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jeudi 19 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-4 millions de voix (3)

Comment tous les instituts de sondage ont pu se tromper à ce point ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2014). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par David Hirn et David Nouhaid pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Lundi neuf février 1998, la responsable d’un centre d’accueil pour enfants orphelins fait visiter son établissement à la maire de New York, Jessica Ruppert. Elle a honte de lui montrer leur centre dans cet état …Mais il leur a semblé important de ne rien lui cacher… De lui laisser voir comment ils fonctionnent au quotidien avec les restrictions budgétaires drastiques imposées par le maire précédent Gedeon Sikk. Ruppert demande s’ils ont cette fuite dans le toit depuis longtemps ? La directrice répond : Plus d’un an, madame, elle a fait établir plusieurs devis qu’elle a envoyés à son supérieur aux affaires sociales. Il lui a répondu que c’était au centre d’accueil d’assurer l’ensemble des frais avec le budget de fonctionnement qui leur a été alloué. Mais avec plus de 90.000 dollars de travaux, ils auraient dû sacrifier les médicaments des enfants psychotiques, les prothèses de des accidentés de la route qu’ils accueillent ou encore réduire de façon radicale le chauffage dans tout l’immeuble… Une autre solution aurait été de revoir à la baisse les salaires des éducateurs et des infirmières… qui sont très bien payés, il est vrai. Mais depuis que monsieur Sikk a fermé les unités de soin pour enfants sidéens et qu’il leur a imposé de s’occuper de ces gosses alors que ce n’était pas du tout leur rôle à l’origine… Oui, elle le reconnait… Elle a revu la grille de des salaires à la hausse… Parce qu’il était impératif que leurs rémunérations soient assez motivantes pour convaincre leurs employés de travailler ici… Ce qui n’a pas toujours suffi, malheureu… Elle s’interrompt, la maire ne l’écoute plus.



Dans une chambre, Jessica Ruppert vient de reconnaître Amy assise sur le lit du bas de lits superposés. Elle est surprise de ne pas avoir été informée de la présence de la fillette ici. La directrice explique que quand la télé a révélé dans quelles conditions elle vivait à l’hôpital Bellevue, son juge de tutelle l’a envoyée dans un endroit mieux adapté. Malheureusement pour elle, l’endroit mieux adapté était le présent centre d’accueil. La maire trouve qu’Amy n’a pas l’air dans son état normal. La directrice répond que c’est une enfant très vive, tout le monde a pu s’en rendre compte lors de son apparition aux côtés de la maire. Malgré son handicap, elle pourrait avoir une vie presque normale, mais pour ça, elle aurait besoin de stimulations permanentes afin de ne pas régresser, comme c’est le cas ici… Ruppert s’étonne que le centre n’ait pas assez de personnel qualifié pour lui offrir cela… Elle demande directement à Amy si elle la reconnaît, mais la demoiselle reste muette. La maire souhaite savoir ce qu’on pourrait faire…


C’est toujours la même chose et c’est de la bonne. Tout simplement, le lecteur souhaite savoir ce qu’il va arriver, et passer plus de temps avec les personnages. On peut le dire : Contrat rempli pour les auteurs. Avec un peu plus de détails : Joshua Logan est en prison, il est soutenu par son épouse et par un couple homosexuel, l’un son avocat, l’autre le compagnon de l’avocat et journaliste. Plus ils en découvrent, plus ils se retrouvent dans des impasses, ou face à des témoignages qui incriminent encore plus leur client. La jeune Amy et la maire Jessica Ruppert, dans lesquelles le lecteur s’est investi dans le cycle I, poursuivent leur petit bonhomme de chemin, sans reprendre un premier rôle. Lucy Bulmer, jeune étudiante, et Domenico Coracci, jeune responsable dans le crime organisé, apprennent à se connaître, bien que leurs origines les aient placés dans des positions antagonistes irréconciliables. Place également à la nouvelle sensation politique montante… Ah non, pardon, à un politicien qui semble juste honnête, même s’il a été avocat par le passé, conscient que l’une de ses prises de positions lui a fait perdre la course aux élections de mi-mandat, pour le poste de gouverneur. Et puis il y a l’immarcescible Angelo Frazzy, haut responsable du crime organisé, bien implanté dans la société civile respectable, et soumis à une pression qui finit par l’atteindre.



Une première séquence de trois pages pour expliquer comment Jessica Ruppert en est venue à prendre en charge la jeune Amy. Le coloriste sait mettre en œuvre une palette déprimante, couleurs trop grises, ou lumière trop vive, il ne fait pas bon vivre dans ce centre pour enfants orphelins. Dans la première page, le dessinateur choisit des angles de vue inattendus qui accentuent un environnement insalubre, presque sordide, en aucune manière propice à l’épanouissement d’enfants. Les cases de la deuxième page mettent en avant des couloirs aux murs détériorés par l’humidité, avec une absence d’êtres vivants, puis les tubulures en aciers des lits superposés, des matelas trop minces, à nouveau rien d’accueillant. La troisième page se focalise alors sur Jessica Ruppert et sur Amy, la première semblant littéralement irradier sollicitude et empathie. Le lecteur se rend compte que le discours de la directrice du centre s’inscrit dans un registre factuel, sans misérabilisme, sans hargne. Elle explique comment le budget alloué au centre par la précédente administration municipale la contraint à faire des choix, à privilégier certaines dimensions de l’accueil des enfants, aux dépens d’autres besoins tout aussi vitaux. Une démonstration implacable et accablante d’une organisation systémique faisant porter la culpabilité des manquements sur la directrice, à qui les moyens alloués ne lui permettent pas d’assurer les prestations indispensables. Échec assuré, souffrance des enfants, souffrance des adultes ne pouvant pas assurer leur mission, fonctionnement défaillant banalisé et intégré par ses acteurs.


Dans la séquence suivante, le lecteur retrouve le fil conducteur du cycle : l’avocat Cyrus Chapelle et le journaliste Adam Füreman essayent de reconstituer les faits précédant la tuerie du quatre novembre 1997. Le lecteur sait pertinemment ce qui s’est passé, puisqu’il y a assisté dans le cycle I, et il ne peut pas croire qu’il soit si difficile que ça de les reconstituer a posteriori. L’interrogatoire tout en douceur d’Amy lui déchire le cœur, entre l’enjeu de son témoignage pour Joshua Logan, les questions mal formulées qui aboutissent à des réponses mal interprétées, un gâchis. La narration visuelle est impeccable, entre les gestes vifs de l’enfant, la douceur et la bienveillance de Cyrus Chapelle, la forme de douceur différente exprimée par le visage de Lou Mac Arthur également animé par un souci de vérité, et les violents flashs de souvenirs d’une lumière éclatante. L’artiste a conçu une prise de vues bien construites, donnant vie à cet échange de questions et de réponses, de manière bien plus élaborée qu’une pauvre alternance de champs et de contrechamps. Et en même temps, les auteurs sèment le doute sur la bonne foi du candidat au poste de gouverneur, sur de possibles intentions cachées. Du coup, le lecteur projette des motivations nocives derrière ses manières doucereuses de converser avec Jessica Ruppert, aggravées par une fausse modestie.



Dans la suite, les auteurs se montrent aussi excellents dans les relations interpersonnelles, que la vérité des personnages. Le lecteur garde longtemps à l’esprit la promesse de Lucy Bulmer d’une relation sexuelle avec Domenico Coracci en échange de sa présence à la discussion publique du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’état de New York. Il voit une jeune femme aux convictions morales et politiques chevillées au corps, un jeune adulte particulièrement complexé derrière une façade d’assurance, les sentiments timides de l’un se fracassant contre le comportement pragmatique de l’autre : du grand art. il voit littéralement comment les événements mettent à jour les émotions du jeune homme, et comment celles-ci font évoluer ses convictions issues de son parcours de vie, de son milieu socioculturel. Un tour de force narratif.


Dans un registre tout aussi impressionnant, les auteurs racontent de front la rencontre du candidat Lou Mac Arthur avec le public, son discours exposant au grand jour ses convictions personnelles et ses réponses aux questions du public. À nouveau, un moment de narration visuelle d’une qualité remarquable : montrer un politicien sur une scène derrière un pupitre et le rendre intéressant sur le plan graphique. Le dessinateur le fait avec élégance et rigueur, alors que le discours s’avère dense et long. Le scénariste fait également preuve de son courage, en rédigeant un discours dépassant les lieux communs et les phrases creuses : le candidat évoque ses convictions profondes sur la méthode de gouverner pour le peuple, pour améliorer la vie des gens. Il ne s’agit pas d’une méthode révolutionnaire ou manipulatrice, peut-être un peu simple avec une approche démagogique. La qualité de la narration conduit le lecteur a penser que cet homme politique parle avec son cœur, ou tout du moins avec une vraie sincérité, ce qui place cette séquence bien au-dessus d’un point de passage aussi obligé qu’artificiel. Et l’intrigue reprend le dessus : les résultats de l’élection, la dégradation de la situation de Joshua Logan en prison, l’agression brutale et sadique subie par un personnage, faisant écho à celle perpétrée contre Cyrus Chapelle. Une horreur, que le lecteur ressent profondément.


Une intrigue qui roule toute seule, des personnages qu’il tarde au lecteur de retrouver, une nouvelle élection, et une vérité qui se dérobe toujours plus, au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Chaque séquence constitue une preuve par l’exemple du talent de conteur du dessinateur, rendant chaque scène visuellement intéressante, qu’il s’agisse d’un accident, d’un interrogatoire statique, ou d’un discours tout aussi statique. Un scénariste qui maîtrise le rythme et la structure de son intrigue et qui va plus loin que les lieux communs attendus et insipides sur la politique et les politiciens. Comme Lucy Bulmer, le lecteur veut y croire. Des touches d’humour discrètes et portées par une belle sensibilité, sans oublier une dimension critique ironique. Que s’est-il passé Léo ? Comme tous les instituts de sondage ont-ils pu se tromper à ce point ?



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