En croyant défendre une cause juste, il a trahi la vérité.
Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 3 : Sang-désir (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.
C’est pour demain !… Demain que retentira son premier cri !… L’évêque se penchera alors pour le prendre dans ses bras et le montrer au village… La liesse ne sera cependant pas immédiate. Il faudra connaître l’avis de l’aréopage. Les têtes de renard devront attendre pour sortir. Et puis, et puis, il est possible qu’ils envoient un des membres de leur famille. Ils ont encore le droit… Et leurs voix comptent double. Quelque part sur une côte déchiquetée, une église en haut d’une falaise, Blaise, l’assistant de M. Bérovald, pénètre à l’intérieur demandant avec hésitation s’il y a quelqu’un. Maître Carcanpoix lui répond qu’il est assis sur l’un des bancs, et qu’il commençait à s’inquiéter de ne pas le voir arriver. Blaise explique qu’il y avait des clients à la boutique, il est resté jusqu’à la fermeture pour ne pas éveiller les soupçons. Puis Blaise lui remet ce qui était convenu, ce qui satisfait entièrement son interlocuteur et il s’enquiert de sa commission et le notaire la lui remet comme convenu. Puis ce dernier demande au faussaire de se signer en sortant, car il veut croire que Dieu est de leur côté dans cette histoire, et il veut qu’Il le reste. Blaise obtempère, le regrettant immédiatement car l’eau dans le bénitier semble croupie. Il reprend son vélo pour rentrer en longeant le bord de la falaise. Il fait un malaise et tombe dans le vide vers une mort certaine.
Dans le château de la ville voisine, frère Antoine est appelé par un autre moine car la naissance vient d’avoir lieu. Clara de Leyrac vient d’accoucher d’un bébé, qu’elle nomme Mathias. La dizaine de personnes présentes dans la pièce semblent satisfaites et le père du monastère demande à monsieur Loupe d’écrire : L’enfant est né au sept de ce mois à sept heures sept. De Clara de Leyrac et de père inconnu. Le prêtre confie l’enfant à sa mère, alors que le frère indique qu’il représente les Sang-de-Lune auprès de l’aréopage qui doit statuer sur le sort de l’enfant. Le lendemain, un moine encapuchonné rencontre monsieur Bérovald qui lui remet un parchemin. Ce dernier explique qu’il a pu retrouver la même qualité de papier, la même encre. Et il s’est arrangé pour foncer certains symboles afin qu’ils se distinguent à peine du fond. Il a gratté certains mots, mais il a récrit dessus, ça ne devrait pas trop se voir. Le moine constate que l’encre a pâli à certains endroits et il demande à Bérovald de reprendre son travail, il lui reste un jour, puis il brûle page mal contrefaite. Après leur départ, un individu récupère cette page à demi-consumée. Dans l’abbaye, les moines se préparent à l’audition. L’un d’eux explique qu’il lui faut trois semaines, c’est le temps nécessaire pour réunir les documents indispensables à l’instruction. Un autre répond que c’est parfait, qu’il inscrira la première réunion de l’assemblée au début du mois prochain. L’aréopage comprendra six membres…
La dernière page du précédent tome introduisait une rupture avec le statu quo : à l’évidence, Clara de Leyrac allait procéder d’une manière différente pour la seconde moitié de la série. Effectivement, le titre du présent tome porte le nom d’une autre famille que celle des Sang-de-Lune, et fait référence à une autre famille. Après une séquence introductive de trois pages des plus cryptiques (le lecteur reconnaît une nouvelle itération de maître Carcanpoix, et apprécie les paysages côtiers de plus en plus réussis de la dessinatrice, cependant l’autre personnage n’est pas nommé et on ne sait pas ce qu’il remet au notaire), un nouveau-né est présenté au lecteur tenu par les pieds et la tête en bas, dans une chambre où une dizaine de personnes ont assisté à l’accouchement. Plusieurs moments mémorables sortant de l’ordinaire se succèdent : un rendez-vous secret dans une habitation rudimentaire en pierre, la présentation du nouveau-né à un groupe de renards de nuit dans la montagne, un moine effectuant des recherches dans une immense bibliothèque, un rendez-vous encore mystérieux dans une maison à deux étages dans un état de délabrement avancé isolée dans les dunes, un repas de fête en extérieur à l’occasion d’une communion, un combat avec un crochet de boucher sur la plage, une nuée très dense de corbeau empêchant la visibilité d’un conducteur, une audition devant un aréopage, etc.
Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans une véritable aventure, avec des séquences surprenantes, bien mises en scène. La dessinatrice fait preuve de plus d’aisance dans sa mise en page et dans ses prises de vue. Le lecteur sent bien que le scénariste lui accorde un bon niveau de confiance pour raconter l’histoire, que les cases racontent par elles-mêmes. Prises une par une, certaines images établissent un paysage ou une situation : le belle côte avec un soleil couchant, le minuscule corps en train de chuter le long d’une falaise avec les mouettes tourbillonnant, la voiture de marque Citroën s’arrêtant à l’extrémité d’un chemin de terre devant un court ponton de bois au-dessus de l’eau, la foule de villageois en rang d’oignon venus accueillir les voyageurs, le petit groupe de renards pointant leur museau par curiosité, les lourds rayonnages de la bibliothèque, le cerf-volant haut dans le ciel, la longue jetée au-dessus de la plage et de l’eau menant à un pavillon sur pilotis, la grande salle du monastère avec ses stalles de bois pour accueillir les moines, un discret dolmen, etc. Dans le même temps, le lecteur apprécie également la qualité de la narration visuelle proprement dite, le naturel avec lequel la bédéaste découpe ses prises de vue pour une grande évidence à la lecture. Le malaise soudain du cycliste, le positionnement et le déplacement respectif des différents témoins de l’accouchement, le cheminement de Clara dans les montagnes pour aller présenter son fils, l’activité dans la grande rue de la bourgade pendant que le chauffeur Guillaume se fait aborder par un jeune garçon qui veut lui remettre un billet, la discussion attablée sur la jetée, les prises de parole successives dans la grande salle commune du monastère, etc.
La dessinatrice a également fort à faire pour la direction d’acteurs, avec un nombre de personnages principaux d’une dizaine, pas toujours immédiatement nommés, et qu’il s’agit donc d’identifier visuellement avec aisance pour les reconnaître d’une séquence à leur apparition suivante. Le lecteur peut s’amuser à regarder le visage des hommes notables ou moines apparaissant, et à apprécier les différences, dans les coiffures, les moustaches ou non, les plis du visage, la forme des sourcils, etc. Il éprouve l’impression répétée que Guillaume le chauffeur doit ses traits pour partie à Humphrey Bogart (1899-1957). Il s’immerge dans cet environnement de côte sauvage, de village isolé et bien développé, de monastère dont il n’a que quelques aperçus partiels, d’atmosphère de mystères dans ce début du vingtième siècle. Il continue de relever les éléments récurrents de la série : Clara de Leyrac elle-même (même si elle ne précipite pas la fin d’un membre de la famille Sang-de-Lune dans ce tome), maître Carcanpoix, la présence d’un renard (et même de toute une famille), une archive rédigée avec l’écriture des Sang-de-Lune, et l’histoire de la lignée des Sang-de-Lune avec l’apparition d’un nouveau membre. Il comprend que le Colonel est destiné à être un nouveau personnage récurrent dans la série. Dans la dernière case de la planche onze, il note qu’un moine fait observer que Quelqu’un a dû se blesser, il y a du sang dans son assiette… Habituellement il s’agit d’un symptôme indiquant qu’un Sang-de-Lune est train de faire l’usage de son pouvoir, mais là… ?
Le précédent tome révélait que Clara de Leyrac est l’agent d’une organisation mystérieuse, dont le Colonel est le représentant, sans qu’il soit vraiment clair du niveau de responsabilité ou de pouvoir qu’il y détient. Les recherches du moine Antoine sur cette femme l’amènent à des archives de deux ordres. Dans l’une, il découvre l’histoire de la famille des Sang-de-Lune, ce qui fournit au lecteur, une synthèse d’éléments évoqués de manière éparse dans la première moitié de la série. Dans une autre, il lit le résumé des trois premières missions de la jeune femme, telles que racontées dans les trois premiers tomes. Cela permet au lecteur distrait de reprendre pied dans l’intrigue au long cours de la série. Cela repositionne également Clara de Leyrac au sein de cette malédiction familiale, et d’une machination de grande envergure à l’échelle de plusieurs générations. Une prise de recul conduit à considérer ce récit comme celui d’une femme essayant de se construire une vie en résistant à son instrumentalisation et à celle de son fils, par des groupes d’hommes aux intentions indéterminées. Les différentes itérations de maître Carcanpoix deviennent une métaphore d’un archétype d’individus au service d’autres, toujours prêt à obéir aveuglément pour atteindre leurs objectifs, sans considération pour les autres individus qui ne sont que des pions ou des obstacles, des personnes à manipuler, à contraindre, ou même à éliminer, sans aucune empathie ou considération pour la vie humaine. Le lecteur se rend compte que Carcanpoix a acquis la stature d’un rôle aussi important que celui de Clara, se demandant quels peuvent être ses objectifs personnels.
Comme dans toute série, le lecteur commence par éprouver le plaisir de se glisser dans une intrigue au long cours, de retrouver des personnages qu’il a appris à connaître, et des éléments narratifs récurrents. La bédéaste réalise des planches de plus en plus réussies, à la fois sur le plan des environnements, des situations, et des séquences, racontant par les images, avec de nombreux passages relevant de l’aventure. L’intrigue prend une nouvelle ampleur en quittant le format du sort d’un Sang-de-Lune par tome pour s’enfoncer plus dans la mythologie propre de la série. Envoûtant.




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