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jeudi 6 août 2026

Léonard T57 Génialement vôtre

Il dit comme ça qu’en chaque génie, il y a un imbécile qui sommeille !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 56 - Éclair de génie (2025), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2026. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt gags d'une à six pages, pour un total de quarante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


L’essayer c’est l’adopter, six pages : la petite famille est réunie dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Un robot ayant revêtu une toque et tablier blanc finit de préparer des pancakes devant les fourneaux puis il les amène à table où la gouvernante Mathurine remercie Léonard de lui avoir offert Crêpeshow 2.0 pour la Sainte-Bonniche, dame patronnesse des femmes de ménage. Il lui répond de remercier plutôt sa petite Mozzarella, cette petite féministe en herbe l’a tanné des semaines durant pour qu’il mette au point ce robot à l’attention de la gouvernante. La petite fille ajoute en partant : Les robots aux fourneaux, les femmes au bistrot ! Léonard la salue en la regardant partir, puis il se précipite pour monter les marches quatre à quatre, taper à pied joint dans la porte de la chambre et hurler : Debout disciple !!!! Ce dernier lui montre du doigt le panneau qu’il a accroché au-dessus de son lit : En grève ! Puis il s’explique : Le SDSSJ, le syndicat des disciples servant la science dans la joie (dont il est le seul et unique membre), a décidé d’entamer une grève sauvage à durée Il-li-mi-té ! Léonard sort son tromblon de sa barbe et explose le panneau, ce qui occasionne de sérieux dommages corporels au disciple. Puis il lui annonce l’objectif du jour : Mozzarella est à l’école et comme c’est le jour de son anniversaire, ils vont en profiter pour lui préparer une surprise !



Grand corps cramable, une page : Basile est dans un lit d’hôpital, littéralement entouré de bandelettes, et en train d’être ausculté par un médecin. Léonard entre dans la chambre d’hôpital, portant un paquet recouvert d’un tissu. Il enjoint Disciple de se réjouir, son petit accident de travail d’hier ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir dont ils riront tous deux d’ici quelques années. Souffrant, Basile répond qu’avec le corps brûlé au troisième degré, il n’est pas sûr de pouvoir se réjouir avant un bon bout de temps. Léonard admet que sa friteuse XXL pour foires et restaurants de collectivité présentait encore quelques menus désagréments… Aussi a-t-il inventé la friteuse sans huile ! C’est le taux de cholestérol de disciple qui va lui dire merci ! Il demande au docteur d’aller chercher quelques pommes de terre et il en révèlera le grand secret ! Cette friteuse, en réalité, fonctionne à l’air chaud ! L’intérieur est composé d’une cuve spéciale qui permet à l’air chaud de tourbillonner à la vitesse de 700km/h afin de créer une cuisson homogène. Elle donne des frites croustillantes, légères, avec un goût inaltéré ! Démonstration !


C’est toujours un plaisir que de retrouver ces personnages, au caractère si expressif. Bien sûr, Léonard se tape la part du lion : son allure immédiatement identifiable, avec sa robe violette, sa longue barbe blanche, ses sourcils assortis, et ses expressions de visage qui indiquent bien que ce pauvre disciple va encore trinquer. Dès la première page, un regard caméra avec les sourcils en V et un regard mauvais. Tout naturellement, le lecteur guette ces changements d’état d’esprit : les sourcils levés et la posture arquée pour l’étonnement qui dépasse l’entendement, le sourire du plaisir de trouver une idée (de génie), le chapeau qui se soulève au-dessus de la tête du fait de l’excitation, et très régulièrement le regard énervé dirigé contre son disciple. Le registre émotionnel de celui-ci offre une palette plus large. Bien sûr lui aussi est sujet à la colère, en partie contre les injustices auxquelles il est soumis, la peur parfois, mais aussi une joie d’enfant avec un visage irrésistible, le regard vide qu’il sait si bien faire, ou encore ces vives réactions à la douleur dont les occasions ne manquent pas. Toute la galerie de personnages présente cette vie émotionnelle si parlante et engageante pour tous les lecteurs, aussi bien les jeunes que les adultes : Mozzarella et ses réactions directes, les frères Schippatore et leur fausse rouerie, le flegme de Raoul Chatigré (mais au fait où est Bernadette ?), la placidité de Mathurine, etc.



Outre son attachement aux personnages, le lecteur vient pour sa dose de rire, en sachant que ses sources seront protéiformes. Il s’amuse des mimiques très réussies des personnages, et de leur comportement avec les exagérations attendues. Comme à leur habitude, le duo de créateurs ne fait pas semblant de martyriser le disciple : un choix qu’ils assument, celui d’une violence parodique et irréelle à des fins comiques. Cela commence avec les morceaux du panonceau indiquant En grève, qui sont fichés dans la tête du disciple, ses bras, son torse, avec Léonard lui enjoignant de se recoudre lui-même. Par la suite, viennent les blessures habituelles en bricolant avec des instruments contondants et tranchants, ou même en allant chercher des matériaux hétéroclites. Dès la troisième planche il est écrasé par une enclume XXL, inventé par le génie spécialement pour lui. Sur la même planche, sa tête a été carbonisée et transformée en passoire suite à une décharge de tromblon tirée à bout portant. Et il est aplati comme une crêpe par un rouleau compresseur qui lui passe sur le corps. Cette violence est rendue comique par sa démesure, par l’absence de toute séquelle chez le disciple, tant physique que psychologique, et par ce qu’elle dit sur l’emportement colérique de Léonard. En fait, les actes de violence qui peinent le plus le lecteur sont le coup de tromblon déchiquetant l’oreiller du disciple, et le sommeil de ce dernier réduit à néant par la succession de réveil imposés par les prières des vigiles, des laudes, de la prime, de la tierce, de la sexte, des vêpres et de la none. Ses poches violacées sous les yeux constituent un triste spectacle.


Comme dans tous les tomes, le scénariste s’en donne à cœur joie avec des inventions allant de l’éphéméride avec sa blague quotidienne au réchauffement climatique, en passant par la friteuse Air Fryer. Il sait varier les localisations : la maison de Léonard bien sûr, de la cuisine à la chambre de Basile en passant par l’atelier, le chemin pour revenir de l’école où va Mozzarella, d’autres rues de la ville alors que Anastasio & Atanasio Schippatore exercent le métier de ferrailleur à leur manière et récupèrent tout le métal qui traîne ou pas, le hangar et le toit de la demeure de Léonard, un cabinet de psychanalyste, un abbaye construite de la main de Basile en un temps record (moyennant quelques blessures), une plage pleine de déchets (sans même parler des touristes), un champ de bataille, et même le grenier de la demeure de Léonard. Comme d’habitude également, il y a ces détails visuels irrésistibles dans les cases, et même en dehors. Chaque récit se termine avec Raoul Chatigré faisant le pitre en dessous de la dernière case en bas à droite. D’ailleurs, le lecteur guette également chacune de ses apparitions dans un gag, et ses remarques taquines ou sarcastiques, écrites dans une taille de police un peu plus petite. Il regarde attentivement chaque case, car l’artiste apporte parfois un petit plus discret, ce dès la première page avec les portraits accroché sur le mur de l’escalier, où le lecteur identifie Tryphon Tournesol et Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac.



Le scénariste s’amuse également à choisir des inventions improbables majoritairement anachroniques, et certainement pas imputables à Léonard de Vinci (1452-1519). Pour chaque gag, il concocte une véritable histoire, plutôt qu’une succession de vignettes cocasses. Selon l’intrigue, l’invention sert l’intrigue comme le rouleau compresseur ou les pétards. Ou bien il peut s’agir de la déclinaison d’une invention revenant chroniquement comme un robot spécialisé : le robot Crêpeshow 2.0, un robot pour éplucher les oignons, ou encore un robot nettoyeur de plage. Le scénariste choisit également des inventions dans l’air du temps dont le décalage temporel renvoie une forme de commentaire. Par exemple, Léonard est très content de lui d’avoir pensé à inventer un appareil de cuisson permettant de faire des frites sans huile (un Air Fryer), le résultat est catastrophique parce que trop performant, ce qui renvoie l’appareil à la condition de gadget à la mode. Il s’amuse avec le clonage le temps d’une page. Mozzarella lui fait la leçon sur l’usage systématique de la voiture (la Léomobile), y compris sur des trajets courts, lui faisant remarquer que : Le progrès, ce n’est pas toujours pour le mieux. Zidrou s’amuse aussi à tourner en dérision le génie de Léonard, que ce soit quand il ne se rappelle plus quelle invention il était en train de réaliser, ou qu’un appareil lui révèle qu’il a le plus bas QI de la maisonnée devant les autres, ou encore ce cimetière des inventions ratées.


Mais comment font-ils ? Chaque album de ce duo, Turk & Zidrou, est une vraie perle. La qualité des dessins se maintient à son haut niveau : l’expressivité des personnages, leur comique de gestes et de postures, le rythme impeccable de la mise en scène, la diversité des lieux, le souci du détail, les petits plus visuels apparaissant régulièrement, etc. Avec ce onzième album, les gags sont devenus tellement naturels, que le lecteur novice pourrait croire que le scénariste est le co-créateur de la série. Merveilleux.



mardi 13 janvier 2026

Léonard T56 Éclair de génie

Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ?


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 55 - Génie circus (2024), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de s’en priver. Sa première édition date de 2025. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient quatorze gags d'une à six pages. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


Check en blanc, deux pages. Disciple et Léonard se tiennent debout face à face, le premier avec une checklist dans les mains. Il énonce dans l’ordre : tromblon polisson, gant de boxe taquin, marteau rigolo, bâton de dynamite facétieux, et… À chaque fois, Léonard sort l’accessoire de sa barbe et le teste sur Basile avec force dommages corporels. Des bulles débiles, quatre pages. Le facteur arrive au numéro vingt-six avenue de la Trouvaille et il s’adresse à Mathurine Montorchon de la Serpillière pour lui remettre un colis. Il est pris par surprise par un énorme : Debout Disciple ! venant de l’intérieur de la maison. Il salue Mozzarella, qui est accompagnée par Raoul Chatigré. Soudain Disciple sort en courant et en chemise nuit poursuivi par un robot qui essaye de l’attraper au lasso, et Léonard marchant calmement derrière. Le robot capture le fuyard et le ramène à l’étage dans la salle de bains. Léonard le force à se déshabiller, avec un coup de tromblon bien placé, et à entrer dans la baignoire. Il le fait tester sa nouvelle invention : la première douche avec distributeur de gel incorporé, et il lui montre un trou au centre du pommeau, qui diffuse automatiquement un gel senteur Limoncello quand on se douche.



Tenu de soirée, une page. Léonard est en habit de soirée, Mathurine descend l’escalier elle aussi en robe de soirée. Basile intervient et leur demande où ils vont. Le maître répond qu’ils vont au théâtre, pour un concert gratuit de ce groupe de gigue and roll à la mode Machiculu, justement le groupe préféré de Basile. Léonard répond qu’il lui aurait bien offert une place, mais que ce serait oublier un peu vite que ce soir le disciple doit tester sa dernière invention… et celui-ci retourne auprès de Mozza. Bon sang mais c’est bien dur, deux pages. Léonard poursuit son disciple, armé d’une sorte de harpon muni d’un petit bidon. Après l’avoir raté de peu, il se dit qu’en définitive, peut-être que Basile a raison : un tel instrument n’est pas le mieux indiqué pour prélever seulement quarante millilitres de sang. Finalement, il fait allonger Basile et prépare sa seringue, tout en expliquant que le disciple va être le premier être vivant de l’histoire de l’humanité sur lequel vont être pratiquées des analyses de sang et d’urine. L’analyse de son sang va livrer de précieuses informations sur son état de santé. VR, VGM, CCMH, sans oublier bien évidemment, le TGMH…


Le lecteur ne peut que souhaiter une longue vie à ce tandem de créateurs sur cette série, pour leur positionnement, leur verve et leur humour. Pour ce tome, ils ont choisi de commencer par un gag en deux pages, basé sur un mécanisme comique que certains ont pu trouver sujet à caution. Dans cette dynamique maître-disciple, il est établi dès le début que le premier maltraite le second, à un degré physique pouvant être vu comme relevant d’un sadisme au dernier degré, et d’une exploitation qui confine à l’esclavagisme. Cette façon de considérer les choses prend au premier degré une situation conçue comme étant exagérée jusqu’à l’absurde. Cela commence par le tromblon : il s’en suit une onomatopée BLAM en gros caractères, avec un effet d’explosion, des étoiles et des couleurs vives. La tête de Basile s’en trouve entièrement noircie, ainsi que ses épaules, ces deux zones étant perforées de trous creusés par les balles. L’impact du coup de marteau fait rentrer la tête du personnage dans son torse sous ses épaules. La force destructive de la dynamite est tout aussi graphique. Au vu des mutilations corporelles, il est évident que Basile décède à chaque fois… or il a retrouvé son intégrité physique dès la case suivante, ou celle d’après. Il en devient impossible de prendre ces actes violents, voire ultra-violents au premier degré. Le lecteur les perçoit comme la réaction d’un individu infantile qui n’a pas appris à gérer ses émotions, qui impose sa volonté par la violence à un individu qui le sert, dont il se sert, sans le rémunérer. Comme une condamnation du comportement de Léonard.



Comme dans chaque album, le lecteur est sensible à l’attention aux détails portés par les deux créateurs. Tout commence avec les titres qui constituent un jeu de mots à chaque fois : Check en blanc, Des bulles débiles, Tenu de soirée, Bon sang mais c’est bien dur, Tarte Vador, Coquin de sport, Basile te plaît, Végâneries, Ça a foiré, etc. Il retrouve également les spécificités graphiques de la série, ce qui tombe sous le sens puisqu’il s’agit du même dessinateur. Il guette avec gourmandise les interventions des petits personnages. Yorik est bien sur la commode dès la deuxième planche, en observateur silencieux et immobile. Dans la troisième planche, Raoul Chatigré sort de la maison pour s’enquérir si le colis apporté contient le tapis de yoga qu’il a commandé. Dans le gag Tenu de soirée, Bernadette demande le nom de la dernière invention de Léonard, et c’est Raoul qui lui donne. Dans Tarte Vador, le chat explique au lecteur comment calculer l’âge réel d’un chat… puis d’un mathématicien. Il se fait littéralement marcher dessus dans le septième gag. Etc. Et puis comme d’habitude, chaque gag se termine par une petite image de Raoul dans la gouttière après la dernière case, en train de se livrer à une facétie différente à chaque fois. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur apporte toujours un grand soin aux onomatopées pour les rendre visuellement les plus percutantes possibles.


Du point de vue visuel, le lecteur retrouve les images attendues comme les blessures démesurées, la grogne et la paresse de disciple, l’entrain et le contentement de soi de Léonard, le plaisir simple de l’enfance pour Mozza, le sérieux de Mathurine qui impose le respect dû à ses qualités de ménagère, et l’inexpressivité du crâne. Au fur et à mesure de ces nouveaux gags, il éprouve le contentement de revoir les autres éléments visuels récurrents comme les solides portes en bois, le lit de Disciple, les outils et l’atelier du génie, le tromblon, la dame Jeanne avec son panier en osier dans la cuisine, la rue principale de la petite commune de Vinci en Toscane, et la Léonardo-mobile avec sa tourelle de château fort, le cercle creusé dans le sol par Léonard tournant en rond lors d’une réflexion intense. Il découvre de nombreuses nouveautés comme la pélerine du facteur, Mozza en train de jouer aux Kapla, un requin de belle taille, les différentes animations de la fête foraine de Vinci, un nouveau modèle de robot pour faire le service à table, etc. Il remarque également des cases mémorables : Disciple montrant ses fesses, le même se vidant de son sang avec ce liquide rouge inondant le sol de la cave sur une hauteur de plusieurs centimètres (une vision horrifique), Léonard offrant un gâteau d’anniversaire au lit à Basile, les différentes charcuteries pendues au crochet dans la cuisine, un aveugle utilisant Basile comme un marteau, les frères Anastasio & Atanasio Schippatore (vus la dernière fois dans l’album [[ASIN:2803679566 Léonard - Tome 53 – Un amour de génie]], 2022) menaçant la petite maisonnée du maître qui continue à manger comme si de rien n’était, la jolie voisine Gigliola, etc.



Passée l’histoire introductive, le lecteur retrouve le principe des inventions anachroniques anticipées par la grâce du génie de Léonard. D’ailleurs cette introduction contient en fait l’invention de la check-list. Il voit ainsi le premier distributeur automatique de savon pour douche, la première séance de babysitting, et des inventions hétéroclites telles que l’analyse de sang, les bougies d’anniversaire comestibles, la pêche au gros, le petit mot magique, le véganisme, l’amour transgénérationnel, etc. Les auteurs en mettent à profit le potentiel comique, que ce soit une invention farfelue, l’occasion pour le disciple de se faire mal ou de comprendre de travers une consigne, sans oublier sa capacité à tout transformer en une catastrophe. S’il est familier des œuvres du scénariste, le lecteur détecte facilement sa fibre humaniste, et une touche de misanthropie discrète à une ou deux occasions. L’intrusion des frères Schippatore dans la demeure de l’inventeur conduit ce dernier à accéder à leur demande et à inventer la clé à percussion, leur permettant ainsi de cambrioler toutes les maisons. Basile s’étonne que Léonard ne craigne pas un mésusage de cet outil par les deux cambrioleurs, ce à quoi le génie lui demande : Depuis quand un inventeur est-il responsable de l’usage que l’on fait de son invention ? Il continue en indiquant qu’il doit mettre au point sa dernière invention : le napalm ! Zidrou se livre également à une critique en règle de la destruction environnementale induite par l’aménagement de la Silicon Valley, de l’amour transgénérationnel quand l’écart d’âge est trop important, et, plus inattendu, du véganisme, ou plutôt de sa forme la plus extrême.


Un nouvel album de Léonard par Turk & Zidrou est toujours une fête, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Le dessinateur impressionne par la vivacité de ses dessins, par leur capacité comique, par la justesse des exagérations, et par le soin apporté aux détails (Raoul & Bernadette). Les gags fonctionnent bien, que ce soit la violence absurde, les inventions anachroniques, la maladresse du disciple, les critiques discrètes sur la folie de la société. Revigorant.



lundi 7 avril 2025

Clifton T24 Le dernier des Clifton

Comme dit le dicton : Enterrement sans parapluie, adieu le paradis.


Ce tome contient une histoire complète, et fait suite à Clifton - Tome 23 - Just Married (2017) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Zidrou (Benoit Drousie) pour le scénario, par Turk (Philippe Liégeois) pour les dessins, et par Kaël pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Ce duo de créateurs avaient repris la série avec Clifton - Tome 22 - Clifton et les gauchers contrariés (2016).


N’en déplaise à certains illuminés du M.I.L.K. (Mouvement pour l’Indépendance et la Liberté du Kérundi), le Kérundi constitue, sans nul doute, l’un des joyaux de la couronne britannique. Sa capitale Guinnesstown, son plat national le zèbre bouilli à la menthe. Le lac George VI, ses deux volcans éteints, Elizabeth I et Elizabeth II… Tout atteste que ce beau pays fut, jusqu’à il y a peu, possession britannique. Preuve ultime si besoin en était, au Kérundi, on roule à gauche. Même au milieu de la savane ! Lord Dany Buffalo Cunningham Clifton, surnommé Lord Gun-Gun, conduit une grosse Jeep dans la savane, avec Marie-France à ses côtés. Cette dernière se pâme en lui disant qu’elle n’aurait jamais pensé avoir un jour le troublant privilège de partir en safari avec la plus fine gâchette de toute l’Afrique orientale. Elle demande au conducteur si Lord Gun-Gun est son véritable nom. Il répond que c’est le surnom que les indigènes kérundais lui ont un jour donné, surnom que corroborèrent moult jolies Kérundaises. Il ajoute qu’en réalité, il est issu d’une longue lignée de fidèles serviteurs de la couronne d’Angleterre : les Clifton ! il s’interrompt et s’arrête car il a aperçu au loin le dernier éléphant afro-asiatique vivant ! Comme elle peut le constater, ce pachyderme représente la particularité de posséder une oreille énorme comme les éléphants d’Afrique et une autre de taille plus réduite, comme leurs congénères d’Asie. À elle l’honneur d’être la première à abattre le dernier des Elepha Laxodonta maximus ! En contrepartie, il lui demande d’accepter de lui révéler enfin son petit nom. Elle prend le fusil, et l’abat, lui.



Comme toute cité de la bonne vieille Angleterre, Puddington n’est jamais aussi souriante que sous les pluies persistantes des mois de mai, juin, juillet, août et plus si affinités… Dans un charmant cottage, Edward Fergus Gordon Horatio Clifton est en train de prendre une douche. Soudain, alors qu’il est encore couvert de shampoing et de savon, l’eau s’arrête de couler. Il peste : un manque d’eau dans ce pays où il pleut 365 jours par an ! Excepté les années bissextiles. Il a compris : il ne lui reste plus qu’à aller se rincer sous la pluie pour… Ses réflexions sont interrompues par la sonnette. Il descend et ouvre la porte : deux individus en ciré sortent chacun un pistolet muni d’un silencieux, et ils lui tirent dessus à bout portant. Clifton s’écroule à terre, pendant alors que le tueur énonce : Et un Clifton de moins, un ! Pendant ce temps-là, Harold Wilberforce porte les paquets achetés par Miss Partridge.


Troisième album de Clifton réalisé par Turk & Zidrou : la promesse du respect de l’esprit de la série, de dessins impeccables et d’un scénario bien troussé, amusant et taquin. En effet, les auteurs jouent avec les éléments de culture britannique et différentes formes d’humour. Le Colonel Harold Wilberforce Clifton a été créé en 1959 par Raymond Macherot dans Le journal de Tintin. Il a été repris par la suite par le tandem Bob de Groot & Turk au début des années 1960, puis par Bédu & De Groot, puis par Bédu tout seul, ensuite par Azara & Greg le temps d’un album, par Rodrigue & De Groot. Ses aventures ont été publiées régulièrement depuis, avec une interruption du 1995 à 2003, et une autre de 2008 à 2016, et enfin entre 2017 et 2024.Le titre du présent album semble annoncer qu’il pourrait s’agir du dernier de la série. Le lecteur peut donc entamer l’ouvrage dans un état d’esprit ludique, à l’aguet des remarques dénotant une culture britannique : le fait de conduire à gauche (représenté dans les cases, et mentionné par Ramalino), les commentaires sur la nourriture (la Guinness, le zèbre bouilli à la menthe, etc.), les charmants cottages de Puddington, le thé Earl Grey, le fauteuil Chesterfield de Clifton, une enseigne Dinky Toys, le tablier à l’effigie de Paul McCartney, etc. Il relève également une référence au Brexit, et plusieurs constats par des personnages arrivant à la conclusion que : S’il y a bien une chose dans leur pays qui est mauvaise santé, c’est la santé publique (NHS, National Health Service).



Les auteurs reprennent d’autres constituants classiques de la série. La représentation de modèles de voitures choisis avec goût : la MG de Clifton, la Land Rover au Kérundi, le modèle réglementaire de l’ambulance, un double-decker, une Mini Cooper, la Facel Vega de Ramalino (une marque française bien sûr), un char anglais, etc. En voyant ces modèles, le lecteur se fait la réflexion qu’ils datent de quelques décennies, et pourtant Alice Pamela Partridge mentionne qu’elle a voté en faveur du Brexit. D’ailleurs, en y repensant, nul téléphone portable à l’horizon, et un vieux modèle de téléphone fixe en bakélite se trouve encore sur le bureau du notaire Teardrops. Ainsi les phylactères distillent deux ou trois références contemporaines, alors que les images montrent une époque qui correspondrait plus à celle de la création du personnage, les écrans brillant par leur absence. Les auteurs enfoncent le clou lorsque Clifton découvre un magasin particulier en s’exclamant : Un magasin de vinyles en plein XXIe siècle ?!! En outre, l’habitué note le retour de personnages intermittents de la série : le capitaine John Haig et le sergent Strawberry.


Autre ingrédient majeur de la série : l’humour. Celui se présente sous plusieurs formes. Il peut s’agir d’un humour visuel : l’éléphant afro-asiatique avec des oreilles dissymétriques, les mimiques de Clifton vexé qu’on le voit les bras chargés de paquets en train faire les courses, Miss Partridge s’exclamant que le père de Clifton s’est servi de la serviette bleue pour les mains pour se sécher le corps alors qu’elle se trouve devant son cadavre, le jingle des cigarettes Malbobo en lieu et place de la sirène de l’ambulance parce que c’est leur sponsor, le nombre de patients dans la salle d’attente des urgences (dont un avec un couteau planté dans le dos) et la mention du temps d’attente, la case dans laquelle un jeune homme s’exclame qu’il est papa alors que Clifton s’apprête à sortir de la même en venant d’apprendre que le sien est décédé, Clifton qui se rend en robe de chambre chez le notaire et Miss Partridge en tablier avec sa cocotte-minute dans les bras, etc. À une ou deux occasions, le lecteur adulte s’interroge sur une circonstance très curieuse, par exemple quand Miss Partridge allume une pipe pour Clifton, après plusieurs réflexions d’autres personnages les prenant pour un couple. Ou encore Lord Gun-Gun parlant de celui avec la grosse trompe.



Voici donc le colonel Harold Wilberforce Clifton impliqué dans une nouvelle aventure sans avoir rien demandé. Son ennemi François-Louis Ramalino, alias Napoléon XI, a trouvé par hasard un document qui pourrait lui permettre d’imposer la nationalité française au village de Puddington et à ses habitants. Un sourire de contentement apparaît sur le visage du lecteur, dès la première planche. Turk a conservé toute son savoir-faire et reste impliqué comme au premier jour dans ses dessins. En neuf cases, le lecteur a pu voir un adolescent peindre un slogan politique sur le mur blanc de l’enceinte du gouvernement (une image faisant écho à de vraies révoltes) alors que le commentaire se fait sarcastique sur l’ex-empire britannique, puis l’urbanisme moderne d’une artère de la ville, le lac de la case suivante contrastant fortement, la circulation automobile avec des informations visuelles variées (une charrette tirée par un cheval, une voiture avec un zèbre mort sur le toit – certainement pour le faire bouillir à la menthe- , une Mini avec l’Union Jack sur le toit, la conduite à gauche, et enfin une bande montrant Lord Dany Buffalo Cunningham Cifton (Lord Gun-Gun, avec son casque colonial). La narration visuelle constitue un régal dans toutes ses composantes. L’art du détail : la publicité pour la Guinness en page neuf (pour la force) et le nom du pub (The dark side of the moon), les bagues de cigare qui tombent à terre lors d’un geste brusque de Clifton vitolphiliste émérite, les médailles disposées sur le coussin posé sur le cercueil du général Clifton, la statue dédiée à Mac Herot (pour Raymond Macherot, créateur du personnage), etc. La touche humoristique sur les personnages : les gros nez bien sûr, les stéréotypes comme la moustache de Clifton, la morphologie confortable de Miss Partridge, l’usage bien dosé de la pantomime, etc. Les scènes d’action dégagent une sensation de vitesse et de soudaineté : l’assassinat à bout portant du général Clifton, les coups de volant brusques lorsque l’ambulance se fraye un passage dans une zone piétonne, la course-poursuite entre la MG et la Facel Vega (sans oublier ce maudit Français qui roule à droite par inadvertance ou intentionnellement).


Il est fort probable que le lecteur attiré par cet album le soit en toute connaissance de cause, en amateur de la série, du dessinateur ou du scénariste. Il y trouve ce qu’il vient chercher : la narration visuelle toujours roborative de Turk, un délice mariant le sens du détail, la consistance de cases, le sens mouvement, l’humour visuel aussi bien du comportement des personnages que des situations. Zidrou continue de mettre en œuvre les caractéristiques initiales de la série (chauvinisme anglais, goût des années 1960, humour bon enfant, avec quelques sous-entendus pour les adultes), pour un récit tout public, un divertissement rythmé, sans arrière-pensée.



lundi 24 mars 2025

Léonard T55 Génie circus

Faire rire les gens, c’est le plus beau des métiers !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 54 - Debout, génie ! (2023), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de se priver. Sa première édition date de 2024. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient quatorze gags d'une à six pages, et douze pages pour l’histoire donnant son titre à l’album. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella.


Pigeon vole ! Un groupe de parole se tient dans la magnifique résidence des Addicts Anonymes. Un rat de laboratoire en train de fumer quatre cigarettes à la fois explique qu’il ne peut plus voir un labyrinthe, pas même en gravure. C’est au tour du monstre de Frankenstein de prendre la parole : il explique qu’il a toujours donné le meilleur de lui-même, mais là, il ne sait pas pourquoi, il a perdu la petite étincelle, la flamme sacrée. Le singe s’exprime à son tour : jusqu’ici, il acceptait toutes leurs fichues expérimentations sans faire de grimace, cependant ces derniers mois, un doute horrible s’est immiscé en lui… Il se demande si en définitive toutes ces expérimentations animales étaient dégradantes pour l’être humain. L’animatrice donne la parole à monsieur Landouye. Basile confesse qu’avant il servait la science et c’était sa joie. Il se faisait tirer du lit dès potron-minet. Il n’irait pas jusqu’à dire avec plaisir, mais avec rivée en lui la conviction d’être utile. Il prenait les décharges de tromblon en pleine poire avec stoïcisme. Pour ne pas dire avec ferveur. Même chose pour les coups d’enclume ou de marteau sur le crâne : il encaissait avec le sourire, édenté mais avec le sourire tout de même. Chaque fracture ouverte, chaque brûlure au troisième degré, chaque commotion cérébrale, était une brique – modeste, certes ! – qu’il apportait au service de la science. Las ! Ces derniers temps ce n’est plus pareil : son corps encaisse mais le cœur n’y est plus ! Or, si ce n’est plus sa joie, à quoi bon encore servir la science ? L’animatrice leur propose de passer dans la pièce d’à côté où ils découvrent un mannequin sommaire vêtu d’une longue robe violette, d’une fausse barbe blanche et d’un galurin rond.



Au poil. Léonard entre en courant dans la grande pièce où Basile se repose, la tête appuyée sur le manche à balai. Le génie lui montre sa barbe, très fier, en expliquant qu’il l’a mis au point. Le disciple commence par prendre la mouche en s’assurant que ce n’est pas pour lui décocher un coup de n’importe-quoi-pourvu-que-ce-soit-contondant dans la tronche, au moins. Raoul Chatigré brise le quatrième mur et conseille au lecteur pour bien comprendre la crainte, ô combien justifiée de Basile, de lire les cinquante-quatre premiers albums. Léonard le rassure : absolument pas, croix de bois, croix de fer, s’il ment, il va en enfer. Comme le disciple ne discerne rien dans la barbe de son maître, ce dernier en tire une loupe. Basile s’exclame : Là, il voit un poil blond !


Toujours un énorme plaisir de retrouver ces personnages haut en couleurs, leur expressivité, le soin apporté aux environnements, et l’humour chaleureux. Le lecteur commence par remarquer que le format diffère un peu du tome précédent, avec un tiers d’histoires en moins (quatorze au lieu de vingt-et-une) et par la force des choses des histoires plus longues (entre deux et six pages, sauf pour la dernière). D’un autre côté, il retrouve les personnages qu’il aime, égaux à eux-mêmes. L’hyperactivité de Léonard reste à un haut niveau, épuisant par avance son disciple. Grâce à l‘expressivité des dessins, le lecteur peut voir l’inventeur enthousiaste en présentant le plan de sa nouvelle invention (forcément géniale), en train de bonimenter sans vergogne et avec entrain devant des villageois à qui il souhaite fourguer sa nouvelle lotion, courir en apportant sa dernière invention à Mathurine, hurler sur Basile le traditionnel DEBOUT DISCIPLE, tambouriner de grands coups sur un miroir en pied, sursauter au point que son chapeau saute au-dessus de sa tête, faire usage avec force d’un maillet qu’il abat sur le crâne de son assistant, dégainer son tromblon de sa barbe plus vite que son ombre (Ah non, il s’agit d’un autre personnage), tourner en rond au point de creuser un cercle dans le sol, beugler dans un portevoix pour attirer les badauds (et les menacer de son tromblon pour achever de les convaincre), etc. Une force de la nature rendu irrésistible par l’allant des dessins.



Comme à son habitude, Basile Landouye souffre littéralement le martyr en servant la science (et c’est sa joie). Pour de rire, le lecteur peut donc le voir s’estropier tout seul comme un grand en essayant de monter une échoppe (main bandée, œil au beurre noir, gros sparadrap sur la joue, grandes planches coincées dans son vêtement), suspendu la tête en bas par un robot dorloteur manquant cruellement de douceur, la tête complètement rentrée dans le corps suite à un coup de rouleau à pâtisserie, tassé sur lui-même en mesurant moins d’un mètre (suite à un deuxième coup de rouleau à pâtisserie manié avec libéralité par Mathurine), le haut du corps carbonisé et perforé de partout suite à un coup de tromblon (de Léonard bien sûr), avec une bosse de la hauteur de sa tête au sommet de son crâne, aplati par la chute d’un poteau d’une dizaine de mètres, coupé en deux par une scie circulaire (il n’a pas fait exprès), incrusté dans le sol après une chute du câble de funambule, projeté dans le sol par un canon, etc. La force comique des dessins tient à l’écart toute forme de violence sadique du fait de l’irréalité de chaque situation. À chaque fois, les mimiques du disciple s’avèrent impayables. Le pragmatisme de Mathurine ramène chaque situation dans de plus justes proportions, et le lecteur envie Mozzarella de bénéficier de l’attention et de l’affection d’une personne normale et sympathique. Le dessinateur insuffle la vitalité particulière aux enfants chez Mozzarella, pour un comportement normal, faisant encore plus ressortir l’hyperactivité de Léonard. Et bien sûr Raoul Chatigré conserve son rôle de pantomime en bas de chaque page de fin d’un gag. Il trouve également régulièrement sa place dans quelques cases de chaque gag ou presque, avec un langage corporel toujours aussi expressif. Il est encore plus à l’honneur dans cet album : il fournit la chute du gag intitulé C’est pas demain l’éveil (beau jeu de mots, soit dit en passant), il est évoqué le fait que techniquement parlant il n’est plus tout à fait un mâle depuis l’âge de quatre mois dans le gag Premier de corvée (autre joli jeu de mots), et il bénéficie d’un second rôle étoffé dans Faut pas poussy ! au cours duquel il indique qu’il est tombé dedans quand il était petit (une autre référence bédé).


Une autre source du plaisir de lecture dans cette bande dessinée se trouve dans l’attention portée aux détails par l’artiste, en particulier dans les décors. Le lecteur prend le temps d’apprécier ces éléments divers et variés : la belle demeure qui accueille les séances des Addicts Anonymes, le portrait de Sigmund Freud accroché au mur, le bouclier avec les armoiries dans la pièce à côté, le système d’articulation pour incliner la table de travail de Léonard, la bouteille avec son étui en osier par terre dans l’atelier du génie, le verre à dent avec sa brosse à dent sur la commode dans la chambre du Disciplus Simplex, la force visuelle des onomatopées et bruitages, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, les couvertures de la dizaine d’albums de la série fictive Léonard génie des tâches ménagères, le design de la voiture autonome, le motif du mandala colorié par Mozzarella, les différents costumes de Basile au cirque. Le plaisir de lecture est encore rehaussé par la fluidité de la narration visuelle. Il suffit de considérer ce gag en deux planches dans lequel Disciple fuit le plus loin possible de l’atelier de Léonard en traversant Venise, l’Italie, l’Inde jusqu’à la plus haute montagne qu’il puisse trouver pour échapper aux tests de la nouvelle invention (la greffe d’organes) avec juste une phrase dans la première case, et une autre dans la dernière.



La verve du scénariste apporte de nombreux gags, sans impression de répétition. Il respecte les caractéristiques de la série : les inventions farfelues allant jusqu’aux anachronismes (l’évocation des réseaux sociaux), le caractère pas facile de Léonard, le caractère soumis (mais pas toujours) du disciple, etc. Il puise son inspiration dans des thèmes aussi bien intemporels que d’actualité avec quelques anachronismes choisis : le dispositif du groupe de parole (avec des participants sortant de l’ordinaire), Léonard en bonimenteur prêt à tout promettre pour vendre sa camelote, la répartition des tâches ménagères (proposant même deux gags à la direction opposée, celui où Mathurine trouve du sens à sa vie dans l’accomplissement de ces tâches à un niveau expert, et celui où elle met les hommes de la maison au boulot), la greffe d’organes, la voiture autonome. Comme à son accoutumé, il met en œuvre un humour à base de différentes formes de comiques, de situation, de caractère, de mots, allant jusqu’à l’absurde avec deux gags jouant sur l’autonomie du reflet de Léonard dans le miroir.


Le lecteur reste bouche bée (avec un grand sourire) à la découverte de cet album. Les personnages ont conservé tout leur caractère dont les auteurs jouent avec dextérité pour en exprimer tout le potentiel comique. Léonard est plus inventif que jamais au grand dam de la santé de son disciple. La narration visuelle est d’une grande richesse aussi bien dans les détails que dans les pantomimes et la mise en scène impeccable. De l’humour tout public, drôle et rassérénant.



samedi 8 mars 2025

Léonard T54 Debout, génie !

C’est ça le génie, disciple : 1% d’inspiration, 99% de transpiration !


Ce tome fait suite à Léonard T53 Un amour de génie (2022), qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait idiot de se priver. Sa première édition date de 2023. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient vingt-et-un gags d'une à cinq pages. Il s’ouvre avec une présentation des principaux personnages : Léonard le génie, Basile le disciple, Raoul Chatigré, Bernadette, Yorick, Mathurine, en commençant par la petite dernière Mozzarella. La première édition a bénéficié d’une jaquette portant un autre titre : Léonard 77, Génies de 7 à 77 ans, à l’occasion des 77 ans des éditions du Lombard. Elle comprend un gag supplémentaire en deux pages dans son verso.


Génie opère, une page. Deux femmes toquent à la porte de l’atelier de Léonard. Elles se présentent : elles sont des inspectrices de la SPA, la Société Protectrice des Animaux. En son for intérieur le génie se dit qu’il le sait bien puisqu’il l’a inventée dans l’album 87 : Le génie et l’ingénue. Elles continuent avec véhémence : une plainte a été déposée contre lui, il paraît qu’il testerait des inventions sur des animaux vivants. Léonard s’en défend vivement : il n’a jamais eu recours à la vivisection, jamais ! Pour le prouver, il les invite à passer dans son laboratoire. Il leur demande de ne pas faire attention à son imbécile de disciple : Basile est en train de tester son nouveau modèle de chaise électrique écoresponsable fonctionnant aux énergies renouvelables que lui, Léonard, est en train de mettre au point. Après avoir regardé dans tous les recoins, les deux inspectrices de la SPA repartent satisfaites, pleinement rassurées.



Ravi au lit, quatre pages. Léonard arrive en hurlant dans la chambre de Basile pour le réveiller d’un coup, la porte ne résistant pas à cet élan. Il se trouve arrêté net en voyant son disciple déjà debout, dans sa chemise de nuit rose. Basile a le visage marqué par d’énormes cernes, il explique qu’il n’a pas fermé l’œil de la nuit afin d’ôter le plaisir sadique à Léonard, de le réveiller en sursaut. Le génie reformule pour être bien sûr : Basile n’a pas dormi de toute la nuit uniquement pour qu’il ne le réveille pas ? Du coup, il lui demande ce qu’il y a gagné… ce qui laisse le disciple sans voix. Léonard lui intime de l’accompagner pour tester la tronçonneuse volante qu’il est en train de mettre au point. Discrètement, Raoul Chatigré va se recoucher, car s’il n’a pas ses vingt heures de sommeil par jour, il n’est bon à rien. En fait, Léonard a mis au point un nouveau somnifère ; en entendant ça, Basile prend un tromblon dans la barbe de son maître et le décharge dans sa tête pour mieux ses réveiller. Cousu de fil bleu, trois pages. Léonard déboule dans la salle à manger avec une pile de pantalons pour Basile, Mozzarella, Mathurine et Raoul. Il vient d’inventer le Jean et il leur demande d’enfiler chacun le leur. Mathurine et Basile demandent s’ils doivent vraiment le faire devant des milliards de lecteurs… et de lectrices.


Quel plaisir ineffable que de retrouver le tyrannique génie, le souffre-douleur disciple, le chat et la souris, le crâne, la petite demoiselle dynamique et la maîtresse de maison, sous le crayon toujours aussi impeccable et soigné de Turk. Comme depuis le début de sa reprise de la série, Zidrou indique, ici dès le premier gag, que le ressort comique de la violence perpétrée à l’encontre du disciple reste de mise, quelle que soit l’interprétation orientée qui pourrait en être faite. Ainsi le lecteur allergique à cette violence utilisée à des fins comiques peut passer son chemin. Bien sûr, Basile Landouye se blesse gravement en servant à la science (et c’est sa joie), de sa mise en danger jusqu’à des blessures mortelles, et il est entendu que le degré d’exagération évite tout forme d’incompréhension, ce n’est pas un exemple à suivre. Avec un peu de recul, cette caractéristique peut apparaître outrée (et c’est sciemment fait pour) : dès le premier gag, le pauvre homme est carbonisé sur une chaise électrique écoresponsable fonctionnant aux énergies renouvelables. Dans la seconde histoire, il se sert lui-même du tromblon de Léonard pour se faire griller et trouer la tête. La mise en images suscite deux réactions chez le lecteur : de l’amusement devant l’air déconfit du disciple et l’état dans lequel il se trouve, sans compter sa tête carbonisée et trouée comme une passoire, et une empathie pour ce disciple toujours (Euh, non… souvent) prêt à rendre service, se dévouant corps et âme.



L’art consommé de l’expressivité des personnages et la direction d’acteurs de Turk font mouche à chaque fois. Le lecteur se sent impliqué, touché, ému par leurs réactions. Les sourires béats de Basile, ses phases de léthargie, et ses phases d’hyperactivité, son air benêt, sa contrariété quand il trinque pour les facéties de Mozzarella, sa consternation, son air imbu de lui-même (un festival à l’occasion de l’invention du football féminin), et même parfois son admiration pour le génie de son maître. Léonard impressionne à chaque fois par son air d’autorité, son assurance, et son inébranlable confiance en lui. Une silhouette comique : sa grande robe violette, sa longue barbe qui lui descend jusqu’aux pieds, et se chaussures informes, sans oublier son galurin et son gros nez. Le lecteur ressent cette forme d’admiration envers lui, et de respect instinctif, tout en voyant bien ses traits de caractère moins agréable : son impulsivité, sa mesquinerie, son hyperactivité, son exigence, son absence d’empathie et son inflexibilité se manifestant par des accès de colère contre son disciple. Dans le même temps, le lecteur ressent une forte empathie envers lui, du fait de l’expressivité de son visage qui donne l’impression de l’absence de filtre, comme chez un enfant. Par petites touches, la direction d’acteur étoffe également Mathurine Montorchon de la Serpillière, pourtant une carricature basique de la femme d’intérieure, bonne à tout faire. Par sa gestuelle et ses moments de désaccords, elle devient une professionnelle compétente imposante dans son maillot de foot, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds par le petit tyran que peut être Léonard, qui sait pointer du doigt les enfantillages de Basile, et qui prend soin de la petite Mozzarella. Cette dernière apparaît pleine de vie et enjouée, courant partout, parfois difficile à contenir (décidément, il y a une épidémie d’hyperactivité).


Les inventions et les gags de ce recueil se suivent sans thématique précise. En revanche, le scénariste joue avec cette idée d’album numéroté 77 à l’occasion de l’anniversaire des éditions du Lombard. Comme il est de coutume, il fait référence à des inventions que Léonard a déjà inventées dans des albums précédents… et dans des albums à venir dans le futur, portant un numéro après cinquante-quatre. Par exemple : le fromage à tartiner (lire l’album 67 Génie sans bouillir), le distributeur de pizzas (lire l’album 61 Les génies se cachent pour mourir), le métro aérien (lire l’album 70 Le génie et l’ingénue). Sur la quatrième de couverture de la jaquette, le lecteur peut également découvrir la liste de tous les albums de la série, avec le titre des albums 55 à 77. Il apprécie le souci du détail du scénariste, car le titre de l’album 55 est conforme à celui-ci paru un an plus tard. Sur les vingt-et-uns gags, une peu plus de la moitié comprend une invention, celles-ci vont du jean au football féminin, en passant par un sérum de super-soldat, les devoirs à la maison, la numérologie (avec un jugement de valeur qui ne laisse pas la place au doute sur son efficacité comme outil de manipulation d’autrui), le futon, jusqu’au smartphone (bien pratique pour occuper une enfant hyperactive). Zidrou a également conservé la tradition du jeu de mots dans le titre des histoires comme : Génie opère, Ravi au lit, Roupille de sansonnet, Garçon l’addiction, ou encore Les robots tiquent. Le dessinateur marque chaque fin de gag par un instantané de Raoul Chatigré se livrant à une activité. Ce soin apporté à chaque détail en dit long sur l’investissement de ces deux créateurs dans chaque histoire, chaque planche.



L’humour s’avère prendre de multiples formes tout au long de l’album. Outre le comique de caractère des personnages, le comique de geste, le comique de jeu d’acteur, le lecteur sent son visage s’éclairer de sourires grâce au comique de situation : Basile faisant observer à Léonard que l’invention du sérum GetupStandup (merci James Brown, 1933-2006) est un errement d’un simple regard, un chat mimant des personnages pour le bénéfice d’une souris et d’un crâne, Léonard cherchant son disciple sous l’arrière-train d’un ours en pleine sieste, un gang de quatre robots disparates se hâtant dans l’escalier pour aller réveiller Basile en sursaut, Léonard participant à un groupe de parole d’individus en proie à une addiction, Basile se faisant massacrer lors d’un match de football féminin. Comme à son habitude, Turk manie le comique de l’absurde visuel avec verve et talent. La tête détruite de Basile par des coups de tromblon, jusqu’à ce qu’il ne reste plus deux yeux au bout de leur nerf optique, les onomatopées, les facéties de Raoul Chatigré en arrière-plan, le lit de Basile animé d’une vie propre, la tête de Basile après avoir été pressée dans un gaufrier, Léonard tournant en rond jusqu’à creuser un cercle profond de plus d’un mètre dans le sol de son laboratoire, Basile ne mesurant plus que quatre-vingt centimètres après un violent coup de queue de billard sur le crâne asséné par Léonard, etc. Ces exagérations fonctionnent d’autant mieux que le dessinateur reste toujours très minutieux pour décrire et placer les éléments et les accessoires du quotidien en les représentant dans les décors.


Un album de Léonard constitue une gourmandise débordant de saveurs, d’inventivité, d’attention à chaque détail. Cet album est le huitième réalisé par Turk & Zidrou : une nouvelle réussite, que ce soit pour l’expressivité des personnages, le comportement pas toujours mature des uns et des autres, les inventions anachroniques, les jeux de mots, la bonne humeur et la bienveillance (sauf pour l’intégrité physique du disciple). Un humour généreux et chaleureux.



jeudi 9 mars 2023

Léonard T53 Un amour de génie

Pff ! Quelle tirade ! À croire que le scénariste de cette BD est payé à la ligne !


Ce tome fait suite à Léonard - Tome 52 - Vacances de Génie (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient seize gags d'une à huit pages. La première édition date de 2022.


Un amour de génie, huit pages. Nuit. L’enseigne lumineuse s’allume dans la chambre avec les mots : Debout Disciple ! Nuit. L’enseigne se rallume, et Basile se réveille à demi, en ouvrant les yeux. Nuit. L’enseigne s’allume pour la troisième fois : Basile est réveillé, Raoul également. Le premier parle tout haut indiquant au maître qu’il pense avoir capté le message subliminal que Léonard essaye de lui adresser. Ce dernier arrête de jouer avec le boîtier marche/arrêt et révèle pleinement sa présence. Le disciple s’habille et suppose qu’il va devoir, un album de plus, servir la science et prétendre que c’est sa joie. Léonard le reprend : pas la science, mais l’amour. Basile se méprend et croît à une déclaration pour lui. Il répond qu’il avait entendu circuler certaines rumeurs dans leur ville de Vinci mais qu’il n’y avait pas porté crédit. Après tout que lui importent les affinités sentimentales de Léonard ? Ils sont au début du seizième siècle, que diable ! Il faut savoir faire fi de tous ces préjugés. Hélas, comme Léonard le sait, le cœur de Basil est déjà pris : elle s’appelle Euphalie et un jour quand il aura enfin économisé assez d’argent sur le salaire que le génie ne lui paye jamais, il pourra demander sa main à son père. Léonard a sorti son tromblon de sa barbe et il ouvre le feu sur le disciple dans un grand BLAM ! Il rectifie le raisonnement erroné de son disciple : il n’est pas amoureux de lui, cet abruti des Abruzzes. Il est amoureux de la belle, de la sensuelle de la, ô combien spirituelle, de la merveilleuse, de la gracieuse, de la lumineuse, de l’unique, de l’inimitable, de la virevoltante, de la gargaglubsante Giovanna !



Ça balance pas mal à Vinci, une page. Mozza regarde par la fenêtre, avec Raoul Chatigré à ses côtés : la pluie tombe depuis quinze jours sans discontinuer. Léonard entre dans la pièce en lui proposant de venir voir ce qu’il a inventé tout spécialement pour elle, sa petite varlope d’amour. – Jeune fille au père, trois pages. Dans une salle de classe de l’école, une jeune fille se tient sur l’estrade, avec la maîtresse debout sur sa droite, et son père en train de découper des côtelettes avec un tranchoir. Elle le présente en indiquant que son papa est boucher et que sa chipolata est la meilleure du monde. C’est au tour d’un garçon de monter sur l’estrade avec son père et de le présenter : son papa est maire de Vinci. Un autre élève dans la classe demande s’il peut faire sauter les contraventions. Une petite fille monte et présente son père pompier, puis un garçon dont le père est carabinieri. C’est enfin au tour de Mozza de monter sur l’estrade et de présenter son père, profession Génie.


Déjà le septième album écrit par Zidrou qui a pris la succession de Bob de Groot avec l‘album quarante-sept en 2016, permettant à Turk de continuer à enchanter les rétines des lecteurs avec ses dessins plein d’entrain, son incroyable attention aux détails attestant d’une application sans faille, d’un véritable amour pour ses personnages. Pour le présent album, le scénariste a opté pour le développement d’un thème, l’amour, au travers d’une bonne moitié des gags de l’album, ce qui lui donne une unité particulière, et qui suscite chez le lecteur l’interrogation inconsciente de savoir si le gag qu’il lit comporte une dimension amoureuse. Bien évidemment, cet album, comme tous les autres de la série, reste tout public. Pour autant, le lecteur adulte sourit en constatant que Zidrou parvient à se montrer provocateur, à s’aventurer au-delà du politiquement correct, tout en conservant les caractéristiques d’une lecture pour tous. Dans la première histoire, Léonard apprend que son amour de jeunesse, Giovanna, vient de devenir veuve : c’est une occasion inespérée de la courtiser. Le lecteur fait connaissance avec une femme aux cheveux blancs, à la silhouette élancée mise en valeur par sa robe de deuil noire. Il se retrouve pris au dépourvu quand elle déclare qu’à présent qu’elle est veuve, riche et plutôt avenante encore, elle n’a aucune intention de se remettre sous la coupe d’un homme et qu’elle a un faible pour les hommes plus jeunes. La tête que fait Léonard en entendant ça, n’a pas de prix.



Zidrou se montre tout autant facétieux lorsque Léonard invente le principe de rendez-vous en aveugle (blind date) pour Mathurine Montorchon de la Serpillière. Cette dernière, toujours aussi accorte et bien portante, saute sur l’occasion d’une manière très personnelle, et le lecteur ne peut que sourire en voyant l’énergie qu’elle met à participer à cette forme de speed-dating. Dans le gag intitulé Vol de nuit en cinq pages, la vie sentimentale de Mathurine se retrouve à nouveau à l’honneur, d’une autre manière. Alors qu’elle rentre dans l’atelier de Léonard pour faire le ménage du matin, elle se rend compte qu’Anastasio Schippatore se trouve dans la place et elle ne lui prête aucune attention, ce qui prend le cambrioleur au dépourvu. Il s’adresse à elle pour lui demander si elle n’appelle pas au secours, si elle ne craint pas que son frère Atanasio et lui ne lui fassent subir les pires outrages. Elle le toise d’un drôle d’air, sa posture montrant bien son assurance, et reprend derechef son ménage avec énergie, tout en lui demandant s’il a fini de se caresser les testostérones dans le sens du poil. Le dessinateur sait insuffler du caractère dans son visage et son langage corporel, Mathurine devenant ainsi bien plus qu’un simple personnage secondaire à usage comique. Sur la page suivante, Anastasio lui parle de batifolage. Mathurine sort son dictionnaire qu’elle consulte pendant quatre cases, le lecteur fondant complètement devant ses petites mimiques.


Bien évidemment, les auteurs utilisent tous les ingrédients qui font l’identité de cette série. Les dessins sont toujours aussi agréables à lire : la rondeur des personnages, leur visage avec un gros nez et des expressions un peu exagérées pour les rendre plus expressifs, leur caractère foncièrement gentil. Dès la deuxième page, ils rappellent que la violence à des fins comiques a bien conservé sa place : une énorme onomatopée BLAM, le buste du disciple calciné et troué comme une passoire par la grenaille du tromblon de son maître, deux autres BLAM dans la page suivante, aggravant encore l’état du disciple. Il y a même un gag en une page intitulé Tout feu, tout BLAM, consacré à l’essayage de tromblon pour déterminer celui dont l’effet est le plus destructif ou le plus trouant. L’exagération est telle que le lecteur ne peut y voir qu’une volonté humoristique, déconnectée de toute réalité de blessure. Turk & Zidrou poussent le bouchon encore plus loin avec le gag en une page intitulé Où t’es outil ? : Léonard entre dans la chambre de Basile pour récupérer ses outils encore fichés dans son corps, l’enclume bien sûr, une paire de tenaille, un marteau et même un tournevis logé dans une de ses oreilles.



Après toutes ces aventures, le lecteur reste béat d’admiration devant l’inventivité des auteurs. Ils vont chercher des inventions dans le monde moderne : une carte bancaire, du mercurochrome, un souffleur pour feuilles, la chirurgie esthétique, l’enseigne lumineuse. Ils n’hésitent pas à en améliorer quelques-unes dans le registre de l’Anticipation, comme un barbier robot ou le mouvement perpétuel pour un rockingchair. Comme à son habitude, Turk intègre ces merveilles technologiques facétieuses, avec une évidence extraordinaire, comme si elles avaient réellement pu être fabriquées par Léonard avec les outils dont il dispose. Parmi les ingrédients attendus, Bernadette, Raoul Chatigré et Yorick occupent une place de choix, et ils sont bien au rendez-vous : la première essayant d’échapper aux inventions qui tournent mal, le deuxième réveillé brutalement alors qu’il dort sur le lit de Basile et figurant en bas de la dernière page de chaque gag, le dernier en tant que spectateur immobile souvent malmené et flanqué à terre, à l’envers. Comme à son habitude, Turk ne ménage pas sa peine pour représenter les environnements : les meubles et accessoires dans la chambre de disciple, les trucs et les machins (sans oublier les outils et les inventions abandonnées) dans l’atelier de Léonard, et les différents lieux comme le jardin du père de Giovanna, les rues de Vinci, la salle de classe et la cour de récréation de l’école de Mozza, l’échoppe du marchand de tromblons, la cuisine de Mathurine, le puits sur la place de Vinci. 


Les deux créateurs ne donnent jamais l’impression de ronronner ou de se reposer sur leurs lauriers, ils continuent d’imaginer de nouvelles situations, de nouvelles dynamiques d’intrigue Cela commence avec l’introduction de Giovanna, et au cours de cette histoire, c’est Léonard qui se retrouve dans une fâcheuse posture, puisqu’il est enfourné dans le four à pain du père de Giovanna, quelle humiliation, douloureuse qui plus est. Basile bénéficie d’une intervention de chirurgie esthétique au cours de laquelle son visage est refait de manière exhaustive et drastique. Bernadette, en intervieweuse, et Raoul, en caméraman, effectuent un reportage sur le reflet de Léonard qui habite le miroir en pied. Léonard trouve quelqu’un d’autre que Basile dans le lit de celui-ci. Les surprises abondent, attestant du plaisir des auteurs, pulvérisant tout risque de répétition.


Ce cinquante-troisième album de la série Léonard s’avère être une grande cuvée : Turk continue d’enchanter par la vivacité de ses personnages, et par le soin porté aux décors et aux accessoires, Zidrou se montre inventif dans les gags, les situations, la façon de filer légèrement le thème de l’amour dans une partie des gags de ce tome. Le lecteur arbore un sourire de la première à la dernière page, charmé de l’élégance avec laquelle les auteurs savent se montrer incorrects, malicieux, facétieux, rasséréné par l’affection qu’ils portent à leurs personnages.