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jeudi 14 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4)

Faut faire plus que ça. Rétablir la vérité sur ce qui s’est passé aujourd’hui.


Ce tome est le quatrième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


La clé tourne dans la serrure de la cellule de Joshua Logan : les policiers sont venus le chercher, car c’est l’heure de son transfert au tribunal. À l’ouest de Washington dans une zone naturelle, les marcheurs se sont arrêtés pour faire une halte et se laver dans un cours d’eau, dans deux zones distinctes non mixtes. Le bain des hommes est filmé par l’éditorialiste numérique The Spyder. Dans l’eau, Domenico Coracci est très fier de lui : il vient d’attraper un poisson, un tout petit de quelques centimètres. La journaliste effectue des commentaires taquins au profit de ses abonnés, remarquant que même en zoomant à mort, ce poisson est riquiqui. Il se tourne vers elle, un peu agacé par le fait qu’elle a toujours les mots qui font plaisir. Lucy Bulmer explique qu’elle filme dans la zone réservée aux hommes, car si elle ne filme que les zones réservées aux femmes, le FBI et les espions du net vont finir par comprendre qu’elle en est une aussi. Ils continuent à s’envoyer de gentilles piques, et elle finit par partir. L’inspecteur Coltrane a suivi la scène et il s’approche de Domenico qui est sorti de l’eau. Il fait une remarque : les gens disent que Coracci et madame Bulmer sont sortis ensemble il y a quelques années. Son interlocuteur n’opposant pas un démenti, Coltrane explique que si c’est vrai, il aimerait lui poser deux ou trois questions.



Le directeur de la prison a décidé que Colin Strongstone va voyager dans le même fourgon pénitentiaire que Logan. Il est escorté par l’un des gardes et lui fait le retour de ce que Logan lui a raconté, c’est-à-dire qu’il leur a menti sur lui et ce qu’il pense pendant des années, et là Logan s’apprête à déballer sa vérité devant un juge et dans un livre. Strongstone ne comprend pas pourquoi il devrait l’aider en témoignant en sa faveur. Le gardien lui dit de faire comme il le sent. Il n’a qu’à dire au juge que son projet de réinsertion est fantastique ou c’est nul, au point où ils en sont ils s’en cognent. Il continue : l’important c’est que Strongstone soit avec lui et qu’il continue d’ouvrir grands ses yeux et ses oreilles. Il veut qu’il lui rapporte tout ce que lui et son avocat vont dire et faire. Le jeune homme monte dans le fourgon et s’y assoit. Au bord du fleuve, Coltrane explique sa situation à Coracci. Avec son chien Sindhu, il est chargé de la protection d’Amy Ruppert, la fille de la secrétaire d’État, et la jeune fille s’attache de plus en plus à lui, il le sent. Il n’y a rien eu de concret, mais il le voit bien… À sa façon de le regarder, de lui sourire. Et c’est un problème : il est son garde du corps, ce n’est pas très éthique de jouer à ça avec elle… Et puis Amy est différente ! Son esprit est celui d’une enfant de douze ans…


Aaargh !!! Les auteurs tiennent le petit cœur du lecteur dans leurs mains habiles et ils en font ce qu’ils veulent. Avant-dernier tome d’une série de trois cycles de cinq, les enjeux tiennent le lecteur sur le bord de son siège. Une fois encore Joshua Logan se retrouve dans une position qui pourrait conduire au rétablissement de la vérité… Bon d’accord, cette fois-ci le lecteur n’y croit plus… Quoi que… Non ? Si ? Aaargh ! Les auteurs font vraiment trop bien leur boulot. Concernant les autres personnages, ça fait plaisir de voir Domenico Coracci et Lucy Bulmer retrouver leur connivence… Mais elle est mariée, au fait… Et la pauvre Amy Ruppert, fragile du fait de son retard de développement cognitif, va-t-elle être dévastée en comprenant que sa relation avec l’inspecteur Coltrane est impossible ? Bon, le sort de Jessica Ruppert semblait clair à l’issue du précédent tome, et… le lecteur se rend compte qu'il obtient ce qu’il souhaitait au cours du second cycle, c’est-à-dire d’en apprendre plus sur cette politicienne atypique. Sans même parler des autres personnages qui ont progressivement gagné leur place dans le cœur du lecteur, Cyrus Chapelle & Adam Füreman, le chien Sindhu… Et le lecteur aurait bien aimé que l’imposant directeur de la banque centrale de Chine, l’honorable Miao Xiang, soit de retour. L’artiste a l’art et la manière de les représenter, d’en faire des êtres humains à la fois banals et plausibles, et uniques et vivants, avec une direction d’acteur naturaliste et normale.



Les auteurs entremêlent plusieurs fils narratifs : celui des marcheurs pour protester comptant en leur sein Domenico Coracci, Lucy Bulmer, Amy Ruppert et l’inspecteur Coltrane, celui de l’avocat se rendant au procès, celui de Jessica Ruppert, et bien sûr celui de Joshua Logan. Cette construction chorale s’avère sophistiquée, avec un ou deux retours en arrière sur le passé de la secrétaire d’État, et deux points de jonction entre deux fils narratifs. Dès la première page, le lecteur peut faire l’expérience de la connivence entre l’artiste et le scénariste, avec ces deux moitiés de page très visuelles : le long couloir mal éclairé devant la cellule de Logan, la baignade détendue à l’air libre sous un beau soleil. Régulièrement, il sent ses yeux ralentir insensiblement pour profiter d’une case ou d’un environnement particulier : le carrelage en damier de la salle de bains de Chapelle dans une prise de vue du dessus, l’injection d’un produit anesthésiant avec une seringue dans le cou d’une victime prise par surprise, un tir au bazooka depuis un toit dans Washington, un face à face sur un pont entre la shérif et les forces de l’ordre, et les marcheurs de l’autre, les marcheurs qui continuent d’avancer dans un épais nuage de gaz lacrymogène (et les yeux bien rouges après coup), un témoignage dans une grande salle d’audience, de cieux teintés de rose alors que le soleil se couche, la neutralisation nocturne d’un shérif et de son équipe, une intrusion dans une demeure luxueuse, etc. Il ressent également que l’artiste rehausse discrètement un moment ou un détail par la couleur, outre celles du ciel en fonction du moment de la journée : l’éclairage un peu rose de la salle de bain, le vert vif du liquide dans la seringue, la monture bien rouge des lunettes de la shérif, le blanc intense de la flamme d’un chalumeau pour menacer une prisonnière, le jaune du taxi newyorkais et de la chemise de son chauffeur ressortant sur les teintes sépia de la séquence, jaune repris ensuite pour le teeshirt de Meryl Ruppert et pour un combiné de téléphone filaire, les reflets dorés des couloirs du palais de justice, le rose d’un drap, le violet des néons d’un café, le rouge et le bleu des feux à éclats des voitures de police, etc.


Bien sûr, les qualités visuelles narratives sont toujours à leur haut niveau. Le dessinateur travaille chaque mise en scène et chaque prise de vue pour que le lecteur puisse comprendre aisément chaque situation et chaque action, pour qu’il puisse s’y projeter. Il se sent un observateur privilégié des retrouvailles entre Lucy et Domenico sans ressentir de voyeurisme, lors de cette forme de batifolage dans l’eau qui leur arrive jusqu’à la taille.il voit toute la violence de l’agression soudaine à la seringue. Il remarque comment le bédéaste sait gérer les plans rapprochés sur certains détails pour rendre l’action compréhensible, par exemple le petit explosif sur la serrure du fourgon pénitentiaire. L’incroyable séquence où Logan doit lire un texte face caméra, ce qu’il fait avec soumission, et un des hommes cagoulés doit lui rappeler qu’il doit adopter la posture du leader charismatique d’un mouvement héroïque de résistance qui porte son nom. L’avancée des marcheurs face au gaz lacrymogène impose le respect par leur détermination et leur capacité à affronter cette souffrance physique sans fléchir. Impossible de résister à l’incrédulité de Colin Strongstone qui doit s’affubler d’un anneau dans le nez et d’un autre à travers la lèvre pour passer inaperçu. L’attaque des voitures de police pour les neutraliser, et celle du supermarché donnent l’impression d’y être et de ressentir la tension et l’inquiétude.



L’intrigue est imparable dans son déroulement, implacable pour les personnages et pour le lecteur. Vite le tome suivant… et en même temps difficile de croire et d’accepter qu’il ne reste plus qu’un unique tome. La question de la vérité reste au cœur des enjeux de l’histoire, avec l’évidence que tout le monde a son propre intérêt à instrumentaliser les faits, à établir sa propre version, à matraquer une post vérité qui occulte complètement les faits et même les doutes qui sont totalement inaudibles dans les deux sens du terme : à la fois invisibilisés par les versions officielles, à la fois tellement contraires à celles-ci qu’ils apparaissent comme des affabulations. En conséquence de quoi, les actions de Joshua Logan et de Jessica Ruppert semblent vouées à l’échec avant même d’avoir commencé. Par comparaison, Amy, Domenico et Coltrane ont entrepris une action qui engendre des réactions, et qui semble progresser vers un objectif clair. Comme si la précédente génération était engluée dans la stase du passé, et que la jeune génération peut encore agir et avoir un effet sur le monde. À nouveau, le lecteur garde en tête le titre de la série, et regarde les personnages en se demandant lesquels peuvent être qualifiés d’innocent et quel est leur pouvoir en ce bas monde.


Arrivé à ce stade de la série, le lecteur ne se pose plus de questions. Il veut en connaître le dénouement, tout en redoutant ce qui peut arriver à des personnages qui lui sont devenus familiers, et certains très chers. Il sait qu’il va retrouver une narration élégante et efficace : c’est bien le cas, il ne peut pas lâcher ce tome en cours de route. L’intrigue met en danger les personnages de manière différente et pleine de suspense. La dimension visuelle fait preuve d’une maîtrise narrative remarquable, avec des moments mémorables. Irrésistible et impitoyable.



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