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jeudi 28 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-L'homme qui sauva l'Amérique (5)

Jessica Ruppert voulait juste donner une place égale à chacun d’entre nous…


Ce tome est le cinquième et dernier du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4) (2021) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quatre-vingt-six planches de bande dessinée.


Dans un appartement une demi-douzaine de personnes célèbrent la future mise en ligne du site d’information The Spyder, fixée à dans deux mois. Ils évoquent le choix du nom : Spider comme une araignée mais avec le Y de Spy l’espion, d’un autre côté, vaguement inquiétant pour les dirigeants, et en même temps totalement rassurant pour les braves gens. La date est fixée au deuxième anniversaire du onze septembre. Lucy Bulmer estime que ça semble une bonne date pour lancer un blog qui vise à revivifier la démocratie et la bienveillance dans ce pays. Les invités s’en vont, et Lucy et son conjoint sont enfin seuls. Il va se coucher et elle jette un dernier coup d’œil au site avant de le rejoindre : il y a un unique message en attente. Son conjoint éteint la lumière, elle l’ouvre avec précaution car elle a repéré qu’il émane de Domenico Coracci, un homme qui a été son compagnon alors qu’elle était encore mineure.



Domenico Coracci comme par s’excuser, convaincu que Lucy Bulmer ne doit avoir trop envie qu’ils se causent, qu’elle a sans doute refait sa vie avec un autre homme, et c’est bien, mille fois mérité. Il continue : Lui, c’e n’est pas aussi chouette que ça. Sa famille ne veut plus entendre parler de lui et ses anciens potes, ben… S’ils savaient où il traîne ses guêtres, ils lui feraient direct la peau. Il ne lui reste plus qu’elle, Lucy, qui le déteste pas trop… enfin il espère ? Et comme il a besoin de causer à quelqu’un, il lui envoie ce message comme une bouteille à la mer… Qu’elle la ramasse, fasse semblant de ne pas l’avoir vue, ou qu’elle réponde si elle en a envie, peu importe à Domenico. Faut juste que ces pensées qui s’agitent dans sa caboche en sortent, sinon il va devenir dingo. Il continue : Il écrit à Lucy depuis la guerre. Jamais il n’aurait imaginé se battre pour autre chose que le groupe dans lequel elle l’a connu il y a deux ans. Mais voilà, elle a fait de lui ce genre de gars : un type qui pense aux autres et se bat pour son pays. Alors, après le onze septembre, il a eu besoin d’aller trucider les terroristes qui ont fait tant de mal. Il s’est engagé dans les Marines, même si les agents du programme de protection des témoins ont paniqué en apprenant ça. Et au début, c’était cool. La libération de l’Irak, c’était pile le genre de trucs qu’elle aime et qu’elle lui a appris à aimer, Lucy ; ils faisaient du bien aux gens. Les Irakiens les ont accueillis en libérateurs. Rien qu’à voir l’excitation et le bonheur dans leurs yeux, il pouvait imaginer comment ils avaient souffert avec Saddam et sa clique. Et puis les Américains ont gagné la guerre. Et puis, ils sont restés sur place, parce que l’Irak avait besoin d’eux pour se reconstruire, pour devenir une démocratie et former une nouvelle armée pour lutter contre les Islamistes.


Bon ben, de toute façon, ce n’est pas possible : les attentes du lecteur atteignent des niveaux tellement élevés, de la faute des auteurs eux-mêmes qui ont fait un boulot tellement excellent précédemment, qu’ils se sont mis eux-mêmes dans une situation impossible. D’abord, la pagination même étendue à plus de quatre-vingts pages reste trop réduite pour que chaque personnage dispose de son moment pour resplendir. C’est malheureusement le cas pour Xuan-Mai Logan. En revanche, pour la plus grande joie du fidèle lecteur Angelo Frazzy en personne effectue une courte apparition. En fonction de ses préférés, le lecteur regrettera tel ou tel protagoniste, par exemple la sénatrice Deborah Daniels qui semblait tellement prometteuse, sans même parler de ceux laissés en arrière, à l’état de cadavre. Et puis il reste le cas particulier du héros empêché depuis le premier tome du premier cycle : y a intérêt à ce que Joshua Logan envoie au tapis des ordures ! Dans le même ordre d’idée, vivement que le pouvoir des innocents puisse enfin donner sa pleine puissance et rétablir une forme de justice sociale ! Le lecteur se rend compte que ses attentes comprennent bien d’autres exigences tournant autour de la justice, ou en tout cas de son rétablissement pour combattre l’injustice, ainsi que quelques valeurs morales comme l’empathie, l’entraide, et pourquoi pas l’égalité et la fraternité. Ha, hum…



Ah oui, c’est vrai, il y a également une intrigue à mener à son terme : que va-t-il advenir des enfants de Jessica ? Des marcheurs ? Du président Lou Mac Arthur et de sa trahison ? Sans oublier les personnages principaux ? Le lecteur comprend progressivement que tous les fils narratifs vont se rejoindre, avec la culmination du suspense à l’occasion de l’enterrement d’un des principaux personnages, ou juste après. D’un côté, il s’agit d’une construction narrative très efficace menant à un sommet d’intensité ; de l’autre, cela induit une progression mécanique, laissant supposer que le lecteur sera laissé juste après. Oui, il y a de cela, avec une enfilade de moments soigneusement conçus et ordonnés par le scénariste, retours en arrière compris. Cette dernière partie commence avec la naissance du site en ligne The Spyder : à la fois un moment essentiel et déterminant dans la vie du Lucy Bulmer, à la fois une pièce du puzzle dans l’intrigue permettant d’expliquer plusieurs situations, que ce soit la personnalité de Lucy Bulmer, ou le sort d’Angelo Frazzy. Les narrateurs font immédiatement la preuve de la sophistication de leur narration : un moment tout à fait naturel servant le récit de plusieurs manières. Le dessinateur donne un naturel parfait à la séquence : que ce soient les potes en train de descendre une bière, assis sur le canapé, ou le chat perché sur les épaules de Lucy, ou encore son regard captif et inquiet en découvrant un message de son ancien amant.


Tout du long de ce dernier album, le lecteur déguste ces moments parfaitement normaux : des mains qui tapotent sur un clavier, des touristes qui font trempette dans un la piscine d’un hôtel de luxe, un jeune homme dans un magnifique costume blanc immaculé répondant avec humour à des questions dans une émission de plateau, un chien couché par terre devant deux personnes assises sur un canapé, des personnes accablées par la tristesse du deuil défilant devant un cercueil, trois personnes dégustant des pancakes avec du sirop d’érable servis par une jeune femme souriante, une équipe de techniciens en train de monter une scène, une équipe de sécurité privée sécurisant la zone, une politicienne prenant la parole au micro, ou encore un hélicoptère passant dans le ciel. Pour chacune de ces images, le contexte leur apporte des dimensions supplémentaires, tout en conservant leur normalité initiale, une forme de polysémie narrative, d’intégration de plusieurs facettes dans une seule et même case. Des mains qui tapotent sur un clavier : simplement Lucy dans son salon qui prend connaissance d’un courriel dont l’identité de l’émetteur la trouble au plus haut point, ou Domenico en treillis militaire assis sur son lit de camp qui écrit des propos intimes, ou le compagnon de Lucy avec une mine déterminée qui saisit un article sur The Spyder pour dénoncer l’imposture du neveu d’Angelo Frazzy, ou un agent du FBI qui effectue une recherche de géolocalisation d’un appel. Les auteurs mettent en scène à quatre reprise une activité très banale présentant un intérêt visuel quasi nul, pour mettre en place une forme de réponse en écho, et de jeu des différences, en plus de donner une information premier degré servant l’intrigue.



Comme à chaque tome, le lecteur ressent également les émotions qui se dégagent de séquences aussi bien d’action, que d’intimité. Dans le premier groupe : un attentat avec une ceinture de C4 autour du ventre, l’assaut donné à un supermarché par des mercenaires contre des marcheurs pacifistes, des centaines de protestants regroupés dans un stade par les forces de l’ordre, les gens qui se succèdent devant le cercueil pour rendre un dernier hommage à une personnalité politique populaire défunte, un rassemblement sous haute tension de d’individus armés et prêts à en découdre attendant la harangue de leur meneur qui vient d’être libéré de prison, etc. Dans le deuxième groupe, un jeune soldat comprenant qu’il est en train d’être recruté par une entreprise de mercenaires à quelques kilomètres du théâtre des opérations, un jeune homme accablé par le décès de la politicienne qui incarnait ses espoirs, l’assurance suffisante de Marino Frazzy devant les caméras de télé, le président des États-Unis accusant le coup d’avoir trahi ses idéaux et son mentor, la force de la révélation pour une jeune femme de savoir ce qu’elle doit faire et ce qu’elle veut, la prise de confiance d’une jeune politicienne effectuant une véritable profession de foi sociale devant une foule, etc. Autant de moments magiques.


Par la force des choses, le lecteur ressort de ce tome de conclusion avec l’envie qu’il y en ait encore, qu’il y en ait plus, ce qui est un bon indicateur de la qualité du récit, de l’attachement aux personnages, du potentiel des différentes situations, de la profondeur des thématiques. D’un autre côté, les auteurs tiennent la promesse implicite d’apporter une conclusion en bonne et due forme, de mener à leur terme les principales intrigues secondaires, et même de se positionner. Le pouvoir des innocents ? Il existe, il s’incarne dans des personnages, dans des actions. Le lecteur conserve sa liberté de penser quant à sa puissance, son efficacité, face à d’autres forces à l’œuvre. En fonction de ses propres convictions, de ses valeurs, de ses engagements, le lecteur peut en venir à se poser la question sur les actions des personnages : Tout ça pour ça ? Oui. Et quelle est l’alternative ? Lesdits innocents devaient-ils s’y prendre autrement ? Aurait-il été préférable qu’ils s’abstiennent d’agir ? Faut-il se résigner ? Que faire face à l’injustice ? Accepter, se résigner, s’indigner, lutter, se révolter ?


Dernier tome : tellement de choses à raconter, tellement de fils narratifs à mener à bien, tellement d’attentes chez le lecteur. Malheureusement les innocents disposent d’un pouvoir relatif : bien réel, prenant une forme qui connaît des limites. Les auteurs prennent soin du lecteur, en prenant soin des personnages. Ils l’emmènent jusqu’au bout de la marche de protestation, se confrontant aux obstacles sur le chemin, affrontant les confrontations, qu’elles mettent face à face des groupes, ou des individus. Le sort de l’Amérique est en train les mains de ses citoyens, qu’ils soient innocents ou pas.



jeudi 14 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4)

Faut faire plus que ça. Rétablir la vérité sur ce qui s’est passé aujourd’hui.


Ce tome est le quatrième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


La clé tourne dans la serrure de la cellule de Joshua Logan : les policiers sont venus le chercher, car c’est l’heure de son transfert au tribunal. À l’ouest de Washington dans une zone naturelle, les marcheurs se sont arrêtés pour faire une halte et se laver dans un cours d’eau, dans deux zones distinctes non mixtes. Le bain des hommes est filmé par l’éditorialiste numérique The Spyder. Dans l’eau, Domenico Coracci est très fier de lui : il vient d’attraper un poisson, un tout petit de quelques centimètres. La journaliste effectue des commentaires taquins au profit de ses abonnés, remarquant que même en zoomant à mort, ce poisson est riquiqui. Il se tourne vers elle, un peu agacé par le fait qu’elle a toujours les mots qui font plaisir. Lucy Bulmer explique qu’elle filme dans la zone réservée aux hommes, car si elle ne filme que les zones réservées aux femmes, le FBI et les espions du net vont finir par comprendre qu’elle en est une aussi. Ils continuent à s’envoyer de gentilles piques, et elle finit par partir. L’inspecteur Coltrane a suivi la scène et il s’approche de Domenico qui est sorti de l’eau. Il fait une remarque : les gens disent que Coracci et madame Bulmer sont sortis ensemble il y a quelques années. Son interlocuteur n’opposant pas un démenti, Coltrane explique que si c’est vrai, il aimerait lui poser deux ou trois questions.



Le directeur de la prison a décidé que Colin Strongstone va voyager dans le même fourgon pénitentiaire que Logan. Il est escorté par l’un des gardes et lui fait le retour de ce que Logan lui a raconté, c’est-à-dire qu’il leur a menti sur lui et ce qu’il pense pendant des années, et là Logan s’apprête à déballer sa vérité devant un juge et dans un livre. Strongstone ne comprend pas pourquoi il devrait l’aider en témoignant en sa faveur. Le gardien lui dit de faire comme il le sent. Il n’a qu’à dire au juge que son projet de réinsertion est fantastique ou c’est nul, au point où ils en sont ils s’en cognent. Il continue : l’important c’est que Strongstone soit avec lui et qu’il continue d’ouvrir grands ses yeux et ses oreilles. Il veut qu’il lui rapporte tout ce que lui et son avocat vont dire et faire. Le jeune homme monte dans le fourgon et s’y assoit. Au bord du fleuve, Coltrane explique sa situation à Coracci. Avec son chien Sindhu, il est chargé de la protection d’Amy Ruppert, la fille de la secrétaire d’État, et la jeune fille s’attache de plus en plus à lui, il le sent. Il n’y a rien eu de concret, mais il le voit bien… À sa façon de le regarder, de lui sourire. Et c’est un problème : il est son garde du corps, ce n’est pas très éthique de jouer à ça avec elle… Et puis Amy est différente ! Son esprit est celui d’une enfant de douze ans…


Aaargh !!! Les auteurs tiennent le petit cœur du lecteur dans leurs mains habiles et ils en font ce qu’ils veulent. Avant-dernier tome d’une série de trois cycles de cinq, les enjeux tiennent le lecteur sur le bord de son siège. Une fois encore Joshua Logan se retrouve dans une position qui pourrait conduire au rétablissement de la vérité… Bon d’accord, cette fois-ci le lecteur n’y croit plus… Quoi que… Non ? Si ? Aaargh ! Les auteurs font vraiment trop bien leur boulot. Concernant les autres personnages, ça fait plaisir de voir Domenico Coracci et Lucy Bulmer retrouver leur connivence… Mais elle est mariée, au fait… Et la pauvre Amy Ruppert, fragile du fait de son retard de développement cognitif, va-t-elle être dévastée en comprenant que sa relation avec l’inspecteur Coltrane est impossible ? Bon, le sort de Jessica Ruppert semblait clair à l’issue du précédent tome, et… le lecteur se rend compte qu'il obtient ce qu’il souhaitait au cours du second cycle, c’est-à-dire d’en apprendre plus sur cette politicienne atypique. Sans même parler des autres personnages qui ont progressivement gagné leur place dans le cœur du lecteur, Cyrus Chapelle & Adam Füreman, le chien Sindhu… Et le lecteur aurait bien aimé que l’imposant directeur de la banque centrale de Chine, l’honorable Miao Xiang, soit de retour. L’artiste a l’art et la manière de les représenter, d’en faire des êtres humains à la fois banals et plausibles, et uniques et vivants, avec une direction d’acteur naturaliste et normale.



Les auteurs entremêlent plusieurs fils narratifs : celui des marcheurs pour protester comptant en leur sein Domenico Coracci, Lucy Bulmer, Amy Ruppert et l’inspecteur Coltrane, celui de l’avocat se rendant au procès, celui de Jessica Ruppert, et bien sûr celui de Joshua Logan. Cette construction chorale s’avère sophistiquée, avec un ou deux retours en arrière sur le passé de la secrétaire d’État, et deux points de jonction entre deux fils narratifs. Dès la première page, le lecteur peut faire l’expérience de la connivence entre l’artiste et le scénariste, avec ces deux moitiés de page très visuelles : le long couloir mal éclairé devant la cellule de Logan, la baignade détendue à l’air libre sous un beau soleil. Régulièrement, il sent ses yeux ralentir insensiblement pour profiter d’une case ou d’un environnement particulier : le carrelage en damier de la salle de bains de Chapelle dans une prise de vue du dessus, l’injection d’un produit anesthésiant avec une seringue dans le cou d’une victime prise par surprise, un tir au bazooka depuis un toit dans Washington, un face à face sur un pont entre la shérif et les forces de l’ordre, et les marcheurs de l’autre, les marcheurs qui continuent d’avancer dans un épais nuage de gaz lacrymogène (et les yeux bien rouges après coup), un témoignage dans une grande salle d’audience, de cieux teintés de rose alors que le soleil se couche, la neutralisation nocturne d’un shérif et de son équipe, une intrusion dans une demeure luxueuse, etc. Il ressent également que l’artiste rehausse discrètement un moment ou un détail par la couleur, outre celles du ciel en fonction du moment de la journée : l’éclairage un peu rose de la salle de bain, le vert vif du liquide dans la seringue, la monture bien rouge des lunettes de la shérif, le blanc intense de la flamme d’un chalumeau pour menacer une prisonnière, le jaune du taxi newyorkais et de la chemise de son chauffeur ressortant sur les teintes sépia de la séquence, jaune repris ensuite pour le teeshirt de Meryl Ruppert et pour un combiné de téléphone filaire, les reflets dorés des couloirs du palais de justice, le rose d’un drap, le violet des néons d’un café, le rouge et le bleu des feux à éclats des voitures de police, etc.


Bien sûr, les qualités visuelles narratives sont toujours à leur haut niveau. Le dessinateur travaille chaque mise en scène et chaque prise de vue pour que le lecteur puisse comprendre aisément chaque situation et chaque action, pour qu’il puisse s’y projeter. Il se sent un observateur privilégié des retrouvailles entre Lucy et Domenico sans ressentir de voyeurisme, lors de cette forme de batifolage dans l’eau qui leur arrive jusqu’à la taille.il voit toute la violence de l’agression soudaine à la seringue. Il remarque comment le bédéaste sait gérer les plans rapprochés sur certains détails pour rendre l’action compréhensible, par exemple le petit explosif sur la serrure du fourgon pénitentiaire. L’incroyable séquence où Logan doit lire un texte face caméra, ce qu’il fait avec soumission, et un des hommes cagoulés doit lui rappeler qu’il doit adopter la posture du leader charismatique d’un mouvement héroïque de résistance qui porte son nom. L’avancée des marcheurs face au gaz lacrymogène impose le respect par leur détermination et leur capacité à affronter cette souffrance physique sans fléchir. Impossible de résister à l’incrédulité de Colin Strongstone qui doit s’affubler d’un anneau dans le nez et d’un autre à travers la lèvre pour passer inaperçu. L’attaque des voitures de police pour les neutraliser, et celle du supermarché donnent l’impression d’y être et de ressentir la tension et l’inquiétude.



L’intrigue est imparable dans son déroulement, implacable pour les personnages et pour le lecteur. Vite le tome suivant… et en même temps difficile de croire et d’accepter qu’il ne reste plus qu’un unique tome. La question de la vérité reste au cœur des enjeux de l’histoire, avec l’évidence que tout le monde a son propre intérêt à instrumentaliser les faits, à établir sa propre version, à matraquer une post vérité qui occulte complètement les faits et même les doutes qui sont totalement inaudibles dans les deux sens du terme : à la fois invisibilisés par les versions officielles, à la fois tellement contraires à celles-ci qu’ils apparaissent comme des affabulations. En conséquence de quoi, les actions de Joshua Logan et de Jessica Ruppert semblent vouées à l’échec avant même d’avoir commencé. Par comparaison, Amy, Domenico et Coltrane ont entrepris une action qui engendre des réactions, et qui semble progresser vers un objectif clair. Comme si la précédente génération était engluée dans la stase du passé, et que la jeune génération peut encore agir et avoir un effet sur le monde. À nouveau, le lecteur garde en tête le titre de la série, et regarde les personnages en se demandant lesquels peuvent être qualifiés d’innocent et quel est leur pouvoir en ce bas monde.


Arrivé à ce stade de la série, le lecteur ne se pose plus de questions. Il veut en connaître le dénouement, tout en redoutant ce qui peut arriver à des personnages qui lui sont devenus familiers, et certains très chers. Il sait qu’il va retrouver une narration élégante et efficace : c’est bien le cas, il ne peut pas lâcher ce tome en cours de route. L’intrigue met en danger les personnages de manière différente et pleine de suspense. La dimension visuelle fait preuve d’une maîtrise narrative remarquable, avec des moments mémorables. Irrésistible et impitoyable.



jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.



jeudi 16 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2)

Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire…


Ce tome est le second du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1) (2011) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée. Il débute avec l’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder


On essaie de ne pas être cynique et finalement, on se montre naïf ! L’Amérique est-elle capable de se penser autrement qu’en championne du monde de l’individualisme et de l’économie de marché ? Spyder l’a sincèrement cru après l’élection à la présidence de Lou Mac Arthur, en novembre dernier… Juste un peu étonné de ne pas sentir plus de réticences face aux nouvelles orientations qu’il leur annonçait, et dont sa secrétaire d’état aux Affaires Sociales, Jessica Ruppert, était le chantre. Mais bon, les citoyens avaient voté pour eux et pour l’ensemble de ces changements à une très large majorité de 59,8%. L’attente du pays semblait donc claire : les États-Unis devaient au plus vite s’engager dans une nouvelle voie sociale, économique et écologique, pour ne pas sombrer dans l’abîme ouvert sous ses pieds par le trio diabolique de ces six dernières années : guerres à répétition, scandales politiques et crise économique. En ce mardi 10 avril 2007, l’heure était enfin venue de lancer le processus. Comme la quasi-totalité de la population, Spyder était devant sa télé, à peine troublé par les quelques milliers de manifestants d’extrême droite, brûlant des mannequins à l’effigie de Jessica Ruppert dans les rues de Washington. Il ne voyait en leurs défilés haineux, que les ultimes agitations d’un monde agonisant, incapable d’admettre qu’une page de notre histoire venait de se tourner définitivement… Et patatra… Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire… 



Lou Mac Arthur, le président des États-Unis se trouve au palais de l’assemblée du Peuple à Pékin, où il est reçu par l’honorable Liao Xiang, le directeur de la banque centrale de Chine. À ses côtés siègent Rudolf Laudenkrieg, de la banque centrale européenne et Kenji Yorizama de la banque centrale du Japon. Mac Arthur prend connaissance de l’ordre du jour posé devant lui. Le document porte une seule mention : mille cinquante-sept milliards de dollars. Le directeur de la banque centra de Chine explique : il s’agit du montant de la dette contractée par le prédécesseur de Mac Arthur, auprès des banques européennes, japonaises et chinoises. Une somme qui lui a permis de mener durant quatre années, ses trois guerres en Afghanistan, en Irak et en Iran. Puis Xiang tend au président un document de deux mille cinq cents pages : celui-ci détaille les orientations que Mac Arthur et sa secrétaire d’état aux affaire sociales comptent donner à la politique américaine pour les trois prochaines années. Il conclut son intervention en indiquant que le président veut changer les règles, et que eux aussi le peuvent.


Seulement le deuxième tome de ce troisième cycle, et déjà l’horizon d’attente du lecteur est très élevé. Il s’inquiète pour les personnages. Jessica Ruppert peut-elle survivre sur le plan politique après le discours de désaveu de la sénatrice Deborah Daniels, qui faisait pourtant partie de son propre camp ? Amy trouvera-t-elle les ressources en elle pour soutenir le jeune Salim, et pour parvenir à faire face aux circonstances houleuses ? Le jeune homme, Colin Strongstone, qui a lâché des chiens affamés sur des migrants, fera-t-il preuve de repentir ? Que va-t-il advenir de Joshua Logan ? Et dire qu’Angelo Frazzy n’est plus de la partie. Les auteurs manient avec dextérité la composition de ce second acte, que ce soit la variété des lieux, les rebondissements, le déroulement chronologique ou la tension dramatique. Le lecteur voyage au palais de l’assemblée du Peuple en Chine, dans la salle de bains personnelle du président des États-Unis à la Maison Blanche, dans la salle d’audience d’un tribunal, devant un magnifique cerisier en fleur du jardin de la maison de Jessica Ruppert à Washington DC, au commissariat de la gare de Pennsylvania à New York avec sa magnifique verrière et sa structure métallique, dans la cour et les cellules du centre de détention de Riker’s Island, ou encore dans une grande plaine dans la banlieue de New York où se tient la cérémonie en mémoire des victimes du mardi précédent…



Bon alors, ils s’en sortent ? Ben… Bien sûr que non puisqu’il ne s’agit que de la deuxième partie de cette pentalogie. Le scénariste a choisi une dynamique basique et très logique : celle du mouvement de balancier, à chaque action correspond une réaction. Il poursuit sur sa lancée d’une série avec un fond politique, normal puisque le premier cycle se déroulait sur fond d’une élection municipale, et le second d’une élection sénatoriale. Les auteurs sondent concrètement les obstacles auxquels une politique sociale va se heurter, ici aux États-Unis, en prenant une dimension internationale. Et même une claque internationale. Le lecteur en avait eu un aperçu avec le discours de la sénatrice Deborah Daniels dans le tome précédent. Il découvre la genèse de ce discours dans la première scène du présent tome. Comme à son habitude, le dessinateur fait des merveilles pour donner du rythme visuellement à une scène où des politiques de haut rang discutent autour d’une table. Il utilise la palette de couleurs pour donner une teinte très particulière à la scène, assez feutrée, entre sépia et brun. Il joue avec les cadrages : plan large pour voir toute la salle avec vingt-et-un dignitaires assis, une demi-douzaine d’observateurs assis le long des murs, et deux membres du personnel. Il effectue aussi bien un gros plan (sur la feuille où figure la somme en milliards), que des plans serrés (sur le président ou son conseiller), qu’une opposition de champ contre-champ, un travelling avant, des variations dans la hauteur de la caméra, etc. Dans cet échange statique, le lecteur voit le président des États-Unis perdre contenance petit à petit, s’agitant d’abord imperceptiblement, puis se levant sous le coup de l’émotion, alors que pas un autre n’a bougé de son fauteuil.


Sa sensibilité ainsi éveillée, le lecteur retrouve cette même science du découpage, de la mise en scène et de la prise de vue tout du long de ce tome. L’étonnante intimité de l’épouse du président dans son lit, alors que son mari revient de son voyage, et qu’il va s’enfermer dans la salle de bains pour une réaction physiologique d’écœurement. La posture dénotant une incroyable assurance chez Colin Strongstone pendant son procès. La posture entre résignation et apaisement de Jessica Ruppert alors qu’elle se trouve pied nu sur la pelouse devant le cerisier du Japon en fleur. La fluctuation subtile des états d’esprit d’Amy soutenant Salim dans le commissariat de la gare. Le déroulement de la conférence de presse dans un large couloir du palais de Justice, avec la prise de parole de Strongstone, puis la réaction de son père à ses déclarations, une prise de vue exemplaire. La remontée d’un souvenir d’Amy tout en cases de la largeur de la page. La façon de mettre en valeur la grande cour à ciel ouvert de l’établissement de détention pénitentiaire. D’une toute autre manière, l’artiste donne à ressentir le grand espace naturel sans limite de la plaine herbeuse dans laquelle Nawal, la tante de Salim, prononce un discours en hommage à un son frère mis à mort, terminant par une ouverture sur une action civile à entreprendre séance tenante. Il met en valeur les dimensions sans limite de cet endroit en jouant avec les nuages en arrière-plan, qui installent également une ambiance lumineuse très particulière, mariant une forte luminosité avec un risque assuré d’orage. D’ailleurs, le lecteur a bien perçu que la personnalité de chaque scène ressort par une ambiance lumineuse spécifique.



À la fois chaque personnage incarne un point de vue politique ou un positionnement social, à la fois il existe pleinement pour lui-même. Cela relève de l’évidence pour Jessica Ruppert, l’initiatrice et la pilote de réformes sociales concrètes et tangibles, qui accuse le choc d’un désaveu de son propre parti, véritablement empathique envers autrui, et également consciente des limites auxquelles elle se trouve confrontée, aimant sa fille adoptive, et voyant dans la fin proche de sa carrière l’occasion de s’occuper plus d’elle, tout en demandant à Amy son consentement pour être plus présente à ses côtés. Salim, un garçon, qui a vu son père assassiné sous ses yeux, traumatisé, et encore plein de vie. Amy et son handicap mental, que le lecteur admire en la voyant progresser, subir une rechute, se battre, retrouver pied en aidant Salim (le credo de Ruppert, celui de s’entraider pour regagner confiance en soi). Ces deux-là, Amy & Salim, incarnent les innocents du titre de la série, et le lecteur souhaite qu’ils puissent jouir de plus pouvoir. Et le cas si particulier de Joshua Logan. Dans ces deux premiers tomes, il se retrouve dans un rôle secondaire, loin du premier rôle. Le lecteur s’aperçoit qu’il nourrit toujours l’espoir que Logan puisse remplir le rôle de héros, et les auteurs restent cohérents : cet homme continue de souffrir d’obstacles mentaux, voire… Comme tout être humain, Joshua a dû se résoudre à accepter des compromis, à envisager que la fin justifie certains moyens, peut-être même des compromissions…


Un tome totalement maîtrisé de la première à la dernière page, tant par la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa variété et sa plausibilité sans faille, par l’intrigue qui tient en haleine, par l’épaisseur et l’humanité des personnages, par la structure du récit. Le lecteur espère de tout cœur que les innocents auront le pouvoir évoqué dans le titre, tout en constatant que les vicissitudes de la réalité imposent leur propre rythme et leurs contraintes. Du grand art.



jeudi 2 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1)

Le monde s’est encore durci.


Ce tome est le premier du troisième et dernier cycle de la série. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend trente-quatre planches de bande dessinée, ainsi qu’une introduction sous forme d’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder. Il fait suite aux cinq tomes du cycle I et aux cinq tomes du cycle II, qu’il faut avoir lu avant. Initialement, les cycles II et III ont débuté concomitamment en 2011, puis le cycle III a été mis en sommeil reprenant après l’achèvement du cycle II.


Dans son blog, le polémiste The Spyder se demande où va leur belle Amérique en cette année 2007 ? La nation vient de vivre une des pires parenthèses de son histoire, en acceptant de tomber le masque démocratique pour cautionner trois guerres complètement absurdes : mille milliards de dollars, des emprunts levés auprès de la Chine, du Japon et de l’Europe. Son économie s’est méchamment vautrée sous le poids de cette dette énorme. Le pays connaît la plus profonde crise économique de son histoire, une crise qui a fracassé les plus fragiles des citoyens, leur retirant emploi, maison, espoirs, partout. Enfin pas tout à fait partout. Une ville continue de promettre un avenir meilleur à ses concitoyens et parvient envers et contre tout, à tenir cette insolente promesse. Le New York dirigé et transformé pendant huit années par sa maire, Jessica Ruppert, semble seul à posséder des réponses nouvelles et enthousiasmantes aux problèmes, attirant vers ses lumières plus de cent nouvelles familles par jour. Dans son post suivant, The Spyder décrit la réalité de la situation de New York : des milliers de famille qui affluent vers New York, ses services municipaux dépassés, les acquisitions et les constructions d’immeubles sociaux qui ne vont pas assez vite, un bidonville tentaculaire autour de la cité. Il conclut : il devient urgent que chacun des états se mobilise et adopte les réformes initiées par cette grande dame pour redonner un véritable élan au pays



Dans un train à destination de New York, un père est en train de laver sommairement son jeune fils dans les toilettes avec un gant de toilette, du savon, et des bouteilles d’eau qu’il remplit au lavabo. Dans le couloir, un voyageur en costume s’impatiente. Le père et le fils sortent et laissent la place, l’homme d’affaires adressant des paroles méprisantes au père. Dans le couloir, un homme d’une quarantaine d’années se montre solidaire avec les deux voyageurs. Le père en profite pour demander poliment s’il serait possible d’écouter le discours, celui que Jessica Ruppert doit prononcer au Sénat. Le train continue de s’approcher de New York. En attendant le moment du discours, la télévision évoque le parcours de Ruppert. C’est le seize août 1945 qu’elle prend la décision qui va bouleverser sa vie, elle quitte les troupes américaines. Elle rejoint l’hôpital de Weimar, en Allemagne, où viennent d’être placés les neuf cents enfants découverts par les soldats américains lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald.


S’il commence cette série après 2018, le lecteur a eu la possibilité de lire les cycles dans l’ordre, le premier puis le second, avant d’entamer le troisième, ce qui ne fut pas le cas pour les lecteurs qui ont lu les tomes dans l’ordre de leur parution. En revanche, il doit se réhabituer aux dessins de Hirn, car ce dernier partageait la réalisation des dessins avec David Nouhaud pour le cycle II. Enfin, les entrées du blog de The Spyder établissent que le présent cycle débute en 2007, soit dix ans après l’attentat du quatre novembre 1997 qui a coûté la vie à cinq cent-huit personnes, dont Joshua Logan a été accusé, et pour lequel il a été condamné. Il entame donc ce tome, conscient de sa pagination un peu plus courte que d’habitude, se demandant quels personnages il va retrouver. Tout commence avec l’introduction de deux nouveaux individus, un père et son fils Salim, ayant tout quitté pour une vie meilleure à New York, grâce à la politique sociale bienveillante de Jessica Ruppert. Cette dernière est bien présente dans ces pages, ains que sa fille adoptive Amy, une image de Joshua Logan, et une intervention de son épouse Xuan-Maï. Le personnage le plus détestable de tous a droit à une page et demie, pour une fin brutale, laissant le lecteur en plein doute : La série pourra-t-elle se relever de son absence ? Lui qui fut indestructible, la preuve vivante qu’il n’y a de la chance que pour les crapules.



Le lecteur retrouve le découpage impeccable du dessinateur, ainsi que son sens du détail. Dans la première page, le cadrage des cases fait ressortir toute l’exiguïté des toilettes d’un train, de surcroît occupées par deux personnes, tout en montrant comment le père procède à la toilette de son fils, de manière réaliste, sans exagération dramatique en sachant faire ressortir l’inquiétude du père qui sait qu’il doit se dépêcher. En planche quatre, une dame de compagnie vient s’occuper d’Amy pour s’assurer qu’elle soit à l’heure à son rendez-vous : le découpage joue sur l’immobilisme de la jeune fille captivée par le reportage sur sa mère à la télévision, la proximité physique de la dame pour la rassurer et s’approcher assez de manière bienveillante, pour accéder à la sphère personnelle d’Amy en termes de proxémie. Sur la page en vis-à-vis, une case ensoleillée de la largeur de la page fait ressortir les grands espaces d’un croisement de rue, par contraste avec l’ambiance tamisée de la chambre encombrée. Quelques pages plus loin, une autre case de la largeur de la page permet de se rendre compte de l’ampleur de la manifestation qui se déroule dans une artère de New York. Puis trois cases alignées montrent une effigie de paille à l’image de Jessica Ruppert à laquelle des manifestants mettent le feu, pour un simulacre d’immolation, une séquence qui établit l’intensité de la haine portée contre cette politicienne. Vient le moment du discours, pas celui que doit prononcer Ruppert, mais celui de la sénatrice Deborah Daniels (Mince ! Comment le scénariste a-t-il pu anticiper le nom de famille de Stormy ?) : une séquence qui établit avec conviction la présence de la sénatrice, le manque de réaction de l’auditoire, le désarroi de Ruppert trahie par une proche, etc.


La suite du récit comprend de nombreuses surprises, et autant de moments mémorables. Le lecteur remarque que l’artiste a fait évoluer sa technique de mise en couleurs, s’approchant de celle de David Nouhaud pour le cycle II. Il constate une grande précision et une habileté impressionnante : des palettes spécifiques pour chaque séquence, mettant en valeur aussi bien l’éclairage artificiel des toilettes du train ou de la chambre d’Amy, la lumière d’une belle journée à New York, la lumière tamisée de la pièce dans laquelle Ruppert répète son discours, le soleil plus dur avec l’ombre de quelques nuages sur le bidonville sans fin, et une séquence en sépia pour une remémoration du passé. Non seulement la narration visuelle raconte clairement chaque scène quelle qu’en soit la nature (discussion, reportage, voyage, discours, etc.), mais en plus elle contient des images qui restent longtemps à l’esprit. Par exemple : l’humilité du père de Salim, l’effigie de paille de Jessica Ruppert en proie aux flammes, le sort du prisonnier lui aussi dévoré par les flammes, les chiens affamés lâchés sur les migrants dans un appartement, le nourrisson posé abandonné par terre au milieu du trottoir, la révélation de l’ampleur du bidonville dans une case de la largeur de deux pages, le flash mémoriel d’Amy, etc.



En refeuilletant le tome après l’avoir lu, le lecteur se rend compte de tout ce qui est raconté dans ces pages. Il apprécie que les auteurs aient eu le courage d’envisager ce que New York a pu devenir après dix ans de politique sociale bienveillante : La situation s’est-elle améliorée ? La maire pouvait-elle mener à bien son projet avec des résultats concrets ? Ou le capitalisme serait-il un obstacle infranchissable ? Minerait-il toute réforme en laissant croire à son application ? Le scénariste entremêle à merveille ces questions à la vie de ses personnages, à leur quotidien, et à leurs objectifs. La réalité de cette évolution prend chair : le lecteur ressent une forte empathie pour le père de Salim qui gagne New York pour un meilleur avenir pour son fils, pour Jessica Ruppert qui affronte un discours accusateur, pour sa fille qui ne comprend que partiellement ce qui se passe, pour Xuan-Maï qui essaye de… Bien sûr toute action entraîne une réaction… Le lecteur aurait dû s’y préparer… Ce premier tome du cycle III laisse entrevoir les prémices du mouvement du retour de flammes. Il apprécie d’autant plus cette contre-attaque que les auteurs continuent de mettre en scène des personnages complexes. Certes, les membres du groupe des Logan (Quelle abjection que ce nom ait été retenu ! Tout en étant parfaitement expliqué et justifié dans le cycle II) se conduisent de manière répugnante sans circonstances atténuantes, en revanche le jeune homme responsable du lâcher de chiens affamés éprouve des doutes fruit d’une empathie très humaine. Le lecteur espère bien que le personnage de Deborah Daniels bénéficiera lui aussi d’un développement pour comprendre ses motivations, sa façon de rationaliser son action.


Une suite au premier cycle ? Pour un lecteur contemporain, la question ne se pose pas puisqu’il sait qu’il y a eu trois cycles, et qu’il n’a pas vécu le premier en direct. Le dessinateur réalise une narration visuelle remarquable, que ce soit la mise en pages, les dessins de chaque case, la mise en couleurs : entièrement assujettie à raconter l’histoire, avec des images fortes, du grand art. Le scénariste se confronte à la réussite d’une politique sociale bienveillante à New York qui pourrait servir de modèle pour une application à l’échelle des États-Unis, en ayant à l’esprit que toute action entraîne une réaction, et que la perfection n’est pas de ce monde. Parfait.



jeudi 19 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-11 septembre (5)

Comment prouver quelque chose qui, par définition, n’a jamais existé ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-2 visions pour un pays (4) (2016). Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, ainsi que les quatre premiers tomes du présent cycle.


La foule commence à s’amasser devant le palais de Justice de New York pour le jour d’ouverture du procès de Joshua Logan, accusé d’avoir tué cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997. Dans sa cellule, il s’habille pour ce moment crucial, en présence de son avocat Cyrus Chapelle. Une fois tous les jurés installés, ainsi que les membres de la presse, le juge et les assesseurs, le procureur Garvey commence son intervention : Voici les faits tels qu’ils ont été établis par la police criminelle de New York après trois ans et demi d’enquête. Le nuit du 9 septembre 1997, le quartier du Queens dans lequel la famille Logan réside depuis quinze ans a été victime d’une descente de casseurs. Ces casseurs ont procédé, sans raisons apparentes, à des déprédations diverses, avant de s’en prendre physiquement au fils de l’accusé, le jeune Timothy Logan âgé de neuf ans. Afin de protéger son fils, monsieur Logan s’est interposé entre l’enfant et ses agresseurs. Ancien sergent des Forces Spéciales, il a réussi à maîtriser à mains nues plusieurs des voyous, avant de participer à l’assassinat de l’un d’entre eux : Joseph Ritchie, âgé de dix-huit ans. Le soir même, monsieur Logan a été arrêté par une patrouille de police puis conduit au commissariat afin d’être interrogé sur les événements de la nuit.



Dès le lendemain, Joshua Logan a été libéré grâce à l’intervention de l’avocate Karen Eden, fondatrice de l’association radicale prônant le droit à l’autodéfense : Le pouvoir des innocents. Durant les semaines qui ont suivi, monsieur Logan a participé à plusieurs réunions du Pouvoir des innocents, alors qu’un groupe de vigiles commençait à se structurer dans son quartier sous l’égide de l’association. Au sein de cette structure, il a rapidement développé un sentiment d’inquiétude et de haine à l’encontre de la candidate démocrate à l’élection municipale : madame Jessica Ruppert. En effet, les idées humanistes de la politicienne, sa politique de main tendue en direction des déshérités et des délinquants, étaient au cœur des inquiétudes des dirigeants et des voisins affiliés au Pouvoir des innocents. Tout va basculer pour monsieur Logan dans la nuit du 18 octobre. Ce soir-là, son fils Timothy trouve la mort lors d’une fusillade, impliquant des membres de l’association Le pouvoir des innocents et le lieutenant de police Samuel Ritchie, père de Joseph Ritchie, le voyou qu’il a tué quelques semaines plus tôt. Le lieutenant Ritchie s’était introduit dans le quartier des Logan. On suppose qu’il était venu se venger des assassins de son fils et qu’il a été surpris par le groupe de vigiles, alors en patrouille.


Là, le lecteur se tient sur le bord de son siège, prêt à tout pour enfin assister au procès du pauvre Joshua Logan. Il s’est fait une raison : peu de chance que le pauvre homme soit entendu, que ses paroles soient reçues comme honnêtes… Mais quand même ! Une part du lecteur espère toujours… Cela reste l’un des thèmes majeurs de ce cycle : le rétablissement de la vérité. Dans quelle mesure le travail de l’avocat de l’accusé peut mener à faire reconnaître les faits ? Ou au moins à installer l’ombre d’un doute ? Lors de sa plaidoirie finale, Chapelle s’interroge : Lui comme les jurés le savent tous, et de façon tout à fait certaine, ce qui était arrivé sur la propriété de Steven Providence. C’était plus qu’une évidence… Les télés, les journaux, les radios, tout le monde racontait la même chose à ce sujet depuis des mois. Ça ne pouvait être que la vérité. Et c’est là que ça l’a frappé. Était-ce vraiment lui qui pensait Joshua Logan coupable ? Ou bien étaient-ce les médias et la police, qui à force de rabâcher le même discours, ont fini par le convaincre que leur vérité était la vérité ? Est-ce qu’il n’y avait pas d’autres hypothèses possibles pour expliquer ce drame ? Mais alors, quoi ?? Le lecteur se reprend à espérer, car des faits incohérents ont été mis en avant. Il s’interroge sur ce qui a pu conduire à une telle configuration pour ce procès.



Un tome de procès : bonne chance aux artistes pour rendre vivant, cet exercice de style très contraint de personnes en train de parler, assis pour les témoins et le juge ou debout pour le procureur et l’avocat de la défense, ainsi que des personnes en train d‘écouter sans rien dire. Bien sûr, le scénariste a fait en sorte d’entrecouper les différents passages au tribunal avec le développement d’autres fils de l’intrigue qui permettent de sortir de la salle d’audience. Il fait débuter la longue intervention du procureur dans les cartouches, alors que les dessins montrent des moments précédant cette intervention. Quoi qu’il en soit, les deux artistes, Hirn assurant le découpage et Nouhaud réalisant les dessins proprement dit, conçoivent des plans de prises de vue bien construits, amenant une forme de mouvement, et le lecteur trouve de l’intérêt à prendre le temps de regarder les différents personnages. Il observe les postures du procureur, accusant avec une calme certitude. Il apprécie l’attitude plus bienveillante de l’avocat de la défense. Il remarque les différences de posture chez les témoins, assis dans la chaise pour leur déposition. Il voit les visages fermés de circonstance de la plupart des gens présents dans la salle, ainsi que des jurés avec des exceptions passagères. Il examine comment le juge incarne la justice par son comportement sévère et dur. Il ressent l’émotion de Xuan-Mai pouvant enfin exprimer en public ce qu’elle a vécu, les confidences qu’elle a reçues de Steven Providence, l’énormité de ce qu’elle raconte. Il se rend compte que les auteurs ont retenu le dispositif de la parole, sans séquence de type retour dans le passé, sans dessiner ce qui est relaté, pour bien transcrire l’effet de ces propos pour des personnes qui n’étaient pas présentes, ou qui n’ont pas lu le cycle I.


L’autre versant de la narration visuelle apparaît tout aussi remarquable et mémorable. Une magnifique vue du dessus avec une pluie tombante, au-dessus des marches du tribunal avec les parapluies, les colonnes impressionnantes de ce palais, la scène domestique du couple formé par Lucy Bulmer et Domenico Coracci dans le salon avec le mur en briques apparentes, le déploiement d’une équipe policière d’intervention dans la rue, les détenues de la prison Bellevue en train de suivre la retransmission du procès dans le calme total, Jessica Rupper qui dépose sa fille adoptive Amy à l’école, etc. Les artistes excellent également dans les scènes d’action : la police fracassant la porte d’entrée de l’appartement de Coracci et leur neutralisation du suspect, la tentative d’assassinat en prison, et l’incroyable opération policière pour appréhender l’insaisissable Angelo Frazzy dans son penthouse, cette dernière constituant une leçon de tension visuelle en quatre pages. Sans oublier l’opération finale où une équipe clandestine investit… Mieux vaut ne pas en dire plus. En contraposée de ces moments d’action, le lecteur se ressent avec acuité les émotions fragiles de Xuan-Mai Logan alors qu’elle termine sa dernière journée de travail comme téléopératrice, sans pouvoir le dire à aucun de ses collègues : indicible, touchant et poignant, un moment d’un incroyable sensibilité.



En fonction de son état d’esprit, le lecteur aura anticipé l’issue du procès, et peut-être la catastrophe finale s’il fait attention aux dates. Il retrouve le thème du rétablissement de la vérité avec un pincement au cœur, ce qui l’amène à s’interroger sur ce qui se joue. Il a bien noté l’analyse de Cyrus Chapelle sur l’incidence de la version communément admise véhiculée aussi bien par les autorités officielles (la police à l’issue de son enquête), que par les médias qui la relaient et l’imposent comme certitude. Il comprend bien que le scénariste choisit ce que l’accusation va mettre en avant, et ce que l’avocat de la défense aura pu découvrir en plus ou non, et que certaines hypothèses soient écartées de manière arbitraire (celle de l’utilisateur du deltaplane). Il voit bien également que ce choix narratif se trouve en phase avec une forme de théorie du complot pour la catastrophe finale, et le rôle que Frazzy joue. Pour autant, le questionnement sur la reconstitution d’un enchaînement de faits conserve toute sa puissance : est-ce possible ? Personne ne peut dire ce qui se passait dans la tête de l’un ou l’autre. Personne n’est en mesure d’affirmer quelle était la motivation de tel individu, et sa force. La démarche consiste à s’assurer des faits, et essayer d’en mesurer la plausibilité, l’enchaînement logique possible et probable : une tâche pour laquelle il est impossible d’arriver à une certitude à cent pour cent. Le lecteur referme ce dernier tome, avec comme seule consolation que le troisième cycle l’attend. Son esprit revient au titre de la série : il se demande si son sens n’est qu’ironique, ou même cruel. Quel est le pouvoir détenu par les innocents ?


Dernier tome du second cycle : suspense assurée, décuplé par une narration visuelle de très haut niveau, et une structure maline. Le lecteur se trouve pris de la première à la dernière page, souffrant avec les personnages du début à la fin, espérant tout en sachant au fond de lui-même vers quel type de conclusion se dirige ce cycle. Accablant.



jeudi 5 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici- 2 visions pour un pays (4)

Soyez au service de tous les habitants de cette ville… Sans Exception !!!


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici- 3 témoignages (2014). Son édition originale de 2016. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Mercredi 10 novembre 1999, le lendemain de l’élection du gouverneur de l’état de New York, dans la prison de Rikers Island, Joshua Logan est caché dans un une armoire vestiaire. Les prisonniers afro-américains viennent de pénétrer dans la pièce et ils commencent à vérifier les placards un par un. Le spectre de son enfant décédé Tamy lui apparaît avec son doudou lapin dans le bras droit. Le garçon lui demande s’il s’agit d’une partie de cache-cache, il adore, il connait des tas de trucs pour qu’on ne le retrouve jamais. Il continue : il sait de quoi son père à peur, Joshua imagine que tous ces gens entendent ce cœur qui bat comme un dingue dans sa poitrine, mais c’est faux, c’est gens-là dehors ne l’entendent pas. La fouille se rapproche. Ailleurs dans le sous-sol d’une grande maison, Domenico Coracci supplie le docteur Gino del Vecchio de sauver Lucy Bulmer qui est allongée inconsciente sur un lit surélevé. Le médecin lui explique la situation : Elle fait une hémorragie cérébrale, le sang qui s’écoule entre son cerveau et sa boîte crânienne est en train de comprimer son cerveau et de le priver d’oxygène. Il faut évacuer le sang qui est en train de remplir sa tête, sinon son cerveau va mourir… Et elle, elle mourra avec…



Alors que le docteur del Vecchio s’apprête à percer la boîte crânienne de Lucy Bulmer avec une perceuse, la tête de Tamy a pris la forme de celle d’un lapin, et il se fait sauter le caisson avec un pistolet. Soudain un autre prisonnier fait irruption dans les vestiaires, informant les autres que : La grande Jessica Ruppert vient d’arriver à Rikers et elle veut leur causer, à eux tous, elle attend dans le réfectoire avec le nouveau gouverneur. Le médecin a terminé son opération, il indique à Domenico qu’il va falloir attendre qu’elle se réveille… si elle se réveille. Sans scanner, il ne peut pas lui jurer qu’il n’y a pas d’autres hématomes à l’intérieur de son cerveau, et si par chance il n’y en a pas, ils ne le sauront qu’en parlant avec elle si l’hémorragie a provoqué des dégâts ou pas. À l’extérieur, dans sa voiture, Adam Füreman observe la demeure et attend. Son téléphone sonne : c’est son compagnon Cyrus Chapelle, l’avocat de Joshua Logan qui l’appelle. Adam lui indique que la fête des Républicains a tourné court, et qu’il est arrivé un truc vraiment étrange. Il n’est pas encore bien sûr, mais il subodore quelque chose de bien sordide dans lequel pourrait être impliqué leur ami Frazzy. Un truc qui pourrait bien servir leurs intérêts, s’il se confirme. Dans la prison de Rikers Island, les prisonniers se tiennent devant la maire Jessica Ruppert et le gouverneur Lou Mac Arthur qui commencent à prendre la parole.


Le lecteur se trouve sur des charbons ardents au vu de la situation dans ce récit : Joshua Logan bientôt prêt à être lynché par les autres prisonniers de Rikers Island, Lucy Bulmer qui est dans le coma, Domenico Coracci qui risque d’être découvert par le chef mafieux incontrôlable, le gardien de prison Benjamin Torrence qui succombe à la tentation d’une reconnaissance très intéressée d’un groupe d’influence, l’élection présidentielle probablement manipulée, et bien sûr la perspective faussée du procès de Logan toujours plus éloignée de la vérité des faits. Évidemment tout cela ne va pas en s’arrangeant, et le lecteur se retrouve devant des moments surprenants et inattendus : une quasi trépanation, le développement à l’ancienne de photographies avec les différents bains révélateur, d’arrêt, fixateur, une réunion officieuse des membres influents du cercle du président et en sa présence, un dessin animé parodique sur le nouveau président des États-Unis, des manifestations pour le recompte des voix, le choix des jurés et la récusation de certains jurés par l’avocat de la défense. Le lecteur se rend compte qu’il lit le récit pour son intrigue, complètement pris par l’intrication des différents fils narratifs, dans une structure sophistiquée et simple d’accès, avec des personnages attachants et complexes et des enjeux sociétaux pertinents et permanents.



Comme dans les tomes précédents, la narration visuelle impressionne fortement le lecteur, grâce à l’implication intense et soutenue des artistes. Ils œuvrent dans un registre réaliste et descriptif dans chaque planche. Cela se voit par exemple dans les décors. Le lecteur peut regarder les casiers de vestiaire, apprécier la véracité de leur apparence jusqu’au cadenas. Il peut jeter un coup d’œil sur les instruments dont dispose le docteur dans son sous-sol. Il ressent l’authenticité de la représentation d’une rue de New York, notant au passage l’usage opportun et efficace des effets spéciaux informatiques pour les flyers du gouverneur qui jonchent la chaussée et les trottoirs sous forme de petits rectangles bleus déformés. Le bar où le gardien de prison savoure une bière est bien aménagé, avec des chaises et des tables réparties de manière fonctionnelle et les étagères bien fournies derrière le comptoir. Les rues de la ville sous la neige sont superbes, avec une chaussée qui a été dégagée pour le trafic automobile. Les cases consacrées à la résidence de la puissante famille présidentielle Whitaker en mettent plein la vue avec ce luxe aussi bien à l’extérieur (Quel escalier pour accéder à l’entrée !) qu’à l’intérieur (le dôme en verre, la bibliothèque d’une taille extraordinaire richement décorée). Retour à New York, pour d’autres rues d’un quartier plus populaire avec les devantures des magasins, des murs en briques, des entresols, des escaliers métalliques d’évacuation en façade, etc.


Le lecteur ressent également toute la richesse et la variété des prises de vue, de la mise en scène, et de quelques effets spéciaux. L’artiste met ainsi en scène le spectre d’un enfant avec une tête de lapin psychotique, une table basse encombrée par les cartons vides de burgers, une affiche de Scarface (1983, de Brian de Palma), une envolée de ballons multicolores à l’occasion d’un discours d’un candidat à la présidentielle, la vitrine d’un magasin d’électroménager occupée par un mur de téléviseurs diffusant les informations, un dessin animé satirique (entre Les Simpsons et Southpark), une présentatrice d’informations, avec des écrans derrière elle diffusant les images d’une manifestation, etc. Autant de nombreux procédés venant apporter des informations visuelles de manière organique. La mise en scène elle-même joue sur les juxtapositions d’événements (le risque de la découverte de Joshua dans son placard en parallèle du risque lors de l’usage de la perceuse sur la boîte crânienne), avec des cases de la largeur de la page contenant des informations dans toute leur largeur et pas juste au milieu ou sur un bord, des points de vue subjectifs à partir d’un personnage, des plans larges et des perspectives aussi bien que des gros plans, etc. Cela donne des moments mémorables et souvent inattendus, en plus de ceux spectaculaires : ce camionneur qui s’arrête pour savoir si Adam Füreman a un problème stationné sur le bord d’une route enneigée, une vue du dessus de cinq personnes attablées dans un bar se penchant pour mieux entendre ce que la sixième a à dire, le simple geste de jeter ses clés dans un cendrier après avoir refermé la porte de son appartement en rentrant, ou encore Lucy passant un collier de fleurs autour d’un policier, etc.



En prime de cette histoire prenante, les auteurs continuent d’aborder avec honnêteté et sincérité des questions complexes de société. Il y a d’abord la gestion de la situation de crise : la révolte des prisonniers dans la prison de Rikers Island. Lors de son discours devant les prisonniers, Lou Mac Arhur développe son point de vue humaniste, qui consiste à considérer les prisonniers comme des êtres humains, plutôt que comme des animaux enragés à abattre. Plus inattendu et plus ambitieux, le discours du préfet de police s’adressant aux jeunes recrues, passant en revue la nature des missions qui peuvent leur être confiées, sur le thème de : C’est en définissant la mission de la police qu’on définit la société dans laquelle on va vivre. Il passe en revue plusieurs possibilité : protéger les biens et ceux qui les possèdent, réduire la criminalité sans donner de solutions concrètes, remplir chaque mois des quotas imbéciles pour avoir des chiffres à montrer aux médias, et enfin la mission formulée par la maire Jessica Ruppert, pleine de bon sens. Un discours qui met du baume au cœur du lecteur, et de la jeune recrue Ashok Kusain. Le scénariste développe avec la même attention et la même sensibilité la récusation et l’acceptation de deux jurés aux profils très intriqués à celui de l’accusé.


Quoi qu’il en soit, le lecteur aborde ce quatrième tome (neuvième en comptant ceux du cycle I) en toute confiance, certain que les auteurs vont lui donner tout ce qui compose son horizon d’attente. Il en ressort comblé au-delà de toute espérance. La narration visuelle présente une rare consistance, que ce soit dans les prises de vue ou la qualité des décors, dans la mise en scène et dans la direction d’acteurs, dans la fluidité et la densité. Le scénariste maîtrise totalement le rythme de son récit, et l’intrication des différents fils narratifs. La réflexion sur certaines composantes d’une société se poursuivent, comme le rôle de la police, ou le principe de gestion d’un centre pénitentiaire. Le cœur du lecteur continue de battre pour les personnages, en pleine empathie avec les épreuves qu’ils traversent. Chef d’œuvre.