Le regard est un magicien ?
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.
De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.
Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…
Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.
Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.
Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.
En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.
En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.
Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.





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