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mercredi 12 juin 2024

L'Héritage d'Émilie T05 L'Arcane


Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur (2006), dernier tome d'une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Quelque part sur Thétys, John Hatciff a consommé des cristaux à l’état pur et il avance dans une immense cité déserte. Un observateur se demande combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle. Un autre constate que Hatcliff commence à rêver et qu’ils doivent se concentrer pour arriver à le suivre. L’homme voit une jeune fille en train de jouer du pipeau. Elle lève la tête, descend de son perchoir et se met à courir, il court après elle. Ils finissent par aboutir dans le cabinet de l’Arcane. Celle-ci accueille le visiteur avec empressement et elle lui dit qu’elle sait ce qu’il veut, car elle est l’Arcane. Mais son aide a son prix. Il répond qu’il est prêt à lui offrir tout ce qu’elle voudra. Elle lui demande de se souvenir, elle va lui dire l’histoire d’une reine et d’un guerrier, de leur amour perdu… aussi celle d’un trésor dont la plus belle pierre était fruit défendu. Pendant ce temps-là, le domaine d’Hatcliff est recouvert de neige. Bran demande à Christopher Jenkins s’il est sûr qu’Arkhos dort. Son interlocuteur lui répond que la mort n’entre pas ici, pas encore, mais Arkhos en a pour un moment car les tisanes de Nancy sont très efficaces. Bran s’esclaffe : Vaincu par une tisane, plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Jenkins ajoute que rien n’est perdu car Émilie a deviné où se trouve l’entrée du labyrinthe. Ils rentrent dans la cuisine et Nancy les informe que Lady Darkmooth est à faire peur et que Meghan refuse de partir.



Émilie sort la montre qu’elle a récupérée auprès d’Arkhos en indiquant que c’est la clé du labyrinthe. Les quatre personnes sortent au dehors et se dirigent vers le kiosque. Émilie monte seule sur le plateau du kiosque et elle fait jouer la musique de la montre. Cela a pour effet de déclencher un mécanisme et le plateau descend de quatre mètres, révélant l’existence d’une salle circulaire souterraine, avec des étagères, une table de travail, une échelle pour pouvoir en sortir. Nancy, Bran et Jenkins l’empruntent pour rejoindre Émilie. Ils empruntent la porte et accèdent ainsi à au réseau d’immenses cavernes sous le domaine. Après une longue marche, Jenkins et Nancy n’en peuvent plus, et le petit groupe fait une halte. Nancy désigne Jenkins comme partiellement responsable de leur situation. À la demande d’Émilie, il raconte comme il a aidé Hatcliff à quitter le domaine. Ce dernier voulait qu’on le croie mort et garder le secret du passage… Alors, le soir de son départ, Hatcliff et Jenkins ont mystifié tout le monde ! Ce n’est pas une, mais deux explosions qui ont eu lieu en même temps ! Une charge avait été placée sous la souche et une autre dans la fusée qui devait être le clou de la fête… Hatcliff y a pris place sous les yeux de la foule… avant de s’éclipser discrètement par derrière.


A priori, la résolution de l’intrigue s’annonce plutôt simple : les personnages vont réussir à franchir la porte, avec l’aide de la gardienne ou à son insu, et tout va rentrer dans l’ordre. Dans le détail, le lecteur pressent que c’est un peu plus compliqué, entre Émilie qui a perdu de vue son objectif (le lecteur également), le visiteur (Arkhos) qui souhaite renter chez lui-même si cette notion a perdu de son sens car sa planète d’origine a beaucoup évolué, Louis-André Bertin (John Hatcliff) qui souhaite revenir sur Terre dans son domaine dont il pourrait assurer le renouveau et la pérennité, Nancy et Christopher Jenkins que les décennies sont en passe de rattraper, Lady Darkmooth et Meghan au seuil de la mort, sans oublier encore Dorothy, Alex et le troisième larron. Et puis, l’autrice continue de développer son récit dans de nouveaux territoires, comme elle l’a fait à chaque tome, continuant à créer plutôt que de se contenter de relier les différents fils narratifs entre eux et de révéler les mystères. Le lecteur s’en trouve fort aise car il se posait encore de nombreuses questions sur l’Arcane, le personnage qui donne son nom au titre de l’album. Il en apprend de belles tout du long de ce dernier tome, à la fois sur la nature de cette Sophie (l’autrice anticipant de quinze ans l’importance d’une innovation technologique majeure et inquiétante), à la fois sur celle d’Arkhos (énorme surprise), ou encore sur celle des leprechauns.



Alors que les précédents tomes l’y avaient habitué, le lecteur reste pris par surprise par la volonté de l’autrice de continuer à enrichir son récit, aussi bien sur le plan de l’intrigue que visuellement. Le voyage se poursuit, revisitant des lieux familiers du lecteur, et l’emmenant dans de nouveaux. En ouverture, un dessin occupant les deux tiers de la page : une magnifique vue des temples avec une architecture d’inspiration gréco-romaine, d’une dimension monumentale. Dès la page trois, Hatcliff pénètre dans le cabinet de Sophie, une diseuse de bonne aventure, avec une décoration puisant son inspiration à la fois dans les contes et les légendes, à la fois dans le folklore des gens du voyage. Le lecteur est venu pour ça, et il prend le temps d’observer chaque détail : les masques de type loup, la bouilloire négligemment posée par terre, la nappe étoilée, la boule de la diseuse de la voyante, les chats installés à leur aise, les cages à oiseau, le confortable fauteuil agrémenté de moelleux coussins, les bibelots sur les étagères, les grandes draperies rouges à liseré doré, un hibou perché, une urne, une guirlande végétale, une tasse à café, tout cela en une seule image. Il sait qu’il va se régaler dans ce tome encore. En effet, en suivant les personnages, il retourne dans le domaine enneigé, dans le réseau de cavernes monumentales sous le domaine, dans le château d’Hatcliff de plus en plus lugubre à mesure que la vie s’en retire.


L’artiste crée de nouveaux lieux, de nouveaux paysages enchanteurs. Devenu rêveur sous l’effet des cristaux, Hatcliff va consulter l’Arcane dans ce qui a l’apparence d’une grande fête foraine à ciel ouvert : stand de tir, stand avec une roue à tourner, montagnes russes, grande roue, la roulotte de Sophie, un immense chapiteau dans lequel il découvre une danseuse, des équilibristes, une créature ailée jouant de la harpe, un prestidigitateur faisant sortir des papillons de son chapeau, d’étranges petits quadrupèdes domestiqués et affublés d’un costume de scène, des ballons colorés, un trapèze, un câble de funambule, etc. Le lecteur pénètre également dans un grand hall animé par une fête du petit peuple, une scène comportant également un luxe de détails. Il patiente avec Émilie et Bran au pied d’un immense arbre dans une forêt magique, dont le tronc comporte une porte avec deux battants de plusieurs mètres de hauteur. Une cité fantastique abritant une tour où se trouve la porte. Etc. Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, peut constater leur géographie, leur aménagement, leurs éléments spécifiques, la manière dont es individus l’habitent. Il ressent le fait que chacun de ces lieux est à la fois concret et tangible pour l’artiste qu’ils existent dans son esprit, qu’elle s’y est souvent rendue, ce qui lui permet de les décrire dans leur cohérence, de les donner à voir au lecteur.



Transporté dans chacun de ces ailleurs si palpables, le lecteur devient tour à tour un voyageur, un explorateur, un habitant, en fonction des circonstances et des personnages concernés. Il perçoit inconsciemment que l’ensemble présente une solide logique, tout en découvrant de nouvelles informations qui s’emboîtent sans solution de continuité, et prenant conscience de pans entiers inattendus de ce récit, ayant tenu pour acquis que ce qu’il ignorait était insignifiant ou qu’il avait deviné ce qu’il en était (en particulier pour le fonctionnement des portes, ou pour la civilisation ayant réduit à néant l’empire d’Arkhos). L’autrice reste cohérente avec les grands principes de la série : il n’y a pas de héros au sens classique et altruiste du terme, Émilie ne fait pas soudainement montre de capacités extraordinaires physiques ou mentales. Il sourit en voyant que les sbires d’Arkhos (Dorothy, Alex et leur comparse) se retrouvent sur le bord de la route, totalement inutiles. Il sourit également en voyant Nancy et Christopher Jenkins faire leur âge et s’arrêter pour attendre le retour des jeunes (Émilie et Bran) tout en picolant un peu pour passer le temps. Il relève de ci de là des remarques en passant, dénotant un humour discret et piquant. Par exemple : Combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle ? Un peu d’ironie sur l’effet des substances hallucinogènes. Autre exemple, une gentille moquerie : Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Troisième exemple : Inconséquence féminine ! Elle plaisante quand la mort nous guette !! Enfin, de par le rôle de l’Arcane, le rapprochement avec l’autrice elle-même apparaît comme une évidence : elle incarne la créatrice elle-même, et elle conclut le récit par ces mots Le cœur bat encore pour commencer une autre histoire.


Le lecteur était parti avec un a priori sur la base de la couverture : une simple série d’une jeune femme découvrant le monde des fées, avec des dessins doux à l’œil. De tome en tome, il a découvert une intrigue explorant un monde d’une richesse visuelle inattendue, se développant dans des directions surprenantes, s’enrichissant à la fois de nouveaux éléments à chaque tome, et de lieux où l’autrice à l’habitude de s’y rendre régulièrement, par le pouvoir de son imagination. Il a été enchanté par les transports de l’aventure, par l’humanité et les failles de chaque personnage, par leurs manières simples, par l’amour de l’autrice pour les conventions de genre, et par la gentillesse et l’honnêteté avec lesquelles elle les nourrit.




mercredi 29 mai 2024

L'héritage d'Émilie T04 Le rêveur

La rêveuse me ramènera.


Ce tome fait suite à L'héritage d'Émilie T03 L'exilé (2004), quatrième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans la cité principale de la planète Thétys, un riche responsable écoute un rapport. Son agent lui indique que le guetteur est formel : l’étranger venait de la Terre. Le dignitaire se gausse : Encore ! Et on dit que leurs portes sont closes ! Ah ! Le rapporteur garde tout son sérieux, indiquant que son interlocuteur a tort d’en rire, car son laxisme finit par devenir gênant. L’autre explique que l’étranger a déjà quitté la ville à bord d’un transporteur, néanmoins il l’abandonne à l’agent, si jamais il en revient vivant. Dans l’immense forêt jouxtant la ville, Bran a pris place sur une longue barque menée par Finn. Ils abordent le rivage herbu sur lequel a été construit une maison dont les pilotis sont des troncs d’arbre. Ils sont accueillis par John Hatcliff qui houspille sa main d’œuvre de petite taille aux oreilles pointues, en les qualifiant de minus. À une table, Bran exhorte son interlocuteur à se souvenir car il y va de la vie de plusieurs personnes, dont celle de son arrière-arrière-arrière-petite-nièce. L’autre exige qu’il l’appelle Capitaine, car Bran fait partie de son équipage. Ce dernier insiste ce qui provoque une réponse énervée de Capitaine : il l’a embauché pour remplacer son second dont la seule qualité était d’être insomniaque, ce qui aurait évité à Capitaine de veiller cette nuit. Sur ce, il va se coucher dans son hamac.



Bran s’assoit au bord de la terrasse, les pieds pendant dans le vide. Il discute avec deux marins : il leur indique que le passage à rendu amnésique John Hatcliff. Il se souvient de sa propre arrivée dans la cité, comment il a été traqué, et qu’il n’a dû son salut qu’à sa rencontre inopinée avec Finn qui l’a attiré sur le territoire des passeurs, une zone libre, rendant le fuyard intouchable. Au temps présent, Finn indique à Bran qu’il finira par se plaire ici. Son interlocuteur lui répond qu’il n’a pas l’intention de rester, que la rêveuse le ramènera. Capitaine se réveille et décide d’emmener Bran avec lui pour aller chercher des cristaux. Ils montent dans la longue barque, et Bran fait les fonctions de gaffeur. En descendant le fleuve, Bran avise une longue plante très haute à la forme singulière, et il reconnaît une rêveuse. Hatcliff le corrige : il s’agit d’une gardienne, de sacrés dangers, capables de manger une jambe comme amuse-gueule. Ils arrivent enfin dans le territoire des Krills. Bran lève la tête et voit trois cadavres en état de décomposition avancée : Capitaine explique qu’il s’agit d’un simple avertissement, ils ne tolèrent que les passeurs. Et on ne trouve les cristaux que dans leurs nids. Ils pénètrent dans une caverne et mettent pied à terre. Capitaine ramasse une sorte de grosse noix : elle contient quelques cristaux, des résidus de poussière d’étoile.


Le lecteur anticipe le plaisir de repartir pour le domaine d’Hatcliff en Irlande, avec ce manoir gigantesque, le domaine avec son jardin et sa forêt, ainsi que les mystérieux souterrains. Or voilà que ce tome commence sur une planète extraterrestre appelée Thétys, évoquée dans le tome précédent. La première page s’ouvre avec une case occupant les deux tiers de la planche : une vue en contreplongée des immeubles, évoquant une version de New York entre Art Déco et anticipation (en particulier des voitures volantes), et un détail amusant (un té de dessinateur). En planche quatre, Bran court dans les rues de la ville pour échapper aux autorités : le lecteur ouvre grands les yeux pour apprécier l’architecture, entre poutrelles métalliques de type Eiffel, et colonnes bombées, une échoppe évoquant un souk, une voiture volante, des dirigeables, comme un hommage à Metropolis. Le contraste n’en est que plus saisissant avec la forêt luxuriante. Le lecteur la découvre d’abord par sa canopée dans une case de la largeur de la page : un beau ciel avec des lueurs jaune orangé, une demi-douzaine d’oiseau volant, de hauts arbres et des plaines. La case suivante est également de la largeur de la page : sous la canopée, de nombreux troncs d’arbres, un oiseau d’une autre espèce, de hauts arbustes avec un feuillage abondant. Enfin une troisième case de la largeur de la page : la longue barque, le fleuve, le pied des arbres qui apparaissent d’un énorme diamètre rendant minuscules les silhouettes humaines.



Le lecteur va encore bénéficier de deux autres déambulations. Bran parvient à influer sur l’état d’esprit de John Hatcliff et sur ses résolutions. Celui-ci va alors trouver l’Arcane, une rêveuse, car il a besoin d’un rêve. L’artiste emmène alors le lecteur dans de grandes cathédrales de pierre avec quelques vestiges de pont à des hauteurs vertigineuses, la présence d’immenses stalactites et stalagmites, des sources de luminescences, des formations cristallines, une étrange faune souterraine, et la salle du trône cyclopéenne, tout en roche, intégrant harmonieusement les formations naturelles et les éléments taillés et construits par ce peuple, dans un dessin en pleine page qui en impose. Et bien sûr dans la dixième planche, l’autrice ramène le lecteur dans le domaine d’Hatcliff. Celui-ci est recouvert d’un manteau de neige, à la fois la période hivernale (arbres dénudés, arbustes ensevelis), mais aussi une métaphore d’une vie qui s’achemine vers sa fin (Émilie qui remarque un petit oiseau mort à ses pieds). Le froid s’est immiscé dans les plus grandes pièces du château, avec des stalactites de glace visibles au plafond. Le jardin est lui aussi envahi par la neige, la cuisine est insuffisamment éclairée par une poignée de bougies. La dessinatrice sait créer une atmosphère de désolation, d’abandon progressif, qui fend le cœur, une forme de renoncement devant une entropie que rien ne peut arrêter.


La distribution de personnages présente un équilibre bien pensé entre les individus à l’apparence extraordinaires qui font ressortir la normalité des autres, ces derniers disposant de particularités qui les rendent uniques. Dans la première catégorie, il y a cet habitant de Thétys en surcharge pondérale, affalé dans un haut divan garni d’une montagne de coussins, les matelots du Capitaine avec leur tignasse hirsute, leurs habits de paysans et leurs oreilles pointues, la gigantesque créature mi-dinosaure mi-dragon dans les eaux du fleuve, les Krills créatures mi-insectes mi-humains habitant dans les cavernes et gardant les cristaux et leur reine l’Arcane, sans oublier la rêveuse. Dans la deuxième catégorie, le lecteur retrouve la jeune Émilie Bertin et ses jolies toilettes, Dorothy et ses toilettes trop chargées, Alex l’homme de main à la haute stature et son costume impeccable mais d’un autre âge, Nancy avec son grand tablier toujours d’un blanc impeccable, Christopher Jenkins dans son costume confortable, le voyageur dans son long manteau (ou robe de chambre ?) vert, tous les clients de l’auberge (trio de musiciens, enfants en train de courir entre les tables, serveuse, barman, clients). L’artiste a l’art et la manière de faire ressortir à la fois la banalité et les particularités du monde normal, par rapport aux caractéristiques extraordinaires des mondes fantastiques, tout en établissant qu’il s’agit de leur mode de fonctionnement normal et quotidien.



Le lecteur continue de se demander comment l’intrigue va évoluer. Quel sera le sort du domaine Hatcliff ? Quelle population va pouvoir rester, quelle population va devoir partir ? Ou regagner son monde d’origine ? Quel personnage va jouer un rôle essentiel ? Qui va subir et devenir une victime des événements ? Il prend conscience de l’ampleur de l’histoire, des différents fils narratifs intriqués, de l’importance du passé dans la situation actuelle. Il a été impliqué dans cette situation par l’héritage d’Émilie qui lui a permis de découvrir progressivement les faits. En réalité, il en sait plus qu’elle car le premier tome commençait avec la découverte du cairn par le trisaïeul Louis-André Bertin et son compagnon de route Christopher Jenkins. Il y a eu l’histoire de ce mystérieux voyageur, l’existence d’une communauté d’individus de taille plus petite avec des oreilles pointues, les habitants du domaine d’Hatcliff, et ce vieillard alité envoyant ses agents pour faciliter les déplacements d’Émilie. Puis il a été question du sort de John Hatcliff, de l’histoire de son domaine, d’un mystérieux voyageur venu de l’au-delà, et de la rêveuse. Dans le même temps, le déroulement du récit ne correspond pas à celui d’un récit d’aventure, avec un héros providentiel qui brave tous les dangers. Le comportement John Hatcliff n’est pas toujours exemplaire. Émilie Bertin ne devient pas une sauveuse providentielle qui comprend tout par éclairs de lucidité. Le mystérieux voyageur s’en trouve réduit à la dernière extrémité, avec peu de temps à vivre. Voire, dans ce tome, l’action la plus héroïque et la plus inattendue est accomplie par la cuisinière Nancy qui prend l’initiative de mettre un puissant somnifère dans le vin de celui qui avait toutes les caractéristiques pour être le sauveur providentiel, mais animé par des motivations très personnelles antinomiques avec le rôle du héros altruiste.


Plus l’histoire progresse, plus le lecteur se sent emmené loin, dans un monde pleinement abouti et tangible. L’intrigue continue de développer ses ramifications révélant toute sa richesse, bien plus élaborée que la simple découverte d’un domaine visité par le petit peuple. Florence Magnin régale le lecteur avec des lieux très concrets et très différents, allant d’un magnifique domaine au début du vingtième siècle à une lointaine planète, des personnages alliant normalité et unicité, qu’ils soient des êtres humains banals ou des êtres fantastiques. Le récit se révèle plus complexe que la simple histoire d’un héros sauvant la situation par sa bravoure, des actes plus plausibles suite à des décisions très personnelles.



mercredi 15 mai 2024

L'Héritage d'Émilie T03 L'Exilé

Il s’endort ! Et la rêveuse s’éveille !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Emilie, tome 2 : Maeve (2003), troisième tome dans une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2004. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Dans une cité futuriste, il était alors le conseiller des dieux, maître des galaxies. Il possédait les neuf planètes et les clés de passages qui les lient. Ses vaisseaux sillonnaient l’espace sans limite. Le narrateur siège sur un trône dans son palais et les hommes viennent se prosterner devant lui. Il était puissant, il était craint. Et puis… Ce fut la guerre : sa cité est attaquée par une flotte de vaisseaux spatiaux. Ce fut la défaite : les conquérants règnent d’une main de fer et le peuple erre dans les ruines en mourant de faim. Le nouveau seigneur délivre sa sentence : le condamné sera dépossédé de ses biens et de ses titres, son nom sera effacé des livres et des pierres, ses serviteurs dispersés. Il poursuit : un transporteur le conduira sur Thétys d’où il quittera ce monde. Le déchu connaît Thétys : la première porte fut créée des milliers d’années auparavant, la porte folle désormais ouverte sur l’inconnu, celle dont aucun condamné n’était jamais revenu pour dire vers quel enfer le hasard l’avait conduit. Quelques temps plus tard, un vaisseau spatial atterrit dans une zone désertique de Thétys le seigneur ordonne de libérer le condamné et il lui indique qu’il lui déconseille de fuir car l’atmosphère de Thétys le tuerait en trois jours. La petite procession entre dans une citadelle de pierre. Elle s’avance sur une passerelle, au milieu d’une énorme installation technologique. Le seigneur précise que la porte ne s’ouvre qu’au coucher du soleil. Il est temps !



Le seigneur enjoint le condamné de s’avancer de lui-même vers la porte et de la franchir. Le déchu tente d’amadouer ses exécuteurs, peine perdue. Il finit par franchir la porte de force. Justice est faite. Dans le domaine Hatciff, à l’intérieur du château, Émilie Bertin claque le couvercle de sa valise. Elle peste contre la pluie qui tombe à verse, et elle prend la montre à gousset, tout ce qui reste de son héritage, de quoi payer un terme ou deux. Elle constate que la montre fonctionne de nouveau. Elle passe devant la cuisine où Nancy est en train de se servir une généreuse rasade de whisky dans son thé, sans remarquer le passage de la jeune femme. Émilie traverse le jardin vers le kiosque où elle retrouve Christopher Jenkins en train de peindre à l’abri. Elle lui souhaite au revoir, ce qui trouble le peintre qui estime que c’est impossible, elle ne peut pas les quitter ainsi. Elle s’emporte un peu : non seulement cet endroit est hanté, mais on y trouve aussi, elle bute sur le mot, des leprechauns. Sans même parler que Jenkins et les autres vivent au-dessus d’un gigantesque labyrinthe qui servait autrefois de passage vers un autre univers.


Avec le tome deux, l’intrigue apparaissait toute dévoilée et prévisible : Émilie Bertin a hérité d’un domaine ayant la propriété de communiquer avec le monde du petit peuple, et elle va servir de catalyseur pour restaurer le monde de la magie ou devenir reine chez les farfadets, euh non, chez les leprechauns. Du coup, le lecteur se retrouve pris à contrepied avec la première scène, de la pure science-fiction avec voyage dans l’espace, race extraterrestre et technologie futuriste. D’accord, il y a une histoire de porte transdimensionnelle : cela fait le lien avec un point de jonction entre le monde des hommes et le monde des fées… Encore que rallier des planètes et rallier un monde magique, cela ne ressort pas vraiment des mêmes conventions de genre. Dans cette première scène, le lecteur retrouve la même façon d’envisager la narration visuelle que dans le monde réel ou les manifestations féériques des deux tomes précédents. Des traits de contour fins et assurés, solides et délicats : les différents éléments sont clairement délimités, avec une forme précise et nette, de nombreux détails pour chaque élément, et en même temps un peu trop propre comme si tout était neuf sans avoir servi. Cet aspect est contrebalancé par la mise en couleurs qui vient apporter la patine du temps, des ombrages, quelques aspérités, attestant qu’il ne s’agit pas d’un décor en toc, mais bien d’endroits habités, utilisés. L’artiste sait rapprocher des éléments disparates (fusées spatiales, statues grotesques, désert de sable, temple à colonne, rayon laser) en un tout cohérent et harmonieux, un véritable environnement de science-fiction.



Avec cette scène d’ouverture, l’autrice développe un personnage qui était resté dans l’ombre jusqu’alors. Voilà donc un individu qui arrive sur terre en 1223 et que le lecteur va suivre dans ses pérégrinations au fil des siècles, jusqu’à rejoindre le fil principal initial de l’intrigue. D’un côté, le lecteur voit que l’autrice met à profit ce vagabondage géographique et temporel pour dessiner des lieux et des situations qui lui plaisent. Les images passent d’un environnement de science-fiction à un environnement historique, au gré de la fantaisie de l’artiste, guidé par l’envie. Le lecteur ressent cette invitation à se projeter ailleurs et il prend le temps d’apprécier ce qui lui est montré. Tout commence avec cette belle cité du futur, entre technologie et architecture antique : un pâté de maisons qui flotte dans les airs, des tourelles élancées avec des bulbes, une soucoupe volante, des voitures volantes flottant doucement entre les bâtiments. Quelques pages plus loin, des religieux prient dans une chapelle à l’occasion d’un office, il ne manque pas un bloc de pierre aux piliers, aux ogives, il ne manque pas une stalle dans le chœur. Le lecteur part alors à la suite du voyageur, détaillant un pont en pierre avec des arches, le fronton d’un temple dédié à une entité démoniaque, les pyramides d’Égypte, les rues et les bâtisses d’une grande cité médiévale densément peuplée, la traversée de l’Atlantique à bord du vaisseau marchand Mayflower en 1620, les rues de Londres en décembre 1806, et une nouvelle cité futuriste dans la dernière page.


À chaque nouvel environnement, le lecteur voit bien que la démarche artistique est animée par l’envie d’inviter le lecteur dans ces endroits, de les rendre les plus concrets possibles, plutôt que d’en mettre plein la vue. La dessinatrice prend le temps de représenter de nombreux détails, comme si elle voulait rendre compte d’une réalité très concrète pour elle. Dans les souterrains de l’abbaye, es moines soumettent le voyageur à la question, et dans cette case, le lecteur peut voir les soupiraux, les chaînes accrochées à des anneaux, les escaliers et les arches, les poulies et les treuils, une cage en fer suspendue, les poutres et les madriers formant la structure qui soutient le chevalet de torture, les cordages et engrenages, et le pauvre supplicié. Un peu plus loin, Meghan tire les cartes du tarot pour Lady Darkmooth, dans la bibliothèque du château Hatcliff : la pièce s’organise autour d’un espace central, avec de nombreuses étagères, des galeries, des escaliers, des échelles permettant d’accéder aux rayonnages les plus hauts, une fenêtre, des piliers, il s’agit d’une description qui va bien au-delà d’une pièce générique avec des livres. Plus loin encore, la reine Maeve se livre à une cérémonie d’invocation dans une pièce là aussi décrite avec minutie et avec le sens du détail : l’autel avec son urne ouvragée, les piliers et les murs avec de la mousse, les bouquets de fleurs au pied de l’autel, le brûle-encens, les nénuphars dans le cours d’eau, Maeve tendue vers les cieux, les prêtresses, un lieu tangible et pleinement concrétisé.



L’enchantement de la narration visuelle agit à plein sur le lecteur entre les scènes du passé, et celles du présent du récit, avec un fond de folklore, Émilie Bertin circulant dans la campagne irlandaise, et Lady Darkmooth passant d’une pièce à l’autre dans le château Hatcliff. L’intrigue prend de l’ampleur avec ce voyageur venu d’un autre monde, en même temps qu’elle gagne en cohérence et en épaisseur, les motivations du mystérieux individu âgé manipulant Émilie à distance s’élevant au-dessus d’un manichéisme entre bons et méchants. Le lecteur peut ressentir ce récit comme une intrigue imaginative, curieux de découvrir comment l’héroïne va s’en sortir, alors qu’elle subit les événements, plus qu’elle ne les anticipe. Il peut aussi prendre un peu de recul et considérer les différents thèmes présents : le pouvoir des vainqueurs sur les vaincus, l’intolérance religieuse, la précaution de vivre caché pour vivre heureux, la force incroyable d’un geste désintéressé (celui de frère Anselme), un étrange regard sur la condition humaine (le voyageur estimant qu’il subit une horrible contagion, alors qu’il devient de plus en plus humain au fil des siècles). Le lecteur relève également quelques touches d’humour bien senties. Par exemple, Émilie décide de quitter ce château dont le domaine est fréquenté par le petit peuple, préférant revenir à une vie urbaine à Paris, alors que le lecteur, lui, n’aspire qu’à profiter de l’évasion que lui procure le fantastique, comme si l’autrice l’asticotait en le menaçant de la priver des éléments spectaculaires de genre.


Le lecteur commence ce tome, sûr de lui, certain d’avoir anticipé le développement de l’intrigue dans ses grandes lignes. D’entrée de jeu, l’autrice lui montre qu’il n’est pas au bout de ses surprises, le séduit avec sophistication et élégance par des lieux d’une grande richesse. En outre, les personnages échappent à une dichotomie bien/mal, et le récit se nourrit de thèmes adultes sous-jacents. Encore une fois la gentillesse de la narration n’induit pas une faiblesse du récit : cette série révèle de nouvelles saveurs à chaque tome.