il a raison : une gentille histoire de petit peuple… mais pas seulement. Autour d’Émilie, tout le monde semble en savoir plus qu’elle. Les personnes vivant dans le château d’Hatcliff connaissent tout de la demeure, de son histoire et du sort de Louis-André Bertin, le trisaïeul de la jeune femme. Dans les environs du château, les gens du voyage disposent également d’une connaissance étendue de la situation. À Paris, un groupe d’individus attend avec impatience de savoir quels événements Émilie va déclencher, afin d’en tirer avantage. À tel point que Lady Darkmooth finit par qualifier Émilie d’oie blanche. Mais elle ajoute que cette héritière en sait beaucoup plus qu’il n’y paraît, et qu’il va falloir la faire parler en recourant aux services du mystérieux docteur. En observant l’héroïne, le lecteur voit bien qu’elle n’a rien de naïve ou d’ingénue. Elle se laisse guider par sa curiosité pour explorer d’autres pièces du château, pour sortir de nuit dans l’immense domaine, et bien sûr pour continuer à lire le journal de son ancêtre. Elle s’avère également être moins farouche que son apparence pure ne le laisse supposer, ce qui renvoie le lecteur au métier qu’elle exerçait au début du premier tome.


Dans le même registre, l’intrigue comprend des moments durs et des actions cruelles. Paradoxalement, le lecteur peut ne pas s’y arrêter, car ces situations sont racontées avec la même douceur que les scènes calmes, ou les discussions feutrées. Cependant, il n’y a pas à s’y tromper : la mort d’un chien dans une chute de plusieurs dizaines de mètres, la vengeance du roi Brendan qui terrorise la région avec ses étranges guerriers, sans laisser d’autres traces que les ruines qui brûlaient derrière eux, une noyade, l’appétit d’une reine, le manque d’empathie de Lady Darkmooth et Meghan qui ne voient en Émilie qu’un moyen pour parvenir à une fin, sans état d’âme. D’un côté, le lecteur sent bien que certains personnages sont animés de mauvaises intentions ; de l’autre côté, il lui faut prendre le temps d’y penser pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas de vilains d’opérette, mais d’un comportement très humain, d’individus mus par des émotions crédibles et normales en un sens. De même, l’autrice retourne dans le passé, à une époque plus ancienne que celle évoquée au travers du voyage de Louis-André Bertin et Christopher Jenkins, pour évoquer la relation entre le roi Brendan et Maeve, celle mentionnée dans le titre.



Il est vraisemblable que le lecteur soit également revenu pour la narration visuelle, à nouveau sa douceur et son attention aux détails, menant à des images qui restent en mémoire. Impossible de résister à l’envie de se promener dans le domaine du château d’Hatcliff : la large allée bénéficiant de l’ombre du feuillage des arbres, avec ces statues placées à intervalles irréguliers, une vision du jardin sous la neige alors que Nancy évoque la fin du siècle précédent, des parterres de roses, une clairière tapissée d’herbe tendre, les belles allées bien droites du jardin, la vision de ce même domaine de nuit dans une ambiance baignée de vert émeraude, la partie marécageuse du domaine avec des essences d’arbre très différentes, une plongée sous la surface de l’eau. Le lecteur aimerait bien pouvoir passer plus de temps à explorer les pièces du château, de la cuisine au grenier, pour en admirer l’ameublement et les décorations.


Outre des moments mémorables, le lecteur admire le doigté avec lequel l’artiste sait faire insensiblement glisser la narration visuelle d’un registre vers un autre. Il sourit de contentement en décelant les légères variations de consistance et de luminosité qui attestent de l’influence du petit peuple. Il se trouve épaté de la manière dont les dessins savent faire coexister sur le même plan le naturel et le surnaturel, sans solution de continuité, tout en distinguant bien ce qui relève de la réalité prosaïque et ce qui vient y apporter du merveilleux. Il se rend compte à posteriori de ce que l’artiste parvient à faire passer comme normal et qui lui apparaît comme sortant de l’ordinaire avec le recul : l’envie d’Émilie d’essayer une robe, le jeu élégant de Bran interagissant avec Émilie, l’ascendant naturel de Lady Darkmooth en tant que vieille dame imposant le respect, la bizarrerie d’une fillette jouant du pipeau la nuit, le vol de magnifiques papillons, et même le spectre d’un brontosaure.


Trop facile d’accès, trop doux à l’œil ? Le charme de la narration tant visuelle que situationnelle opère à l’insu du lecteur totalement séduit par ces images sereines et cette héroïne sans aspérité. Mais gentillesse n’est pas faiblesse, et douceur n’est pas fadeur : Émilie avance au gré de sa volonté, progressant dans le mystère du passé de son trisaïeul, en dépit de son image d’oie blanche dans ceux qui souhaitent profiter d’elle. Rasséréné par la narration visuelle, le lecteur retrouve le merveilleux de l’enfance, tout en conservant son regard d’adulte. La nature humaine conserve toutes ses imperfections. Du grand art.



jeudi 15 février 2024

Monsieur Noir, tome 2

Elle n’arrêtait pas de lancer son cri : Yagermoe ! Yagermoe !


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque qui forme une histoire indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1995, la première partie étant parue en 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Griffo (Werner Goelen) pour les dessins, et Anaïs pour les couleurs. Il compte soixante-deux pages. Dufaux & Griffo ont déjà collaboré sur d’autres séries comme Beatifica Blues (1986-1989, trois tomes), Samba Bugatti (1992-1997, quatre tomes), Giacomo C. (1988-2005, quinze tomes, et une suite en deux tomes 2017/2018).


Le monde de Blacktales est régi par sept cent quarante-huit rites qu’il vaut mieux assimiler au plus vite si on veut être accepté par ses habitants. Ces rites régissent la vie quotidienne du château. Ils se répètent, constants, immuables, précis. Ainsi de la cloche du matin qui annonce le jour du Seigneur. Elle ne peut être actionnée que par le tir d’une balle. Facile… Voire… Car, à Blacktales, on ne tire jamais de face ! Ce serait trop vulgaire ! Non, il faut se munir d’un miroir et tourner le dos à sa cible. On comprend dès lors pourquoi il faut parfois à Lord Charleston un certain temps pour atteindre son objectif. Quand il est atteint ! Car il est certains matins où rien ne lui réussit, où les balles s’égarent en des endroits inattendus, où l’on frôle les pires catastrophes ! De nombreux blessés peuvent en témoigner qui furent confondus un bref instant avec la cloche au-dessus de la chapelle. Et lorsque la cloche refuse obstinément de sonner, les gens de bon goût et de bon ton - en un mot le clan des Tohu – ne se lèvent pas. Certains le prennent sereinement, comme Lady Habanera qui en profite pour poursuivre ses lectures de la manière la plus agréables qui soit. Elle est confortablement installée dans son lit, avec le chat Black Bottom a portée de main pour le caresser, et Le capital de Karl Max pour lecture, le sens de chaque idée lui échappant toujours autant.


Pour d’autres, le fait de devoir passer le dimanche au lit ne paraît guère réjouissant. Alors qu’il y a tant à apprendre, à découvrir à Blacktales, voilà Fanny condamnée à l’inaction. Elle reste allongée sur son lit dans sa chambre : elle peut toujours s’occuper de sa peluche Grimsie : la brosser, faire reluire le bout de son nez, mais ce n’est pas la même chose… Ce n’est plus la même chose. Ce jour-là heureusement, la cloche sonne ! Lord Charleston s’est montré habile. Fanny se lève et enlève le haut de sa tenue de nuit, se tenant le torse nu devant le miroir qu’elle a fait installer dans sa chambre, un beau miroir dans lequel elle a pris l’habitude de se contempler longuement chaque matin. Car elle change, la petite fanny. En quelques mois, elle a acquis une maturité peu commune pour les fillettes de son âge. Et non seulement son esprit s’est affermi, mais le corps a suivi murissant harmonieusement en lignes longues et courbes douces. Ce que certains ne manqueront pas d’observer qui surgissent toujours aux moments les moins opportuns. Maître Gavotte se tient à sa porte pour l’emmener à la salle des cartes de Blacktales où se trouvent lady Habanera Charleston, Foxtrot et le savant Sarabande.



Bien évidemment, le lecteur se demande qui parviendra à s’approprier la plume (un stylo-plume dans les faits) et pourra ainsi signer le contrat de Monsieur Noir, ce qui fera de lui le maître incontesté du château démesuré de Blacktales. En son for intérieur, il a parié sur la petite nouvelle arrivée en première page du récit. Le scénariste mène à son terme son intrigue jusqu’à la signature dudit contrat, en bonne et due forme, avec les conséquences qui en découlent. Il raconte une histoire de mystère d’aventures, avec de nouvelles explorations dans ce château gigantesque toujours en cours de croissance, deux duels mortels, deux passages secrets, une meute de chiens tueurs, la présence d’une mystérieuse jeune fille insaisissable, et des intrigues de palais pour être dans le camp de ceux qui profiteront du changement de propriétaire. Griffo s’en donne à cœur joie dans ce registre : pièces gigantesques rendant les êtres humains d’autant plus fragiles par comparaison, pièce saccagée, pendu tirant la langue, frêle jeune fille tenant tête au cuisinier massif, grands couloirs sombres en ogive, fumée toxique, gueule de chien baveuse avec des crocs acérés, duels vifs avec des attaques et des esquives qui s’enchaînent logiquement, éclairage expressionniste mettant en valeur la tension des visages.


Le lecteur se rend compte qu’il sourit de temps à autre. Pourtant, il s’agit bien d’un drame, mais les auteurs ont conscience du caractère archétypal de la dynamique générale de leur récit, et ils s’en amusent, sans pour autant que cela nuise à la tension dramatique. Les sept cent quarante-huit rites avaient été évoqués dans le tome un, et le lecteur sait qu’il s’agit d’un élément du récit : Lord Charleston tirant la langue sous l’effort de concentration pour viser et tirer dans son dos apparaît un peu ridicule, sans que cela invalide la force du rite. Lorsque Fanny se regarde dans le miroir, le texte évoque son corps ayant mûri en lignes longues et courbes douces, alors que le miroir renvoie l’image d’une très jeune femme pas encore formée. Foxtrot est toujours aussi bossu, comme une caricature de Quasimodo. Sous l’effort de compréhension et l’effet de l’incompréhension, Lady Habanera fait des mines irrésistibles. La demi-douzaine de savants apparaît empesée et guindée dans leurs tenues officielles d’un autre âge, tout en faisant apparaître le besoin de l’existence d’une telle société. L’état second de Lord Arthur bien parti, tout en ne faisant aucun doute sur sa détresse psychique. Les mimiques de Passepied pour se donner de l’importance alors qu’il n’a aucune chance dans ce jeu politique d’adultes aguerris. La suite de pas inattendus pour reproduire la danse de Pavane afin d’identifier la bonne armure médiévale qui contient la plume, suite comique de pas et de mouvements hasardeux, tout en faisant sens dans la logique du récit.


Ces facéties viennent ajouter de la saveur à une narration visuelle fort élaborée et très riche. Dans le dossier de fin, l’artiste explicite certains de ses choix. Il explique que le château est un personnage important de l’histoire, c’est un être vivant. Il a un côté organique que Griffo a marqué par des détails d’architecture en formes de plantes, des voûtes en corolles, etc. À de nombreuses reprises – par les escaliers en colimaçon, les ondoiements de planchers – il a également cherché à faire passer le mouvement qui l’anime. Il a une véritable personnalité. Et pour rendre cette demeure encore plus vivante, il a voulu que chaque pièce ressemble à un personnage et qu’elle en garde ses proportions démesurées. Par ailleurs, il prend chaque scène au premier degré avec sérieux, avec des pages ou des cases impressionnantes : le vol du rapace au-dessus du château dans la première page, la sensualité naissante de Fanny se regardant dans le miroir, l’agressivité du chat Black Bottom à l’encontre de Fanny, la tentative de meurtre de Fanny endormie dans son lit dans un page presque muette, le jeu d’acteur de Fanny face à maître Surf pour lui imposer son autorité et empêcher la mise à mort d’un jeune garçon, suivi du relâchement de sa tension une fois sortie de la cuisine et hors de vue, les chiens pourchassant Campagnole et Fanny, la bave aux lèvres, le calme glaçant de Monsieur Noir.



Dans le dossier en fin d’ouvrage, le scénariste donne des clés de compréhension du récit. Il explicite son intention : Blacktales, où se déroule cette histoire, est une représentation du système politique, on y assiste à une valse des dirigeants et la violence ne peut s’y exprimer qu’en respectant un code très complexe. Sept cent quarante-huit règles ponctuent, un véritable corpus de lois, la vie de cet univers pratiquement clos comme isolé du reste du monde. Mais on ne peut tout contrôler par des lois et des rites, aussi stricts soient-ils. On pervertit la nourriture, on dénature l’éducation, qui se borne à apprendre les règles, et le professeur est tellement mauvais qu’il s’endort lui-même. Dans une telle structure, personne n’est sûr de sa place, poursuit le scénariste. Les habitants portent d’ailleurs des noms de danse parce qu’ils sont tous mouvants. Lorsque le bail viendra à échéance, ils pourront aussi bien se retrouver en bas de l’échelle sociale qu’en haut. Jean Dufaux ajoute que Le Mal est incontrôlable, il s’insinue partout, et qu’il est représenté ici par cette fumée rougeâtre qui envahit le château, qui n’appartient pas à l’ordre établi et dont il faut se défendre en l’expulsant. Le lecteur peut aussi interpréter certaines caractéristiques du récit comme des métaphores psychanalytiques. Ce château en extension peut figurer l’esprit de Fanny qui se développe au fur et à mesure qu’elle grandit en âge. Chaque personnage devient une expression d’une facette consciente ou inconsciente de sa personnalité. La disparition et la réapparition de certains personnages peuvent se voir comme le refoulement de certains souvenirs, et leur réapparition par les conséquences de ces formes de déni. Si ce point de vue n’explique pas tous les éléments du scénario, cela donne du sens aux tableaux annonçant le destin de Fanny ou d’autres personnages, comme étant la conséquence logique et inéluctable de processus psychique, ou des révélateurs de l’inconscient de la jeune fille.


Seconde partie de ce diptyque : les auteurs tiennent une forme éblouissante du début à la fin, que ce soit pour la narration premier degré de l’intrigue, pour la saveur comique, pour la tension dans les aventures et explorations, dans les éléments horrifiques. Le lecteur savoure ce conte, entre politique et psychanalytique, jusqu’à la signature du contrat avec Monsieur Noir, et le prix à payer, aussi inéluctable que les saisons de la vie qui défilent avec le temps qui passe. Un vrai conte.