Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est conte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est conte. Afficher tous les articles

mercredi 21 octobre 2026

La Légende du lac noir

C’est elle qui porte les braies dans les bois de Chapareillan !


Ce tome contient une histoire complète, un conte indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michel Jans pour le scénario, et par Capucine Mazille pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une phrase d’introduction des auteurs : Cette bande dessinée est une libre adaptation du conte Le pêcheur et sa femme, des frères Grimm, ils ont voulu évoquer les suites du tragique effondrement du mont Granier en 1248. Puis vient un copieux paragraphe, extrait de La grande chronique, écrit par Matthieu Pais, un moine bénédictin anglais, en 1664.


En ces temps bien lointains de l’an 1248, quelques sinistres personnages se réunirent lors d’une nuit de pleine lune dans un triste cloître abandonné auprès du mont Apremont en Savoie. Elonius Muskus s’adresse à un groupe d’une huitaine de mages : il estime qu’il est grand temps qu’ils s’unissent pour qu’enfin les comtes, les autres nobliaux et petits potentats respectent leur immense pouvoir. Le Grand Maître intervient pour lui intimer de cesser cette diatribe, car ces nobliaux pourraient fort bien se rebiffer et les conduire tous au bûcher. L’orateur le raille : il reconnaît bien là la pusillanimité du Grand Maître, mais il est temps pour eux de sortir de l’ombre. Muskus a désormais le pouvoir de changer la face du monde et de renverser des montagnes. Et ils verront alors que gueux et puissants viendront baiser leurs pantoufles et remplir leurs coffres d’or. Les sept autres mages abondent dans son sens. Le Grand Maître reprend la parole : il estime que les mages jouent avec le feu, car Elonius a trouvé des formules dans des livres maudits ! Il doute fort qu’Elonius ait le pouvoir de maîtriser cette puissante magie. Ce dernier le prend au mot : il ne saurait supporter des leçons d’un vieux birbe qui a fort largement fait son temps.



Elonius Muskus prononce une formule magique : Tesla Badaboum ! Une énorme avalanche se produit. Les mages sont atterrés : il y avait des villages dans là-bas, des habitants, du bétail… Tous ensevelis ! Un mage s’exclame : Une catastrophe ! Et si les gens savent que c’est un d’eux qui… Elonius balaye la remarque d’un geste de la main, ils feront courir le bruit que c’était une punition divine. Les gens croient facilement toutes sortes de mensonges. Le Grand Mage reprend les choses en main : il ordonne qu’Elonius Muskus soit bâillonné. Il réfléchit : il pourrait le transformer en crapaud, mais Muskus continuerait toujours à faire trop de bruit ! Il décide de suivre les idées des autres mages : le transformer en brochet. Pour cent ans. Si au bout de ce temps, Elonius trouve une personne encore plus ivre de pouvoir et de richesses que lui, il devra lui accorder trois vœux. Cela lèvera le sort qui l’a transformé en brochet magique. Et ils vont le mettre dans l’eau avant qu’il ne suffoque. Les années ont passé… Un siècle plus tard, au pied du mont Granier, Brisepaille le charbonnier se hâte pour rejoindre le village de Chapareillan. Il tient la longe de son âne, et son chien Grispoil court à ses côtés. Ils passent sous les branches d’un arbre où se tiennent deux corbeaux. L’un d’eux s’envole en faisant sur la tête du chien. Il se met à pleuvoir.


Comme indiqué dans la phrase introductive, cette histoire est une adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé à un contexte historique en France, en particulier l’écroulement du mont Granier dans la nuit du vingt-quatre au vingt-cinq novembre 1248. Ce mont est situé dans les Alpes françaises, entre la commune de Chapareillan où se déroule une partie du récit, et celle d’Entremont-le-Vieux. La catastrophe constitue vraisemblablement le plus grand éboulement connu de l’histoire en Europe. Les historiens estiment que ce gigantesque glissement de terrain a fait entre mille et deux mille victimes. Les personnages du conte Le pêcheur et sa femme habitent maintenant dans une forêt, et plus au bord de la mer. Le prince transformé en barbue est maintenant un mage transformé en brochet. Les auteurs racontent leur histoire sur un ton assez détendu, sans dramatisation particulière, avec une forme d’amusement même. Ils ont intégré un personnage de moine, plus soiffard que réellement pieux, et profitant de sa qualité de religieux pour se faire payer des gorgeons. Le brochet semble plus caractériel que dangereux, tout en étant réellement puissant. Les dessins sont agréables à l’œil, colorés, avec une forme de naïveté intrinsèque : la tunique étoilée d’un mage, l’écharpe étoilée d’un autre, la forme simplifiée d’un chat, le chien qui louche après avoir reçu un caca sur la tête, les corbeaux aux mauvaises intentions, etc.



Même s’il n’a pas lu l’introduction ou pris connaissance de l’intention des auteurs quant au changement de localisation du conte, le lecteur perçoit l’attachement des auteurs à la région du mont Granier au bout de cinq pages. Il découvre une illustration prenant la largeur de la double page six et sept et deux tiers de sa hauteur : le charbonnier marche dans un chemin enherbé. À l’aquarelle, l’artiste a représenté cette herbe avec sa souplesse et ses nuances de vert, plutôt foncées, la frondaison de deux types d’arbres d’essence différente, un muret en pierres sèches au premier plan, des arbustes juste derrière, et en arrière-plan, la montagne à demi effacée par la brume. Brisepaille va inspecter la fouée qui continue de fumer malgré la pluie, et il se sert de sa fourche pour la fouiller et y récupérer le charbon : de belles illustrations en forêt. Le lendemain, après avoir un peu trop dépensé à la taverne, il ressort, cette fois-ci pour aller pêcher. À nouveau, le lecteur éprouve la sensation de se balader en moyenne montagne à ses côtés : la végétation verdoyante, deux paysans en train de monter un petit muret de pierre, la découverte de l’eau calme du lac Noir, la montagne en arrière-plan avec d’autres teintes, montrant bien les différentes strates rocheuses, les herbes plus hautes. Comme le prévoit le conte, le personnage va se rendre à plusieurs reprises à cet étang : à chaque fois, de belles peintures mettant en évidence que la végétation s’épanouit grâce à la proximité de l’eau, des feuillages d’arbres aux teintes profondes, et à nouveau la montagne immuable. À la troisième fois où Brisepaille se rend au lac Noir, le lecteur voit bien que l’endroit a évolué : le temps se fait plus à l’orage voire à la tempête, la luminosité vire au gris, la flore semble avoir souffert.


Ces promenades agréables, même si les dernières sont plus menaçantes, sont entrecoupées par les retours à la maison et les passages à la taverne. La première arrivée au village bénéficie d’une illustration en pleine page, montrant les maisons construites en dur, la seule rue pavée, la demi-douzaine de villageois vaquant à leurs occupations. La taverne est accueillante, même si son aménagement est rustique : des bancs en bois, des étagères avec des bocaux et les salaisons qui y sont pendues, une grosse table de bois, et des murs de pierre. Le lecteur peut ressentir le plaisir du charbonnier et du moine à s’assoir dans cet endroit bien protégé, costaud et accueillant. Et puis il y a la masure, ou la modeste maisonnette du couple, en tous cas plus qu’une cabane améliorée. Là aussi, le lecteur peut regarder et constater l’aménagement sommaire. Il sourit en découvrant la vraie maison engendrée par le brochet, avec des paires d’yeux dans les panneaux de bois, pour marquer que l’esprit du mage y plane, ou la présence des forces maléfiques qu’il commande. Sans oublier la cabane au fond du jardin, grande amélioration en termes d’hygiène, pour aller faire ses besoins. Le lecteur va ensuite prendre le temps de regarder toutes les améliorations lorsque ce foyer est transformé en manoir, depuis les marques de richesse, jusqu’aux animaux de basse-cour devenus serviteurs. Il observe également l’effet de cette amélioration matérielle du quotidien sur Melinde, l’épouse de Brisepaille.



En fonction de son âge, il est possible que le lecteur connaisse déjà l’histoire, ou au moins l’intrigue et son dénouement dans les grandes lignes. Il s’attache alors aux spécificités de sa transposition dans les Alpes françaises. Il commence par remarquer le recours à un vocabulaire particulier : birbe, fouée, faraud, rustaud, grippeminaud, etc. Il apprécie le caractère simple et entier du charbonnier, la façon dont son épouse formule ses exigences, souhaitant d’abord un confort matériel raisonnable, avant de laisser bride abattue à son ambition. Il se rend compte qu’il sourit de bon cœur au nom du mage : Elonius Muskus, toute ressemblance avec le nom d’un entrepreneur milliardaire étant voulue. Il s’amuse bien avec les objets proposés à la vente par le colporteur : des haricots qui grimpent jusqu’au ciel, une flûte qui vient de Hamelin en Germanie, un très beau tapis d’Orient, un objet très mystérieux (ça s’appelle une porte à blé, avec un jeu de mots et une image explicite), ou bien un joli bout de corne de licorne, et encore un anneau unique. Sans parler de la deuxième fournée d’objets qu’il rapporte de ses voyages à la fin de l’histoire. Alors bien sûr, à la fin de l’histoire, la morale est sauve, et l’ordre établi s’en trouve conforté, à un lit et un chien près.


Avec leur phrase d’introduction, les auteurs indiquent qu’il s’agit de l’adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé dans les Alpes françaises. Quelle qu’en soit sa connaissance, le lecteur ressent pleinement le plaisir des balades dans cette région, grâce à des illustrations qui lui font honneur, de belles aquarelles. Il prend plaisir à côtoyer des personnages sympathiques, et pardonne même au moine son goût pour la boisson (il lui pardonne moins sa propension à se faire rincer par les autres). La narration visuelle s’avère agréable et exhale le plaisir et l’amusement de l’artiste à faire vivre les personnages et à donner à voir les dons du brochet. Le scénariste se montre facétieux en intégrant des éléments hétérogènes comme le nom du mage maléfique ou les objets vendus par le colporteur. Un bon moment de lecture.



lundi 14 septembre 2026

Mathis et la forêt des possibles

Quoi qu’il arrive, de toute façon, on n’est jamais la même chose qu’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jiri Benovsky pour le texte et les images. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé Pour aller plus loin. Celui-ci commence par deux pages de texte, portant le titre de : Je suis une longue suite de personnes différentes, dans lequel l’auteur explicite ses intentions, ainsi que les références philosophiques qu’il a utilisées. Les six pages suivantes composent un chapitre intitulé : L’intelligence artificielle et l’importance de l’effort, avec des parties intitulées Simple comme une IA, Sommes-nous inutiles ?, L’art et la valeur, Work un, progress, Les IA et l’homo sapiens, Respect et éthique. En vis-à-vis de la première planche de la bande dessinée, un texte précise : Les images ont été produites par l’auteur à partir de l’outil en ligne Midjourney qui fait appel à l’intelligence artificielle (IA), puis ont fait l’objet d’un travail de recréation en tant qu’œuvres originales exclusives.


Personne ne sait depuis combien de temps la Forêt existe. Qui la connaît sait ses mystères. Qui ne la connaît pas ne peut que s’y perdre. Qui l’a fréquentée n’en dira mot. Certains secrets ne sont pas bons à dire. On dirait que les arbres écoutent et comprennent ce qu’on dit. La Forêt est millénaire. Les humains l’ont désertée au profit des villes en béton. Dans la quiétude de l’absence des hommes, la forêt prend conscience d’elle-même. Son esprit émerge, grandit. Elle s’éveille. Blagueuse, insoumise, elle permet l’existence de toutes sortes de créatures, petites et grandes, que l’œil humain ne peut apercevoir.



Mathis habite une maison perdue au milieu de la forêt. Il est assis devant sa table de travail car il a des devoirs à faire. Il n’y a pas d’école à des heures de vol de corbeau, mais ses parents pratiquent l’école à la maison : ça ne veut pas dire pas de devoirs. Ça veut dire : École tout le temps ! Ce matin, ses parents sont partis travailler au lever du soleil. Pour tout dire, c’est toujours sa mère qui lui donne les devoirs à faire le matin. Son père, lui, il dit seulement : Oui bien sûr, chérie. Ce qui le préoccupe, ce ne sont pas ses devoirs. C’est la Forêt. Ses parents en sont les gardiens. La Forêt a besoin d’eux. Que l’on s’occupe d’elle. Depuis quelques mois, ils sont inquiets. Ils n’en parlent pas à la maison, mais Mathis n’est pas sourd et aveugle : quelques départs de feux dont on ignore l’origine, quelques points d’eau asséchés. Des choses se passent. Lui, il n’aime pas les maths ni la grammaire. Ce qu’il aime c’est la géographie et les sciences de la Terre. Il adore les cartes. Il en a toute une collection. Il promène ses doigts dessus et son index devient un engin volant qui le transporte au-delà des frontières de la forêt. Il visite des villes, il se promène au bord de la mer, il fait l’ascension de montagnes enneigées. Ça fait rêver. Heureusement, Loïc, la petite souris, et Richard, l’araignée, sont là. Ensemble, ils arrivent à finir les devoirs plus vite pour ensuite aller jouer.


Voilà un album très particulier : un conte pour enfants, un auteur qui annonce d’entrée de jeu que les illustrations ont été réalisées par une intelligence artificielle, et un copieux dossier final qui s’adresse aux adultes. Qu’il ait pris connaissance ou non du mode de réalisation des illustrations, le lecteur découvre des images qui mélangent des éléments photoréalistes par endroit, une mise en couleurs d’une richesse impossible dans ses effets spéciaux (effets irisés, effets estompés, halos de lumière dorée intense, textures pouvant atteindre une complexité folle, peau humaine aux dégradés lissés impossibles), composition d’une image à couper le souffle et en même temps dégageant une sensation composite. L’usage de l’infographie et de ses innombrables possibilités saute au visage du lecteur. D’un autre côté, s’il envisage cet ouvrage comme des illustrations mises bout à bout, cela constitue une forme acceptable qui fait sens pour un conte. En fonction de son degré d’exigence et de sa sensibilité, le lecteur peut également mettre le doigt sur d’autres spécificités, sur lesquelles l’auteur attire également son attention dans le dossier de fin : difficulté de maintenir une cohérence visuelle dans l’apparence de Mathis d’une case à l’autre, beaucoup de plans de prise de vue de face, lorsqu’un personnage est présent il est quasiment systématiquement le seul dans une case donnée. Le lecteur garde à l’esprit que ces illustrations ont été réalisées avec la limitation des outils disponibles à l’époque de la réalisation de la BD, en 2023.



Indépendamment de leur mode de réalisation, les images rayonnent d’une sensation de féérie du début jusqu’à la fin. Dès la première, le lecteur est sensible à la luminosité. Il y a cette clarté qui réussit à passer par les interstices entre la frondaison des arbres. Il y a ces rais de lumière qui touchent le sol éclairant des feuilles, de la mousse, de l’herbe. Et puis la maison apparaît éclairée de l’intérieur d’une lumière d’une qualité différente, orangée, évoquant une source artificielle. Tout du long du récit, l’état d’esprit du lecteur va se retrouver sous l’influence de ces lumières variées : les petites bulles roses autour d’un carnivore, les jaunes autour d’une sorte de tronc d’arbre, celle qui traverse des vitraux brouillant leurs motifs, celle de type feuille d’or pour les lucioles, qui deviennent des points vert chartreuse alors qu’elles s’égaillent dans la forêt, le fin contour blanc déchiqueté autour d’une masse sombre dessinant un visage dans le ciel, les splendides taches bleues constellant le corps de la démone salamandre, les flammèches vives et acérées d’un feu de forêt, le rouge-rose plus vrai que nature des quasi fraises, l’effet d’écume d’un tourbillon, etc. À chaque page tournée, le miroitement des couleurs produit un effet quasi hypnotique sur le lecteur.


Ce même effet se produit avec les ce qui est représenté dans les illustrations, c’est un festival de féérie. La maison dans les bois semblant avoir été construite à partir du fût d’un immense arbre, avec même trois arbrisseaux poussant sur son toit, cette bibliothèque au nombre d’ouvrages semblant infini dans une pièce trop grande pour pouvoir être contenu dans la cabane vue de l’extérieur deux pages avant. Il est possible de passer plusieurs minutes à détailler les rayonnages pour apprécier la variété des tranches des livres, et essayer d’identifier les autres objets se trouvant ça et là sur les rayons. Puis ce sont les reprographies de cartes à l’ancienne, avec un trait de plume d’une précision parfaite.la cage à lucioles faites de fines branches d’arbres, la maquette d’un galion pirate à la conception fantastique, au niveau de détails exquis, etc. L’auteur a également pris soin de mettre en œuvre un bestiaire fantastique à la fois étrange et doux : les espèces de champignons avec un œil sur leur chapeau, une forme de tronc d’arbre avec un œil et une bouche, ainsi que des lumières à l’intérieur, quelque chose évoquant un escargot avec une coquille aux motifs délicatement nacrés et un œil énorme, un renardeau à la fourrure fantastiquement douce, une grenouille rose trop mignonne, etc. Le lecteur prend conscience de la quantité de détails incroyablement élevée pour la flore également, l’auteur sachant varier de la précision photographique pour des feuilles à de simples silhouettes découpées dans la lumière. La rétine du lecteur est à la fête à chaque page. Comme il le précise dans le dossier de fin, l’auteur a réalisé un vrai travail de composition de pages pour obtenir une narration séquentielle, réussissant à compenser les limites du logiciel utilisé, que ce soit sur la cohérence des représentations d’un même personnage ou d’un même lieu d’une case à l’autre, ou sur la prédominance des cadrages de face.



Pour le jeune lecteur, le récit s’attache à un garçon vivant dans un endroit merveilleux, une maison intégrée à une forêt féérique, une situation où il se retrouve tout seul à choisir ce qu’il souhaite faire, avec la possibilité de désobéir, pour un temps assez long, plus de vingt-quatre heures. Il va faire une bêtise, être la proie d’une colère irrépressible, et s’aventurer dans la forêt pour demander l’aide de la démone salamandre puis du vieux Lenny. Il est possible que leurs conseils et explications apparaissent fantastiques au jeune lecteur, voire absconses, et que le mode d’expression du Vieux Lenny en haïkus soit difficile à appréhender. Dans les premiers propos de la salamandre, le lecteur adulte identifie la célèbre maxime d’Héraclite (-544 à -480) reformulée par Platon : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Dans le dossier final, l’auteur explicite les autres concepts philosophiques mis à profit dans le cours du récit, ainsi que les philosophes correspondants : Dharmakirti (600-660), David Kellog Lewis (1941-2001), David Parfit (1942-2017), Theodore Sider. En particulier, il développe la notion de perdurantisme (la version de David Lewis) et celles irréconciliables de présentéisme et d’éternalisme. Ces explications viennent enrichir et prolonger le conte, menant jusqu’à la théorie de la relativité.


Dans les six dernières pages, l’auteur passe en revue différents aspects du recours à l’intelligence artificielle générative d’images pour réaliser une bande dessinée. Le lecteur garde à l’esprit que l’ouvrage a été réalisé en 2023, alors que ces technologies étaient encore dans leur phase initiale de développement, et que les questions éthiques et morales allaient atteindre le grand public deux ou trois ans plus tard. Il évoque déjà le risque d’obsolescence ou plutôt d’inutilité qui menace l’être humain alors que les intelligences produisent beaucoup plus vite dans des domaines qui étaient jusqu’alors considérés comme relevant de l’intelligence humaine. Il considère que cette facilité d’usage et rapidité de production menace la possibilité pour l’individu de vivre une expérience optimale, c’est-à-dire une expérience fortement immersive au cours de laquelle l’être humain est en train de penser exclusivement à ce qu’il fait. Il fait observer qu’en ce qu’il concerne il a pu vivre une expérience optimale en composant sa bande dessinée, à partir d’images réalisées par IA. Il aborde enfin la question du respect et de l’éthique, c’est-à-dire que les IA sont entrainées à partir d’œuvre réalisées par des humains, foulant au pied la notion de propriété intellectuelle et des rémunérations associées. D’un point de philosophique, il rappelle que Rien ne vient de rien, évoquant Parménide, reconnaissant que la frontière entre inspiration et plagiat peut être ténue, tout en estimant que toute personne s’inspire toujours de ce qui a été fait avant.


Une expérience de lecture pour le moins singulière. L’auteur tire profit des possibilités de l’intelligence artificielle pour générer des images d’une grande densité d’informations visuelles à partir de ses commandes, pour bâtir une bande dessinée, en prenant soin d’établir une narration visuelle, ce qui lui demande de s’adapter aux limitations de l’outil qu’il utilise (en particulier les problématiques de cohérence). Le jeune lecteur découvre un conte merveilleux aux visuels enchanteurs, aux leçons risquant de rester absconses. Le lecteur adulte plonge dans une bande dessinée dont il perçoit la nature d’illustrations très élaborées, et la présence sous-jacente de concepts philosophiques sophistiqués. Il prend grand plaisir à lire le dossier final que ce soit pour l’explicitation desdits concepts philosophies, ou pour les questionnements de l’auteur sur l’usage de l’outil IA pour réaliser une bande dessinée. Intéressant et déstabilisant.



mardi 28 juillet 2026

Solveig

En les observant, elle sait que sa marche s’arrête ici.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Mariette Nodet pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il comprend cinquante-huit planches dessinées, un conte pour enfants. Ces auteurs avaient déjà collaboré ensemble et réalisé La traverse (2019).


Solveig est une petite fille rêveuse qui grandit au milieu du grand tumulte de la vie du matin au soir, il lui faut tout le temps se dépêcher, pour s’habiller, finir ceci, ranger cela. Dans ses oreilles, il y a toujours trop de bruit, ça bourdonne, ça fatigue. Et souvent, tellement de gens défilent dans sa journée, qu’elle se sent entraînée dans un immense tourbillon. Elle s’assied régulièrement en tailleur, pour laisser ce tumulte, le laissant s’écouler. À la maison, à l’école, elle cherche à bien faire, à ne pas prendre trop de place, à aider dès qu’elle s’en sent capable. Mais tout va trop vite ! Elle s’embrouille, elle oublie, ses pieds se font des croche-pattes. Elle se retrouve à marcher à contre-courant de la foule, encombrée d’un pot de fleurs, alors que tous les autres semblent se fondre de manière organique dans le flux allant tous dans le même sens. Autour, on ne fait pas trop attention à elle, on sait que Solveig est maladroite, timide, un peu perdue. Les grands n’ont pas le temps. Les enfants, dans leurs jeux, l’oublient régulièrement. Ils courent, dessinent, se promènent, oublieux de sa présence. Dans cette grande cité, avec ses tours en béton et ses espaces verts, elle grandit ainsi, jour après jour, comme une petite branche tourmentée par le vent. Elle s’accroche comme elle peut, alors que le tumulte ne connaît pas de fin.



Assise dans un coin d’un jardin public, Solveig aime par-dessus tout observer les petites feuilles des arbres en transparence. Un œil fermé, l’autre presque collé à la feuille. Elle imagine que chaque feuille est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. C’est comme cela qu’un jour d’automne, par hasard, elle se rend compte que sa main disparaît dans la lumière de l’après-midi. Le lendemain, alors qu’elle se trouve dans le salon, quand son papa oublie de lui dire au revoir devant l’école, c’est un de ses poignets qui disparaît ! Un autre jour, quand sa voisine lui chuchote un mot méchant, c’est au tour de son avant-bras de devenir transparent. Et voilà que son coude devient invisible alors que Solveig attend désespérément un encouragement de sa maîtresse. Solveig se sent disparaître, chaque jour un peu plus… Ce qui devait arriver, arrive : un soir, Solveig comprend que plus personne ne la voit ! Elle sent tout à coup une très grande tristesse l’envahir : comment peut-elle être heureuse si aucun regard ne se pose sur elle ? Ce soir-là, elle décide de partir pour trouver quelque part de l’aide ou une solution. Pour redevenir comme avant ! Elle remplit un petit sac, avec un duvet, de quoi se couvrir et grignoter sur le chemin. Et le petit couteau qu’elle a eu pour ses sept ans, qui servira toujours.


Une œuvre dans un registre différent pour le prolifique et très humain Edmond Baudoin. Le lecteur admirateur est prêt à la suivre dans ses aventures narratives, ne serait-ce que profiter de ses dessins à la fois immédiatement accessibles, comme croqués sur le vif, à la fois le fruit des décennies de pratique, façonnés par un savoir-faire d’artisan affuté et réfléchi, éprouvé à l’épreuve d’une multitude d’œuvres. En feuilletant l’ouvrage, il perçoit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’un livre illustré. Il suppose que Mariette Nodet a fourni la trame du récit, les phrases qui sont portées sur chacun des vingt-neuf dessins en double page qui donnent à voir le cheminement de cette jeune demoiselle. Il se dit qu’il est possible que le bédéaste ait travaillé de manière collaborative avec elle, discutant du contenu de chaque illustration, questionnant certains aspects du récit, faisant des suggestions, peut-être reformulant une phrase ou une autre, dans l’intention d’en améliorer la qualité narrative en termes de fluidité, de sensibilité. À la lecture, s’il est familier des œuvres de Baudoin, le lecteur se rend compte que celui-ci a restreint son champ d’expression habituel. Il s’est astreint à respecter le format d’une illustration par double page, sans insert ou dessins interpénétrés. Cela donne une forme très régulière et linéaire à la narration visuelle, très différente de ses autres œuvres. Le lecteur sent qu’un autre degré de liberté a été abandonné au profit du récit : les illustrations présentent un caractère moins spontané que d’habitude, l’impression d’imperfection qui les rend si vivantes s’en trouve amoindrie.



L’histoire est racontée de manière linéaire, un mode narratif adapté à des lecteurs d’un jeune âge, même si l’apparence des dessins pourrait les rebuter, assez chargés, dépourvus de couleurs sauf pour la jeune fille elle-même au fur et à mesure qu’elle disparaît comme en atteste l’illustration de couverture, avec force hachures aboutissant à un rendu d’autant plus dense. Le récit est raconté par un narrateur omniscient connaissant tout de la vie de l’enfant, et choisissant les éléments qu’il met en avant. C’est ainsi qu’il met en avant le fait qu’elle est rêveuse, tout le temps pressée par le monde qui l’entoure au point d’avoir la sensation de se trouver dans un tourbillon perpétuel, très attachée à bien faire, ignorée par les différentes personnes qu’elle côtoie, non par intention mais par le caractère effacé, maladroit et timide de Solveig elle-même. Il la présente comme une jeune fille sage, capable de s’occuper par elle-même, de s’intéresser au banal et à l’ordinaire comme des petites feuilles d’arbres presque transparentes, où elle imagine que chacune est un pays avec ses chemins, ses rivières et ses cachettes. Elle apparaît ainsi comme à l’écart du monde, ballottée contre son gré, trouvant des poches de calme dans lesquelles elle peut s’extraire du grand tourbillon de la vie, dans des moments sanctuarisés. Elle constate qu’elle disparaît progressivement, son corps prenant une teinte bleutée, ressortant doucement sur les dessins en noir & blanc. Elle entame alors un voyage : une marche qui lui fait traverser des paysages tellement magnifiques, mais aussi parfois des paysages effrayants, froids et humides, elle se perd, elle croise des animaux. Elle se sent seul, rêve d’un cerf, et rencontre un vieil homme avec sa chèvre.


Sur la base de ce fil conducteur, l’illustrateur s’en donne à cœur joie, tout en se mettant au service du récit, plutôt que de l’utiliser comme un support pour ses envies graphiques personnelles. Le lecteur fidèle de cet artiste reconnaît aisément sa manière de faire : des contours réalisés au pinceau, irréguliers ce qui génère une sensation très organique à la lecture. Dès la première illustration en double page, il identifie d’autres de ses habitudes : une composition composite avec le car scolaire, Solveig assise en tailleur à l’extérieur comme posée sur la page, et un arrière-plan exécuté à la plume ou peut-être au crayon là encore avec des éléments déconcertants comme une affiche sur une remorque, un groupe de cinq personnes sur le plateau d’un camion, une tête de Mickey à une fenêtre. Le jeune lecteur peut s’y perdre et se trouver décontenancé par les éléments hétéroclites que ce dessin rapproche ainsi. Une fois que Solveig s’est mise en marche, le lecteur retrouve le goût du bédéaste pour les paysages naturels : des arbres bien sûr, toujours remarquables sous le pinceau de Baudoin, des chevaux, un échassier, la queue d’une baleine, un renard, une chèvre, un cerf, autant d’animaux ayant déjà eu les honneurs dans d’autres de ses œuvres. D’un côté, l’artiste se contraint à s’inscrire dans le cadre délimité par le texte ; de l’autre, le lecteur familier de ses bandes dessinées reconnaît aussi bien sa façon de dessiner, que des éléments récurrents de ses œuvres.



À une ou deux reprises, le lecteur peut sentir un léger décalage de phase entre les deux créateurs, une sensation fugace et vite dissipée. Ils mettent en scène une enfant à la fois ignorée par son entourage au point que ce corps même devienne invisible, à la fois capable de générer et d’alimenter un imaginaire dans lequel elle trouve sérénité et curiosité, cette vie intérieure se manifestant par la teinte bleutée que son corps prend progressivement. Quel que soit son âge, le lecteur ressent de l’empathie pour elle, que ce soit la sensation d’un monde tumultueux, trop rapide, générant trop de sollicitations, ou le calme de la marche en solitaire dans des paysages naturels. Il perçoit que la qualité de cette empathie doit autant au choix des mots et aux phrases qu’à l’authenticité et la justesse de ce qui est représenté. Après son détachement du monde réel, le second changement naît de la rencontre avec une autre personne. Le mode de vie de cette dernière est en phase avec celui de Solveig, ce qui lui offre la possibilité d’une communication réelle, et pas juste fonctionnelle. L’enfant a également l’occasion de participer à une tâche tenant à cœur à cet adulte, constituant l’aboutissement d’un long cheminement. En la voyant faire, le lecteur comprend en quoi cette tâche constitue une métaphore pour l’adulte, et aussi une métaphore d’un autre niveau pour Solveig : elle ne va pas déplacer les pierres de sa propre maison, mais déplacer celles qu’elle a utilisées pour se protéger, dans une démarche d’adaptation.


Une histoire simple pour un jeune public : des textes courts et concis, des dessins conçus pour faciliter aux aussi leur accessibilité. Un conte sur l’inadaptation à la vitesse et au bruit du monde moderne, et sur l’isolement personnel à la fois subi et recherché. À la lecture l’enfant y retrouvera des sensations dont il a déjà fait l’expérience, même sans disposer du recul nécessaire pour comprendre le récit, l’adulte y verra un mécanisme dont il a déjà fait l’expérience, inconsciemment, ou qu’il a sciemment mis en œuvre. Doux, constructif et optimiste.



lundi 13 avril 2026

Lointains mes mots

Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée.


Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter.



Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer.


S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité.



Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste.


Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière.



D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières.


Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.



lundi 16 mars 2026

La Caverne du souvenir

Il y a trois unités immenses : l’espace, le temps, la vie. Car aucune d’entre elles n’a de commencement ni de fin.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985, avec une réédition en 2015 dans la collection Signé. Il a été réalisé par Andreas (Andreas Martens) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


Prologue. Il n’y a pas de dieu, sinon la vie, Barddas. À la nuit tombée, une voiture d’un modèle du début du vingtième siècle, roule à vive allure, tous phares allumés. Le conducteur, Cythraul, rumine ses pensées : Un meurtre. Il se dit que c’est étrange, il devrait se sentir coupable, mais non, rien. Il est persuadé qu’il a eu raison de le faire. Pour le moment, il lui faut trouver un lit pour la nuit, la police ne pensera jamais à le chercher ici. Il revient à l’instant présent : il a détecté quelque chose devant lui. Les phares une femme à cheval, suivi par un autre cavalier barbu et plus âgé. La dame interpelle le conducteur, lui souhaitant le bonsoir et observant qu’il semble chercher quelque chose. Il explique qu’avec tout ce brouillard il s’est égaré et s’il pouvait trouver un gîte pour la nuit… Elle répond qu’il est presque au bord de la mer ici, un peu plus loin sur la route, il tombera sur une maison, les gens accepteront de le loger, elle en est sûr. Il l a remercie. L’autre cavalier note le drôle de paquet sur le siège passager ; le conducteur répond vivement que cela ne le regarde pas.



Cythraul continue sa route et pousse la porte de ladite maison, car les habitants l’ont laissé ouverte. À l’intérieur, la table est mise, le feu brûle dans l’âtre, et un couple avec un enfant tourne leur attention vers le voyageur. Ce dernier s’excuse s’il leur a fait peur, et explique qu’il s’est égaré. Le maître de céans explique leur effroi, car c’est la nuit de Samain. Son épouse invite Cythraul à s’assoir. Le mari reprend ses explications : C’est la nuit de Samain, on prépare à manger et on ouvre la porte d’entrée pour les morts qui reviennent cette nuit-là, et il invite leur hôte à donner son nom. L’invité répond : De Ville, Jean de Ville, et il leur demande s’ils auraient le journal du jour. Il se réjouit en son for intérieur de la réponse négative. Il leur demande qui étaient les trois personnes qu’il a rencontrées sur la route, drôle d’idée d’ailleurs de faire du cheval en pleine nuit. Le petit garçon lui demande ce qu’il a dans son paquet. La maîtresse de maison intervient lui demandant de laisser le monsieur manger en paix, et lui demande poliment ce qu’il est venu faire dans la région. Ce qui déclenche une réponse évasive : rien de spécial. Le mari reprend la parole : s’il veut visiter la côte, on se raconte une histoire qui pourrait l’intéresser. Cythraul ayant manifesté un minimum de curiosité, il commence : Il y a presque deux millénaires, paraît-il, vivait près d’ici un vieux druide infiniment riche… Après sa mort, on le conduisit à sa tombe au milieu de son trésor. Il fallut les habitants de tout un village pour porter or et pierres précieuses. Tout le monde avait les yeux bandés, afin que personne ne sache où furent enterrés le vieux sage et ses richesses. Seul, le prince Koadmoc’Han, le disciple le plus fidèle du druide, fut jugé capable de résister à toute tentation. Aussi le chargea-t-on de guider le long cortège vers la grotte que le druide lui-même avait choisie comme dernière demeure.


Étrange, bizarre, déconcertant, déstabilisant, pas très clair… Voilà les premières sensations sous lesquelles tombe le lecteur. Une histoire qui se situe visiblement dans le passé, celui des aventures du début du vingtième siècle, avec le modèle de la voiture, l’aménagement de la maison et son feu de cheminée, la tenue vestimentaire de Cythraul, le lieu de répétition des acteurs, cette cassette ouvragée, etc. Mais aussi cette remarque incompréhensible : les dessins montrent clairement que l’automobiliste croise deux cavaliers, et il parle de trois personnes à ses hôtes, pourquoi ? Rien dans le dialogue ne vient justifier ou expliquer cette incohérence, ou permettre de savoir qu’il pourrait s’agir d’un mensonge intentionnel. Et puis le mari se met à raconter l’histoire d’un vieux druide infiniment riche et de son enterrement, évoquant un trésor perdu et caché. D’ailleurs l’illustration de la page portant le titre (en planche huit) montre Cythraul à bord d’un canot sur une mer démontée devant une falaise, comme s’il s’agissait d’un récit d’aventures. Les deux cavaliers refont une apparition, semblant toujours provenir du moyen-âge. Et que faire de l’existence de ce monde intérieur, sous l’enveloppe terrestre ? D’une version aménagée de l’histoire de Baldr ? Ou encore de ces citations attribuées à Triade, sans explication sur la signification de ce mot ?



La narration visuelle apparaît tout aussi déroutante, surtout pour un lecteur n’ayant jamais lu une œuvre de cet artiste. La composition de l’illustration de couverture impressionne d’entrée de jeu : le tampon au motif celtique à demi effacé, la courbure et le gigantisme de la vague, la longueur de l’écharpe tendue par le vent, ainsi que les pans du manteau… Et en y regardant de plus près la longueur du nez du personnage. En effet en découvrant le visage de Cythraul, il est frappé par sa forme allongée de manière appuyée, la longueur exagérée de son nez très effilé, la dimension de ses sourcils, la taille trop grande de ses verres de lunettes. À bien y regarder, d’autres personnages présentent des caractéristiques de visage également appuyées : le long nez du druide, le menton en galoche de Baldr, la lèvre supérieure trop large de la druidesse, etc. Le lecteur peut ainsi relever d’autres formes d’accentuations graphiques qui sont la marque de fabrique de ce bédéaste : la voiture du voyageur entre véhicule authentique et vieux tacot, la brillance anormalement intense du feu dans l’âtre, la hauteur du mât pour un si petit esquif, la taille des onomatopées de bruit dans les cases de la planche onze, la longueur des cheveux filasses d’une sorcière, la grosseur du nez d’un druide, etc.


Rapidement, le lecteur découvre le jeu de l’artiste avec le découpage des planches. Cela commence dès la première : sept cases de la largeur de la page, dont deux très fines. Pendant les cinq planches suivantes, le découpage présente une forme plus classique : des cases rectangulaires disposées en bande, avec des tailles variées. Puis la planche sept se compose de deux bandes : la première compte sept cases très étroites, la second une unique case. Cette dernière semble constituée de plusieurs petites formes géométriques, triangles et trapèzes de dimension différente. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’une unique illustration, une vue de dessus de la chambre d’un vieillard, les gouttières en blanc correspondant aux poutres qui bloquent ainsi la vue du lecteur de ces portions. Au fil des pages suivantes, les compositions comprennent à nouveau des cases de la largeur de la page, et aussi des cases de la hauteur de la page, des cases en insert sur une illustration plus grande, des cases avec un cadre pour bordure indiquant qu’il s’agit d’une scène du passé, et… arrive l’histoire de Baldr des planches vingt-quatre à vingt-huit. Un découpage différent par planche, avec des cases en biais, des cases concentriques, d’une grande maîtrise formelle, avec un plan de prises de vue adapté à ce formalisme. Une leçon de narration visuelle.



Peut-être chahuté par cette inventivité, totalement maîtrisée et dépourvue d’un tâtonnement expérimental, le lecteur prend conscience qu’il lui faut également accorder un peu d’attention à l’intrigue du fait de sa structure. Tout commence au début du vingtième siècle, dans ce qui semble être le temps présent du récit, avec ce voyageur qui a du mal à s’admettre qu’il est un meurtrier et qui cache la nature de l’objet qu’il transporte. Puis en planche cinq voici cette histoire d’enterrement d’un riche druide, et d’un trésor caché. La septième planche qui semble déconnectée également de l’intrigue principale avec un vieil homme sur son lit de mort. La découverte et l’exploration modeste d’un inframonde, au temps présent du récit.  L’évocation de la répétition d’une troupe de théâtre composé de trois comédiens évoquant une pièce consacrée à Baldr, fils d’Odin de Frigg. Les cinq pages racontant la légende de cet Æsir. Le lecteur sent bien qu’il y a un jeu de correspondances, et même d’identifications entre les personnages d’une époque à une autre, jouant entre une forme d’aventure réaliste pour ce meurtrier découvrant un monde fantastique, les deux cavaliers (ou trois ?), et même une mise en perspective plus profonde dans le passé, avec le conte sur les quatre druides leur attribut et leur cité (Morfesa & la pierre de Fal & la ville de Falias, Esras & la lance de Lug & Gorias, Uiscias & l’épée Nuasu & Finsias, Semias & le chaudron Sagsad & Murias), et une ouverture sur la mythologie nordique avec Baldr.


Le lecteur arrive à la dernière scène et celle-ci semble établir quelle est la réalité qui prévaut et dont découlent les autres. La dernière page est constituée d’une illustration en pleine planche, avec un cartouche en bas comportant une biographie recensant quatre ouvrages : Les traditions celtiques (R. Ambelain, 1977), Bretagne terre sacrée (S. le Scouëzec, 1977), The druids (S. Piggott, 1978), Celtic art (G. Bain, 1977). Cela donne une autre importance aux différentes citations attribuées à Triade qui rythment le récit. Pour exemple, En trois choses un homme ressemblera à un démon : En mettant des pièges sur la route, En craignant un petit enfant, En se plaisant au mal. Après s’être renseigné, il est possible que cette triade fasse référence aux Triades galloises, c’est-à-dire un recueil de fragments de culture galloise ancienne. Effectivement ces citations fonctionnent sur le chiffre trois : en trois choses un homme ressemblera à un démon, les trois principales propriétés de la connaissance (sensibilité, compréhension, activité), trois alternatives pour l’homme, trois unités immenses. Au travers de ce va et vient dans les niveaux de réalités, de façon de raconter le monde, de le comprendre, le lecteur peut y retrouver ses propres convictions, être plutôt terre à terre, ou convaincu d’une forme de destin qui tue dans l’œuf l’idée même de liberté de l’individu, ou autre. Il prend ainsi conscience de ce que sa perception dit de lui-même.


Un conte étrange, d’une autre époque, quasi intemporel. Une narration visuelle usant de la liberté de l’exagération, ce qui accentue la sensation de conte, et jouant sur les formes et les structures de la composition aussi bien visuellement par le découpage que dans l’agencement du récit. Un effet tout d’abord totalement déroutant, donnant la sensation de plusieurs fils narratifs contigus, jouissant d’une trop grande indépendance. Une compréhension qui se fait jour progressivement des liens entre ces différentes représentations de la réalité, ces différentes manières de l’appréhender, très révélatrices de la disposition d’esprit du lecteur.



mercredi 8 octobre 2025

Épouvantail

Les mamans ne reviennent pas toujours, mais ne partent jamais vraiment.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Stéphane Sénégas pour les dessins. Il comporte cent-soixante-sept pages de bande dessinée en noir & blanc.


Au beau milieu d’un champ, au sommet d’une butte, se tient un épouvantail à l’ancienne, un mannequin grossier de bois avec un grand manteau flottant au vent, et un chapeau à large rebord. Une personne a fait un cauchemar. Un de ceux qui se nourrissent des vivants. L’épouvantail lui tournait le dos, il se rapprochait. Cette personne glissait lentement au-dessus du sol. Et soudain, dans le silence assourdissant de l’obscurité, il s’est retourné. Les coutures de son sourire ont sauté. Ces yeux faits de deux boutons se sont allumés d’une lumière jaune. Elle ne pouvait pas bouger. Ses bras de bois se sont soudain agités et à leur extrémité ont proliféré des serpents de doigts, entortillés telles les racines d’un arbre mauvais. Son manteau s’est ouvert sur un cep de treille noueux et putrescent qui ondulait comme une vis sans fin. Son sourire écartelé par les lames de ses dents affutées lui mangeait le visage. Elle ne pouvait détacher son regard de ses yeux de lune fauve. Il chantait… Chapitre un : Lily. Dans la cour d’une ferme, Lily, une enfant de cinq ans, chantonne la comptine Promenons-nous dans les bois, en ayant substitué l’épouvantail au loup, tout en nourrissant un groupe de poules. La fillette est rappelée à l’ordre par Belle-Mère, la nouvelle compagne de son père. Cette dernière lui fait une remontrance : Lily ne devrait pas donner à manger aux poules avec ses baskets toutes neuves et toutes blanches, elle lui avait dit de mettre ses bottines. Père intervient pour appuyer les dire de sa compagne, et Lily se fâche, et décide d’aller voir l’épouvantail dans le champ.



Alors que la fillette vient de partir, une voiture de police arrive et s’arrête dans la cour. Capitaine et son adjoint entre dans la ferme et posent quelques questions supplémentaires à Père, pendant que Belle-Mère leur sert un verre d’eau. Ils souhaitent avoir des détails supplémentaires sur le matin où s’est produit l’accident. L’heure, ce qu’a fait Père. Ce dernier raconte : Sept heures, sept heures quinze, oui. Le jour venait de se lever. C’est là qu’il s’est rendu compte que la barrière était mal fermée, et que deux chèvres en avaient profité pour s’échapper. Ça arrive régulièrement. Faut qu’il répare cette fichue barrière ! D’un autre côté, elles ne partent jamais bien loin. Mais parfois, elles vont jusqu’au bois. Et là, c’est plus coton pour les retrouver. Avant, il avait son chien, un beauceron, qui les retrouvait en deux temps, trois mouvements. Mais il est mort il y a quelques mois. Évidemment, cette fois-là, ça n’a pas loupé, elles étaient dans leur bois. Il n'aime pas y aller au bois. Et il n’aime pas quand les chèvres y vont pour boire dans l’étang… parce qu’il y a la route de l’autre côté, juste derrière le versant. Il a toujours peur que les chèvres traversent et se fassent renverser par une voiture ou un camion.


Ce récit présente plusieurs particularités qui lui donne une forte personnalité dès la première page. L’artiste réalise dessins un registre descriptif et réaliste, avec un degré de simplification, une forme d’exagération dans l’anatomie des personnages et dans leur visage, des traits de contour fins et cassants, des aplats de noir aux formes irrégulières et souvent acérées, un usage parcimonieux des nuances de gris en lavis, des exagérations ponctuelles de perspective pour rendre un moment plus dramatique. Deuxième singularité : dès le prologue, l’épouvantail incarne une force surnaturelle, dont la nature n’est pas explicite. Troisième caractéristique : Lily a un fort caractère et elle chante une comptine dans le premier chapitre, ce qui fait tout de suite penser le lecteur à un conte, association d’idées se produisant comme un automatisme, rapprochement également induit par la couverture, avec cette nuée noire émanant de l’épouvantail comme une sorte d’émanation d’une force surnaturelle. Autre caractéristique : le scénariste a fait le choix de ne nommer que deux personnages : Lily et sa mère biologique Ophélie. Charge au lecteur de nommer les autres personnages : Père, Belle-Mère, Capitaine pour l’inspecteur de police menant l’enquête, et encore quelques seconds rôles. En fait ce n’est pas tout à fait aussi restreint. Par la suite, Lily nomme trois animaux de la ferme : Poulette, Minette, Chevrette. Au cours du récit, une évidence s’impose à elle : elle doit trouver un nom à Épouvantail.



Régulièrement, les dessins et la mise en page dégagent un décalage, une étrangeté, entre menace potentielle, non-dit flagrant, réaction bizarre, et manifestation surnaturelle qui ne se trouve peut-être que dans l’esprit du personnage. Pour commencer, il en va ainsi de l’apparence de l’épouvantail : ses dents trop blanches et trop longues en page trois, les sortes de fins troncs entremêlés en page quatre. Toutefois, il faut attendre la page dix-neuf pour le revoir, une minuscule ombre chinoise au sommet de la colline. Par la suite, Épouvantail (avec une majuscule pour désigner le personnage) conserve une apparence quasi identique, immuable, si ce n’est pour son pardessus parfois agité par le vent, ou trempé par la pluie. Il retrouve un peu d’animation lors d’un cauchemar de Capitaine. Et pourtant, la narration visuelle en fait plus qu’une présence immobile, un personnage à part entière, aidée en cela par le fait que certains personnages l’entendent parler. La combinaison des dessins et des dialogues place le lecteur dans le doute, entre un conte dans lequel un objet inanimé est doté de conscience et d’une forme de parole, et la possibilité que tout cela ne soit que dans la tête des personnages qui l’entendent parler, ou peut-être même seulement l’interprétation qu’en fait un unique personnage, en l’occurrence Lily, en tant que narrateur possiblement non fiable.


D’ailleurs le traitement graphique de Lily donne l’impression qu’elle est constituée des mêmes éléments que Épouvantail. Un visage simplifié, presque chérubin, une coupe de cheveux avec une frange masquant tout le front, des yeux souvent réduits à deux points, un nez représenté par un petit trait horizontal, et une bouche soit également sous forme de court trait horizontal, soit parfois grande ouverte pour un sourire éclatant. Elle est le plus souvent vêtue d’une large robe d’enfant avec une poche centrale sur le devant, et elle porte ses bottes, après la première séquence. À deux ou trois reprises, une sorte d’ectoplasme d’une grande noirceur plane au-dessus de sa tête, alors qu’elle est sous l’influence de la colère. Les autres personnages présentent également chacun une caractéristique dans le visage qui fait hésiter le lecteur entre une touche caricaturale, ou une exagération inquiétante, comme si le récit pouvait basculer à tout moment dans l’horreur, ou en tout cas dans une sensation de bascule à tout moment. Le lecteur regarde ainsi Père costaud et au visage calme qui semble ne pas percevoir les accusations sous-jacentes, le petit visage de Belle-Mère avec ses yeux cachés derrière ses énormes lunettes comme si elle souhaitait rester en retrait, le visage un peu trop allongé de Capitaine comme s’il était capable de s’enfoncer comme un clou dans la vie des gens pour découvrir tout ce qu’ils préfèreraient laisser caché.



Les paysages eux-mêmes prennent souvent une allure expressionniste. Les troncs d’arbres du bois qui évoquent des tentacules en ombre chinoise. Les ondulations de la butte qui peuvent laisser penser que Épouvantail va dévaler sur la pente herbue. Un carré d’herbe isolé dans lequel Lily menace de s’enfoncer comme dans des sables mouvants. Une pluie dense dans un ciel gris, comme la pluie du jugement dernier prête à engloutir le monde. Un long couloir interminable avec une porte tout au fond de cette perspective ressemblant à un abyme. Dans le même temps, les personnages interagissent avec ces décors parfois presque animés, qui influent sur leur état d’esprit. À d’autres moments, c’est l’entrain de Lily qui va dominer, telle cette course en cariole, évoquant Calvin & Hobbes dans une activité similaire. Bien souvent, le lecteur ressent un vrai plaisir à découvrir et à savourer ces moments visuels, la prise de vue et la construction de page très vivantes.


Séduit par la narration visuelle et par le caractère entier de Lily, le lecteur se prête bien volontiers au jeu de relever une pièce de puzzle à la fois pour l’intrigue et de chercher comment elles s’assemblent, d’essayer de devancer les révélations pour comprendre ce que cachent les non-dits, ce que cherche Capitaine dans son enquête, qui est coupable de quoi. Peut-être un meurtre ? Peut-être deux ? En quoi Ophélie, la mère de Lily, et son absence sont liées au mystère ? Intriqué avec cette intrigue policière, le lecteur perçoit que les éléments de conte peuvent s’interpréter comme des métaphores. À l’évidence, la relation que Lily entretient avec Épouvantail constitue une image de des émotions et de leurs fluctuations de la petite fille vis-à-vis de l’absence de sa mère, du souvenir qu’elle en garde. Les propos tenus par Épouvantail peuvent être considérés comme l’inconscient de Lily qui exprime ce qu’il a capté, mais que la petite fille ne peut exprimer faute de mots. Puis d’autres personnages réagissent à Épouvantail comme s’il incarnait quelque chose pour eux, à chaque fois différent. Comme si le fait qu’il ait été fabriqué par Ophélie l’avait également doté d’une charge émotionnelle rémanente, l’avait chargé d’une énergie occulte. Inconsciemment, Lily ressent que Père ne lui a pas dit la vérité sur le sort de sa mère. Inconsciemment Capitaine ressent que la présence de Épouvantail a dû influer sur le déroulement de l’accident. Progressivement Épouvantail change de statut grâce à l’honnêteté de l’enfance, le fait de le nommer changeant sa nature.


Un album singulier. La narration visuelle en noir & blanc exprime à merveille les sensations de ce récit entre polar et conte, entre éléments factuels, ressentis, et non-dits, mensonges et culpabilité d’ordre divers. La narration met le lecteur en mode participatif, cherchant à deviner qui a fait quoi, à déterminer le lien entre des événements funestes, reconfigurant ses hypothèses à chaque nouvelle information. C’est encore Lily qui le dit le mieux : Ce qu’il y a de bien, quand on joue à refaire l’histoire, c’est qu’on peut changer la fin…



mercredi 13 août 2025

Ogoniok

Obéissez à la loi, mais attention à vos âmes, elles sont en danger…


Ce tome est une anthologie regroupant trois récits indépendants autour du thème des légendes et des contes. Son édition originale française date de 2013, et une réédition en 2025 avec une nouvelle couverture. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour le scénario et les dessins. Ce tome comprend cinquante-trois pages de bande dessinée.

Ogoniok, publié pour la première fois en 1992, quatorze pages. Semion Gennadovich Polumin marchait depuis de longues heures dans la taïga sur les traces d’un renard. Il avait perdu le contact avec son expédition de chasse, mais il ne s’inquiète pas. N’est-il pas directeur de deuxième classe au ministère des finances ? Fidèle serviteur du tsar, un homme de poids… Il est sûr de lui. Il arrive devant une grande tente où il est accueilli par trois indigènes, à qui il demande du thé. Ceux-ci lui en offrent un de bon cœur, sans contrepartie. Il fait observer qu’il a vu beaucoup de traces de gibier : c’est une bonne zone de chasse par ici. Il continue : le coin paraît bon, en attendant qu’on vienne le chercher, il va faire quelques cartons.


La quatrième de couverture annonce : Trois histoires russes avec des chamans qu’il aurait mieux valu ne pas provoquer… Dans cette première histoire, le lecteur relève le nom du protagoniste qui sonne indubitablement russe. Le commentaire du narrateur omniscient indique qu’il marche depuis de longues heures dans la taïga, c’est-à-dire une forêt de conifères de climat boréal. Il est accueilli dans une tente par trois autochtones certainement nomades. L’un d’eux raconte l’histoire de la belle Koticq et de son union avec un esprit dont naquit Ogoniok, qui dispose de pouvoirs surnaturels, ce qui fait de lui un chaman. La promesse est bien tenue. Le scénariste se montre facétieux : le chasseur venu de la ville n’a aucune chance, c’est une évidence dès la première page. Il se retrouve dans une situation de décalage culturel dont il s’avère incapable de mesurer la portée et les conséquences. Les trois nomades se montrent accueillants, honnêtes et soucieux de la sécurité de leur hôte. Ce dernier se montre incapable de les écouter et d’entendre ce qu’ils disent, d’accepter leur sagesse, de prendre en compte leur avertissement, pourtant explicite.

D’un autre côté, il est vraisemblable que le lecteur, amateur de ce créateur ou novice, ait été attiré par la saisissante illustration de couverture, ou après avoir feuilleté l’ouvrage et être tombé sous le charme unique des dessins finement ouvragés, avec une saveur à nulle autre pareille. Dès la première planche, il retrouve cette forme de composition très personnelle : des illustrations comme mises côte à côte, avec un texte dans un cartouche, ou une tirade copieuse d’un personnage. C’est particulier. Pour la première planche : quatre cases. Une de la hauteur de la page pour mettre en valeur un long tronc dénudé, avec un oiseau perché sur une fine branche fragile en hauteur. Puis à gauche, la case comprenant le titre, ainsi que la moitié supérieure du crâne d’un renne avec ses bois. En dessous deux cases, une case également tout en finesse pour mettre en valeur une loutre dont le museau dépasse sur la case adjacente, et enfin une vue en plan éloigné avec les arbres au premier plan, et la petite silhouette du chasseur en arrière-plan marchant sur la neige immaculée. Le texte lie ces différentes vues, expliquant qui est le chasseur et ce qu’il fait là.


Ainsi cette première histoire fait la part belle aux cases illustratives, qui trouvent cependant leur place naturelle dans la narration séquentielle. Le lecteur se délecte des différents animaux : des chiens attachés à la tente, la tête d’un mammouth aux longues défenses recourbées, un magnifique oiseau aux ailes complexes ornées de motifs intriqués (un exemple remarquable du travail de texture à l’encre), un extraordinaire élan d’Europe avec des bois exceptionnels et un pelage remarquable, et enfin un lapin très commun. Le lecteur se trouve subjugué par cette chasse enchantée, devenant soupçonneux comme Semion Gennadovich Polumin quant à ce que pouvait contenir le thé qu’on lui a offert. Le récit se termine dans une forme de justice immanente venant châtier l’hubris de ce chasseur.

Kas-Cej, publié pour la première fois en 1994, vingt-cinq pages. Dans son riche appartement, Viktor Tikonovitch Barushkin reçoit son ami le Conseiller. Ce dernier est ravi de son retour et le félicite pour la qualité de son champagne en lui demandant l’autorisation de féliciter sa cuisinière. L’hôte demande à Eudoxie Arkadovia si elle a entendu monsieur le Conseiller, il leur rend hommage à tous les deux, elle pour son art culinaire, lui pour son amitié. C’est un honneur exceptionnel pour un modeste universitaire comme lui. Puis à la demande de son invité, il commence à raconter la dernière mission que lui a confiée l’institution : Il s’agissait d’aller exhumer de vieux ossements d’une tribu sibérienne insignifiante, qui fut décimée par la variole, il y a fort longtemps. Un travail ingrat et inutile, une preuve tangible de sa disgrâce… Un véritable exil…


Cette deuxième histoire présente une plus grande consistance du fait sa pagination. Un autre conte, à la morale bien différente. Un autre homme de la ville qui se trouve à se rendre dans un petit village perdu dans la taïga. Il s’agit cette fois d’un universitaire, venant faire des recherches sur un peuple autochtone samoyède de Russie, ayant vécu à proximité du cercle polaire : les Nénètses, une des vingt-six ethnies de la Sibérie. L’auteur met à nouveau en scène un individu venant d’un environnement socioculturel plus sophistiqué, et qui est accueilli avec les honneurs, protégé par le gendarme Ghennadj Efimovitc, qui fait travailler la population pour les fouilles, le maintien de l’ordre étant assuré par le fait qu’il possède un fusil. Le récit se développe alors suivant deux thématiques : celle de l’individu ayant fait des études et intervenant dans un monde paysan, et celle de la manière dont s’exerce le pouvoir du tsar dans un village si reculé.

En fonction des séquences, le bédéaste réalise des planches à la composition plus classique, avec des cases disposées en bande. Pour autant, le lecteur voit bien que sa personnalité déborde de partout : que ce soient les copieux phylactères qui dépassent sur la case adjacente, ou les illustrations très composées. L’artiste est au summum de son art : fins traits venant donner de la texture et du volume dans des entrelacs sophistiqués, aplats de noir aux contours irréguliers venant donner du poids à un ou plusieurs éléments de la composition, zones de blanc immaculé offrant une respiration dans la page. Chaque protagoniste dégage une personnalité intense : le très chic Barushkin avec ses incroyables moustaches, le plus solennel conseiller et ses petites moustaches, le vieux sage du village et sa barbe blanche, le gendarme, sa coupe improbable et sa bouille ronde, le pope avec sa toque et son regard intense et habité, les paysans méfiants. Cette histoire donne lieu à de magnifiques paysages, et la découverte du cadavre de Kas-Cej dans un état de conservation exceptionnel.


Une narration visuelle somptueuse et minutieuse, une intrigue consistante, donnant pour une fois le beau rôle à l’étranger cultivé, même si le flambeau de la science contraint de battre en retraite devant les forces de l’obscurantisme qui écrase les âmes des gens simples…

Transibérien, publié pour la première fois en 2011, quatorze pages. C’est ici que le fleuve impétueux traversait la taïga, s’élargissait et que ses eaux s’apaisaient. C’est là que Gennady Efremovic attendait, et c’est à cet endroit qu’il travaillait comme son père avant lui et sans doute son grand-père. Pour quelques kopecks, il transbordait sur l’autre rive tous ceux qui le lui demandaient. Gennady Efremovic se moquait bien de savoir à qui il rendait ce service pourvu qu’on le payât. Venus des sentiers cachés de la taïga, des chasseurs arrivaient des fugitifs, des marchands, des saints hommes, des gens qui ne desserraient pas les dents et ne posaient aucune question. Une seule chose causait souci à Gennady Efremovic… C’était le petit sac en peau dans lequel s’accumulaient, bien cachés, les kopecks durement gagnés.


Le lecteur ressent tout de suite que deux décennies ont passé : les traits encrés sont plus secs, un peu plus lâches, plus bruts. La narration visuelle prend ainsi un ton plus âpre, plus direct, plus à l’essentiel. L’artiste se focalise plus sur les personnages et sur les visages, des individus évoluant dans un environnement sans pitié, endurcis jusqu’au mutisme, consacrant toute leur énergie à vivre. Le récit se fait également plus cruel. Le personnage est un passeur qui fait traverser le fleuve pour quelques kopecks dans une région perdue dans la taïga. Il constate progressivement qu’il n’a plus de client. Finalement l’un des derniers lui apprend que le train traverse cette zone depuis peu. Après plusieurs jours sans voir personne, arrive un dernier client, un baladin avec un singe sur son épaule, un conteur qui raconte des histoires niaises de gens qui sont morts, comme cela arrivera à tous, comme lui fait observer le passeur. L’auteur se montre sans illusion sur la nature humaine que ce soient les espoirs sans lendemain, ou que tous les moyens sont bons pour vivre, y compris escroquer plus pauvre ou moins malin que soi.

Trois histoires se déroulant dans la taïga, trois personnages principaux différents, trois accueils différents. La narration visuelle enchante à chaque page, un élégant dosage entre des illustrations exceptionnelles, et une narration séquentielle, de copieux phylactères où les personnages exposent le récit ou leurs remarques… Et pourtant la lecture s’avère fluide et facile, agréable et incroyablement dépaysante. Sergio Toppi sait créer comme personne l’enchantement visuel, un délice de roi. Des contes avec une chute, comprenant aussi quelques observations sociales adultes, et des comportements allant de la mise en œuvre de l’intelligence, à la prédation du plus faible. Magnifique et pénétrant.