Comme l’a dit Einstein, l’énergie ne meurt jamais…
Ce tome fait suite à Champignac - Tome 3 - Quelques atomes de carbone (2023) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre la relation entre les deux personnages principaux. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Etien pour les dessins, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d'Etien avec l'assistance de Céline Olive pour les aplats de couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.
À l’université de Princeton, dans le New Jersey aux États-Unis, en septembre 1943, Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac se promène dans les allées, accompagné de Blair MacKenzie. Elle lui fait observer que le Pacôme qu’elle a connu n’aurait jamais trahi un ami. Il lui rétorque que ce Pacôme est mort. Ce à quoi elle répond que non, c’est elle qui est morte. Il s’emporte contre elle, puis s’excuse sous le regard moqueur de deux étudiants, voyant ce vieil homme aux cheveux blancs parler tout seul. Une fois rentrée dans leur appartement, alors qu’il a préparé le thé pour deux, elle lui raconte l’histoire d’Orphée : Orphée a perdu Eurydice, l’amour de sa vie. Inconsolable, fou de douleur, il part la chercher au royaume des morts. Touché par sa détresse, Hadès, le dieu des morts, lui propose un marché : Eurydice suivra Orphée jusqu’au monde des vivants. Et s’il ne se retourne pas avant d’être sortie, alors elle vivra de nouveau. Mais Orphée s’est retourné ? Elle demande à Pacôme : Pourquoi d’après lui Orphée s’est retourné ?
On frappe à la porte et le comte va ouvrir à leur invité : Albert Einstein, qui leur a amené des gâteaux pour le thé. Un fois installé, avec une tasse à la main, le grand savant demande à son hôte s’il a remarqué tous ces étudiants et ces professeurs qui disparaissent de Princeton du jour au lendemain. Il continue : On dirait que tous les cerveaux de ce pays sont appelés ailleurs, mais où ? Mystère ! La conversation continue sur les chances de gagner la guerre. Le physicien devient songeur : Les nouvelles encourageantes du front ne le rendent pas optimiste pour autant, cette époque lui fait réaliser à quelle triste espèce animale ils appartiennent. Puis il répond à la question de Pacôme sur le communisme : Il est heureux d’avoir obtenu la nationalité américaine. Selon lui, ce pays est le seul espoir de ceux qui respectent les droits d’autrui et qui croient aux principes de paix et de justice. Blair incite l’hôte à poser une autre question : Et la vie après la mort qu’est-ce qu’il en pense ? Einstein répond tranquillement que oui, il croit qu’il y a une vie après la mort, tout simplement parce que l’énergie ne peut pas mourir, elle circule, se transforme et ne s’arrête jamais. Blair suggère une dernière question : Pourquoi Orphée s’est retourné ? Einstein prend congé, et Champignac se prépare ensuite à sortir. Il doit aller rendre compte des réponses d’Einstein à J. Edgar Hoover en personne. Sur la route, il fait un détour par la bibliothèque du campus pour savoir si un guide de voyage est particulièrement emprunté ces derniers temps.
Bonne nouvelle ! Blair MacKenzie est de retour… Enfin… D’une certaine manière. Le lecteur avait ressenti une terrible tristesse à l’issue du précédent tome, certes sans comparaison possible avec le chagrin incommensurable du personnage principal, mais poignant en comprenant que leur couple s’arrêtait là, dans des conditions horribles. C’est un vrai plaisir que de pouvoir retrouver ce couple, très bien assorti, de profiter de leurs interactions, d’avoir le privilège de partager une partie de leur intimité. Le récit commence en 1943, et la chevelure de Pacôme a déjà blanchi, ainsi que ses moustaches, alors que Blair est toujours aussi pimpante. Le lecteur se rend compte que le comte prépare le thé pour deux, car il a disposé deux tasses sur le plateau, et il le craint plus atteint qu’il n’y paraît, mais en fait la seconde est pour son invité. Le lecteur les regarde ensemble et il voit comment leur comportement, leur langage corporel témoignent de leur attachement l’un pour l’autre, de leur empathie, de leur gentillesse, de leur amour. En les regardant, il comprend parfaitement pourquoi Pacôme se conduit ainsi, cette forme de réaction au traumatisme intense qu’il a subi, cette parade, cette stratégie émotionnelle. Cela ne donne que plus de force à la question posée par Blair, et répétée à plusieurs reprises : Pourquoi Orphée s’est retourné ? La réponse est donnée dans le récit, et elle est pleinement satisfaisante et réconfortante.
S’il a lu les trois tomes précédents, le lecteur s’est constitué un horizon d’attente comprenant les éléments qu’il a perçus comme étant récurrents, c’est-à-dire une invention qui a fait date dans l’histoire de l’humanité, un lieu emblématique et un savant. Pour le tome un, il s’agissait en 1940 de la machine Enigma à Bletchley, avec Alan Turing (1912-1954), pour le tome deux en 1941 de la méthamphétamine à Berlin, avec Werner von Braun (1912-1977), et pour le tome trois en 1951 de la pilule contraceptive à Boston, avec Gregory Pincus (1903-1967). L’illustration de couverture permet de comprendre immédiatement de quelle invention il s’agit, les auteurs faisant observer que l’effet de l’explosion est qualifié de champignon (atomique), ce qui est en lien direct avec le domaine d’expertise du personnage principal. L’artiste est amené à le représenter sous son stade naissant, puis pleinement développée dans deux dessins en quasi pleine page (planches quarante & quarante-et-un pour l’essai Trinity), puis lors d’une des deux explosions de la seconde guerre mondiale, impressionnant au passage le lecteur par la fidélité à la réalité, et avec une discrète touche personnelle qui permet d’éviter le cliché visuel. Einstein apparaît bien au début du récit, cependant le scientifique mis à l’honneur est Richard Feynman (1918-1988), les auteurs sachant rendre compte de son côté facétieux (tromper la vigilance des gardes du camp de Los Alamos), brillant (trouver une combinaison de coffre-fort), et tragique (le sort de son épouse Arline).
La reconstitution historique comprend également la participation d’autres personnages réels comme J. Edgar Hoover (1895-1972) à Princeton, et la mention de quatre individus ayant empruntés le guide de voyage sur le Nouveau Mexique. S’il en éprouve la curiosité, le lecteur découvre qu’il s’agit de quatre savants ayant participé au projet Manhattan : Joan Hinton (1921-2010), David Frisch (1918-1991), Joseph McKibben (1912-2001), Rick Taschek (1915-2005). La reconstitution historique passe également par les dessins. Le lecteur apprécie de pouvoir faire confiance à l’artiste pour les diverses représentations d’époque : les tenues vestimentaires (dont le chandail informe d’Einstein), les modèles de voitures, un téléphone à cadran, la reconstitution des installations de Los Alamos, ou encore un calculateur de marque Marchant garanti d’époque. En fonction de sa familiarité avec le projet, le lecteur peut prendre le temps de regarder la salle de calcul (une huitaine de femmes assises chacune devant une petite table avec un calculateur), ou la tour d’acier de trente mètres de haut à laquelle est suspendu Gadget, pour la première explosion nucléaire, le bombardier B-29 Bockscar transportant Fat Man.
Tous ces éléments s’intègrent de manière organique au récit d’aventure mêlé de drame. Les auteurs mijotent une histoire alerte et divertissante, comprenant de nombreux éléments divers. Comme dans les tomes précédents, le comte se fait élève, écoutant un scientifique expliquer comment fonctionne l’invention, en l’occurrence Feynman pour le principe de l’explosion atomique, dans une mise en scène vivante avec des dessins au tableau, très parlants. L’histoire met en scène plusieurs personnages, chacun avec la personnalité, que ce soit Hoover autoritaire et manipulateur, l’Amérindien Donji (Don Juan Matus) et sa mine renfermée, un sergent revêche et obtus pouvant évoquer le général Leslie Richard Groves (1896-1970), le docteur Sprtschk (apparu pour la première fois dans la série Spirou et Fantasio, tome 13, Le voyageur du Mésozoïque, 1960) renfrogné et polarisé, et bien sûr Feynman qui trouve l’occasion de jouer du bongo, enfin du tam-tam. Le lecteur se régale également en voyant les magnifiques paysages désertiques du Nouveau Mexique, leurs cactus et la Black Mesa, les allées du sanatorium d’Albuquerque, un lancer de boule de neige, deux fêtes de nouvel an, des rizières, un beau jardin japonais, etc. Le tout emmène le lecteur à un moment crucial dans le développement de la bombe atomique, cette gigantesque entreprise industrielle, scientifique et destructive. L’horreur de ce qui est accompli est inéluctable et pèse lourdement sur les personnages, avec un point de vue plein de sensibilité. La construction du récit place le lecteur dans un état d’esprit paradoxal. D’un côté, il ressent pleinement la douleur insupportable de Pacôme de Champignac, et il accueille sans y croire chaque manifestation positive dans le comportement du personnage (Il lance une boule de neige !). De l’autre, comme une forme de mouvement de balancier (toute proportion gardée), l’engin de destruction massive va bientôt être utilisé, dans toute son horreur.
Retour en pleine seconde guerre mondiale pour le comte de Champignac, avec une nouvelle invention (clairement mise en avant sur le dessin de couverture), un nouveau site particulier (Los Alamos), et la rencontre avec un scientifique passé à la postérité. Les trois créateurs réalisent une très bonne bande dessinée, avec une coordination exemplaire, mêlant aventure, drame et histoire, le lecteur se trouvant toujours aussi attendri par le personnage principal, et saisi par l’énormité des changements provoqués par l’invention mise en avant.





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