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jeudi 2 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1)

Le monde s’est encore durci.


Ce tome est le premier du troisième et dernier cycle de la série. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend trente-quatre planches de bande dessinée, ainsi qu’une introduction sous forme d’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder. Il fait suite aux cinq tomes du cycle I et aux cinq tomes du cycle II, qu’il faut avoir lu avant. Initialement, les cycles II et III ont débuté concomitamment en 2011, puis le cycle III a été mis en sommeil reprenant après l’achèvement du cycle II.


Dans son blog, le polémiste The Spyder se demande où va leur belle Amérique en cette année 2007 ? La nation vient de vivre une des pires parenthèses de son histoire, en acceptant de tomber le masque démocratique pour cautionner trois guerres complètement absurdes : mille milliards de dollars, des emprunts levés auprès de la Chine, du Japon et de l’Europe. Son économie s’est méchamment vautrée sous le poids de cette dette énorme. Le pays connaît la plus profonde crise économique de son histoire, une crise qui a fracassé les plus fragiles des citoyens, leur retirant emploi, maison, espoirs, partout. Enfin pas tout à fait partout. Une ville continue de promettre un avenir meilleur à ses concitoyens et parvient envers et contre tout, à tenir cette insolente promesse. Le New York dirigé et transformé pendant huit années par sa maire, Jessica Ruppert, semble seul à posséder des réponses nouvelles et enthousiasmantes aux problèmes, attirant vers ses lumières plus de cent nouvelles familles par jour. Dans son post suivant, The Spyder décrit la réalité de la situation de New York : des milliers de famille qui affluent vers New York, ses services municipaux dépassés, les acquisitions et les constructions d’immeubles sociaux qui ne vont pas assez vite, un bidonville tentaculaire autour de la cité. Il conclut : il devient urgent que chacun des états se mobilise et adopte les réformes initiées par cette grande dame pour redonner un véritable élan au pays



Dans un train à destination de New York, un père est en train de laver sommairement son jeune fils dans les toilettes avec un gant de toilette, du savon, et des bouteilles d’eau qu’il remplit au lavabo. Dans le couloir, un voyageur en costume s’impatiente. Le père et le fils sortent et laissent la place, l’homme d’affaires adressant des paroles méprisantes au père. Dans le couloir, un homme d’une quarantaine d’années se montre solidaire avec les deux voyageurs. Le père en profite pour demander poliment s’il serait possible d’écouter le discours, celui que Jessica Ruppert doit prononcer au Sénat. Le train continue de s’approcher de New York. En attendant le moment du discours, la télévision évoque le parcours de Ruppert. C’est le seize août 1945 qu’elle prend la décision qui va bouleverser sa vie, elle quitte les troupes américaines. Elle rejoint l’hôpital de Weimar, en Allemagne, où viennent d’être placés les neuf cents enfants découverts par les soldats américains lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald.


S’il commence cette série après 2018, le lecteur a eu la possibilité de lire les cycles dans l’ordre, le premier puis le second, avant d’entamer le troisième, ce qui ne fut pas le cas pour les lecteurs qui ont lu les tomes dans l’ordre de leur parution. En revanche, il doit se réhabituer aux dessins de Hirn, car ce dernier partageait la réalisation des dessins avec David Nouhaud pour le cycle II. Enfin, les entrées du blog de The Spyder établissent que le présent cycle débute en 2007, soit dix ans après l’attentat du quatre novembre 1997 qui a coûté la vie à cinq cent-huit personnes, dont Joshua Logan a été accusé, et pour lequel il a été condamné. Il entame donc ce tome, conscient de sa pagination un peu plus courte que d’habitude, se demandant quels personnages il va retrouver. Tout commence avec l’introduction de deux nouveaux individus, un père et son fils Salim, ayant tout quitté pour une vie meilleure à New York, grâce à la politique sociale bienveillante de Jessica Ruppert. Cette dernière est bien présente dans ces pages, ains que sa fille adoptive Amy, une image de Joshua Logan, et une intervention de son épouse Xuan-Maï. Le personnage le plus détestable de tous a droit à une page et demie, pour une fin brutale, laissant le lecteur en plein doute : La série pourra-t-elle se relever de son absence ? Lui qui fut indestructible, la preuve vivante qu’il n’y a de la chance que pour les crapules.



Le lecteur retrouve le découpage impeccable du dessinateur, ainsi que son sens du détail. Dans la première page, le cadrage des cases fait ressortir toute l’exiguïté des toilettes d’un train, de surcroît occupées par deux personnes, tout en montrant comment le père procède à la toilette de son fils, de manière réaliste, sans exagération dramatique en sachant faire ressortir l’inquiétude du père qui sait qu’il doit se dépêcher. En planche quatre, une dame de compagnie vient s’occuper d’Amy pour s’assurer qu’elle soit à l’heure à son rendez-vous : le découpage joue sur l’immobilisme de la jeune fille captivée par le reportage sur sa mère à la télévision, la proximité physique de la dame pour la rassurer et s’approcher assez de manière bienveillante, pour accéder à la sphère personnelle d’Amy en termes de proxémie. Sur la page en vis-à-vis, une case ensoleillée de la largeur de la page fait ressortir les grands espaces d’un croisement de rue, par contraste avec l’ambiance tamisée de la chambre encombrée. Quelques pages plus loin, une autre case de la largeur de la page permet de se rendre compte de l’ampleur de la manifestation qui se déroule dans une artère de New York. Puis trois cases alignées montrent une effigie de paille à l’image de Jessica Ruppert à laquelle des manifestants mettent le feu, pour un simulacre d’immolation, une séquence qui établit l’intensité de la haine portée contre cette politicienne. Vient le moment du discours, pas celui que doit prononcer Ruppert, mais celui de la sénatrice Deborah Daniels (Mince ! Comment le scénariste a-t-il pu anticiper le nom de famille de Stormy ?) : une séquence qui établit avec conviction la présence de la sénatrice, le manque de réaction de l’auditoire, le désarroi de Ruppert trahie par une proche, etc.


La suite du récit comprend de nombreuses surprises, et autant de moments mémorables. Le lecteur remarque que l’artiste a fait évoluer sa technique de mise en couleurs, s’approchant de celle de David Nouhaud pour le cycle II. Il constate une grande précision et une habileté impressionnante : des palettes spécifiques pour chaque séquence, mettant en valeur aussi bien l’éclairage artificiel des toilettes du train ou de la chambre d’Amy, la lumière d’une belle journée à New York, la lumière tamisée de la pièce dans laquelle Ruppert répète son discours, le soleil plus dur avec l’ombre de quelques nuages sur le bidonville sans fin, et une séquence en sépia pour une remémoration du passé. Non seulement la narration visuelle raconte clairement chaque scène quelle qu’en soit la nature (discussion, reportage, voyage, discours, etc.), mais en plus elle contient des images qui restent longtemps à l’esprit. Par exemple : l’humilité du père de Salim, l’effigie de paille de Jessica Ruppert en proie aux flammes, le sort du prisonnier lui aussi dévoré par les flammes, les chiens affamés lâchés sur les migrants dans un appartement, le nourrisson posé abandonné par terre au milieu du trottoir, la révélation de l’ampleur du bidonville dans une case de la largeur de deux pages, le flash mémoriel d’Amy, etc.



En refeuilletant le tome après l’avoir lu, le lecteur se rend compte de tout ce qui est raconté dans ces pages. Il apprécie que les auteurs aient eu le courage d’envisager ce que New York a pu devenir après dix ans de politique sociale bienveillante : La situation s’est-elle améliorée ? La maire pouvait-elle mener à bien son projet avec des résultats concrets ? Ou le capitalisme serait-il un obstacle infranchissable ? Minerait-il toute réforme en laissant croire à son application ? Le scénariste entremêle à merveille ces questions à la vie de ses personnages, à leur quotidien, et à leurs objectifs. La réalité de cette évolution prend chair : le lecteur ressent une forte empathie pour le père de Salim qui gagne New York pour un meilleur avenir pour son fils, pour Jessica Ruppert qui affronte un discours accusateur, pour sa fille qui ne comprend que partiellement ce qui se passe, pour Xuan-Maï qui essaye de… Bien sûr toute action entraîne une réaction… Le lecteur aurait dû s’y préparer… Ce premier tome du cycle III laisse entrevoir les prémices du mouvement du retour de flammes. Il apprécie d’autant plus cette contre-attaque que les auteurs continuent de mettre en scène des personnages complexes. Certes, les membres du groupe des Logan (Quelle abjection que ce nom ait été retenu ! Tout en étant parfaitement expliqué et justifié dans le cycle II) se conduisent de manière répugnante sans circonstances atténuantes, en revanche le jeune homme responsable du lâcher de chiens affamés éprouve des doutes fruit d’une empathie très humaine. Le lecteur espère bien que le personnage de Deborah Daniels bénéficiera lui aussi d’un développement pour comprendre ses motivations, sa façon de rationaliser son action.


Une suite au premier cycle ? Pour un lecteur contemporain, la question ne se pose pas puisqu’il sait qu’il y a eu trois cycles, et qu’il n’a pas vécu le premier en direct. Le dessinateur réalise une narration visuelle remarquable, que ce soit la mise en pages, les dessins de chaque case, la mise en couleurs : entièrement assujettie à raconter l’histoire, avec des images fortes, du grand art. Le scénariste se confronte à la réussite d’une politique sociale bienveillante à New York qui pourrait servir de modèle pour une application à l’échelle des États-Unis, en ayant à l’esprit que toute action entraîne une réaction, et que la perfection n’est pas de ce monde. Parfait.



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