C’est elle qui porte les braies dans les bois de Chapareillan !
Ce tome contient une histoire complète, un conte indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michel Jans pour le scénario, et par Capucine Mazille pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une phrase d’introduction des auteurs : Cette bande dessinée est une libre adaptation du conte Le pêcheur et sa femme, des frères Grimm, ils ont voulu évoquer les suites du tragique effondrement du mont Granier en 1248. Puis vient un copieux paragraphe, extrait de La grande chronique, écrit par Matthieu Pais, un moine bénédictin anglais, en 1664.
En ces temps bien lointains de l’an 1248, quelques sinistres personnages se réunirent lors d’une nuit de pleine lune dans un triste cloître abandonné auprès du mont Apremont en Savoie. Elonius Muskus s’adresse à un groupe d’une huitaine de mages : il estime qu’il est grand temps qu’ils s’unissent pour qu’enfin les comtes, les autres nobliaux et petits potentats respectent leur immense pouvoir. Le Grand Maître intervient pour lui intimer de cesser cette diatribe, car ces nobliaux pourraient fort bien se rebiffer et les conduire tous au bûcher. L’orateur le raille : il reconnaît bien là la pusillanimité du Grand Maître, mais il est temps pour eux de sortir de l’ombre. Muskus a désormais le pouvoir de changer la face du monde et de renverser des montagnes. Et ils verront alors que gueux et puissants viendront baiser leurs pantoufles et remplir leurs coffres d’or. Les sept autres mages abondent dans son sens. Le Grand Maître reprend la parole : il estime que les mages jouent avec le feu, car Elonius a trouvé des formules dans des livres maudits ! Il doute fort qu’Elonius ait le pouvoir de maîtriser cette puissante magie. Ce dernier le prend au mot : il ne saurait supporter des leçons d’un vieux birbe qui a fort largement fait son temps.
Elonius Muskus prononce une formule magique : Tesla Badaboum ! Une énorme avalanche se produit. Les mages sont atterrés : il y avait des villages dans là-bas, des habitants, du bétail… Tous ensevelis ! Un mage s’exclame : Une catastrophe ! Et si les gens savent que c’est un d’eux qui… Elonius balaye la remarque d’un geste de la main, ils feront courir le bruit que c’était une punition divine. Les gens croient facilement toutes sortes de mensonges. Le Grand Mage reprend les choses en main : il ordonne qu’Elonius Muskus soit bâillonné. Il réfléchit : il pourrait le transformer en crapaud, mais Muskus continuerait toujours à faire trop de bruit ! Il décide de suivre les idées des autres mages : le transformer en brochet. Pour cent ans. Si au bout de ce temps, Elonius trouve une personne encore plus ivre de pouvoir et de richesses que lui, il devra lui accorder trois vœux. Cela lèvera le sort qui l’a transformé en brochet magique. Et ils vont le mettre dans l’eau avant qu’il ne suffoque. Les années ont passé… Un siècle plus tard, au pied du mont Granier, Brisepaille le charbonnier se hâte pour rejoindre le village de Chapareillan. Il tient la longe de son âne, et son chien Grispoil court à ses côtés. Ils passent sous les branches d’un arbre où se tiennent deux corbeaux. L’un d’eux s’envole en faisant sur la tête du chien. Il se met à pleuvoir.
Comme indiqué dans la phrase introductive, cette histoire est une adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé à un contexte historique en France, en particulier l’écroulement du mont Granier dans la nuit du vingt-quatre au vingt-cinq novembre 1248. Ce mont est situé dans les Alpes françaises, entre la commune de Chapareillan où se déroule une partie du récit, et celle d’Entremont-le-Vieux. La catastrophe constitue vraisemblablement le plus grand éboulement connu de l’histoire en Europe. Les historiens estiment que ce gigantesque glissement de terrain a fait entre mille et deux mille victimes. Les personnages du conte Le pêcheur et sa femme habitent maintenant dans une forêt, et plus au bord de la mer. Le prince transformé en barbue est maintenant un mage transformé en brochet. Les auteurs racontent leur histoire sur un ton assez détendu, sans dramatisation particulière, avec une forme d’amusement même. Ils ont intégré un personnage de moine, plus soiffard que réellement pieux, et profitant de sa qualité de religieux pour se faire payer des gorgeons. Le brochet semble plus caractériel que dangereux, tout en étant réellement puissant. Les dessins sont agréables à l’œil, colorés, avec une forme de naïveté intrinsèque : la tunique étoilée d’un mage, l’écharpe étoilée d’un autre, la forme simplifiée d’un chat, le chien qui louche après avoir reçu un caca sur la tête, les corbeaux aux mauvaises intentions, etc.
Même s’il n’a pas lu l’introduction ou pris connaissance de l’intention des auteurs quant au changement de localisation du conte, le lecteur perçoit l’attachement des auteurs à la région du mont Granier au bout de cinq pages. Il découvre une illustration prenant la largeur de la double page six et sept et deux tiers de sa hauteur : le charbonnier marche dans un chemin enherbé. À l’aquarelle, l’artiste a représenté cette herbe avec sa souplesse et ses nuances de vert, plutôt foncées, la frondaison de deux types d’arbres d’essence différente, un muret en pierres sèches au premier plan, des arbustes juste derrière, et en arrière-plan, la montagne à demi effacée par la brume. Brisepaille va inspecter la fouée qui continue de fumer malgré la pluie, et il se sert de sa fourche pour la fouiller et y récupérer le charbon : de belles illustrations en forêt. Le lendemain, après avoir un peu trop dépensé à la taverne, il ressort, cette fois-ci pour aller pêcher. À nouveau, le lecteur éprouve la sensation de se balader en moyenne montagne à ses côtés : la végétation verdoyante, deux paysans en train de monter un petit muret de pierre, la découverte de l’eau calme du lac Noir, la montagne en arrière-plan avec d’autres teintes, montrant bien les différentes strates rocheuses, les herbes plus hautes. Comme le prévoit le conte, le personnage va se rendre à plusieurs reprises à cet étang : à chaque fois, de belles peintures mettant en évidence que la végétation s’épanouit grâce à la proximité de l’eau, des feuillages d’arbres aux teintes profondes, et à nouveau la montagne immuable. À la troisième fois où Brisepaille se rend au lac Noir, le lecteur voit bien que l’endroit a évolué : le temps se fait plus à l’orage voire à la tempête, la luminosité vire au gris, la flore semble avoir souffert.
Ces promenades agréables, même si les dernières sont plus menaçantes, sont entrecoupées par les retours à la maison et les passages à la taverne. La première arrivée au village bénéficie d’une illustration en pleine page, montrant les maisons construites en dur, la seule rue pavée, la demi-douzaine de villageois vaquant à leurs occupations. La taverne est accueillante, même si son aménagement est rustique : des bancs en bois, des étagères avec des bocaux et les salaisons qui y sont pendues, une grosse table de bois, et des murs de pierre. Le lecteur peut ressentir le plaisir du charbonnier et du moine à s’assoir dans cet endroit bien protégé, costaud et accueillant. Et puis il y a la masure, ou la modeste maisonnette du couple, en tous cas plus qu’une cabane améliorée. Là aussi, le lecteur peut regarder et constater l’aménagement sommaire. Il sourit en découvrant la vraie maison engendrée par le brochet, avec des paires d’yeux dans les panneaux de bois, pour marquer que l’esprit du mage y plane, ou la présence des forces maléfiques qu’il commande. Sans oublier la cabane au fond du jardin, grande amélioration en termes d’hygiène, pour aller faire ses besoins. Le lecteur va ensuite prendre le temps de regarder toutes les améliorations lorsque ce foyer est transformé en manoir, depuis les marques de richesse, jusqu’aux animaux de basse-cour devenus serviteurs. Il observe également l’effet de cette amélioration matérielle du quotidien sur Melinde, l’épouse de Brisepaille.
En fonction de son âge, il est possible que le lecteur connaisse déjà l’histoire, ou au moins l’intrigue et son dénouement dans les grandes lignes. Il s’attache alors aux spécificités de sa transposition dans les Alpes françaises. Il commence par remarquer le recours à un vocabulaire particulier : birbe, fouée, faraud, rustaud, grippeminaud, etc. Il apprécie le caractère simple et entier du charbonnier, la façon dont son épouse formule ses exigences, souhaitant d’abord un confort matériel raisonnable, avant de laisser bride abattue à son ambition. Il se rend compte qu’il sourit de bon cœur au nom du mage : Elonius Muskus, toute ressemblance avec le nom d’un entrepreneur milliardaire étant voulue. Il s’amuse bien avec les objets proposés à la vente par le colporteur : des haricots qui grimpent jusqu’au ciel, une flûte qui vient de Hamelin en Germanie, un très beau tapis d’Orient, un objet très mystérieux (ça s’appelle une porte à blé, avec un jeu de mots et une image explicite), ou bien un joli bout de corne de licorne, et encore un anneau unique. Sans parler de la deuxième fournée d’objets qu’il rapporte de ses voyages à la fin de l’histoire. Alors bien sûr, à la fin de l’histoire, la morale est sauve, et l’ordre établi s’en trouve conforté, à un lit et un chien près.
Avec leur phrase d’introduction, les auteurs indiquent qu’il s’agit de l’adaptation d’un conte des frères Grimm, transposé dans les Alpes françaises. Quelle qu’en soit sa connaissance, le lecteur ressent pleinement le plaisir des balades dans cette région, grâce à des illustrations qui lui font honneur, de belles aquarelles. Il prend plaisir à côtoyer des personnages sympathiques, et pardonne même au moine son goût pour la boisson (il lui pardonne moins sa propension à se faire rincer par les autres). La narration visuelle s’avère agréable et exhale le plaisir et l’amusement de l’artiste à faire vivre les personnages et à donner à voir les dons du brochet. Le scénariste se montre facétieux en intégrant des éléments hétérogènes comme le nom du mage maléfique ou les objets vendus par le colporteur. Un bon moment de lecture.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire