Ma liste de blogs

jeudi 8 janvier 2026

Le Pouvoir des innocents, tome 5 : Sergent Logan

Aujourd’hui, c’est à notre tour de protéger un rêve…


Ce tome est le dernier d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le Pouvoir des innocents T04: Jessica (1998) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2002. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins, et la mise en couleurs est réalisée par Claude Guth et Gilles Scheid. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il a été suivi de deux autres cycles : Car l’Enfer est ici (cinq tomes, 2011-2018), Les enfants de Jessica (cinq tomes, 2011-2024).


En 1997, la journaliste Greta Icks se tient devant une caméra au Madison Square Garden, commentant la scène qui est en train de se dérouler. Des milliers de supporters de Mme Jessica Ruppert sont rassemblés dans le stade ! Avec eux, la journaliste et son équipe vont patienter et attendre les résultats de ce vote qui va mettre fin à l’une des campagnes électorales les plus mouvementées du siècle ! Il faut rappeler qu’il y a deux semaines encore le maire sortant Gédéon Sikk était le grandissime favori de cette élection. Mais la révélation par le New York Times de ses liens avec la Mafia a rapidement ruiné ses chances de victoire. Aujourd’hui tous les sondages prédisent un raz de marée en faveur de la candidate démocrate Jessica Ruppert ! Une femme, hier encore, quasiment inconnue du grand public, mais qui a su surprendre les Newyorkais par un discours et un comportement pleins d’humanité. Auprès d’elle, Greta a une Susie, 95 ans, sans doute la plus âgée des supportrices de Jessica. Elle lui demande : Pourquoi un tel engouement pour Mme Ruppert ? La doyenne répond qu’elle était devant sa télévision quand madame Jessica a rencontré cette petite fille malade, ce qu’elle a fait pour elle était merveilleux. Jessica a traité cette enfant avec tellement de considération. Et ça, ça fait tellement longtemps que plus personne ne traite les gens avec considération ici…



Dans une grande propriété à l’écart, un homme de main fume sa cigarette à l’extérieur, les pieds dans la neige, à côté de la limosine noire. Dans la cave, Joshua Logan est en train de s’entraîner à l’arc. Il se remémore les conseils de son sergent instructeur : mettre en œuvre une attaque qui cause une mort instantanée. Il continue : Discrétion et précision, soldat Logan … Il ne faut jamais l’oublier ! Ils sont des fantômes !!! On ne les entend pas… On ne les voit pas… Ils frappent… Seuls les macchabées témoignent de leur passage !!! Au temps présent, Logan décoche trois flèches qui se logent toutes dans un point vital du mannequin cible, une pour la gorge, deux pour le cœur. Derrière la vitre, Angelo Frazzy lui demande pourquoi l’ancien SEAL a réclamé un arc apache, alors qu’ils pouvaient lui fournir ce qui se fait de mieux en matière d’armement moderne. Joshua répond que c’est pour amuser un petit ange qui le regarde dans le ciel. Puis il demande ce que Frazzy attend pour le laisser agir. La réponse est que l’heure est venue. L’archer se regarde dans la glace et se remémore ses derniers jours d’emprisonnement chez les Vietcongs.


La conclusion de ce premier cycle : un grand moment pour le lecteur… et pour les personnages évidemment. Depuis un ou deux tomes, l’intrigue évoluait de manière évidente vers une culmination correspondant à l’élection du maire de New York. Le lecteur n’entretient pas beaucoup de doute sur le résultat de ladite élection au vu de la mécanique implacable mise en œuvre pour promouvoir un candidat, au détriment de l’autre qui a déjà été habilement écarté. Toutefois l’identité du futur maire ne constitue qu’un enjeu scénaristique parmi d’autres. L’importance de Steven Providence est apparue progressivement et il est évident qu’il lui reste encore un rôle à jouer dans ce tome. Le lecteur se méfie plus de celui de Joshua Logan, individu avec de grandes capacités physiques, en particulier mais empêché de tome en tome, repoussant toujours au tome d’après la possibilité de son passage à l’action comme héros traditionnel. Par ailleurs, il n’est pas sûr qu’un des autres personnages secondaires reviennent sur le devant de la scène le temps d’une séquence ou deux : Amy, Jonas Dickley, Maureen O’Neal, Gédéon Sikk, Ronald Dougherty, ou encore Karen Eden. En fait, il n’y a qu’une seule certitude : Angelo Frazzy, chef dans une organisation mafieuse sera encore de retour pour faire brutaliser les autres, pour les contraindre par la force à commettre des actes délictueux.


Le nombre de personnages et les potentielles zones d’ombre (en tout ce qui n’a pas encore été raconté) entretiennent le suspense quant au contenu réel du récit. De son côté, le lecteur est peut-être resté sur l’idée d’en savoir plus sur le parcours de vie de Jessica Ruppert, et sur la certitude que Joshua Logan se trouvera à nouveau empêché quoi que le titre puisse contenir comme promesse. La première scène indique que le résultat des élections est imminent et une fois encore, le lecteur ressent tout le savoir-faire du dessinateur. Au travers des moments se déroulant dans ces lieux, il voit à la fois des situations attendues, à la fois une attention aux détails et une variété dans les prises de vue, fruit d’un artisan visuel remarquable. Dans le premier registre, il y a ce plan montrant la densité de la foule occupant chaque place disponible sur les gradins, la journaliste avec le micro à la main, le témoignage d’une vieille dame polie et respectueuse, la silhouette du nouveau maire apparaissant sur les écrans géants, le lâcher de ballons, etc. Les surprises proviennent entre autres d’un chapeau de paille, d’un jeté spontané de paquets de mouchoirs, des badges au revers de veste, de l’alternance de vues depuis la foule et depuis la scène, et cela en seulement trois pages. Le lecteur retrouve la même qualité de la narration visuelle dans les scènes de jungle, avec à la fois les visuels attendus, c’est-à-dire les conventions de genre sur la densité de la végétation, sa couleur verte, le passage de zones vierges à des zones aménagées, et des visuels originaux comme ce cours d’eau ou l’étendue des rizières.



Cette même approche visuelle attentionnée donne vie aux personnages avec une large palette de nuances et de ressentis. Cette vieille dame interrogée par la très professionnelle Greta Icks présente une silhouette un peu voutée, un visage ridé, une expression un peu perdue comme si elle ne comprenait pas tout de la situation dans laquelle elle se trouve, et aussi une très grande bonté et bienveillance, un vrai sentiment de bonheur en pensant à Jessica Ruppert à ses bonnes actions. Lorsqu’en tournant la page il retrouve la silhouette athlétique et mince de Joshua Logan avec sa barbe et sa moustache bien taillées, le lecteur se rend compte qu’il éprouve une grande sympathie pour cet homme toujours debout qui a tant souffert et tant perdu, pour cet être humain dont la vie consciente est souvent emportée par la détresse générée par les symptômes de stress post-traumatiques, un personnage tragique. Il est tout aussi émouvant de découvrir Xuan Maï jeune et sa sollicitude sans retenue pour le pauvre Américain sans défense. Au point qu’il sent son cœur se serrer quant au temps présent du récit, Joshua fait son mea culpa devant elle, se demandant comment il a pu être lâche et indifférent à ce qui arrivait à son épouse au moment de la mort de leur jeune fils. Le lecteur se retrouve tout aussi décontenancé en prenant la mesure de ce qu’a accompli Steven Providence, de ce que cela lui a coûté, de son ambition, des valeurs profondément ancrées en lui, alors qu’au début de ce cycle il l’avait considéré comme un simple voyou devenu un cogneur acharné, tabassant presque ses adversaires sur le ring, pour gagner et échapper à son milieu social de départ. Une fois de plus, il ressent une forme de sympathie pour Angelo Frazzy, pourtant particulièrement toxique comme individu.


Ce tome se termine avec une résolution claire, une accroche pour le second cycle, intitulé Car l’enfer est ici. Le lecteur pense en lui-même à ce qu’il vient de lire : la dimension sociale du récit, la volonté de faire changer les choses, de faire évoluer la société en y jouant un rôle actif. Il apprécie que les auteurs aient pris le parti de montrer qu’il faut se salir les mains pour faire avancer les choses, pour initier un véritable changement qui dépasse l’échelle du seul individu. Il attend d’autant plus le cycle II que l’horizon des acteurs de l’élection municipale s’avère simple, et peut-être simpliste : faire élire son candidat, par tous les moyens… Certes, et après ? Le nouveau maire peut-il vraiment faire évoluer quoi que ce soit avec un cœur pur et des valeurs louables ?


Pour autant ce premier cycle dépasse cette intrigue d’élection municipale, bien construite avec un complot tragique en arrière-plan. Il aborde des thèmes comme l’enfance maltraitée, la seconde chance qu’offre parfois la société grâce à des personnes impliquées, une possibilité d’alternative sociale pour la réinsertion sous la forme d’un tutorat par les pairs dans un cadre protégé et créé par des adultes. Il met en scène la destruction de la volonté de l’individu : à l’échelle d’une personne pour Joshua Logan, en masse pour les foules suivant un politicien. Il raconte également comment un groupe d’individus (les 508) s’unissent et bâtissent un projet pour faire évoluer la société en changeant son fonctionnement systémique. Ce thème s’étoffe par effet miroir avec l’action individuelle pour sauver un homme (par exemple celle de Xuan Maï pour sauver Joshua Logan), pour sauver un groupe d’individus (Jessica Ruppert pour donner une seconde chance à des enfants ayant été condamnés), pour sauver une société (le plan de Steven Providence). Les auteurs mettent ainsi en scène la réalité pragmatique de l’interdépendance universelle, ainsi que la notion de sacrifice personnel au profit du plus grand nombre. Cette profondeur de réflexion attise encore plus l’impatience de lecteur pour la suite, pour découvrir comment pérenniser une telle action, et comment se défendre contre les prédateurs autrement qu’en éliminant les nuisibles.


Une conclusion à la hauteur pour ce premier cycle. Le lecteur ressent qu’il est pris par l’intrigue, par l‘élégance avec laquelle le scénariste a construit son récit, par la solidité de la narration visuelle, que ce soit pour la conception des prises de vue ou pour faire ressentir la sensibilité et l’état d’esprit des personnages. À l’issue de cinquième tome, la solidité de l’intrigue apparaît pleinement, ainsi que les thèmes forts qui s’en dégagent, leur complexité, leur idéalisme et leur pragmatisme, les questions très concrètes qu’ils posent. Formidable.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire