Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ?
Ce tome fait suite à Léonard - Tome 55 - Génie circus (2024), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2025. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient quatorze gags d'une à six pages. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.
Check en blanc, deux pages. Disciple et Léonard se tiennent debout face à face, le premier avec une checklist dans les mains. Il énonce dans l’ordre : tromblon polisson, gant de boxe taquin, marteau rigolo, bâton de dynamite facétieux, et… À chaque fois, Léonard sort l’accessoire de sa barbe et le teste sur Basile avec force dommages corporels. Des bulles débiles, quatre pages. Le facteur arrive au numéro vingt-six avenue de la Trouvaille et il s’adresse à Mathurine Montorchon de la Serpillière pour lui remettre un colis. Il est pris par surprise par un énorme : Debout Disciple ! venant de l’intérieur de la maison. Il salue Mozzarella, qui est accompagnée par Raoul Chatigré. Soudain Disciple sort en courant et en chemise nuit poursuivi par un robot qui essaye de l’attraper au lasso, et Léonard marchant calmement derrière. Le robot capture le fuyard et le ramène à l’étage dans la salle de bains. Léonard le force à se déshabiller, avec un coup de tromblon bien placé, et à entrer dans la baignoire. Il le fait tester sa nouvelle invention : la première douche avec distributeur de gel incorporé, et il lui montre un trou au centre du pommeau, qui diffuse automatiquement un gel senteur Limoncello quand on se douche.
Tenu de soirée, une page. Léonard est en habit de soirée, Mathurine descend l’escalier elle aussi en robe de soirée. Basile intervient et leur demande où ils vont. Le maître répond qu’ils vont au théâtre, pour un concert gratuit de ce groupe de gigue and roll à la mode Machiculu, justement le groupe préféré de Basile. Léonard répond qu’il lui aurait bien offert une place, mais que ce serait oublier un peu vite que ce soir le disciple doit tester sa dernière invention… et celui-ci retourne auprès de Mozza. Bon sang mais c’est bien dur, deux pages. Léonard poursuit son disciple, armé d’une sorte de harpon muni d’un petit bidon. Après l’avoir raté de peu, il se dit qu’en définitive, peut-être que Basile a raison : un tel instrument n’est pas le mieux indiqué pour prélever seulement quarante millilitres de sang. Finalement, il fait allonger Basile et prépare sa seringue, tout en expliquant que le disciple va être le premier être vivant de l’histoire de l’humanité sur lequel vont être pratiquées des analyses de sang et d’urine. L’analyse de son sang va livrer de précieuses informations sur son état de santé. VR, VGM, CCMH, sans oublier bien évidemment, le TGMH…
Le lecteur ne peut que souhaiter une longue vie à ce tandem de créateurs sur cette série, pour leur positionnement, leur verve et leur humour. Pour ce tome, ils ont choisi de commencer par un gag en deux pages, basé sur un mécanisme comique que certains ont pu trouver sujet à caution. Dans cette dynamique maître-disciple, il est établi dès le début que le premier maltraite le second, à un degré physique pouvant être vu comme relevant d’un sadisme au dernier degré, et d’une exploitation qui confine à l’esclavagisme. Cette façon de considérer les choses prend au premier degré une situation conçue comme étant exagérée jusqu’à l’absurde. Cela commence par le tromblon : il s’en suit une onomatopée BLAM en gros caractères, avec un effet d’explosion, des étoiles et des couleurs vives. La tête de Basile s’en trouve entièrement noircie, ainsi que ses épaules, ces deux zones étant perforées de trous creusés par les balles. L’impact du coup de marteau fait rentrer la tête du personnage dans son torse sous ses épaules. La force destructive de la dynamite est tout aussi graphique. Au vu des mutilations corporelles, il est évident que Basile décède à chaque fois… or il a retrouvé son intégrité physique dès la case suivante, ou celle d’après. Il en devient impossible de prendre ces actes violents, voire ultra-violents au premier degré. Le lecteur les perçoit comme la réaction d’un individu infantile qui n’a pas appris à gérer ses émotions, qui impose sa volonté par la violence à un individu qui le sert, dont il se sert, sans le rémunérer. Comme une condamnation du comportement de Léonard.
Comme dans chaque album, le lecteur est sensible à l’attention aux détails portés par les deux créateurs. Tout commence avec les titres qui constituent un jeu de mots à chaque fois : Check en blanc, Des bulles débiles, Tenu de soirée, Bon sang mais c’est bien dur, Tarte Vador, Coquin de sport, Basile te plaît, Végâneries, Ça a foiré, etc. Il retrouve également les spécificités graphiques de la série, ce qui tombe sous le sens puisqu’il s’agit du même dessinateur. Il guette avec gourmandise les interventions des petits personnages. Yorik est bien sur la commode dès la deuxième planche, en observateur silencieux et immobile. Dans la troisième planche, Raoul Chatigré sort de la maison pour s’enquérir si le colis apporté contient le tapis de yoga qu’il a commandé. Dans le gag Tenu de soirée, Bernadette demande le nom de la dernière invention de Léonard, et c’est Raoul qui lui donne. Dans Tarte Vador, le chat explique au lecteur comment calculer l’âge réel d’un chat… puis d’un mathématicien. Il se fait littéralement marcher dessus dans le septième gag. Etc. Et puis comme d’habitude, chaque gag se termine par une petite image de Raoul dans la gouttière après la dernière case, en train de se livrer à une facétie différente à chaque fois. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur apporte toujours un grand soin aux onomatopées pour les rendre visuellement les plus percutantes possibles.
Du point de vue visuel, le lecteur retrouve les images attendues comme les blessures démesurées, la grogne et la paresse de disciple, l’entrain et le contentement de soi de Léonard, le plaisir simple de l’enfance pour Mozza, le sérieux de Mathurine qui impose le respect dû à ses qualités de ménagère, et l’inexpressivité du crâne. Au fur et à mesure de ces nouveaux gags, il éprouve le contentement de revoir les autres éléments visuels récurrents comme les solides portes en bois, le lit de Disciple, les outils et l’atelier du génie, le tromblon, la dame Jeanne avec son panier en osier dans la cuisine, la rue principale de la petite commune de Vinci en Toscane, et la Léonardo-mobile avec sa tourelle de château fort, le cercle creusé dans le sol par Léonard tournant en rond lors d’une réflexion intense. Il découvre de nombreuses nouveautés comme la pélerine du facteur, Mozza en train de jouer aux Kapla, un requin de belle taille, les différentes animations de la fête foraine de Vinci, un nouveau modèle de robot pour faire le service à table, etc. Il remarque également des cases mémorables : Disciple montrant ses fesses, le même se vidant de son sang avec ce liquide rouge inondant le sol de la cave sur une hauteur de plusieurs centimètres (une vision horrifique), Léonard offrant un gâteau d’anniversaire au lit à Basile, les différentes charcuteries pendues au crochet dans la cuisine, un aveugle utilisant Basile comme un marteau, les frères Anastasio & Atanasio Schippatore (vus la dernière fois dans l’album [[ASIN:2803679566 Léonard - Tome 53 – Un amour de génie]], 2022) menaçant la petite maisonnée du maître qui continue à manger comme si de rien n’était, la jolie voisine Gigliola, etc.
Passée l’histoire introductive, le lecteur retrouve le principe des inventions anachroniques anticipées par la grâce du génie de Léonard. D’ailleurs cette introduction contient en fait l’invention de la check-list. Il voit ainsi le premier distributeur automatique de savon pour douche, la première séance de babysitting, et des inventions hétéroclites telles que l’analyse de sang, les bougies d’anniversaire comestibles, la pêche au gros, le petit mot magique, le véganisme, l’amour transgénérationnel, etc. Les auteurs en mettent à profit le potentiel comique, que ce soit une invention farfelue, l’occasion pour le disciple de se faire mal ou de comprendre de travers une consigne, sans oublier sa capacité à tout transformer en une catastrophe. S’il est familier des œuvres du scénariste, le lecteur détecte facilement sa fibre humaniste, et une touche de misanthropie discrète à une ou deux occasions. L’intrusion des frères Schippatore dans la demeure de l’inventeur conduit ce dernier à accéder à leur demande et à inventer la clé à percussion, leur permettant ainsi de cambrioler toutes les maisons. Basile s’étonne que Léonard ne craigne pas un mésusage de cet outil par les deux cambrioleurs, ce à quoi le génie lui demande : Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ? Il continue en indiquant qu’il doit mettre au point sa dernière invention : le napalm ! Zidrou se livre également à une critique en règle de la destruction environnementale induite par l’aménagement de la Silicon Valley, de l’amour transgénérationnel quand l’écart d’âge est trop important, et, plus inattendu, du véganisme, ou plutôt de sa forme la plus extrême.
Un nouvel album de Léonard par Turk & Zidrou est toujours une fête, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Le dessinateur impressionne par la vivacité de ses dessins, par leur capacité comique, par la justesse des exagérations, et par le soin apporté aux détails (Raoul & Bernadette). Les gags fonctionnent bien, que ce soit la violence absurde, les inventions anachroniques, la maladresse du disciple, les critiques discrètes sur la folie de la société. Revigorant.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire