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mercredi 28 janvier 2026

Périmée

En quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence.


Il s’agit d’une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Ce tome a été réalisé par Céline Gandner pour le scénario et par Joël Alessandra pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée. Il commence par un texte d’une page dans lequel la scénariste remercie les personnes qui l’ont encouragée et accompagnée dans la réalisation de cet ouvrage. Il se termine avec un extrait d’un article du Monde, rédigé par Mathilde Damgé et paru le vingt-neuf juin 2021, sur une décision relative à la conservation de ses gamètes pour réaliser une PMA ultérieurement, ainsi qu’une mise à jour par la scénariste sur la PMA et les nouveaux droits pour les enfants nés d’une PMA, où elle précise que cette bande dessinée a été écrite en mars 2020.


Épigénétique : Du grec ancien épi Au-dessus de et de Génétique est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence ADN. En résumé en quoi l’environnement module l’expression des gènes mais pas leur séquence. Céline écoute une émission de RTL une intervention du docteur Michel Cymes. Il parle d’épigénétique : on a tous un patrimoine génétique mais on peut avoir de l’influence sur la toute-puissance de l’ADN. Prenons un exemple : une personne est sur le point de faire un dessert, la génétique, c’est sa recette. L’épigénétique : c’est le maître d’œuvre, donc vous. Il va choisir et définir la cuisson, l’ordre des ingrédients, la proportion, etc. Il est possible d’optimiser la génétique à travers son alimentation, le sport, le sommeil, les relations sociales, le plaisir… Les gènes nous en remercient !



Juliette effectue une balade en bord de mer, constatant que la vie est si imprévisible parfois. Sur France Inter, Édouard Philippe reprend le mot d’Emmanuel Macron disant que la France est en guerre. Le premier Ministre annonce que dès aujourd’hui douze heures, la France sera totalement confinée avec des mesures de sanctions pour les contrevenants. Le journaliste annonce 148 décès et 6.633 personnes contaminées. Quand Juliette est arrivée dans ce village proche d’Honfleur il y a une semaine, il y avait moins de soixante décès, c’est la petite grippette. Elle avait besoin de se retirer quelques jours. Ce fût, à sa grande joie, des semaines. Deux semaines plus tôt à Paris, elle faisait le constat que : C’est fini, elle est périmée. Et pas une larme. Sur la plage, elle se dit qu’elle ne ressent plus rien, un pas après l’autre, son corps est aussi lourd qu’une pierre. Endolori. Un boulet. Et toujours pas une larme. C’est donc cela la sidération ? Le trois mars 2020, elle avait reçu un courriel de la clinique De Tambre, lui disant que le laboratoire de génétique les avait informés que l’embryon n’était pas transférable, et ajoutant que le docteur lui expliquerait le lendemain en profondeur, et qu’ils enverraient le rapport dès que possible.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par plusieurs aspects. Pour commencer, l’introduction se trouve dans le texte de quatrième de couverture dont la lecture permet d’établir la situation de la narratrice en début de récit : Après le non-aboutissement d’un projet bébé avec son ami homo, l’héroïne se lance, à quarante-quatre ans, sur une PMA IAD en Belgique (don de sperme anonyme par insémination). Bien que son profil biologique soit ultra favorable pour son âge, elle vivra cinq inséminations sans suite. Juliette continue malgré tout d’espérer et tente une PMA à Madrid. Ensuite il s’agit d’un narratif à la première personne, intime, donnant la sensation que c’est la scénariste qui parle elle-même. Au travers de ses réflexions exposées dans les cartouches, Juliette (et pas Céline) expose aussi bien son état d’esprit sur sa volonté et son projet d’enfant, que les informations qu’elle assimile au fur et à mesure de ses recherches, sur l’épigénétique et sur les fonctions de la grossesse qui sont beaucoup plus importantes qu’un simple portage. Le lecteur peut se trouver déconcerté par les circonstances dans lesquelles ces réflexions se produisent : le premier confinement décrété lors de l’épidémie de la COVID-19. Cela induit la forme même de la narration : de longues promenades sur la plage, très peu d’autres personnages, l’importance donnée aux émissions de radio et aux lectures. Par la force des choses, une sorte de parallèle s’installe entre l’annonce du décompte des décès et le projet de vie.



Le récit est focalisé sur le personnage de Juliette, sur son projet bébé (comme elle le nomme), sur ses démarches et une forme d’apprentissage. Le dessinateur est ainsi amené à la représenter dans soixante-huit pages, dont trente-deux sont une illustration en pleine page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que cette fréquence dans la représentation du personnage principal, souvent en gros plan confine à l’obsession, ou au contraire participe au fait d’en faire le point central, de rendre visible qu’il s’agit d’une démarche personnelle qui lui est spécifique, et qu’il s’agit de son point de vue, fatalement et légitimement autocentré. Comme le montre la couverture (il s’agit d’un dessin en pleine page figurant dans la bande dessinée), Juliette est une belle femme, svelte et souple (on assiste à une de ses séances de yoga en solo devant la mer), sans marque de l’âge, le récit précisant qu’elle a quarante-quatre ans, et le texte de la quatrième couverture évoquant plutôt quarante-six ans. Le dessinateur se tient à l’écart de tout voyeurisme, la montrant dans des poses naturelles, qui en disent un peu sur l’état d’esprit et les habitudes de cette femme. Elle s’habille de manière simple : jean et sweatshirt blanc ou vert, avec des baskets et un imperméable qui semble assez chaud. À une occasion, elle porte un chemisier, et elle revêt un legging avec une brassière de sport assortie. Une femme avenante et prenant soin d’elle, sans sexualisation particulière


Le dessinateur relève le défi d’apporter un intérêt visuel autre qu’un portrait de femme à cette réflexion et cette tranche de vie. Il commence par reprendre les images associées à la captation de l’émission de radio de Michel Cymes, en particulier le logo de la station de radio et la couleur rouge du décor. La deuxième planche montre une vague déferlant sur le sable, dans un dessin en pleine page. Le lecteur apprécie ces balades en bord de mer et la solitude qui s’en dégage, ainsi que le calme : les bosquets en arrière-plan, les longues étendues de sable à marée basse, l’écume des vagues proches du rivage et la mer étale au lointain, un tanker qui passe, l’ombre chinoise des installations portuaires indistinctes, les palissades en bois de guingois, quelques oiseaux dans le ciel, la silhouette du pont de Tancarville, de gros blocs de rochers formant une digue, les dalles du trottoir le long de la plage avec des réverbères caractéristiques, pour finir sur une illustration en pleine page de l’horizon dans une succession de bandes horizontales. Il retranscrit tout aussi bien les éléments pragmatiques du quotidien : l’examen devant la glace de la salle de bain, les agendas où figurent les nombreux rendez-vous pour le processus de fécondation in vitro (FIV), les accessoires du petit-déjeuner, la dégustation de verres de vin accompagnant des coquilles Saint-Jacques, la préparation d’un repas à deux, la lecture d’articles papier ou dématérialisées, etc. La banalité et l’unicité d’un quotidien.



Juliette continue d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent pour son projet de bébé, tout en se heurtant à l’échec d’une nouvelle tentative de FIV. Elle écoute Cymes évoquer le concept d’épigénétique et elle se renseigne sur le sujet, en même temps qu’elle apprend la possibilité du double don (féconder les ovocytes d'une donneuse avec le sperme d'un donneur), alors qu’en arrière-plan les informations donnent régulièrement les chiffres des malades de la COVID-19, ainsi que des décès. D’un côté, l’autrice évoque les possibilités offertes par la science et la technologie ; de l’autre Juliette s’interroge sur son projet, sur ses motivations, sur la manière dont les autres la jugeront. Elle se pose également des questions sur ce qu’elle pourra dire au futur potentiel enfant sur sa conception, sur la façon de conceptualiser l’identité de ses parents, entre deux donneurs anonymes et elle qui l’aura porté dans son ventre pendant la grossesse, sur l’éventualité d’une rencontre amoureuse ultérieure et la possibilité pour ce potentiel compagnon d’accepter ce fœtus dans son ventre comme son enfant à venir, d’envisager d’être son père et le sens de ce terme dans de telles conditions. Par la force des choses, la démarche inhabituelle de cette femme et sa détermination amènent le lecteur à se confronter à ses propres convictions quant à la parentalité. Il se remémore ses propres choix, sa propre démarche, sa relation avec ses enfants s’il en a : sa motivation à devenir parent (tout naturellement, ou de manière réfléchie), la forme de responsabilité qu’il éprouve vis-à-vis d’eux, et ce que cet enfant a apporté à ses parents. D’un côté, le récit se focalise entièrement sur Juliette et sa volonté d’être mère, de l’autre cela génère par effet miroir, une réflexion chez le lecteur. Ce dernier ressent que ce récit crée une sensation étrange : les auteurs ont réussi à faire exister Juliette de manière très intense, dépassant les lieux communs et une présentation respectant les règles implicites de la politesse et de la bienséance, pour toucher une intimité sincère et profonde, faisant sortir le lecteur de sa zone de confort.


Une femme souhaite avoir un enfant, par elle-même, bien qu’elle ait dépassé la quarantaine, contre la une forme de normalité sociale implicite. Les auteurs en brossent un portrait intime de manière incidente, avec des illustrations majoritairement focalisées sur Juliette, sa conviction intime qui se heurtent à la normalité sociale et la question de ce que ce potentiel enfant aura d’elle s’il est conçu à partir d’un processus de procréation médicalement assistée de type double don. Cette femme se retrouve encore plus acculée dans ses derniers retranchements par le contexte du confinement et de l’annonce régulière des morts de la pandémie. Un récit tout en douceur, et en même temps radical par son dispositif narratif. Questionnements.



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