Le jardin fut laissé à l’abandon. La porte étroite ne devait plus se rouvrir.
Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 4 : Rouge-Vent (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée.
Elles étaient trois à se retrouver dans le jardin du couvent après les heures de cours. Trois fillettes qui s’aimaient, trois fillettes qui n’avaient jamais passé la porte étroite. Cette porte donnait à l’extérieur sur un petit sentier qui s’enfonçait dans la plaine avant de mener à la plage. Elle était en bois, rouillée, condamnée par un verrou. Elle ne devait plus être employée depuis longtemps. Les fillettes étaient les seules pensionnaires du collège. Elles étaient toutes trois orphelines. Mais la vie ne pesait pas encore. Lise et Sophie couraient à perdre haleine jusqu’aux frontières de leur petit royaume. Et Clara fendait les airs comme si elle voulait se faire attraper par la main d’un ange. C’était le bonheur… Quand les grandes personnes ne s’intéressent pas encore à vous… Les saisons passaient. Les fillettes grandirent. Le monde extérieur semblait les ignorer. Sauf une fois, en hiver… Il neigeait. Un homme au manteau sombre s’était présenté au couvent. Il cherchait une enfant qui correspondait au signalement de Clara. On cacha la fillette qui jamais ne sut que quelqu’un la cherchait. Le visage de l’homme était dur, sans pitié. Ses petits yeux furetaient sans cesse derrières ses grosses lunettes. Il s’appelait Carcanpoix. L’homme repartit. Vint le printemps, et avec lui un nouveau petit pensionnaire qui montra son museau aux premiers beaux jours. Un adorable renardeau qui avait perdu, lui aussi, ses parents. Le supérieur du couvent décida qu’il pouvait rester. Il devint le meilleur compagnon de jeu des fillettes. Il semblait ne pas avoir peur d’elles. C’était l’été. Le dernier été avant que la porte ne s’ouvre…
Un vieil homme s’occupait du jardin. Il se faisait parfois aider par son fils. Le jeune Lechat avait dix-neuf ans. Il remarqua une silhouette sous une voûte, qui semblait l’observer. Sophie était la moins timide des trois. Et comme Lechat était le premier garçon qui s’offrait à son regard, elle laissa vagabonder sa curiosité, attentive aux gestes du garçon, à ses mines en coin qui la désarçonnaient parfois. Et par un matin d’été alors que trombes d’eau tombèrent subitement sur la région, elle se retrouva dans les bras du garçon. Sa robe lui collait à la peau. Lechat avait une lueur étrange dans les yeux, une lueur qui le perdait sur des sentiers qui lui faisaient peur autrefois… Chaque soir, le père et le fils devaient quitter le couvent. Les portes de l’immense bâtissent se refermaient derrière eux. Ils s’en retournaient vers leur misérable chaumière aux confins du village. C’est alors que naquit l’idée de rouvrir la porte étroite. La clé du verrou se trouvait glissé parmi d’autres à la ceinture de M. Malpropre, le concierge du couvent, un homme aigri par l’âge et qui faisait peur aux fillettes.
Le lecteur avait laissé Clara de Leyrac dans une mauvaise situation à l’issue du tome précédent : identifiée comme appartenant à la famille des Sang-de-Lune, dépossédé de son bébé et ayant perdu son chauffeur Guillaume. Il n’avait rien appris sur le Colonel, sur ses responsabilités, son lien avec la jeune femme, ou ses commanditaires. La mythologie interne de la série s’était épaissie avec des révélations sur la famille Sang-de-Lune, et la possibilité d’un lien de Clara avec elle. Le lecteur contemporain sait que la série compte six tomes et il se retrouve un peu surpris par l’apparition de nouveaux personnages à un tome de la fin : Lise et Sophie, le jeune homme Lechat, le frère Salvatien, tout en ayant été averti par le titre du tome du nouveau Sang-de-Lune : Sang-Délire. Il se trouve un peu déstabilisé par le mode narratif des dix premières planches : un texte copieux qui semble porter toutes les informations. En fait, les cases montrent les personnages et les lieux, leur donnant une consistance absente dudit texte. Le lecteur se dit alors que le point focal du récit s’est à nouveau déplacé : le premier rôle étai tenu par les Sang-de-Lune successifs dans les trois premiers tomes, puis par Carcanpoix dans le quatrième, et ici Clara de Leyrac devient le personnage principal. Sang-Délire est un savant fou archétypal, obsédé par les trépanations qui lui permettraient d’accéder au mécanisme premier, au rouage initial. Aucune nouvelle information sur le Colonel. Un nouveau chauffeur s’offre fort opportunément pour conduire Clara. Et les auteurs lèvent le voile sur ce qu’il advint d’Éléonore d’Arcombe.
Dès la séquence d’ouverture, le lecteur se trouve immergé dans un endroit aux caractéristiques détaillées, décrit avec soin, reflétant un investissement conséquent pour le faire exister de manière plausible et descriptive. La grande propriété du couvent avec son mur d’enceinte en pierres sèches, son terrain colonisé par les herbes folles, le superbe arbre au premier plan avec son feuillage teinté de rose, et un oiseau de mer battant des ailes, indiquant la proximité de l’océan. Puis la petite porte de bois, la balançoire rudimentaire accrochée à une branche de l’arbre. L’évolution de la flore en fonction des saisons. Les réserves de bois de chauffage, l’appentis sous lequel se réfugient Sophie et Lechat pendant la pluie. L’aménagement spartiate de la chambre de M. Malpropre. Etc. Plus tard dans le récit, Clara de Leyrac se fait sciemment interner dans le couvent De Leyrac, qui remplit la fonction d’asile, une propriété beaucoup plus imposante. En suivant les personnages, le lecteur peut en visiter de nombreuses pièces, toutes avec une hauteur sous plafond imposante, et des murs en pierres de taille. La salle d’opération du docteur Korvo décorée de nombreux crânes humains. La chapelle avec ses colonnes et ses tableaux. Les couloirs souterrains voûtés et leur sol en terre. Une sorte de salon avec deux canapés, une table basse, un bel âtre, et des tentures en forme de rideau sur les murs pour couper le froid. Puis la gigantesque bibliothèque avec ses rayonnages s’élevant à plusieurs mètres de hauteur, avec ses échelles en bois pour accéder aux plus hauts, à nouveau dans une salle aux dimensions gigantesques avec des murs de pierres et des colonnes.
Au vu du texte qui court dans les premières pages, le lecteur éprouve la quasi-impression que les images en deviennent superfétatoires. En prenant un instant de pause, il se rend compte que l’interaction entre récitatif et images fonctionnent pleinement : les cases donnent à voir ce qui est implicite dans le récit, comme la réalité des lieux, ou le comportement des personnages. Le lecteur peut voir les émotions de la jeune Clara : le plaisir simple et premier degré de la balançoire, le trouble de Sophie et de Lechat se serrant l’un contre l’autre, le plaisir d’une toute autre nature de M. Malpropre à l’idée d’assouvir le désir ardent auquel il est en proie en se servant un verre de poire. Le regard vide de Clara adolescente alors qu’elle est sous l’emprise de Carcanpoix. Le comportement un peu théâtral du docteur Korvo, en phase avec ses obsessions qui lui valent le surnom de Sang-Délire. Etc. En outre, la narration visuelle sort rapidement de la succession de vignettes montrant un instant, pour passer régulièrement en mode séquence : Clara qui manque de se faire écraser par une voiture roulant à toute allure, frère Antoine recueillant les dernières paroles de frère Romuald tourmenté par la culpabilité, Clara caressant le renard Néan pour lui dire au revoir, le personnel de l’asile poursuivant un malade qui s’est évadé de sa cellule, dans les souterrains de l’asile, un vol de corbeaux s’abattant sur monsieur Loupe dans la bibliothèque, etc.
De temps à autre, le lecteur se rend compte que les ellipses du récit introduisent des solutions de continuité qui peuvent lui échapper. Ainsi il lui faut se montrer attentif pour bien distinguer Clara de Leyrac et Éléonore Arcombe, et ainsi en déduire à quelle époque du récit se situent les scènes afférentes. Il doit également faire preuve d’un peu plus de concentration pour bien distinguer certains personnages secondaires, comme le docteur Malepic, Lechat et monsieur Loupe. Les auteurs jouent avec les repères pour transcrire la sensation que les époques s’entremêlent, dans la continuité du thème du poids du passé, des répercussions inéluctables des actions des générations antérieures sur celle du temps présent. Le lecteur prend également conscience que devenue personnage principal, Clara de Leyrac conserve toute sa force de caractère. Elle était l’instrument de la chute des Sang-de-Lune dans les trois premiers tomes, et les événements du quatrième n’ont pas entamé sa combativité, elle se comporte en individu d’action, sa personnalité proscrivant le rôle de victime.
Les auteurs continuent également de filer d’autres thèmes dans leur série, de manière ponctuelle ou dans la longueur. Le lecteur ne s’attend pas forcément à une nouvelle référence littéraire, et pas dans le contexte de la chambre du responsable des clés du couvent : les poèmes de Sully Purdhomme (1839-1907), premier prix Nobel de littérature en 1901. En filigrane, est à nouveau évoquée la volonté des Sang-de-Lune d’instaurer une lignée pour leur famille à travers les dispositions prises par Sang-Premier. La malédiction de leur sang venant à se geler à l’approche de leur cinquante devenant alors une métaphore de la lignée qui risque de s’éteindre. Dans la force physique inattendue de Clara de Leyrac (elle neutralise à deux reprises un fou furieux armé d’un fin stylet), le lecteur est tenté d’y voir l’expression de sa motivation pour retrouver son fils, ce qui lui donne de la force. À nouveau, deux personnages plongent dans les archives pour comprendre ce qui se passe au temps présent, le passé configurant la vie des individus sur plusieurs générations. Plusieurs personnages sont tourmentés par la vérité : la volonté de la rétablir pour lutter contre les manipulations, et une forme de volonté morale de protéger l’innocente. Les auteurs donnent l’impression de vouloir établir une métaphore avec la porte fermée par laquelle passent les jeunes filles devenant sexualisées, abandonnant l’idée en cours de route.
La série continue d’évoluer de manière complexe. Certes un autre membre de la famille Sang-de-Lune passe de vie à trépas, pour partie du fait des actions de Clara de Leyrac, cependant il n’est pas possible de la rendre responsable de cette mort. La narration visuelle se montre descriptive et immersive à souhait : de magnifiques paysages et lieux, un dynamisme entraînant dans les scènes d’action, des personnages émouvants. L’intrigue progresse vers sa résolution dans le tome suivant qui est le dernier. Le scénariste continue de développer les thèmes de la série tels que la lignée familiale et les conséquences des actions des générations passées sur les vivants, tout en révélant progressivement d’autres fils de la trame de fond, semant parfois le trouble chez le lecteur. Intriguant.




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire