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jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.



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