Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est John Hatcliff. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est John Hatcliff. Afficher tous les articles

mercredi 12 juin 2024

L'Héritage d'Émilie T05 L'Arcane


Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur (2006), dernier tome d'une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Quelque part sur Thétys, John Hatciff a consommé des cristaux à l’état pur et il avance dans une immense cité déserte. Un observateur se demande combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle. Un autre constate que Hatcliff commence à rêver et qu’ils doivent se concentrer pour arriver à le suivre. L’homme voit une jeune fille en train de jouer du pipeau. Elle lève la tête, descend de son perchoir et se met à courir, il court après elle. Ils finissent par aboutir dans le cabinet de l’Arcane. Celle-ci accueille le visiteur avec empressement et elle lui dit qu’elle sait ce qu’il veut, car elle est l’Arcane. Mais son aide a son prix. Il répond qu’il est prêt à lui offrir tout ce qu’elle voudra. Elle lui demande de se souvenir, elle va lui dire l’histoire d’une reine et d’un guerrier, de leur amour perdu… aussi celle d’un trésor dont la plus belle pierre était fruit défendu. Pendant ce temps-là, le domaine d’Hatcliff est recouvert de neige. Bran demande à Christopher Jenkins s’il est sûr qu’Arkhos dort. Son interlocuteur lui répond que la mort n’entre pas ici, pas encore, mais Arkhos en a pour un moment car les tisanes de Nancy sont très efficaces. Bran s’esclaffe : Vaincu par une tisane, plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Jenkins ajoute que rien n’est perdu car Émilie a deviné où se trouve l’entrée du labyrinthe. Ils rentrent dans la cuisine et Nancy les informe que Lady Darkmooth est à faire peur et que Meghan refuse de partir.



Émilie sort la montre qu’elle a récupérée auprès d’Arkhos en indiquant que c’est la clé du labyrinthe. Les quatre personnes sortent au dehors et se dirigent vers le kiosque. Émilie monte seule sur le plateau du kiosque et elle fait jouer la musique de la montre. Cela a pour effet de déclencher un mécanisme et le plateau descend de quatre mètres, révélant l’existence d’une salle circulaire souterraine, avec des étagères, une table de travail, une échelle pour pouvoir en sortir. Nancy, Bran et Jenkins l’empruntent pour rejoindre Émilie. Ils empruntent la porte et accèdent ainsi à au réseau d’immenses cavernes sous le domaine. Après une longue marche, Jenkins et Nancy n’en peuvent plus, et le petit groupe fait une halte. Nancy désigne Jenkins comme partiellement responsable de leur situation. À la demande d’Émilie, il raconte comme il a aidé Hatcliff à quitter le domaine. Ce dernier voulait qu’on le croie mort et garder le secret du passage… Alors, le soir de son départ, Hatcliff et Jenkins ont mystifié tout le monde ! Ce n’est pas une, mais deux explosions qui ont eu lieu en même temps ! Une charge avait été placée sous la souche et une autre dans la fusée qui devait être le clou de la fête… Hatcliff y a pris place sous les yeux de la foule… avant de s’éclipser discrètement par derrière.


A priori, la résolution de l’intrigue s’annonce plutôt simple : les personnages vont réussir à franchir la porte, avec l’aide de la gardienne ou à son insu, et tout va rentrer dans l’ordre. Dans le détail, le lecteur pressent que c’est un peu plus compliqué, entre Émilie qui a perdu de vue son objectif (le lecteur également), le visiteur (Arkhos) qui souhaite renter chez lui-même si cette notion a perdu de son sens car sa planète d’origine a beaucoup évolué, Louis-André Bertin (John Hatcliff) qui souhaite revenir sur Terre dans son domaine dont il pourrait assurer le renouveau et la pérennité, Nancy et Christopher Jenkins que les décennies sont en passe de rattraper, Lady Darkmooth et Meghan au seuil de la mort, sans oublier encore Dorothy, Alex et le troisième larron. Et puis, l’autrice continue de développer son récit dans de nouveaux territoires, comme elle l’a fait à chaque tome, continuant à créer plutôt que de se contenter de relier les différents fils narratifs entre eux et de révéler les mystères. Le lecteur s’en trouve fort aise car il se posait encore de nombreuses questions sur l’Arcane, le personnage qui donne son nom au titre de l’album. Il en apprend de belles tout du long de ce dernier tome, à la fois sur la nature de cette Sophie (l’autrice anticipant de quinze ans l’importance d’une innovation technologique majeure et inquiétante), à la fois sur celle d’Arkhos (énorme surprise), ou encore sur celle des leprechauns.



Alors que les précédents tomes l’y avaient habitué, le lecteur reste pris par surprise par la volonté de l’autrice de continuer à enrichir son récit, aussi bien sur le plan de l’intrigue que visuellement. Le voyage se poursuit, revisitant des lieux familiers du lecteur, et l’emmenant dans de nouveaux. En ouverture, un dessin occupant les deux tiers de la page : une magnifique vue des temples avec une architecture d’inspiration gréco-romaine, d’une dimension monumentale. Dès la page trois, Hatcliff pénètre dans le cabinet de Sophie, une diseuse de bonne aventure, avec une décoration puisant son inspiration à la fois dans les contes et les légendes, à la fois dans le folklore des gens du voyage. Le lecteur est venu pour ça, et il prend le temps d’observer chaque détail : les masques de type loup, la bouilloire négligemment posée par terre, la nappe étoilée, la boule de la diseuse de la voyante, les chats installés à leur aise, les cages à oiseau, le confortable fauteuil agrémenté de moelleux coussins, les bibelots sur les étagères, les grandes draperies rouges à liseré doré, un hibou perché, une urne, une guirlande végétale, une tasse à café, tout cela en une seule image. Il sait qu’il va se régaler dans ce tome encore. En effet, en suivant les personnages, il retourne dans le domaine enneigé, dans le réseau de cavernes monumentales sous le domaine, dans le château d’Hatcliff de plus en plus lugubre à mesure que la vie s’en retire.


L’artiste crée de nouveaux lieux, de nouveaux paysages enchanteurs. Devenu rêveur sous l’effet des cristaux, Hatcliff va consulter l’Arcane dans ce qui a l’apparence d’une grande fête foraine à ciel ouvert : stand de tir, stand avec une roue à tourner, montagnes russes, grande roue, la roulotte de Sophie, un immense chapiteau dans lequel il découvre une danseuse, des équilibristes, une créature ailée jouant de la harpe, un prestidigitateur faisant sortir des papillons de son chapeau, d’étranges petits quadrupèdes domestiqués et affublés d’un costume de scène, des ballons colorés, un trapèze, un câble de funambule, etc. Le lecteur pénètre également dans un grand hall animé par une fête du petit peuple, une scène comportant également un luxe de détails. Il patiente avec Émilie et Bran au pied d’un immense arbre dans une forêt magique, dont le tronc comporte une porte avec deux battants de plusieurs mètres de hauteur. Une cité fantastique abritant une tour où se trouve la porte. Etc. Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, peut constater leur géographie, leur aménagement, leurs éléments spécifiques, la manière dont es individus l’habitent. Il ressent le fait que chacun de ces lieux est à la fois concret et tangible pour l’artiste qu’ils existent dans son esprit, qu’elle s’y est souvent rendue, ce qui lui permet de les décrire dans leur cohérence, de les donner à voir au lecteur.



Transporté dans chacun de ces ailleurs si palpables, le lecteur devient tour à tour un voyageur, un explorateur, un habitant, en fonction des circonstances et des personnages concernés. Il perçoit inconsciemment que l’ensemble présente une solide logique, tout en découvrant de nouvelles informations qui s’emboîtent sans solution de continuité, et prenant conscience de pans entiers inattendus de ce récit, ayant tenu pour acquis que ce qu’il ignorait était insignifiant ou qu’il avait deviné ce qu’il en était (en particulier pour le fonctionnement des portes, ou pour la civilisation ayant réduit à néant l’empire d’Arkhos). L’autrice reste cohérente avec les grands principes de la série : il n’y a pas de héros au sens classique et altruiste du terme, Émilie ne fait pas soudainement montre de capacités extraordinaires physiques ou mentales. Il sourit en voyant que les sbires d’Arkhos (Dorothy, Alex et leur comparse) se retrouvent sur le bord de la route, totalement inutiles. Il sourit également en voyant Nancy et Christopher Jenkins faire leur âge et s’arrêter pour attendre le retour des jeunes (Émilie et Bran) tout en picolant un peu pour passer le temps. Il relève de ci de là des remarques en passant, dénotant un humour discret et piquant. Par exemple : Combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle ? Un peu d’ironie sur l’effet des substances hallucinogènes. Autre exemple, une gentille moquerie : Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Troisième exemple : Inconséquence féminine ! Elle plaisante quand la mort nous guette !! Enfin, de par le rôle de l’Arcane, le rapprochement avec l’autrice elle-même apparaît comme une évidence : elle incarne la créatrice elle-même, et elle conclut le récit par ces mots Le cœur bat encore pour commencer une autre histoire.


Le lecteur était parti avec un a priori sur la base de la couverture : une simple série d’une jeune femme découvrant le monde des fées, avec des dessins doux à l’œil. De tome en tome, il a découvert une intrigue explorant un monde d’une richesse visuelle inattendue, se développant dans des directions surprenantes, s’enrichissant à la fois de nouveaux éléments à chaque tome, et de lieux où l’autrice à l’habitude de s’y rendre régulièrement, par le pouvoir de son imagination. Il a été enchanté par les transports de l’aventure, par l’humanité et les failles de chaque personnage, par leurs manières simples, par l’amour de l’autrice pour les conventions de genre, et par la gentillesse et l’honnêteté avec lesquelles elle les nourrit.




mercredi 29 mai 2024

L'héritage d'Émilie T04 Le rêveur

La rêveuse me ramènera.


Ce tome fait suite à L'héritage d'Émilie T03 L'exilé (2004), quatrième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans la cité principale de la planète Thétys, un riche responsable écoute un rapport. Son agent lui indique que le guetteur est formel : l’étranger venait de la Terre. Le dignitaire se gausse : Encore ! Et on dit que leurs portes sont closes ! Ah ! Le rapporteur garde tout son sérieux, indiquant que son interlocuteur a tort d’en rire, car son laxisme finit par devenir gênant. L’autre explique que l’étranger a déjà quitté la ville à bord d’un transporteur, néanmoins il l’abandonne à l’agent, si jamais il en revient vivant. Dans l’immense forêt jouxtant la ville, Bran a pris place sur une longue barque menée par Finn. Ils abordent le rivage herbu sur lequel a été construit une maison dont les pilotis sont des troncs d’arbre. Ils sont accueillis par John Hatcliff qui houspille sa main d’œuvre de petite taille aux oreilles pointues, en les qualifiant de minus. À une table, Bran exhorte son interlocuteur à se souvenir car il y va de la vie de plusieurs personnes, dont celle de son arrière-arrière-arrière-petite-nièce. L’autre exige qu’il l’appelle Capitaine, car Bran fait partie de son équipage. Ce dernier insiste ce qui provoque une réponse énervée de Capitaine : il l’a embauché pour remplacer son second dont la seule qualité était d’être insomniaque, ce qui aurait évité à Capitaine de veiller cette nuit. Sur ce, il va se coucher dans son hamac.



Bran s’assoit au bord de la terrasse, les pieds pendant dans le vide. Il discute avec deux marins : il leur indique que le passage à rendu amnésique John Hatcliff. Il se souvient de sa propre arrivée dans la cité, comment il a été traqué, et qu’il n’a dû son salut qu’à sa rencontre inopinée avec Finn qui l’a attiré sur le territoire des passeurs, une zone libre, rendant le fuyard intouchable. Au temps présent, Finn indique à Bran qu’il finira par se plaire ici. Son interlocuteur lui répond qu’il n’a pas l’intention de rester, que la rêveuse le ramènera. Capitaine se réveille et décide d’emmener Bran avec lui pour aller chercher des cristaux. Ils montent dans la longue barque, et Bran fait les fonctions de gaffeur. En descendant le fleuve, Bran avise une longue plante très haute à la forme singulière, et il reconnaît une rêveuse. Hatcliff le corrige : il s’agit d’une gardienne, de sacrés dangers, capables de manger une jambe comme amuse-gueule. Ils arrivent enfin dans le territoire des Krills. Bran lève la tête et voit trois cadavres en état de décomposition avancée : Capitaine explique qu’il s’agit d’un simple avertissement, ils ne tolèrent que les passeurs. Et on ne trouve les cristaux que dans leurs nids. Ils pénètrent dans une caverne et mettent pied à terre. Capitaine ramasse une sorte de grosse noix : elle contient quelques cristaux, des résidus de poussière d’étoile.


Le lecteur anticipe le plaisir de repartir pour le domaine d’Hatcliff en Irlande, avec ce manoir gigantesque, le domaine avec son jardin et sa forêt, ainsi que les mystérieux souterrains. Or voilà que ce tome commence sur une planète extraterrestre appelée Thétys, évoquée dans le tome précédent. La première page s’ouvre avec une case occupant les deux tiers de la planche : une vue en contreplongée des immeubles, évoquant une version de New York entre Art Déco et anticipation (en particulier des voitures volantes), et un détail amusant (un té de dessinateur). En planche quatre, Bran court dans les rues de la ville pour échapper aux autorités : le lecteur ouvre grands les yeux pour apprécier l’architecture, entre poutrelles métalliques de type Eiffel, et colonnes bombées, une échoppe évoquant un souk, une voiture volante, des dirigeables, comme un hommage à Metropolis. Le contraste n’en est que plus saisissant avec la forêt luxuriante. Le lecteur la découvre d’abord par sa canopée dans une case de la largeur de la page : un beau ciel avec des lueurs jaune orangé, une demi-douzaine d’oiseau volant, de hauts arbres et des plaines. La case suivante est également de la largeur de la page : sous la canopée, de nombreux troncs d’arbres, un oiseau d’une autre espèce, de hauts arbustes avec un feuillage abondant. Enfin une troisième case de la largeur de la page : la longue barque, le fleuve, le pied des arbres qui apparaissent d’un énorme diamètre rendant minuscules les silhouettes humaines.



Le lecteur va encore bénéficier de deux autres déambulations. Bran parvient à influer sur l’état d’esprit de John Hatcliff et sur ses résolutions. Celui-ci va alors trouver l’Arcane, une rêveuse, car il a besoin d’un rêve. L’artiste emmène alors le lecteur dans de grandes cathédrales de pierre avec quelques vestiges de pont à des hauteurs vertigineuses, la présence d’immenses stalactites et stalagmites, des sources de luminescences, des formations cristallines, une étrange faune souterraine, et la salle du trône cyclopéenne, tout en roche, intégrant harmonieusement les formations naturelles et les éléments taillés et construits par ce peuple, dans un dessin en pleine page qui en impose. Et bien sûr dans la dixième planche, l’autrice ramène le lecteur dans le domaine d’Hatcliff. Celui-ci est recouvert d’un manteau de neige, à la fois la période hivernale (arbres dénudés, arbustes ensevelis), mais aussi une métaphore d’une vie qui s’achemine vers sa fin (Émilie qui remarque un petit oiseau mort à ses pieds). Le froid s’est immiscé dans les plus grandes pièces du château, avec des stalactites de glace visibles au plafond. Le jardin est lui aussi envahi par la neige, la cuisine est insuffisamment éclairée par une poignée de bougies. La dessinatrice sait créer une atmosphère de désolation, d’abandon progressif, qui fend le cœur, une forme de renoncement devant une entropie que rien ne peut arrêter.


La distribution de personnages présente un équilibre bien pensé entre les individus à l’apparence extraordinaires qui font ressortir la normalité des autres, ces derniers disposant de particularités qui les rendent uniques. Dans la première catégorie, il y a cet habitant de Thétys en surcharge pondérale, affalé dans un haut divan garni d’une montagne de coussins, les matelots du Capitaine avec leur tignasse hirsute, leurs habits de paysans et leurs oreilles pointues, la gigantesque créature mi-dinosaure mi-dragon dans les eaux du fleuve, les Krills créatures mi-insectes mi-humains habitant dans les cavernes et gardant les cristaux et leur reine l’Arcane, sans oublier la rêveuse. Dans la deuxième catégorie, le lecteur retrouve la jeune Émilie Bertin et ses jolies toilettes, Dorothy et ses toilettes trop chargées, Alex l’homme de main à la haute stature et son costume impeccable mais d’un autre âge, Nancy avec son grand tablier toujours d’un blanc impeccable, Christopher Jenkins dans son costume confortable, le voyageur dans son long manteau (ou robe de chambre ?) vert, tous les clients de l’auberge (trio de musiciens, enfants en train de courir entre les tables, serveuse, barman, clients). L’artiste a l’art et la manière de faire ressortir à la fois la banalité et les particularités du monde normal, par rapport aux caractéristiques extraordinaires des mondes fantastiques, tout en établissant qu’il s’agit de leur mode de fonctionnement normal et quotidien.



Le lecteur continue de se demander comment l’intrigue va évoluer. Quel sera le sort du domaine Hatcliff ? Quelle population va pouvoir rester, quelle population va devoir partir ? Ou regagner son monde d’origine ? Quel personnage va jouer un rôle essentiel ? Qui va subir et devenir une victime des événements ? Il prend conscience de l’ampleur de l’histoire, des différents fils narratifs intriqués, de l’importance du passé dans la situation actuelle. Il a été impliqué dans cette situation par l’héritage d’Émilie qui lui a permis de découvrir progressivement les faits. En réalité, il en sait plus qu’elle car le premier tome commençait avec la découverte du cairn par le trisaïeul Louis-André Bertin et son compagnon de route Christopher Jenkins. Il y a eu l’histoire de ce mystérieux voyageur, l’existence d’une communauté d’individus de taille plus petite avec des oreilles pointues, les habitants du domaine d’Hatcliff, et ce vieillard alité envoyant ses agents pour faciliter les déplacements d’Émilie. Puis il a été question du sort de John Hatcliff, de l’histoire de son domaine, d’un mystérieux voyageur venu de l’au-delà, et de la rêveuse. Dans le même temps, le déroulement du récit ne correspond pas à celui d’un récit d’aventure, avec un héros providentiel qui brave tous les dangers. Le comportement John Hatcliff n’est pas toujours exemplaire. Émilie Bertin ne devient pas une sauveuse providentielle qui comprend tout par éclairs de lucidité. Le mystérieux voyageur s’en trouve réduit à la dernière extrémité, avec peu de temps à vivre. Voire, dans ce tome, l’action la plus héroïque et la plus inattendue est accomplie par la cuisinière Nancy qui prend l’initiative de mettre un puissant somnifère dans le vin de celui qui avait toutes les caractéristiques pour être le sauveur providentiel, mais animé par des motivations très personnelles antinomiques avec le rôle du héros altruiste.


Plus l’histoire progresse, plus le lecteur se sent emmené loin, dans un monde pleinement abouti et tangible. L’intrigue continue de développer ses ramifications révélant toute sa richesse, bien plus élaborée que la simple découverte d’un domaine visité par le petit peuple. Florence Magnin régale le lecteur avec des lieux très concrets et très différents, allant d’un magnifique domaine au début du vingtième siècle à une lointaine planète, des personnages alliant normalité et unicité, qu’ils soient des êtres humains banals ou des êtres fantastiques. Le récit se révèle plus complexe que la simple histoire d’un héros sauvant la situation par sa bravoure, des actes plus plausibles suite à des décisions très personnelles.



mercredi 15 mai 2024

L'Héritage d'Émilie T03 L'Exilé

Il s’endort ! Et la rêveuse s’éveille !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Emilie, tome 2 : Maeve (2003), troisième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2004. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans une cité futuriste, il était alors le conseiller des dieux, maître des galaxies. Il possédait les neuf planètes et les clés de passages qui les lient. Ses vaisseaux sillonnaient l’espace sans limite. Le narrateur siège sur un trône dans son palais et les hommes viennent se prosterner devant lui. Il était puissant, il était craint. Et puis… Ce fut la guerre : sa cité est attaquée par une flotte de vaisseaux spatiaux. Ce fut la défaite : les conquérants règnent d’une main de fer et le peuple erre dans les ruines en mourant de faim. Le nouveau seigneur délivre sa sentence : le condamné sera dépossédé de ses biens et de ses titres, son nom sera effacé des livres et des pierres, ses serviteurs dispersés. Il poursuit : un transporteur le conduira sur Thétys d’où il quittera ce monde. Le déchu connaît Thétys : la première porte fut créée des milliers d’années auparavant, la porte folle désormais ouverte sur l’inconnu, celle dont aucun condamné n’était jamais revenu pour dire vers quel enfer le hasard l’avait conduit. Quelques temps plus tard, un vaisseau spatial atterrit dans une zone désertique de Thétys le seigneur ordonne de libérer le condamné et il lui indique qu’il lui déconseille de fuir car l’atmosphère de Thétys le tuerait en trois jours. La petite procession entre dans une citadelle de pierre. Elle s’avance sur une passerelle, au milieu d’une énorme installation technologique. Le seigneur précise que la porte ne s’ouvre qu’au coucher du soleil. Il est temps !



Le seigneur enjoint le condamné de s’avancer de lui-même vers la porte et de la franchir. Le déchu tente d’amadouer ses exécuteurs, peine perdue. Il finit par franchir la porte de force. Justice est faite. Dans le domaine Hatciff, à l’intérieur du château, Émilie Bertin claque le couvercle de sa valise. Elle peste contre la pluie qui tombe à verse, et elle prend la montre à gousset, tout ce qui reste de son héritage, de quoi payer un terme ou deux. Elle constate que la montre fonctionne de nouveau. Elle passe devant la cuisine où Nancy est en train de se servir une généreuse rasade de whisky dans son thé, sans remarquer le passage de la jeune femme. Émilie traverse le jardin vers le kiosque où elle retrouve Christopher Jenkins en train de peindre à l’abri. Elle lui souhaite au revoir, ce qui trouble le peintre qui estime que c’est impossible, elle ne peut pas les quitter ainsi. Elle s’emporte un peu : non seulement cet endroit est hanté, mais on y trouve aussi, elle bute sur le mot, des leprechauns. Sans même parler que Jenkins et les autres vivent au-dessus d’un gigantesque labyrinthe qui servait autrefois de passage vers un autre univers.


Avec le tome deux, l’intrigue apparaissait toute dévoilée et prévisible : Émilie Bertin a hérité d’un domaine ayant la propriété de communiquer avec le monde du petit peuple, et elle va servir de catalyseur pour restaurer le monde de la magie ou devenir reine chez les farfadets, euh non, chez les leprechauns. Du coup, le lecteur se retrouve pris à contrepied avec la première scène, de la pure science-fiction avec voyage dans l’espace, race extraterrestre et technologie futuriste. D’accord, il y a une histoire de porte transdimensionnelle : cela fait le lien avec un point de jonction entre le monde des hommes et le monde des fées… Encore que rallier des planètes et rallier un monde magique, cela ne ressort pas vraiment des mêmes conventions de genre. Dans cette première scène, le lecteur retrouve la même façon d’envisager la narration visuelle que dans le monde réel ou les manifestations féériques des deux tomes précédents. Des traits de contour fins et assurés, solides et délicats : les différents éléments sont clairement délimités, avec une forme précise et nette, de nombreux détails pour chaque élément, et en même temps un peu trop propre comme si tout était neuf sans avoir servi. Cet aspect est contrebalancé par la mise en couleurs qui vient apporter la patine du temps, des ombrages, quelques aspérités, attestant qu’il ne s’agit pas d’un décor en toc, mais bien d’endroits habités, utilisés. L’artiste sait rapprocher des éléments disparates (fusées spatiales, statues grotesques, désert de sable, temple à colonne, rayon laser) en un tout cohérent et harmonieux, un véritable environnement de science-fiction.



Avec cette scène d’ouverture, l’autrice développe un personnage qui était resté dans l’ombre jusqu’alors. Voilà donc un individu qui arrive sur terre en 1223 et que le lecteur va suivre dans ses pérégrinations au fil des siècles, jusqu’à rejoindre le fil principal initial de l’intrigue. D’un côté, le lecteur voit que l’autrice met à profit ce vagabondage géographique et temporel pour dessiner des lieux et des situations qui lui plaisent. Les images passent d’un environnement de science-fiction à un environnement historique, au gré de la fantaisie de l’artiste, guidé par l’envie. Le lecteur ressent cette invitation à se projeter ailleurs et il prend le temps d’apprécier ce qui lui est montré. Tout commence avec cette belle cité du futur, entre technologie et architecture antique : un pâté de maisons qui flotte dans les airs, des tourelles élancées avec des bulbes, une soucoupe volante, des voitures volantes flottant doucement entre les bâtiments. Quelques pages plus loin, des religieux prient dans une chapelle à l’occasion d’un office, il ne manque pas un bloc de pierre aux piliers, aux ogives, il ne manque pas une stalle dans le chœur. Le lecteur part alors à la suite du voyageur, détaillant un pont en pierre avec des arches, le fronton d’un temple dédié à une entité démoniaque, les pyramides d’Égypte, les rues et les bâtisses d’une grande cité médiévale densément peuplée, la traversée de l’Atlantique à bord du vaisseau marchand Mayflower en 1620, les rues de Londres en décembre 1806, et une nouvelle cité futuriste dans la dernière page.


À chaque nouvel environnement, le lecteur voit bien que la démarche artistique est animée par l’envie d’inviter le lecteur dans ces endroits, de les rendre les plus concrets possibles, plutôt que d’en mettre plein la vue. La dessinatrice prend le temps de représenter de nombreux détails, comme si elle voulait rendre compte d’une réalité très concrète pour elle. Dans les souterrains de l’abbaye, es moines soumettent le voyageur à la question, et dans cette case, le lecteur peut voir les soupiraux, les chaînes accrochées à des anneaux, les escaliers et les arches, les poulies et les treuils, une cage en fer suspendue, les poutres et les madriers formant la structure qui soutient le chevalet de torture, les cordages et engrenages, et le pauvre supplicié. Un peu plus loin, Meghan tire les cartes du tarot pour Lady Darkmooth, dans la bibliothèque du château Hatcliff : la pièce s’organise autour d’un espace central, avec de nombreuses étagères, des galeries, des escaliers, des échelles permettant d’accéder aux rayonnages les plus hauts, une fenêtre, des piliers, il s’agit d’une description qui va bien au-delà d’une pièce générique avec des livres. Plus loin encore, la reine Maeve se livre à une cérémonie d’invocation dans une pièce là aussi décrite avec minutie et avec le sens du détail : l’autel avec son urne ouvragée, les piliers et les murs avec de la mousse, les bouquets de fleurs au pied de l’autel, le brûle-encens, les nénuphars dans le cours d’eau, Maeve tendue vers les cieux, les prêtresses, un lieu tangible et pleinement concrétisé.



L’enchantement de la narration visuelle agit à plein sur le lecteur entre les scènes du passé, et celles du présent du récit, avec un fond de folklore, Émilie Bertin circulant dans la campagne irlandaise, et Lady Darkmooth passant d’une pièce à l’autre dans le château Hatcliff. L’intrigue prend de l’ampleur avec ce voyageur venu d’un autre monde, en même temps qu’elle gagne en cohérence et en épaisseur, les motivations du mystérieux individu âgé manipulant Émilie à distance s’élevant au-dessus d’un manichéisme entre bons et méchants. Le lecteur peut ressentir ce récit comme une intrigue imaginative, curieux de découvrir comment l’héroïne va s’en sortir, alors qu’elle subit les événements, plus qu’elle ne les anticipe. Il peut aussi prendre un peu de recul et considérer les différents thèmes présents : le pouvoir des vainqueurs sur les vaincus, l’intolérance religieuse, la précaution de vivre caché pour vivre heureux, la force incroyable d’un geste désintéressé (celui de frère Anselme), un étrange regard sur la condition humaine (le voyageur estimant qu’il subit une horrible contagion, alors qu’il devient de plus en plus humain au fil des siècles). Le lecteur relève également quelques touches d’humour bien senties. Par exemple, Émilie décide de quitter ce château dont le domaine est fréquenté par le petit peuple, préférant revenir à une vie urbaine à Paris, alors que le lecteur, lui, n’aspire qu’à profiter de l’évasion que lui procure le fantastique, comme si l’autrice l’asticotait en le menaçant de la priver des éléments spectaculaires de genre.


Le lecteur commence ce tome, sûr de lui, certain d’avoir anticipé le développement de l’intrigue dans ses grandes lignes. D’entrée de jeu, l’autrice lui montre qu’il n’est pas au bout de ses surprises, le séduit avec sophistication et élégance par des lieux d’une grande richesse. En outre, les personnages échappent à une dichotomie bien/mal, et le récit se nourrit de thèmes adultes sous-jacents. Encore une fois la gentillesse de la narration n’induit pas une faiblesse du récit : cette série révèle de nouvelles saveurs à chaque tome.



mercredi 1 mai 2024

L'Héritage d'Emilie, tome 2 : Maeve

Mais la jeunesse est infidèle et la sienne le quittait déjà.


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Emilie, tome 1 : Le Domaine Hatcliff (2002). Sa première édition date de 2003. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Émilie Bertin a franchi les portes du domaine d’Hatcliff et elle avance à pied dans la large allée bordée d’arbres à l’épaisse frondaison, sa valise et son parapluie dans une main, son manteau de l’autre. Elle regarde de part et d’autre, prenant le temps d’admirer les arbres et le statuaire. Elle arrive enfin devant le majestueux château, avec ses tours et ses créneaux, au milieu d’une large clairière. Depuis une fenêtre à l’étage, à l’abri d’une lourde tenture, Christopher Jenkins la regarde s’approcher et il commente son avancée à Lady Darkmooth confortablement installée dans un moelleux fauteuil, sa canne à la main. Émilie pénètre dans la cuisine où elle fait sursauter Nancy la cuisinière qui ne l’avait pas entendu arriver. Elle s’excuse et s’explique : la grille était ouverte, elle s’est permise d’entrer, maître Duclos ne l’avait pas avertie de son arrivée ? Elle se présente de manière plus explicite : elle est l’arrière-arrière-petite-nièce de John Hatcliff et son héritière. La cuisinière joint les mains devant elle, en s’exclamant que Lady Darkmooth avait raison. Nancy invite Émilie à s’assoir, et Nancy continue : ils vivent très retirés, Lady Darkmooth ne sort jamais, et les autres… c’est-à-dire sa dame de compagnie, le docteur et Christopher Jenkins, ce dernier étant le descendant de l’ami d’Hatcliff.



Émilie s’étonne que tous vivent au château. Nancy explique : après la mort d’Hatcliff, il a bien fallu s’occuper des terres. C’est Jenkins qui s’en est chargé. Seulement ses rentes n’y suffisaient pas, c’est que ça coûte une maison pareille ! Heureusement qu’il avait des relations. Les Darkmooth, ce sont eux qui l’ont aidé à garder cet endroit. Ils y venaient l’été. Le reste du temps, un gardien s’occupait du parc. Mais à la fin du siècle, la dernière du nom s’est trouvé ruinée. Plus un sou ! C’est alors qu’elle a décidé de s’installer ici. Aussi, qui aurait pu prévoir qu’on retrouverait Émilie un jour ?! Nancy continue : Émilie fera connaissance avec Lady Darkmooth ce soir, en attendant elle va installer Émilie dans une des chambres. Émilie va pouvoir voir que rien n’a changé depuis l’époque d’Hatcliff. La jeune femme emboîte le pas de la cuisinière. Elles passent par le hall monumental, et montent les marches de l’escalier, recouvertes d’un tapis rouge. Émilie regarde à nouveau autour d’elle, admirant les trophées animaliers accrochés au mur. Puis elle s’installe tranquillement dans sa chambre, pendant que Nancy se hâte d’aller faire son rapport à Lady Darkmooth, Christopher Jenkins, et Meghan sa dame de compagnie. Émilie ressort de sa chambre et monte encore d’un étage par une échelle en bois, aboutissant au grenier. Parmi les malles et les commodes, elle trouve une robe d’un autre siècle qu’elle essaye devant un miroir en pied.


Pas de surprise : le lecteur retrouve exactement la même ambiance que dans le tome un, une forme de douceur et de calme, portée par des dessins posés et détaillés. Émilie Bertin agit comme une jeune femme calme et tranquille, gentille et curieuse. Elle arrive tout naturellement au château, marchant posément, pénétrant par la petite porte, celle de la cuisine. Elle papote avec la cuisinière d’égale à égale, elle s’installe dans sa chambre en toute simplicité, elle en ressort en avançant sereinement dans le couloir, puis en empruntant une échelle de bois. Elle se laisse guider par sa curiosité en essayant une robe. Elle devise poliment avec les autres convives et elle se laisse guider par sa curiosité lors de sa balade du soir, et elle ressort un autre soir, toujours guidée par sa curiosité. Les images montrent une personne avec des gestes posés, des mouvements fluides et confiants. Le lecteur éprouve la sensation de regarder le paysage et les intérieurs avec le calme d’Émilie. Il suit son regard alors qu’elle marche dans la grande allée : les arbres ; les statues et leurs postures, les nombreux ustensiles dans sa cuisine qui n’échappent pas au regard de la jeune femme, l’architecture intérieur de la demeure, les habits dans le grenier, l’aménagement de l’immense parc du château, le village abandonné, les fêtes à l’époque de John Hatcliff, la décoration de l’appartement à Paris, etc.



Dans le même temps, que va découvrir Émilie ? Le lecteur s’en est fait une petite idée dans le tome un et il découvre qu’il a raison : une gentille histoire de petit peuple… mais pas seulement. Autour d’Émilie, tout le monde semble en savoir plus qu’elle. Les personnes vivant dans le château d’Hatcliff connaissent tout de la demeure, de son histoire et du sort de Louis-André Bertin, le trisaïeul de la jeune femme. Dans les environs du château, les gens du voyage disposent également d’une connaissance étendue de la situation. À Paris, un groupe d’individus attend avec impatience de savoir quels événements Émilie va déclencher, afin d’en tirer avantage. À tel point que Lady Darkmooth finit par qualifier Émilie d’oie blanche. Mais elle ajoute que cette héritière en sait beaucoup plus qu’il n’y paraît, et qu’il va falloir la faire parler en recourant aux services du mystérieux docteur. En observant l’héroïne, le lecteur voit bien qu’elle n’a rien de naïve ou d’ingénue. Elle se laisse guider par sa curiosité pour explorer d’autres pièces du château, pour sortir de nuit dans l’immense domaine, et bien sûr pour continuer à lire le journal de son ancêtre. Elle s’avère également être moins farouche que son apparence pure ne le laisse supposer, ce qui renvoie le lecteur au métier qu’elle exerçait au début du premier tome.


Dans le même registre, l’intrigue comprend des moments durs et des actions cruelles. Paradoxalement, le lecteur peut ne pas s’y arrêter, car ces situations sont racontées avec la même douceur que les scènes calmes, ou les discussions feutrées. Cependant, il n’y a pas à s’y tromper : la mort d’un chien dans une chute de plusieurs dizaines de mètres, la vengeance du roi Brendan qui terrorise la région avec ses étranges guerriers, sans laisser d’autres traces que les ruines qui brûlaient derrière eux, une noyade, l’appétit d’une reine, le manque d’empathie de Lady Darkmooth et Meghan qui ne voient en Émilie qu’un moyen pour parvenir à une fin, sans état d’âme. D’un côté, le lecteur sent bien que certains personnages sont animés de mauvaises intentions ; de l’autre côté, il lui faut prendre le temps d’y penser pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas de vilains d’opérette, mais d’un comportement très humain, d’individus mus par des émotions crédibles et normales en un sens. De même, l’autrice retourne dans le passé, à une époque plus ancienne que celle évoquée au travers du voyage de Louis-André Bertin et Christopher Jenkins, pour évoquer la relation entre le roi Brendan et Maeve, celle mentionnée dans le titre.



Il est vraisemblable que le lecteur soit également revenu pour la narration visuelle, à nouveau sa douceur et son attention aux détails, menant à des images qui restent en mémoire. Impossible de résister à l’envie de se promener dans le domaine du château d’Hatcliff : la large allée bénéficiant de l’ombre du feuillage des arbres, avec ces statues placées à intervalles irréguliers, une vision du jardin sous la neige alors que Nancy évoque la fin du siècle précédent, des parterres de roses, une clairière tapissée d’herbe tendre, les belles allées bien droites du jardin, la vision de ce même domaine de nuit dans une ambiance baignée de vert émeraude, la partie marécageuse du domaine avec des essences d’arbre très différentes, une plongée sous la surface de l’eau. Le lecteur aimerait bien pouvoir passer plus de temps à explorer les pièces du château, de la cuisine au grenier, pour en admirer l’ameublement et les décorations.


Outre des moments mémorables, le lecteur admire le doigté avec lequel l’artiste sait faire insensiblement glisser la narration visuelle d’un registre vers un autre. Il sourit de contentement en décelant les légères variations de consistance et de luminosité qui attestent de l’influence du petit peuple. Il se trouve épaté de la manière dont les dessins savent faire coexister sur le même plan le naturel et le surnaturel, sans solution de continuité, tout en distinguant bien ce qui relève de la réalité prosaïque et ce qui vient y apporter du merveilleux. Il se rend compte à posteriori de ce que l’artiste parvient à faire passer comme normal et qui lui apparaît comme sortant de l’ordinaire avec le recul : l’envie d’Émilie d’essayer une robe, le jeu élégant de Bran interagissant avec Émilie, l’ascendant naturel de Lady Darkmooth en tant que vieille dame imposant le respect, la bizarrerie d’une fillette jouant du pipeau la nuit, le vol de magnifiques papillons, et même le spectre d’un brontosaure.


Trop facile d’accès, trop doux à l’œil ? Le charme de la narration tant visuelle que situationnelle opère à l’insu du lecteur totalement séduit par ces images sereines et cette héroïne sans aspérité. Mais gentillesse n’est pas faiblesse, et douceur n’est pas fadeur : Émilie avance au gré de sa volonté, progressant dans le mystère du passé de son trisaïeul, en dépit de son image d’oie blanche dans ceux qui souhaitent profiter d’elle. Rasséréné par la narration visuelle, le lecteur retrouve le merveilleux de l’enfance, tout en conservant son regard d’adulte. La nature humaine conserve toutes ses imperfections. Du grand art.



mercredi 17 avril 2024

L'héritage d'Emilie T01 Le domaine Hatcliff

Il faut bien enjoliver les contes.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre, en cinq tomes. Sa première édition date de 2002. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans la région du Connemara, en juillet 1801, deux voyageurs avancent à pied sur un chemin entre deux murets de pierre. L’un d’eux constate que le temps se gâte et qu’il va falloir trouver un abri. L’autre lui fait observer qu’il lui avait dit et qu’ils auraient dû rester à l’auberge. Où vont-ils échouer à présent ? Louis-André Bertin répond sèchement à Christopher Jenkins en lui demandant de cesser un peu de se plaindre. Bertin décide de couper à travers champ, car il a aperçu des habitations, ce qui incite son compagnon de route à objecter qu’avec ces satanés murs, c’est une course d’obstacles. La pluie commence à tomber, et les deux voyageurs atteignent un groupe de maisons en mauvais état. Ils se mettent à l’abri dans l’une d’elle et attendent que l’orage passe. Bertin décide qu’ils feront le tour de l’orage après. En sortant, ils constatent qu’il n’y a pas âme qui vivent. Ils reprennent leur chemin. La brume se lève, rendant le paysage fantomatique. Ils arrivent devant un groupe de monolithes dressés. Il y a des charpentes de navires avec des proues ornées de tête de dragon en bois, un casque à corne sur un piquet, ces crânes à la forme bizarre sur d’autres piquets. Bertin remarque une immense dalle reposant sur des menhirs dressés comme des piliers : il y voit une invitation.



Montmartre, en juillet 1923, dans un cabaret jouxtant le Moulin Rouge, le présentateur en habit de soirée annonce que le spectacle se termine, mais la nuit est bien jeune, et il souhaite aux clients de l’achever aussi gaiement qu’elle a commencé. Il sort dans les coulisses, et les danseuses les seins à l’air dans leur minuscule costume de scène passent devant lui pour regagner leur loge. Émilie, dite Lili, est épuisée et elle va se démaquiller et se changer dans la loge qu’elle partage avec Betty, cette dernière se débarrassant avec délice de son fond de teint. Un vieil homme racle sa gorge pour se faire remarquer : il est confortablement installé dans un fauteuil et il ne perd pas une miette du spectacle des deux jeunes femmes en train de se changer. Émilie s’offusque de sa présence. Il explique qu’il est là en tant qu’amateur d’art, et même un amateur éclairé, il est venu pour les féliciter. Il continue : avec un peu d’aide Émilie pourrait allait loin, et il a de nombreuses relations, mais il faudrait d’abord qu’il puisse mieux juger de ses talents. Émilie met le voyeur dehors, sans ménagement. Betty estime qu’elle a eu tort, et que monsieur Ménard le propriétaire va la convoquer pour lui passer un savon. En effet, elle est convoquée quelques minutes après et elle est renvoyée. 


Des couleurs douces qui atténuent l’impression de danger ou de risque, et même la dureté virile de Louis-André Bertin, le caractère macabre des crânes, ou même le voyeurisme du vieux pervers reluquant les jeunes danseuses dans leur loge, neutralisant l’érotisme de ces corps dénudés. Le lecteur se fait vite à cette narration visuelle prévenante, descriptive, se tenant à l’écart du sensationnalisme et de la violence explicite, du racolage sous toutes ses formes. C’est un pari risqué car de prime abord, le lecteur peut trouver la narration fade, pas insipide au vu de ce qui est montré et des situations, mais un peu plate et banale. En outre, la bédéiste utilise une structure narrative très classique : une courte scène introductive de cinq pages en Irlande, dans le passé, puis le temps du présent du récit en 1923, et le courrier du notaire qui met l’héroïne en mouvement, juste au bon moment comme elle vient de perdre son emploi, et un retour dans le passé en 1801 pour savoir ce qu’il est advenu de Bertin & Jenkins, et enfin un retour au temps présent. De manière tout aussi classique, la jeune héroïne bénéficie d’une avance d’argent du notaire sans contrepartie pour pouvoir réaliser son voyage alors qu’elle est sans le sou, et elle rencontre des personnes qui lui en racontent juste un peu trop pour qu’elle reste curieuse de découvrir et d’aller de l’avant, sans que sa méfiance ne soit nullement éveillée. En parallèle, le lecteur devient le témoin de courtes scènes montrant des individus ourdir de mystérieuses machinations au centre desquelles se trouve Émilie, totalement inconsciente. Pourtant…



Pourtant le charme opère dès la première page. Il tient à deux caractéristiques. La première réside dans le niveau d’investissement de l’artiste pour montrer les choses, paysages, personnages, accessoires. Une promenade sur la lande irlandaise : rien de bien original. Sauf que l’effet produit et l’effet ressenti ne sont pas un simple intérêt poli, ou une curiosité étouffée. Certes les dessins sont un peu propres sur eux et dépourvues d’agressivité. Le lecteur regarde Bertin & Jenkins avancer vers lui sur un chemin boueux, avec des bottes ou des chausses parfaitement propres, aucune marque de boue ou d’usure de leur vêtement. Dans le même temps, le paysage est magnifique : la mosaïque formée par les murets en pierre, les étendues vertes, les monts en arrière-plan, le ciel nuageux à la luminosité changeante. Il ne manque pas une seule pierre aux murets, elles sont toutes de forme différente, et le lecteur peut voir qu’elles ont été posées les unes sur les autres, comme les véritables murets. Le tissu des vêtements des deux voyageurs ne semble pas vraiment détrempé par la pluie, mais les deux hommes les ont ajustés en conséquence, en particulier Jenkins a mis son écharpe sur sa tête. La mise en scène de la découverte peut prêter à sourire par son caractère un peu naïf, à la fois dans la disposition artificielle des structures de navire, à la fois par des pierres un peu trop droites ; et dans le même temps, l’ambiance fonctionne parfaitement avec la brume verdâtre, la luminosité changeante qui laisse percer un rayon de soleil de manière erratique, ou encore le comportement à la fois curieux et inquiet des voyageurs.


S’étant adapté aux caractéristiques du mode de représentation de l’artiste, le lecteur n’en apprécie que mieux la découverte de la façade du Moulin Rouge, et l’intérieur de la salle du cabaret dans la même page. Dans la première case de la largeur de la page, l’artiste montre le célèbre moulin avec ses ailes et l’immeuble parisien caractéristique à sa gauche, ainsi que l’avenue, les badauds, deux voitures d’époque, un cycliste, une dame qui attend négligemment appuyée contre un réverbère, un clochard assis par terre adossé à un mur. Le niveau de détails est encore plus impressionnant dans la case du dessous, également de la largeur de la page : le maître de cérémonie en redingote, les six danseuses dénudées avec leurs bas résille, leur long collier de perle, et leur coiffe ornée d’une plume, les deux personnes au bar, la quinzaine de clients assis à table, le modèle des chaises, celui des lampes sur les tables, les tentures. Les formes sont détourées avec un trait de contour fin, délicat et assuré, les couleurs sont douces et naturalistes tout en faisant ressortir chaque forme par rapport à celles qui les jouxtent, les personnages sont expressifs et individualisés, représentés sans maniérisme. Dans la page suivante la loge regorge des accessoires d’époque du métier. Le lecteur remarque la grande bassine pour que Betty puisse faire ses ablutions, le nœud du collier de perles pour qu’il suive les mouvements des danseuses sans risquer de tomber, etc.



Tout du long de ce premier tome, le lecteur se régale ainsi de la richesse discrète des descriptions visuelles : une rue de Montmartre de nuit avec le Sacré-Cœur en fond, la perspective de la cage d’escalier en contreplongée, Émilie assise sur le toit de son immeuble parisien regardant le lever de soleil, l’accumulation de documents divers et variés sur les étagères du notaire, la promenade dans les allées ensoleillées du jardin du Luxembourg, le treillis de poutrelles métalliques de la verrière au-dessus des quais d’une grande gare parisienne, une magnifique réception en costume d’époque dans le château de Lord John Hatcliff, les magnifiques jardins de son château avec ses pièces d’eau et même un poisson sautant hors de l’eau, une nuit dans un campement de roulottes dans la campagne irlandaise, une fête nocturne au son d’un violon dans une forêt irlandaise. La narration visuelle fait sentir son effet en douceur : transporter le lecteur ailleurs et à une autre époque, donner la sensation de se trouver dans ses lieux et d’être le témoin privilégié de ces moments.


La jeune Émilie a décidé de se rendre en Irlande pour juger elle-même de la nature du château et du domaine dont elle hérite. Le lecteur ressent une fibre romantique dans cette aventure, une jeune femme pauvre vouée à une vie de danseuse dans un cabaret et d’abus, voyant sa vie transformée par un héritage important, avec la conviction que tout se passera bien, sentiment conforté par cette narration douce. La scène d’introduction et quelques remarques en passant permettent au lecteur de se faire une idée du genre littéraire et des conventions auxquelles il peut s’attendre, et il se trouve vite conforté dans ses suppositions. Dans le même temps, le récit évite la naïveté. Pour commencer, l’autrice se montre discrètement facétieuse : Émilie qui écrase sa cigarette dans le café de sa logeuse dans son dos mais sous le regard de son matou, John Hatcliff évoquant quelques ennemis dont sa générosité fit très vite la conquête, la fille de salle d’une taverne qui se sert en whisky dans la réserve du patron, une bohémienne qui explique à Émilie qu’il faut bien enjoliver les contes. Ces éléments participent à montrer qu’il ne faut pas confondre gentillesse avec faiblesse, ou naïveté. L’autrice évoque la condition féminine au travers de ce que doit accepter Émilie en tant que danseuse, Louis-André Bertin se conduit en pilleur de tombe à la première occasion, la bonne société accepte John Hatcliff parce qu’il a de l’argent dont ils peuvent profiter, Émilie est manipulée par différentes personnes qui comptent bien profiter de son héritage d’une manière ou d’une autre.


Tout commence en douceur, sur un ton et une trame très classique, presque à l’ancienne, fleurant bon la littérature du dix-neuvième siècle. Immédiatement conquis par la douceur de la narration, le lecteur s’installe confortablement, et savoure tranquillement des visuels soignés, tout en anticipant sans difficultés les avancées de l’intrigue. Progressivement, il prend conscience que l’innocuité de la narration n’est qu’apparence de surface, et que l’autrice raconte une histoire adulte, sans agressivité et sans naïveté. Envoûtant.