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lundi 16 mars 2026

La Caverne du souvenir

Il y a trois unités immenses : l’espace, le temps, la vie. Car aucune d’entre elles n’a de commencement ni de fin.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985, avec une réédition en 2015 dans la collection Signé. Il a été réalisé par Andreas (Andreas Martens) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


Prologue. Il n’y a pas de dieu, sinon la vie, Barddas. À la nuit tombée, une voiture d’un modèle du début du vingtième siècle, roule à vive allure, tous phares allumés. Le conducteur, Cythraul, rumine ses pensées : Un meurtre. Il se dit que c’est étrange, il devrait se sentir coupable, mais non, rien. Il est persuadé qu’il a eu raison de le faire. Pour le moment, il lui faut trouver un lit pour la nuit, la police ne pensera jamais à le chercher ici. Il revient à l’instant présent : il a détecté quelque chose devant lui. Les phares une femme à cheval, suivi par un autre cavalier barbu et plus âgé. La dame interpelle le conducteur, lui souhaitant le bonsoir et observant qu’il semble chercher quelque chose. Il explique qu’avec tout ce brouillard il s’est égaré et s’il pouvait trouver un gîte pour la nuit… Elle répond qu’il est presque au bord de la mer ici, un peu plus loin sur la route, il tombera sur une maison, les gens accepteront de le loger, elle en est sûr. Il l a remercie. L’autre cavalier note le drôle de paquet sur le siège passager ; le conducteur répond vivement que cela ne le regarde pas.



Cythraul continue sa route et pousse la porte de ladite maison, car les habitants l’ont laissé ouverte. À l’intérieur, la table est mise, le feu brûle dans l’âtre, et un couple avec un enfant tourne leur attention vers le voyageur. Ce dernier s’excuse s’il leur a fait peur, et explique qu’il s’est égaré. Le maître de céans explique leur effroi, car c’est la nuit de Samain. Son épouse invite Cythraul à s’assoir. Le mari reprend ses explications : C’est la nuit de Samain, on prépare à manger et on ouvre la porte d’entrée pour les morts qui reviennent cette nuit-là, et il invite leur hôte à donner son nom. L’invité répond : De Ville, Jean de Ville, et il leur demande s’ils auraient le journal du jour. Il se réjouit en son for intérieur de la réponse négative. Il leur demande qui étaient les trois personnes qu’il a rencontrées sur la route, drôle d’idée d’ailleurs de faire du cheval en pleine nuit. Le petit garçon lui demande ce qu’il a dans son paquet. La maîtresse de maison intervient lui demandant de laisser le monsieur manger en paix, et lui demande poliment ce qu’il est venu faire dans la région. Ce qui déclenche une réponse évasive : rien de spécial. Le mari reprend la parole : s’il veut visiter la côte, on se raconte une histoire qui pourrait l’intéresser. Cythraul ayant manifesté un minimum de curiosité, il commence : Il y a presque deux millénaires, paraît-il, vivait près d’ici un vieux druide infiniment riche… Après sa mort, on le conduisit à sa tombe au milieu de son trésor. Il fallut les habitants de tout un village pour porter or et pierres précieuses. Tout le monde avait les yeux bandés, afin que personne ne sache où furent enterrés le vieux sage et ses richesses. Seul, le prince Koadmoc’Han, le disciple le plus fidèle du druide, fut jugé capable de résister à toute tentation. Aussi le chargea-t-on de guider le long cortège vers la grotte que le druide lui-même avait choisie comme dernière demeure.


Étrange, bizarre, déconcertant, déstabilisant, pas très clair… Voilà les premières sensations sous lesquelles tombe le lecteur. Une histoire qui se situe visiblement dans le passé, celui des aventures du début du vingtième siècle, avec le modèle de la voiture, l’aménagement de la maison et son feu de cheminée, la tenue vestimentaire de Cythraul, le lieu de répétition des acteurs, cette cassette ouvragée, etc. Mais aussi cette remarque incompréhensible : les dessins montrent clairement que l’automobiliste croise deux cavaliers, et il parle de trois personnes à ses hôtes, pourquoi ? Rien dans le dialogue ne vient justifier ou expliquer cette incohérence, ou permettre de savoir qu’il pourrait s’agir d’un mensonge intentionnel. Et puis le mari se met à raconter l’histoire d’un vieux druide infiniment riche et de son enterrement, évoquant un trésor perdu et caché. D’ailleurs l’illustration de la page portant le titre (en planche huit) montre Cythraul à bord d’un canot sur une mer démontée devant une falaise, comme s’il s’agissait d’un récit d’aventures. Les deux cavaliers refont une apparition, semblant toujours provenir du moyen-âge. Et que faire de l’existence de ce monde intérieur, sous l’enveloppe terrestre ? D’une version aménagée de l’histoire de Baldr ? Ou encore de ces citations attribuées à Triade, sans explication sur la signification de ce mot ?



La narration visuelle apparaît tout aussi déroutante, surtout pour un lecteur n’ayant jamais lu une œuvre de cet artiste. La composition de l’illustration de couverture impressionne d’entrée de jeu : le tampon au motif celtique à demi effacé, la courbure et le gigantisme de la vague, la longueur de l’écharpe tendue par le vent, ainsi que les pans du manteau… Et en y regardant de plus près la longueur du nez du personnage. En effet en découvrant le visage de Cythraul, il est frappé par sa forme allongée de manière appuyée, la longueur exagérée de son nez très effilé, la dimension de ses sourcils, la taille trop grande de ses verres de lunettes. À bien y regarder, d’autres personnages présentent des caractéristiques de visage également appuyées : le long nez du druide, le menton en galoche de Baldr, la lèvre supérieure trop large de la druidesse, etc. Le lecteur peut ainsi relever d’autres formes d’accentuations graphiques qui sont la marque de fabrique de ce bédéaste : la voiture du voyageur entre véhicule authentique et vieux tacot, la brillance anormalement intense du feu dans l’âtre, la hauteur du mât pour un si petit esquif, la taille des onomatopées de bruit dans les cases de la planche onze, la longueur des cheveux filasses d’une sorcière, la grosseur du nez d’un druide, etc.


Rapidement, le lecteur découvre le jeu de l’artiste avec le découpage des planches. Cela commence dès la première : sept cases de la largeur de la page, dont deux très fines. Pendant les cinq planches suivantes, le découpage présente une forme plus classique : des cases rectangulaires disposées en bande, avec des tailles variées. Puis la planche sept se compose de deux bandes : la première compte sept cases très étroites, la second une unique case. Cette dernière semble constituée de plusieurs petites formes géométriques, triangles et trapèzes de dimension différente. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’une unique illustration, une vue de dessus de la chambre d’un vieillard, les gouttières en blanc correspondant aux poutres qui bloquent ainsi la vue du lecteur de ces portions. Au fil des pages suivantes, les compositions comprennent à nouveau des cases de la largeur de la page, et aussi des cases de la hauteur de la page, des cases en insert sur une illustration plus grande, des cases avec un cadre pour bordure indiquant qu’il s’agit d’une scène du passé, et… arrive l’histoire de Baldr des planches vingt-quatre à vingt-huit. Un découpage différent par planche, avec des cases en biais, des cases concentriques, d’une grande maîtrise formelle, avec un plan de prises de vue adapté à ce formalisme. Une leçon de narration visuelle.



Peut-être chahuté par cette inventivité, totalement maîtrisée et dépourvue d’un tâtonnement expérimental, le lecteur prend conscience qu’il lui faut également accorder un peu d’attention à l’intrigue du fait de sa structure. Tout commence au début du vingtième siècle, dans ce qui semble être le temps présent du récit, avec ce voyageur qui a du mal à s’admettre qu’il est un meurtrier et qui cache la nature de l’objet qu’il transporte. Puis en planche cinq voici cette histoire d’enterrement d’un riche druide, et d’un trésor caché. La septième planche qui semble déconnectée également de l’intrigue principale avec un vieil homme sur son lit de mort. La découverte et l’exploration modeste d’un inframonde, au temps présent du récit.  L’évocation de la répétition d’une troupe de théâtre composé de trois comédiens évoquant une pièce consacrée à Baldr, fils d’Odin de Frigg. Les cinq pages racontant la légende de cet Æsir. Le lecteur sent bien qu’il y a un jeu de correspondances, et même d’identifications entre les personnages d’une époque à une autre, jouant entre une forme d’aventure réaliste pour ce meurtrier découvrant un monde fantastique, les deux cavaliers (ou trois ?), et même une mise en perspective plus profonde dans le passé, avec le conte sur les quatre druides leur attribut et leur cité (Morfesa & la pierre de Fal & la ville de Falias, Esras & la lance de Lug & Gorias, Uiscias & l’épée Nuasu & Finsias, Semias & le chaudron Sagsad & Murias), et une ouverture sur la mythologie nordique avec Baldr.


Le lecteur arrive à la dernière scène et celle-ci semble établir quelle est la réalité qui prévaut et dont découlent les autres. La dernière page est constituée d’une illustration en pleine planche, avec un cartouche en bas comportant une biographie recensant quatre ouvrages : Les traditions celtiques (R. Ambelain, 1977), Bretagne terre sacrée (S. le Scouëzec, 1977), The druids (S. Piggott, 1978), Celtic art (G. Bain, 1977). Cela donne une autre importance aux différentes citations attribuées à Triade qui rythment le récit. Pour exemple, En trois choses un homme ressemblera à un démon : En mettant des pièges sur la route, En craignant un petit enfant, En se plaisant au mal. Après s’être renseigné, il est possible que cette triade fasse référence aux Triades galloises, c’est-à-dire un recueil de fragments de culture galloise ancienne. Effectivement ces citations fonctionnent sur le chiffre trois : en trois choses un homme ressemblera à un démon, les trois principales propriétés de la connaissance (sensibilité, compréhension, activité), trois alternatives pour l’homme, trois unités immenses. Au travers de ce va et vient dans les niveaux de réalités, de façon de raconter le monde, de le comprendre, le lecteur peut y retrouver ses propres convictions, être plutôt terre à terre, ou convaincu d’une forme de destin qui tue dans l’œuf l’idée même de liberté de l’individu, ou autre. Il prend ainsi conscience de ce que sa perception dit de lui-même.


Un conte étrange, d’une autre époque, quasi intemporel. Une narration visuelle usant de la liberté de l’exagération, ce qui accentue la sensation de conte, et jouant sur les formes et les structures de la composition aussi bien visuellement par le découpage que dans l’agencement du récit. Un effet tout d’abord totalement déroutant, donnant la sensation de plusieurs fils narratifs contigus, jouissant d’une trop grande indépendance. Une compréhension qui se fait jour progressivement des liens entre ces différentes représentations de la réalité, ces différentes manières de l’appréhender, très révélatrices de la disposition d’esprit du lecteur.



mercredi 28 janvier 2026

Périmée

En quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence.


Il s’agit d’une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Ce tome a été réalisé par Céline Gandner pour le scénario et par Joël Alessandra pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée. Il commence par un texte d’une page dans lequel la scénariste remercie les personnes qui l’ont encouragée et accompagnée dans la réalisation de cet ouvrage. Il se termine avec un extrait d’un article du Monde, rédigé par Mathilde Damgé et paru le vingt-neuf juin 2021, sur une décision relative à la conservation de ses gamètes pour réaliser une PMA ultérieurement, ainsi qu’une mise à jour par la scénariste sur la PMA et les nouveaux droits pour les enfants nés d’une PMA, où elle précise que cette bande dessinée a été écrite en mars 2020.


Épigénétique : Du grec ancien épi Au-dessus de et de Génétique est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence ADN. En résumé en quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence. Céline écoute une émission de RTL une intervention du docteur Michel Cymes. Il parle d’épigénétique : on a tous un patrimoine génétique mais on peut avoir de l’influence sur la toute-puissance de l’ADN. Prenons un exemple : une personne est sur le point de faire un dessert, la génétique, c’est sa recette. L’épigénétique : c’est le maître d’œuvre, donc vous. Il va choisir et définir la cuisson, l’ordre des ingrédients, la proportion, etc. Il est possible d’optimiser la génétique à travers son alimentation, le sport, le sommeil, les relations sociales, le plaisir… Les gènes nous en remercient !



Juliette effectue une balade en bord de mer, constatant que la vie est si imprévisible parfois. Sur France Inter, Édouard Philippe reprend le mot d’Emmanuel Macron disant que la France est en guerre. Le premier Ministre annonce que dès aujourd’hui douze heures, la France sera totalement confinée avec des mesures de sanctions pour les contrevenants. Le journaliste annonce 148 décès et 6.633 personnes contaminées. Quand Juliette est arrivée dans ce village proche d’Honfleur il y a une semaine, il y avait moins de soixante décès, c’est la petite grippette. Elle avait besoin de se retirer quelques jours. Ce fût, à sa grande joie, des semaines. Deux semaines plus tôt à Paris, elle faisait le constat que : C’est fini, elle est périmée. Et pas une larme. Sur la plage, elle se dit qu’elle ne ressent plus rien, un pas après l’autre, son corps est aussi lourd qu’une pierre. Endolori. Un boulet. Et toujours pas une larme. C’est donc cela la sidération ? Le trois mars 2020, elle avait reçu un courriel de la clinique De Tambre, lui disant que le laboratoire de génétique les avait informés que l’embryon n’était pas transférable, et ajoutant que le docteur lui expliquerait le lendemain en profondeur, et qu’ils enverraient le rapport dès que possible.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par plusieurs aspects. Pour commencer, l’introduction se trouve dans le texte de quatrième de couverture dont la lecture permet d’établir la situation de la narratrice en début de récit : Après le non-aboutissement d’un projet bébé avec son ami homo, l’héroïne se lance, à quarante-quatre ans, sur une PMA IAD en Belgique (don de sperme anonyme par insémination). Bien que son profil biologique soit ultra favorable pour son âge, elle vivra cinq inséminations sans suite. Juliette continue malgré tout d’espérer et tente une PMA à Madrid. Ensuite il s’agit d’un narratif à la première personne, intime, donnant la sensation que c’est la scénariste qui parle elle-même. Au travers de ses réflexions exposées dans les cartouches, Juliette (et pas Céline) expose aussi bien son état d’esprit sur sa volonté et son projet d’enfant, que les informations qu’elle assimile au fur et à mesure de ses recherches, sur l’épigénétique et sur les fonctions de la grossesse qui sont beaucoup plus importantes qu’un simple portage. Le lecteur peut se trouver déconcerté par les circonstances dans lesquelles ces réflexions se produisent : le premier confinement décrété lors de l’épidémie de la COVID-19. Cela induit la forme même de la narration : de longues promenades sur la plage, très peu d’autres personnages, l’importance donnée aux émissions de radio et aux lectures. Par la force des choses, une sorte de parallèle s’installe entre l’annonce du décompte des décès et le projet de vie.



Le récit est focalisé sur le personnage de Juliette, sur son projet bébé (comme elle le nomme), sur ses démarches et une forme d’apprentissage. Le dessinateur est ainsi amené à la représenter dans soixante-huit pages, dont trente-deux sont une illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette fréquence dans la représentation du personnage principal, souvent en gros plan confine à l’obsession, ou au contraire participe au fait d’en faire le point central, de rendre visible qu’il s’agit d’une démarche personnelle qui lui est spécifique, et qu’il s’agit de son point de vue, fatalement et légitimement autocentré. Comme le montre la couverture (il s’agit d’un dessin en pleine page figurant dans la bande dessinée), Juliette est une belle femme, svelte et souple (on assiste à une de ses séances de yoga en solo devant la mer), sans marque de l’âge, le récit précisant qu’elle a quarante-quatre ans, et le texte de la quatrième couverture évoquant plutôt quarante-six ans. Le dessinateur se tient à l’écart de tout voyeurisme, la montrant dans des poses naturelles, qui en disent un peu sur l’état d’esprit et les habitudes de cette femme. Elle s’habille de manière simple : jean et sweatshirt blanc ou vert, avec des baskets et un imperméable qui semble assez chaud. À une occasion, elle porte un chemisier, et elle revêt un legging avec une brassière de sport assortie. Une femme avenante et prenant soin d’elle, sans sexualisation particulière


Le dessinateur relève le défi d’apporter un intérêt visuel autre qu’un portrait de femme à cette réflexion et cette tranche de vie. Il commence par reprendre les images associées à la captation de l’émission de radio de Michel Cymes, en particulier le logo de la station de radio et la couleur rouge du décor. La deuxième planche montre une vague déferlant sur le sable, dans un dessin en pleine page. Le lecteur apprécie ces balades en bord de mer et la solitude qui s’en dégage, ainsi que le calme : les bosquets en arrière-plan, les longues étendues de sable à marée basse, l’écume des vagues proches du rivage et la mer étale au lointain, un tanker qui passe, l’ombre chinoise des installations portuaires indistinctes, les palissades en bois de guingois, quelques oiseaux dans le ciel, la silhouette du pont de Tancarville, de gros blocs de rochers formant une digue, les dalles du trottoir le long de la plage avec des réverbères caractéristiques, pour finir sur une illustration en pleine page de l’horizon dans une succession de bandes horizontales. Il retranscrit tout aussi bien les éléments pragmatiques du quotidien : l’examen devant la glace de la salle de bain, les agendas où figurent les nombreux rendez-vous pour le processus de fécondation in vitro (FIV), les accessoires du petit-déjeuner, la dégustation de verres de vin accompagnant des coquilles Saint-Jacques, la préparation d’un repas à deux, la lecture d’articles papier ou dématérialisées, etc. La banalité et l’unicité d’un quotidien.



Juliette continue d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent pour son projet de bébé, tout en se heurtant à l’échec d’une nouvelle tentative de FIV. Elle écoute Cymes évoquer le concept d’épigénétique et elle se renseigne sur le sujet, en même temps qu’elle apprend la possibilité du double don (féconder les ovocytes d'une donneuse avec le sperme d'un donneur), alors qu’en arrière-plan les informations donnent régulièrement les chiffres des malades de la COVID-19, ainsi que des décès. D’un côté, l’autrice évoque les possibilités offertes par la science et la technologie ; de l’autre Juliette s’interroge sur son projet, sur ses motivations, sur la manière dont les autres la jugeront. Elle se pose également des questions sur ce qu’elle pourra dire au futur potentiel enfant sur sa conception, sur la façon de conceptualiser l’identité de ses parents, entre deux donneurs anonymes et elle qui l’aura porté dans son ventre pendant la grossesse, sur l’éventualité d’une rencontre amoureuse ultérieure et la possibilité pour ce potentiel compagnon d’accepter ce fœtus dans son ventre comme son enfant à venir, d’envisager d’être son père et le sens de ce terme dans de telles conditions. Par la force des choses, la démarche inhabituelle de cette femme et sa détermination amènent le lecteur à se confronter à ses propres convictions quant à la parentalité. Il se remémore ses propres choix, sa propre démarche, sa relation avec ses enfants s’il en a : sa motivation à devenir parent (tout naturellement, ou de manière réfléchie), la forme de responsabilité qu’il éprouve vis-à-vis d’eux, et ce que cet enfant a apporté à ses parents. D’un côté, le récit se focalise entièrement sur Juliette et sa volonté d’être mère, de l’autre cela génère par effet miroir, une réflexion chez le lecteur. Ce dernier ressent que ce récit crée une sensation étrange : les auteurs ont réussi à faire exister Juliette de manière très intense, dépassant les lieux communs et une présentation respectant les règles implicites de la politesse et de la bienséance, pour toucher une intimité sincère et profonde, faisant sortir le lecteur de sa zone de confort.


Une femme souhaite avoir un enfant, par elle-même, bien qu’elle ait dépassé la quarantaine, contre la une forme de normalité sociale implicite. Les auteurs en brossent un portrait intime de manière incidente, avec des illustrations majoritairement focalisées sur Juliette, sa conviction intime qui se heurtent à la normalité sociale et la question de ce que ce potentiel enfant aura d’elle s’il est conçu à partir d’un processus de procréation médicalement assistée de type double don. Cette femme se retrouve encore plus acculée dans ses derniers retranchements par le contexte du confinement et de l’annonce régulière des morts de la pandémie. Un récit tout en douceur, et en même temps radical par son dispositif narratif. Questionnements.



jeudi 20 février 2025

Colette: Un ouragan sur la Bretagne

Elle sait y faire avec les bestioles.


Ce tome contient une bande dessinée de nature biographique, relative à une période de la vie de l’écrivaine Colette. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Joub (Marc Le Grand) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée.


Dans la commune de Saint-Coulomb, la propriétaire du manoir de Rozven ne peut plus supporter la Bretagne, son temps exécrable : elle informe Titouan, son homme à tout faire, qu’ils partent. Il entre dans la pièce et elle insiste : elle se demande ce qui lui a pris le jour où elle a décidé de s’installer dans un pays où il pleut de janvier à décembre. Elle ne sait pas encore exactement pour où elle veut partir : à Tombouctou, à Jaïpur, aux Grenadines… Ou à Saint-Tropez, c’est bien aussi Saint-Tropez. En tout cas, Titouan doit mettre la maison en vente. À la pointe du Grouin en mai 1910, Sidonie-Gabrielle Colette et Mathilde de Morny, dite Missy, contemple la Manche. L’écrivaine s’émerveille : La Manche est la plus belle mer du monde ! Elle aimerait vivre face à elle le restant de ses jours. Elle enjoint Missy, de humer ce Noroit qui leur fouette la face et leur rougit les joues. N’exhale-t-il pas de délicates senteurs de moules, d’huîtres, d’ormeaux sauvages… De coques, de palourdes, de patelles, de bigorneaux… Et de homard ! Colette est prise d’une envie aussi soudaine qu’irrépressible de homard : il lui faut un homard tout de suite, sinon elle meurt !



Les deux femmes remontent dans leur automobile et Missy les conduit vers Cancale. Colette continue : La Manche est le plus beau garde-manger de France, elles doivent rendre honneur à ce qu’elle leur offre. Elles s’arrêtent à un restaurant, et elles déjeunent en terrasse. Elle commande un homard pour elle, et un pour Missy. Elle indique au serveur comment elle le souhaite : il faut le faire revenir dans une demi-livre de beurre, avec beaucoup de sel et beaucoup de poivre. Et en attendant, elles vont prendre deux douzaines d’huîtres chacune. Après, elles reprennent la route, Missy se demandant si le homard de Saint-Malo n’est pas meilleur que celui de Cancale. Chemin faisant, elles passent devant un panneau indiquant que le manoir de Rozven est à vendre. Missy arrête la voiture, et va faire une offre à la propriétaire, mais celle-ci refuse de vendre à une femme habillée en homme. Après en avoir été informée, Colette descend de voiture et va faire une proposition à son tour. Elle explique à la propriétaire que c’est elle qui va acquérir sa baraque, et si son interlocutrice veut vérifier que son acheteuse est une vraie femme, elle peut soulever ses jupes et la laisser contempler l’origine du monde, joignant le geste à la parole. L’affaire est conclue, et elles doivent passer le lendemain devant le notaire. Les deux femmes reprennent la route et vont déguster un homard à Saint-Malo, ce qui ne leur permet pas de conclure, car leurs saveurs se ressemblent entre ceux de Saint-Malo et ceux de Cancale. Le lendemain, elles prennent possession du manoir, et elles essayent le lit. Puis Colette rejoint Monte-Carlo où elle effectue un numéro de pantomime dans la pièce intitulée La Chair.


Une vie de Colette ? Pas tout à fait, le sous-titre indique Un ouragan sur la Bretagne, et le récit se focalise sur la période de la vie de l’écrivaine, quand elle est propriétaire du manoir Roz-ven, c’est-à-dire entre 1910 et 1925. Le lecteur est amené à se rappeler de ce parti-pris à au moins deux reprises. Quand il découvre que les années de la première guerre mondiale sont traitées en ombre chinoise dans le chapitre qui y est consacré, de la page soixante-sept à la page soixante-treize. De manière plus diffuse quand il se fait la réflexion que les ouvrages de l’écrivaine sont mentionnés juste en passant, et qu’il n’y a qu’une ou deux scènes où il la voit écrire. Le texte de la quatrième de couverture attire l’attention du lecteur sur ce choix : En 1910, Colette acquiert le manoir de Rozven en Bretagne et elle y fit de nombreux séjours jusqu’en 1926, mentionnant des aventures sentimentales tumultueuses avec son deuxième mari, et plus tard avec le fils de celui-ci, Bertrand. Le lecteur peut apprécier cette bande dessinée, sans rien connaître de l’écrivaine et de son œuvre. Il en goûtera plus de saveurs s’il dispose d’une connaissance superficielle des principaux romans de l’œuvre de Colette. Quoi qu’il en soit, les personnages sont présentés en douceur, et le lecteur succombe rapidement, et en plein consentement, au charme de cette femme, vive, entraînante et sachant ce qu’elle veut.



De séquence en séquence, les auteurs font œuvre de reconstitution historique, à l’évidence avec les personnages, et aussi au sein de la narration visuelle. Le lecteur est aspiré à la suite de Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1953), donc âgée de trente-sept ans lorsqu’elle fait l’acquisition de Roz-ven. Il se prend tout de suite d’amitié et d’admiration pour cette femme qui sait ce qu’elle veut et qui conduit sa vie comme elle l’entend. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste, avec un degré de simplification qui les rend plus immédiatement lisibles, avec une petite exagération de temps à autre dans l’expression des visages. Cela a pour effet d’atténuer l’intensité scandaleuse (pour l’époque) du comportement de l’actrice, qu’elle montre un sein dénudé sur scène, ou qu’elle couche avec son amant du moment au gré de sa fantaisie. Cela lui confère également une forme de spontanéité allié à une nature enjouée, qui la rend séduisante et agréable au quotidien. Par la force des choses, le lecteur compare Missy (Mathilde de Morny, 1863-1944, artiste) visiblement moins souriante, et résistant aux élans de son amante. Parmi les personnages féminins, le lecteur tombe également sous le charme de Jeanne Roques (1889-1957, Musidora, actrice et réalisatrice), plus jeune que Colette et plus facétieuse.


Pendant ces années, l’actrice et écrivaine croise le chemin de plusieurs hommes. Il y a le serviteur bourru qui décide de rester à s’occuper du domaine de Roz-ven après son rachat par Colette : chapeau à large bord, sabots et large moustache délicatement entretenue. Le lecteur peut y voir un Breton typique, ou au moins pittoresque, qui ne part pas en mer, et qui n’est pas paysan, agréable et doté de bon sens. Séduit par son jeu d’actrice dans La Chair, Auguste-Olympe Hériot (1886-1951) la rejoint dans sa loge où il a vite fait de se faire dépasser par la répartie de Colette, et il se retrouve à lui obéir, malgré son magnifique costume queue de pie et liquette blanche (et aussi une fine moustache) qui attestent de son rang social et de sa valeur économique. Le lecteur établit la comparaison avec Henry de Jouvenel (1876-1935, époux de Colette de 1912 à 1923) : son costume noir est plus simple et tout aussi strict, son comportement est plus assuré que celui d’Auguste-Olympe (on ne se lasse pas de ce prénom), peut-être est-ce pour partie imputable à sa moustache tout aussi fine, mais plus longue (elle gagnera en épaisseur au fil des années). Georges Wague (1874-1965) dispose de moins de temps d’exposition : quelques cases pour faire connaissance avec ce mime et pédagogue, tout aussi séduisant, dans un autre registre. En fin de récit, Colette rencontre enfin Maurice Ravel (1875-1937), lui aussi fort élégant, et très à l’aise dans le décor fastueux de l’opéra de Monte-Carlo, pour la représentation de L’enfant et les sortilèges, son œuvre commune avec Colette.



Comme indiqué sur la couverture, le récit se focalise sur période bretonne de Colette : enfin, la période durant laquelle est la propriétaire de la malouinière Roz-ven. Cette région de la Bretagne remplit également le rôle de personnage. Le dessinateur représente la Manche vue depuis la pointe du Grouin, un quai de Saint-Malo, ladite malouinière, quelques paysages côtiers avec la plage, la Manche, les sentiers, et le mont Saint-Michel. Ces mises en scène ne relèvent pas du guide touristique ; elles mettent en avant le grand air, la présence de la mer et le calme de la région… sans la pluie comme le fait remarquer l’ancienne propriétaire de la demeure. Les pérégrinations de Colette l’amènent également à Paris, à Monte-Carlo, à Paris dans le seizième arrondissement, et même à Alger. L’artiste représente chaque lieu avec un niveau de détail le rendant unique et conforme à l’esprit de l’endroit.


Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation de suivre une suite de tableaux sur la vie de Colette, respectant l’ordre chronologique, ne développant ni son œuvre littéraire, ni son mode d’écriture ou comment elle se consacre à son art, ni sa vie d’actrice. Cela peut déconcerter, malgré la référence à deux ou trois de ses livres, en lien direct avec l’une de ses relations amoureuses, en particulier avec Bertrand de Jouvenel (1903-1987, écrivain et journaliste), fils de Henry de Jouvenel et de Claire Boas de Jouvenel, c’est-à-dire le fils du mari de Colette à ce moment-là. En cours de route, le lecteur prend conscience de la liberté dont dispose Colette et dont elle jouit. Il voit une femme avec un amour profond et prononcé de la nature, une femme libérée en particulier dans ses relations sexuelles très diversifiées, et assumant sa bisexualité. La narration visuelle atténue ces caractéristiques par son apparence bienveillante et sa bonne humeur, accentuée encore par ces animaux de compagnie (Gamelle la chienne, Pati-Pati la chatte et Pitiriki l’écureuil) qui donne un petit air de princesse de dessin animé à Colette. Il peut falloir un peu de temps au lecteur pour bien mesurer le caractère hors du commun d’une telle forme de vie, à une époque où le port du pantalon par une femme n'était permis qu'après une autorisation dérogatoire accordée par l'autorité administrative pour motif particulier. Son regard se fait alors plus admiratif pour cette femme libérée dans une société qui ne l’était pas.


Un ouragan sur la Bretagne : c’est tout à fait ça. Les auteurs focalisent leur bande dessinée sur la période de la vie de Colette pendant laquelle elle a été propriétaire de la villa Roz-ven à Saint-Coulomb, dans le département d’Ille-et-Vilaine en Bretagne. Plutôt que l’œuvre de l’écrivaine, sa manière d’écrire ou ses talents d’actrice, le lecteur découvre la vie personnelle de Colette, son énergie qui semble inépuisable, son attachement à cette région, ses amours et ses voyages, bain de minuit compris.



jeudi 12 janvier 2023

Ar-Men: L'Enfer des enfers

Le marin rêve face à la mer, le gardien de phare face à la terre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Publié pour la première fois en 2017, il est réalisé par Emmanuel Lepage, scénario, dessins et couleurs. Dans cette édition de 2022, se trouvent un dossier de dix pages, une rédigée par Claude Gendrot sur l’origine du projet, et les autres contenant de somptueuses illustrations préparatoires.


À l’école ou au café, Germain a toujours aimé la table du fond, dos au mur, seul dans son coin. Invisible, il écoutait bruisser les autres. Rien ne pouvait l’atteindre, il se sentait en sécurité. Il a choisi de vivre au fond du monde. Par temps clair, il croit apercevoir la silhouette sombre de la pointe du Raz qui s’avance comme une griffe. Au creux d’abers imprécis, les taches blanches des maisons de pécheurs se confondent avec l’écume qui ruisselle le long de falaises labourées d’entailles. Parfois il distingue la tour de la Vieille, qui semble s’arracher à ces tenailles pour gagner le large. À moins que ce soit la masse du phare de Tévennec, le phare maudit où aucun gardien ne veut vivre. Seule maison-phare en pleine mer, Tévennec est vide depuis des décennies, mais les légendes demeurent. Puis à l’ouest, l’île de Sein résiste aux assauts incessants d’une mer jamais tendre. Maigre échine d’une terre que l’on prétend aujourd’hui engloutie. Et puis un chapelet de roches qui court jusqu’à lui : la chaussée. On dit qu’un navigateur qui la traversait sans l’aide d’un bon pilote de l’île ne devrait son salut qu’à un heureux hasard. Pendant des siècles, les navires se sont fracassés sur ses récifs meurtriers, un cimetière. Le territoire sacré du Bag Noz, le vaisseau fantôme des légendes bretonnes. À la barre œuvre l’Ankou, le valet de la mort. Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots, Ar-Men. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne, c’est-à-dire du monde. On le surnomme l’enfer des enfers.



C’est à Ar-Men que Germain s’est posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, il est libre. Ici, tout est à sa place… et il est à la sienne. Ce matin, c’est la relève, le pain frais. Pierrick qui est là depuis vingt jours cède sa place à Louis. Dix jours l’un, dix jours avec l’autre. Encore une dizaine pour Germain et il redescendra à Sein, si le temps le permet. Il aimerait parfois qu’on l’oublie là. Il se blottirait dans un coin et ne ferait plus de bruit. Quand Louis monte, ils se saluent à peine. Un bref kenavo à la Velléda, Louis rentre les épaules et dans le phare comme dans une mine. Gardien depuis dix-sept ans, et pourtant il semble surpris chaque fois de l’humidité glacée qui suinte des murs, été comme hiver, accablé de draps rêches, de l’odeur de pétrole qui imprègne tout, et du fracas des vagues. Louis râle. Germain est monté sur la galerie qui fait le tour du fanal au sommet du phare et il se plante sous les rayons du maigre soleil de novembre, à l’abri des lames du vent. Il attend que ça passe. Une fois installé, Louis prépare un repas, steak-frites, et ils écoutent la radio en mangeant : la dissolution de l‘assemblée voulue par le général De Gaulle a eu lieu.


Une marine magnifique en couverture, un titre explicite : le lecteur sait qu’il va séjourner dans ce phare construit à l’extrémité de la chaussée de Sein, entre 1867 et 1881, en mer d’Iroise. S’il a rapidement feuilleté la bande dessinée, il a pu découvrir de magnifiques planches rendant hommage à ce phare classé au titre des monuments historiques en 2017. En effet, le récit s’ouvre par une séquence de cinq pages évoquant un survol en hélicoptère, avec des grandes cases mettant en valeur la mer et son bleu unique, l’extrémité dénudée de l’île de Sein, la maison-phare de Tévennec, l’île de Sein dans une belle perspective donnant à la voir dans toute sa longueur, la chaussée à son extrémité, le vol gracieux d’un oiseau de mer, et un dessin en double page avec la mer et ses vaguelettes, ainsi que le phare au loin dans la partie de droite. Dans la postface de Claude Gendrot, le lecteur apprend qu’Emmanuel Lepage a joué son propre rôle dans le documentaire Les gardiens de nos côtes, réalisé par Herlé Jouon en 2017, et qu’il a été déposé sur Ar-Men, en étant hélitreuillé, vraisemblablement l’origine de ladite séquence d’ouverture. Par la suite, le lecteur trouve tous les plans qu’il attend sur le phare et bien d’autres. Page dix, une vue de la mer en plongée depuis la galerie du sommet du phare. Page treize, Germain se tient sur la galerie de nuit, se découpant en ombre chinoise devant la lumière du fanal. Page quatorze, la silhouette du phare est à demi mangée par la brume de nuit. Page vingt-trois, le phare est lui-même réduit à une ombre chinoise dans la nuit, alors que son faisceau la transperce. Page vingt-cinq, c’est une nuée d’oiseaux de mer qui passe de chaque côté de la lanterne. Page vingt-six un nuage chargé de pluie s’abat sur le phare dans une image saisissante, et en vis-à-vis, ce sont des vagues aussi hautes que le phare qui viennent s’écraser dessus. La mer est présente dans presque toutes les pages, l’artiste y transcrivant les changements de texture, de fluidité, de luminosité en fonction des courants, des tempêtes, de l’heure de la journée. C’est un délice visuel du début à la fin grâce à un artiste à l’évidence amoureux de cette mer, dans cette région.



Séduit par la promesse de séjourner dans ce phare, surnommé l’enfer des enfers, le lecteur ne s’interroge pas trop sur la nature du récit avant d’entamer la bande dessinée, certainement un séjour de plusieurs jours, voire de plusieurs années, en accompagnant un gardien. Cette portion de son horizon d’attente est bien comblée par l’auteur : séjourner dans le phare au quotidien avec Germain, sa relation avec Louis, à la fois quotidienne, à la fois distante, chacun ayant sa chambre à un étage différent, chacun respectant la volonté de solitude de l’autre. Les cases montrent deux hommes normaux, en bonne santé, sans musculature exagérée, sans dramatisation de leurs gestes ou de leurs humeurs. S’il n’y prête pas attention de prime abord, le lecteur finit par prendre conscience qu’en toute discrétion le dessinateur effectue également une, ou plutôt deux reconstitutions historiques : celle de l’époque du récit, c’est-à-dire 1962, et celle des années de construction du phare. Cela peut se voir dans les tenues vestimentaires, dans les outils et les équipements utilisés, ainsi que dans l’état du phare lui-même et les différents navires.


Le lecteur se tient donc aux côtés de Germain et perçoit le phare, ce qu’il représente par ses yeux. Il comprend rapidement que ce personnage a souhaité obtenir cette affection pour jouir du calme qui vient avec l’isolement du phare, la coupure d’avec le monde. En filigrane, il apparaît que d’un côté cet homme a besoin du calme qui vient avec cette vie très réglée dans un espace restreint, celui du phare et le rocher autour, et d’un autre côté il se sent rasséréné par son rôle, assurer le bon fonctionnement de cet équipement pour éviter tout naufrage, et par le besoin d’entretien, de petites tâches de maintenance et de réparation qui ne connaît jamais de fin, qui assure une occupation continue. Il n’y a pas à proprement parler de mystère concernant la jeune fille à qui il raconte la légende de la cité d’Ys le soir, le lecteur ayant tôt fait de comprendre qui elle est et quelle est sa nature. Lorsque Germain lui raconte ladite légende, cela constitue un fil narratif secondaire, venant répondre comme un reflet déformé à la nature du phare. Cela donne lieu à des pages à l’apparence un peu différente, avec une palette de couleurs spécifique pour faire apparaître qu’il s’agit d’un conte, une histoire dans l’histoire. L’engloutissement de la ville agit comme un écho des lames qui viennent recouvrir le phare. La légende a également pour effet d’inscrire le phare dans le folklore breton, la ville d’Ys, mais aussi les marins décédés en mer et l’Ankou.



À partir de la page trente-neuf apparaît un troisième fil narratif qui va prendre plus de place, et passer au premier plan à l’occasion de différentes séquences. Germain a découvert le journal de Moïzez, sous une forme originale, jeune homme ayant participé à la construction du phare, et étant devenu un de ses premiers gardiens. À l’opposé d’un artifice narratif pour remplir un quota de pages imposé, ce journal crée à la fois une profondeur de champ, la longue lignée d’hommes ayant officié comme gardiens de phare, et à la fois son origine même, ou plutôt l’histoire de sa construction, une entreprise humaine sortant de l’ordinaire. Moïzez est un orphelin découvert en tant que nourrisson en 1850, roux qui plus est. Il se porte volontaire pour construire le phare, lorsque que l’ingénieur Paul Joly et son chef viennent s’adresser aux îliens pour les informer du projet et requérir leur aide. L’auteur apporte plusieurs éléments historiques relatifs à ladite construction de 1867 à 1881 : la difficulté de travailler sur un rocher recouvert par la mer la plupart du temps, les risques de tempêtes, le travail en milieu humide, etc. Cette composante du récit est vécue au travers des yeux de Moïzez.


Le lecteur s’attend à séjourner dans le phare et à ressentir le choc d’énormes vagues venant s’écraser dessus, sur toute sa hauteur, comme il a déjà pu le voir sur des photographies spectaculaires. Il découvre un vrai récit, deux hommes devenus gardien pour jouir de la retraite du monde agité, chacun pour leur raison. Il constate dès la première séquence l’amour de l’artiste pour ce coin du monde, pour le phare et pour la mer perpétuellement en mouvement, dans des planches auxquelles il ne manque que l’odeur de sel. Il découvre une bande dessiné généreuse, évoquant avec émotion la construction du phare d’Ar-Men, et l’inscrivant dans les contes et légendes celtes et bretons. Une œuvre touchante imprégnée par les embruns.



mardi 16 juin 2020

Dick Herisson, tome 10 : La Brouette des morts

Votre chantilly morale, vous pouvez vous la garder.

Ce tome fait suite à Les Aventures de Dick Hérisson, tome 9 : Le 7ème cri (2000) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 2002. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard (1950-2016), pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 48 planches de bande dessinée.


Au tout début des années 1930, Trégomeur arrive à Tonquédec en voiture, sous la pluie. Il s'arrête devant le château de Tonquédec et y pénètre à pied. Au détour d'un passage, il a la tête tranchée par un individu avec un heaume sur la tête, maniant une épée. Deux jours plus tard, Clarence Beaufixe arrive à Locquémeau en voiture. Il s'arrête chez un antiquaire et y déniche une photographie du manoir de Coat an Drez, mais situé dans la forêt, alors qu'en réalité il est situé en plein bourg. Il veut acheter la photographie, mais l'antiquaire lui dit qu'elle n'est pas à vendre. Déçu, Clarence Beaufixe reprend la route et parvient au château de Coat an Drez, en peine forêt. Il est dans un état de délabrement avancé. Beaufixe pénètre à l'intérieur et constate le fort état de dégradation. Il monte à l'étage et a la surprise de trouver une pièce en parfait état. Il y pénètre : il s'agit du bureau de son psychothérapeute le docteur Schnitt. Il s'allonge et lui raconte son rêve : la mort de Trégomeur, et que c'est lui qui portait le masque et qui l'a décapité sans pouvoir s'en empêcher. Lorsqu'il s'arrête de parler et qu'il rouvre les yeux, il se rend compte que Schnitt a arrêté de parler. Il se retourne et découvre que son analyste a lui aussi été décapité. Puis il se réveille au volant de sa voiture, arrêtée sur un bas-côté. Quelques jours plus tard, il se rend à sa consultation chez le docteur Schnitt, s'allonge et lui raconte tout ça. Quand il a fini, il se retourne et découvre que Schnitt a été décapité. Il pense qu'il va se réveiller, mais la police arrive et l'arrête.

Le lendemain, Mathilde Beaufixe, épouse de Clarence, (ex Mathilde de Kercroix), contacte Dick Hérisson et le rencontre dans un café de Montparnasse. Elle lui demande son aide pour innocenter son mari. Il accepte et se rend à l'asile Saint Yves à Tréguier. Grand admirateur de ses aventures, le responsable de l'établissement accepte de lui faire rencontrer Clarence Beaufixe dans sa cellule, restreint par une camisole de force. Beaufixe raconte toute son histoire à Hérisson. Ce dernier se rend à Locquémeau pour visiter la boutique de l'antiquaire. Il y retrouve le cadre, mais il n'y a plus la photographie du manoir de Coat an Drez situé dans la forêt. Alors qu'il hèle l'antiquaire, il en découvre le cadavre dans l'arrière-boutique, décapité. Il décide de retourner à l'asile Saint Yves, ce nouveau meurtre disculpant sans doute possible Clarence Beaufixe. Lorsqu'il y arrive, le responsable de l'établissement lui apprend que Clarence Beaufixe s'est évadé.



Depuis le tome 8, c'est devenu une marque de fabrique de la série de jouer ce qui est réel ou non. Didier Savard s'en donne à cœur joie avec la séquence d'ouverture. D'abord un meurtre à l'épée dans un château abandonné, puis une visite sans aucun rapport chez un antiquaire qui refuse de vendre une photographie, puis une visite dans un manoir abandonné avec une unique pièce en parfait état… mais c'était un cauchemar, mais les faits se reproduisent à l'identique dans la réalité. Au fil des pages, le lecteur se rend compte que l'intrigue est très dense, et il a bien du mal à distinguer l'anecdotique de ce qui relève du fil directeur. Par exemple, il s'attache à cette question de manoir situé en plein bourg et pas dans la forêt. Le scénariste fournit une première explication impliquant le retour de Pendrouët d'Amérique du Sud avec une diva et qui fait construire ledit manoir. Mai en fait cette première explication en planche 16 est complétée par une deuxième en planche 19 qui vient complexifier l'histoire, sans vraiment être très claire. L'enchâssement des séquences oniriques est également construit pour déstabiliser le lecteur. Finalement le premier décolletage à l'épée est un rêve, mais en fait non. Le deuxième dans le manoir abandonné en est un aussi, en fait oui, mais en fait non. Le troisième est un, en fait non pas du tout puisque que Clarence Beaufixe est bel et bien arrêté… mais le scénariste n'explique pas par la suite comme le psychothérapeute a été décapité à côté de Beaufixe, ni ce qu'est devenu la tête manquante, ni la raison pour laquelle la police fait irruption dans le cabinet juste à ce moment-là. Le lecteur se demande si le scénariste lui-même n'a pas rajouté des éléments au point de ne plus tout maîtriser, comme par exemple le personnage appelé Trégomeur au début, qui est appelé Kergomeur par la suite.

Ce n'est pas d’ailleurs la seule fois où Didier Savard raconte un événement, souvent un meurtre, qui ne reçoit pas d'explication rationnelle par la suite. Il avait déjà utilisé ce genre de dispositif narratif dans des tomes précédents, dans celui-ci il l'utilise à plusieurs reprises. Cela induit une certaine gymnastique de l'esprit pour le lecteur pour distinguer les faits qui font avancer l'intrigue, et les moments qui relève de la licence artistique, et qu'il est prié d'accepter en l'état. Le lecteur fournit un petit effort pour suivre le déroulement de l'intrigue qui s'avère dense et un peu échevelée, macabre et peuplée d'individus peu recommandables. Il constate également que Mathilde de Kercroix est de retour : elle était l'un des personnages principaux dans Dick Hérisson, tome 7 : Le Tombeau d'Absalom (1996). Il est également question de Tom Carr, cinéaste, personnage de premier plan dans Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu (1998). Enfin, Dick Hérisson fait une référence explicite à une situation similaire à celle où il se trouve avec Jérôme Doutendieu, survenue dans Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers (1993). L'auteur tisse ainsi une continuité entre plusieurs de ses albums, sans que le récit ne devienne inintelligible si le lecteur ne les a pas lus. Il effectue d’autres références explicites, à Chéri-Bibi (1913, 1919, 1925) de Gaston Leroux (1868-1927), Les contrebandiers de Moonfleet (1955) de Fritz Lang (1890-1976), Psychose (1960) d'Alfred Hitchcock (1899-1980). Il reprend également une scène tirée d'un Tintin comme il l'avait fait dans le tome précédent : cette fois-ci il s'agit d'un individu enfermé dans une cave et tapant sur les canalisations pour se faire remarquer, à l'identique d'une scène dans Les Aventures de Tintin, Tome 18 : L'affaire Tournesol (1956).



Comme pour l'histoire, le lecteur observe que la narration visuelle s'est également densifiée. Au fil des albums, Didier Savard s'est éloigné d'une ligne claire propre et aérée, ses traits de contour devenant plus fins, moins réguliers, donnant une sensation d'images plus compactes et un peu rugueuses. Cela ajout fortement à l'impression que l'histoire est complexe et difficile à bien saisir. Pour autant, cette évolution n'enlève rien au plaisir de la lecture. Les personnages restent visuellement bien définis et fidèles à leur apparence pour Hérisson, Doutendieu et Mathilde de Kercroix/Beausite. Comme à son habitude, l'artiste exagère les autres personnages en leur donnant des trognes marquées, que ce soit Trégomeur, l'antiquaire, les pensionnaires de l'asile Saint Yves dont un se tourne vers le lecteur pour lui faire un signe, les trois habitués du café Le Korrigan qui semblent être en provenance directe de la partie de cartes de Pagnol, ou encore la mère Marchandeux. S'il y prête attention, le lecteur remarque que Savard s'amuse aussi avec des personnages apparaissant le temps d'une case, par exemple la vieille matrone bretonne en costume traditionnel qui emprunte un livre de Sade à la bibliothèque (planche 28), ou encore le gros monsieur qui lit un livre dans la même bibliothèque, livre contenant une lettre de l'alphabet par page.

Cette fois-ci l'enquête n'emmène pas Dick Hérisson à Arles, et c'est Jérôme Doutendieu qui fait le déplacement en Bretagne. Didier Savard a choisi des lieux existants pour la plupart comme Belle-Îsle en terre ou Tonquédec, Tréguier, Saint-Brieuc. Le lecteur constate que l'artiste s'implique toujours autant pour décrire avec minutie les décors réels. Il se régale donc en contemplant le château de Tonquédec, mais aussi les petits immeubles de ces villes, avec leurs poutres apparentes. Il investit autant de temps et d'énergie pour les deux manoirs Coat an Noz et Coat an Drez, ainsi que pour la belle maison des époux Beaufixe et son jardin, le labyrinthe de haies du jardin de la mère Marchandeux. Les intérieurs valent également que le lecteur s'y attarde pour les savourer : le local encombré de l'antiquaire, l'intérieur en ruine de Coat an Drez, l'aménagement du bureau du psychothérapeute, les meubles très simples du troquet Le Korrigan, la boutique du photographe Birlot, la bibliothèque municipale, la cave incroyable de Schnitt. En ce qui concerne ces décors, les traits moins réguliers et plus secs leur donne plus de consistance et de texture, les rendant palpables.

Ce dernier tome complet de la série comprend une évolution significative, entre les dessins donnant une sensation de fouillis, sans avoir perdu en précision, et une narration qui use allègrement du dispositif qui consiste à créer une situation bizarre et macabre, exigeant un supplément de suspension consentie d'incrédulité sans jamais recevoir d'explication. Dans le même temps, cela ne diminue en rien le plaisir visuel de la lecture, ainsi que le plaisir de ressentir les frissons liés à la possibilité du surnaturel, dans une intrigue très riche. Le lecteur referme ce tome avec un petit pincement au cœur en sachant qu'il ne reste plus qu'un tome inachevé, l'auteur étant décédé avant de pouvoir le finir.


jeudi 14 mai 2020

Les Aventures de Dick Herisson, tome 9 : Le 7ème cri

HÎÎÎÎÎÎK !

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu (1998) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 2000. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 46 planches de bande dessinée.


Dans les années 1930, au muséum d'histoire naturelle de Paris, le conservateur Abel Glansec finit d'écrire une lettre adressée au directeur du muséum. Il la met dans une enveloppe, et la pose en évidence sous un crâne sur son bureau. Il sort en prenant son chapeau, ne répond pas à ses collègues qui le salue, et se rend au zoo, devant la fosse aux ours. Il retire posément sa blouse, enjambe le parapet et saute dans la fosse où il est dévoré par deux ours. Le lendemain, Dick Hérisson prend le train et lit le gros titre de la une du journal qu'est en train de lire le voyageur assis en face de lui : un suicide peu ordinaire, avec une représentation d'artiste de Glansec dans les pattes d'un ours. La conversation s'engage et le monsieur demande au détective s'il a déjà entendu parler de l'expédition Schnapsberg - Malhet. Il s'en souvient : une expédition au Tibet. Son interlocuteur lui rappelle que tous les membres de l'expédition ont échappé de peu à la mort : Auguste-Philippe Pincechat avec un cancer, Glansec seul rescapé du déraillement du Paris-Brest. Hérisson ajoute que son ami Félix Langoulvent a survécu par miracle après avoir été laissé pour mort par des bandits mexicains. Le monsieur ajoute que Malhet lui-même se faisait sauter la cervelle l'an dernier. Le train s'arrête à Kerpolic, et Dick Hérisson prend congé car il descend là.

Dick Hérisson se retrouve sur le quai de la gare de Kerpolic et constate que son ami Langoulvent n'est pas venu le chercher. Il hèle un employé et lui demande où il peut trouver un taxi. La réponse : il n'y en a pas, Dick Hérisson est bon pour marcher jusqu'à Crech'Morloc, une heure à pied à travers la lande, en suivant bien le chemin. Il suit bien le sentier comme recommandé, mais il arrive à une bifurcation sans indication. Il se fit à son sens de l'orientation et entend bientôt un gémissement bizarre. Il se rend compte en contournant un rocher qu'il s'agit d'un marin, Alcibiade Le Goulec, qui joue de la cornemuse. Le marin le rassure : Crech'Morloc se trouve juste derrière la dune, par contre Hérisson va devoir passer la nuit à l'auberge car le manoir se trouve de l'autre côté d'un bras de mer et n'est accessible qu'à marée basse. Dick Hérisson va prendre une chambre à l'auberge du Crabe Vert en se recommandant de Le Goulec. Alors qu'il fume sa pipe à la fenêtre, la femme de chambre accorte lui apporte une tisane, offerte par la maison. La nuit, Dick Hérisson est tiré de son sommeil par un gémissement insistant. Il se lève et descend voir au rez-de-chaussée. Dans une chambre, il observe une scène étrange : 5 personnes en habit de deuil autour d'un lit. Dans le lit, se trouve une femme qui émet le gémissement. Bientôt une sorte d'ectoplasme sort de sa bouche et il se forme une image : un homme court sur la lande, vers un phare. Hérisson le reconnaît : il s'agit de Langoulvent.


Didier Savard maîtrise l'art de la séquence introductive à la perfection : un beau plan d'ensemble sur la façade du muséum d'histoire naturelle de Paris, une première planche muette, deux bulles de dialogues dans la case supérieure de la deuxième page, et à nouveau des cases muettes pour les planches 2 & 3. Le lecteur retrouve sa minutie dans le rendu des bâtiments : l'exactitude avec les bâtiments et statues existants, la taille et la granulosité de la pierre. Par la suite, il peut admirer de la même manière une petite gare de province (à Kerpolic) déserte et plus vraie que nature, un beau château en Bretagne avec sa grille d'entrée en fer forgé et son propre phare, ka somptueuse demeure des Malhet et son domaine, une église à Arles, l'un des musées de Marseille, des bâtiments industriels d'une usine de fabrication de locomotive. Planche 23, il découvre une petite case correspondant à une vue du ciel partielle d'Arles, avec les arènes au premier plan, attestant de l'investissement de l'artiste pour donner à voir les différents lieux. Les décors intérieurs sont tout aussi soignés : l'aménagement du bureau d'Abel Glansec, la chambre de l'auberge du Crabe Vert, le salon du château de Langoulvent, l'institut médico-légal de Saint-Brieuc, le salon du château des Malhet avec sa belle bibliothèque, son hall d'entrée avec une arche et un très bel escalier avec sa rampe en fer forgé, les piliers et les arches de l'église fréquentée par Axel Malhet, l'intérieur plus simple de la maison de Jérôme Doutendieu, le spacieux bureau de Léon Malhet dans les locaux de l'usine de locomotive. Pour ce bédéaste, les lieux ont une histoire et une importance primordiale dans le déroulement du récit, et il apporte un soin remarquable à les décrire pour leur donner de la consistance.

Cette séquence introductive toute en image installe également tout de suite le mystère : un suicide inexpliqué, effectué par un individu quadragénaire, très posé, très calme, très méthodique absolument pas sous l'emprise de l'émotion. Découvrant la planche 4, le lecteur pense immédiatement la première planche de l'album Les 7 boules de cristal de Tintin, avec la discussion sur le retour des membres d'une expédition au Pérou et du mal qui les frappe. Dès le début, le scénariste joue avec son lecteur : membres d'une expédition dans une contrée éloignée qui sont frappés d'une malédiction, bruits bizarres sur la lande bretonne la nuit, cauchemar prémonitoire, étrange transformation d'une jeune femme de chambre accorte le soir en une quadragénaire replète le matin, décomposition anormalement rapide des cadavres des suicidés, et une expédition dont les membres ont dû être recueillis par des moines tibétains pratiquant le chamanisme. C'est l'habitude de la série : introduire une touche fantastique plus ou moins plausible, mais en tous les cas raccord avec la référence aux aventures d'Harry Dickson et avec l'esprit des romans d'aventures de l'époque. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut choisir de prendre cette approche pour de la dérision respectueuse, ou de se prêter au jeu d'y croire. Il constate que comme à son habitude Didier Savard prend plaisir à installer un climat étrange à la saveur surnaturelle, Hérisson et Doutendieu ne sachant pas trop sur quel pied danser, ce qui fait hésiter le lecteur quant à l'attitude à adopter, premier ou second degré. Il remarque aussi que l'auteur ne se sent pas tenu de tout expliquer, en l'occurrence la décomposition accélérée des cadavres.


Le lecteur prend également grand plaisir à observer les personnages, leurs postures, leurs expressions. Après le calme imperturbable d'Abel Glansec, il regarde les expressions blasées de l'interlocuteur d'Hérisson dans le compartiment, visiblement un individu sûr de ses conclusions, l'étonnement d'Hérisson sur la lande en entendant ce bruit inquiétant, le flegme de la serveuse de l'auberge (se déplaçant en charentaises), l'entrain de Jérôme Doutendieu en train de réfléchir aux informations dont ils disposent avec Hérisson, la gentillesse assurée de Véra Malhet, la prévenance polie de Léon Malhet, l'imperturbabilité d'Axel Malhet visiblement plus dans son monde que dans la réalité. L'artiste décrit des adultes se comportant comme tels, avec une personnalité bien affirmée. Au fur et à mesure que l'enquête progresse, l'auteur surprend régulièrement son lecteur avec des images qui sortent de l'ordinaire : la ménagerie du muséum d'histoire naturelle, les cinq personnes vêtues de noir autour du lit d'une femme allongée dont une matière ectoplasmique sort de la bouche, la chute lente du cadavre assis sur le banc du jardin du Luxembourg, le rassemblement pour l'allocution politique de Léon Malhet, etc.

S'il a commencé la série avec le premier tome, le lecteur sait qu'il n'a pas grand espoir de trouver le coupable avant Hérisson & Doutendieu. Il se laisse donc porter par leur enquête : discussions avec les personnes concernées, nouveau suicide, découverte des liens entre les personnages, et une ou deux morts supplémentaires. Depuis le tome 6, il a remarqué que Dick Hérisson n'est pas un si bon détective que ça : il peut se tromper complètement, ou se faire mener en bateau. La remise en question de ses compétences par le lecteur atteint un autre niveau au cours de l'histoire. Hérisson ne fait pas le lien par lui-même entre les différents morts et l'expédition sur les plateaux de Kaddesh dans le désert de Golög : il faut que ce soit Doutendieu qui lui dise. C'est encore Doutendieu qui remarque l'indice déterminant pour trouver le coupable, en planche 35. Sans avoir l'air de rien, Didier Savard sape la figure du détective, en faisant en sorte que finalement Dick Hérisson se contente d'aller voir les personnes intéressées et de leur poser des questions, mais que le vrai travail de déduction est effectué par Jérôme Doutendieu. Ce qui pouvait s'apparenter au hasard des avancées de l'enquête dans les tomes précédents devient une évidence dans celui-ci.

À nouveau Didier Savard reprend les conventions narratives des aventures d'Harry Dickson et de la littérature de ce genre à cette époque, pour les faire siens et raconter une enquête teintée d'un parfum de surnaturel. S'il se prête au jeu, le lecteur prend grand plaisir à cette possibilité d'une malédiction en provenance d'un pays mystérieux dans les années 1930, propice à enflammer l'imaginaire. Il peut se projeter dans des lieux consistants et spécifiques. S'il y prête attention, il se rend compte que l'auteur se montre subtilement facétieux envers son personnage principal, et donc avec les conventions du roman policier.


lundi 12 février 2018

Facteur pour femmes

Des vahinés en Bretagne

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n'appelle pas de suite. Il est paru initialement en 2015, écrit par Didier Quelle-Guyot, dessiné et mis en couleurs par Sébastien Morice, déjà auteurs de Le café des colonies et de Papeete 1914.

Le récit commence le 28 juin 1914, avec l'annonce de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand et de son épouse à Sarajevo, par un jeune terroriste serbe. L'histoire se déroule sur une île fictive au large de Quiberon. Le 2 août 1914, le maire de cette île appelle la population à prendre connaissance de l'ordre de mobilisation générale qui enjoint tous les hommes valides de 20 à 50 ans à rejoindre l'armée pour faire la guerre. Il ne reste plus alors sur l'île que des femmes, et des enfants, des adolescents et des vieillards.

Le maire choisit Maël Gréhat pour remplir les fonctions de facteur. Il a une vingtaine d'années et n'est pas parti, du fait de son pied-bot. Il possède également une bicyclette ce qui le rend tout désigné pour effectuer la distribution du courrier sur ce territoire étendu. Par la force des choses, des liens se créent entre lui et les femmes à qui il apporte des lettres de leurs époux ou de leurs fils. Il prend son rôle très à cœur, essaye de leur éviter les plus fortes peines, et apprécie beaucoup l'intérêt qu'elles lui portent, lui qu'aucune femme ne regardait avant la mobilisation.

Dès la prise en main de ce tome, le lecteur en apprécie sa bonne facture, la qualité de la couverture, l'épaisseur du papier, la résistance de la reliure, le dos toilé s'il a choisi cette édition. Il est séduit par les belles images, il constate le côté classique de la narration avec quelques cellules de texte venant apporter des informations sous une forme littéraire. La couverture transmet toute la joie et l'entrain de Maël chevauchant sa bicyclette, la proximité de l'océan avec les mouettes, et le l'élégance de la composition, avec le visage très discret de 2 femmes, fondus dans le bleu du ciel. Voilà une bande dessinée qu'il va faire bon savourer, pour en apprécier tout ce que les auteurs y ont mis.



Didier Quelle-Guyot crée une situation propice à la bagatelle, où un laissé pour compte peut enfin briller auprès de ces dames, faute de concurrence. Il justifie la possibilité des infidélités de ces dames, en faisant référence au prix Goncourt de 1912 : Filles de la pluie d'André Savignon. Il ne s'agit pas pour lui d'étaler sa culture car cette référence est intégrée de manière naturelle pages 49 et 50, sans être assénée au lecteur avec moult explications superfétatoires. Tout au long de la lecture, il est possible de relever les éléments culturels qui participent discrètement à la reconstitution historique : le tocsin, l'ordre de mobilisation, l'exactitude de dates, les quelques phrases en breton du pays vannetais, l'emploi opportun du terme Finis Terrae, la forme d'autarcie des habitants de l'île visible dans leur mode de vie (l'agriculture, tuer le cochon, etc.), les références précises à la guerre lointaine, des termes techniques telles qu'Anastasie pour évoquer la censure des lettres des soldats, un personnage s'exclamant qu'il a les mains sales (un peu en avance sur Jean-Paul Sartre).

Le lecteur se laisse doucement prendre par cette reconstitution historique précise et discrète, et découvre la douce revanche sur la vie de Maël Gréhat qui profite de la situation pour accéder à des délices qui lui semblaient jusqu'alors impossible. Le scénariste joue sur le temps pour montrer que ces femmes ne succombent pas toutes, ni du jour au lendemain, et que Maël doit faire preuve d'ingéniosité pour gagner leur confiance, et même pour les soutenir dans leur épreuve. Ce récit n'a rien de pornographique, les séquences érotiques sont très brèves et peu explicites (une paire de seins, une paire de fesse), très évocatrices, et pleines de charme. De ce fait le lecteur éprouve une impression semblable à celle produite par un conte, à destination d'adultes, où un jeune homme avec une difformité met à profit son intelligence pour prendre une sorte de revanche sur la vie, chacun y gagnant quelque chose. Finalement tout le monde sur l'île s'adapte à cette situation extraordinaire et dramatique qui ne peut pas durer.



Cette immersion dans ce coin isolé du monde est rendue d'autant plus douce que les individus sont à l'abri des vicissitudes des champs de bataille et que les images sont magnifiques. La première page comporte une case occupant les deux tiers de la page, montrant une zone herbue sur laquelle repose une bicyclette, des rochers, et en second plan l'océan avec des mouettes virevoltant dans le ciel. La scène baigne dans une chaude couleur orangée, reflétant un moment de calme bénéficiant d'un soleil qui réchauffe sans être écrasant. L'océan se pare de reflets mordorés enchanteurs, sans être fluorescents ou omniprésents.

L'océan n'est pas présent à toutes les pages. Il apparaît régulièrement, avec une attention particulière portée à sa représentation. Il peut être calme en toile de fond (page 5 avec le port en premier plan), il peut être légèrement mouvant sous une lumière nocturne (pages 16 & 17). Il peut encore s'agir de vagues venant se fracasser sur les rochers de la côte, avec des oiseaux guettant les poissons. Il peut aussi venir doucement lécher une plage, prête à accueillir des touristes. Ce n'est donc pas un ouvrage dédié à l'amour de la mer, mais sa présence se fait sentir, rappelant qu'il s'agit d'une île, d'une terre isolée des autres, d'un monde limité.



Sébastien Morice représente les paysages de l'île avec le même amour pour la terre bretonne. Il n'a pas opté pour un rendu photoréaliste, mais pour une approche qui rend compte de l'impression que donnent les zones battues par les vents. De manière naturelle, en fonction des déplacements du facteur pour dames, ou des vues plus générales d'un endroit de l'île, le lecteur peut en admirer la géographie (les plages de sable blanc ténues), et la flore (l'herbe bien verte du fait des précipitations régulières, ou encore les tâches violettes de la bruyère). L'artiste ne représente pas les brins d'herbe dans une approche botaniste, mais les tâches de couleurs. Le lecteur connaissant la Bretagne pourra identifier le mauve d'un bouquet d'hortensias ou les variations de teinte de l'herbe en fonction des saisons.

L'artiste se montre tout aussi soigneux dans sa reconstitution des habitations de l'île. Le village principal présente un urbanisme crédible. Les maisons isolées sont accolées autant que faire se peut aux dépressions du terrain pour protéger au moins une façade contre le vent et les intempéries. L'intérieur des habitations est aménagé en fonction de leur destination (par exemple les outils dans la maison des Gréhat, les lampes à pétrole, les lits enchâssés caractéristiques). Le lecteur peut aussi regarder les différents outils utilisés pour les travaux des champs, ou ceux pour l'élevage d'animaux (avec la scène inoubliable de la saignée du cochon, mise en parallèle d'un soldat embroché sur une baïonnette).



Les personnages sont représentés avec des morphologies crédibles et variées, aussi bien les hommes que les femmes. Les visages expriment des sentiments nuancés, d'adultes. Bien sûr, au vu du titre, le lecteur attend avec une certaine gourmandise les scènes de séduction entre le facteur et ces différentes femmes. Les auteurs expliquent qu'ils ont sciemment limité le niveau d'érotisme pour ne pas tomber dans une collection de scènes de gaudriole, et parce que leur histoire n'est pas de cette nature. Sébastien Morice croque plusieurs portraits de femmes, différentes, chacune avec leur personnalité, leur physique, leur façon de porter attention au facteur qui est leur lien avec leurs époux ou enfants partis au loin, mais aussi leur contact régulier avec l'extérieur de leur maison, de leur ferme. Lors des quelques scènes plus physiques, le lecteur pourra apprécier que la narration visuelle est aux antipodes de la prouesse physique, exhalant des sentiments qui font qu'il s'agit de personnes, et pas d'acteurs choisis pour leur capacité de performance.

Effectivement, il apparaît peu à peu que le récit des auteurs ne se limite pas à un simple conte mettant en scène la revanche d'un jeune homme peu gâté par la nature. Le comportement de Maël évolue petit à petit pour passer d'amoral à quelque chose de plus immoral, de plus manipulateur, en voulant faire le bonheur de ces dames (pas sur le plan physique) à leur insu, dans une relation gagnant-gagnant. Didier Quelle-Guyot ne se contente pas de montrer les stratagèmes de de son personnage, il montre aussi qu'en lisant les lettres destinées à ces dames, il se retrouve confronté à l'indicible. Comment croire à ce que décrivent certains soldats ? À la boucherie, au charnier, aux corps des soldats qui se mêlent à ceux d'un cimetière éventré ? Il y a donc une évocation en retenue et très crédible de ce que pouvaient contenir les lettres des poilus, avec des images évitant également de sa vautrer dans le voyeurisme.



Au fil du récit, le lecteur prend connaissance du devenir d'un ou deux hommes du village sous les drapeaux, mais aussi à leur retour. En contrepoint du comportement du facteur et des épouses ou mères, le récit se teinte d'une gravité générée par les horreurs de la guerre. Le lecteur prend conscience petit à petit que ce conte n'a rien d'inoffensif ou de gratuit, que comme l'indique un personnage, la guerre prendra bien fin un jour et qu'il y aura un prix à payer. La grande guerre n'est pas un simple prétexte et l'horreur de la réalité des champs de bataille étend son influence jusque dans les zones les plus éloignées du conflit. Il ne s'agit pas d'une passade, mais bien d'un roman noir.


Didier Quelle-Guyot et Sébastien Morice racontent une histoire qui parle de la condition humaine, mise à rude épreuve en temps de guerre, sur une île bretonne éloignée du conflit. Cette grande guerre n'est pas un simple prétexte à une histoire d'amour légère. Elle est intégrée à la narration dans ses conséquences. Le lecteur a donc le plaisir de lire un récit très beau à contempler, bénéficiant d'une reconstitution des paysages de Bretagne qui exhale leurs particularités, et qui est également un roman grave sous des dehors enjoués.